J’ai déterminé le rayon de territoire qu’occupent les Tedâs. Les habitants du Borkou, petit pays situé plus au sud, se distinguent de ces derniers, et portent le nom d’_Ama Borkou_ ou gens du Borkou ; il en est de même de ceux du Bahar el-Ghazâl et du Kânem, qui se nomment _Dazâs_. Toutefois, malgré la différence des désignations, la parenté de ces peuples se reconnaît à la communauté du langage, bien que celui-ci se partage en deux dialectes. C’est en somme une même famille, qui n’a point de dénomination collective, et comprend deux branches, les _Tedâs_, en arabe _Toubous_, et les _Dazâs_, en arabe _Kor’ân_.

La racine, le noyau du mot _Toubou_ (_Tubu_), d’un emploi plus général au Tripoli et au Fezzan que celui de _Tedâ_, est le monosyllabe _Tou_ (_tu_), par lequel les indigènes désignent leur pays ; la désinence _Bou_ (_Bu_) vient de la langue du Borkou, et signifie « gens » ; c’est le pluriel de _Ma_[49]. Quant au mot _Tedâ_, le singulier en est _Tedêtou_ (_tedêtu_), textuellement _Tedâ du Tou_ ; on dit aussi quelquefois _Tedê-emi_, ce qui prouve que le mot _Tou_, qui semble aujourd’hui tombé en désuétude, avait originairement le même sens qu’_Emi_, qui signifie _Montagne_ ou _Rocher_. L’une et l’autre expression expliquent du reste pourquoi les Arabes appellent les habitants du Tibesti _Toubou-Reschâde_, à savoir « Toubous du rocher », _Reschâd_ voulant dire _rocher_.

J’ai fait connaître ci-dessus les causes multiples de l’isolement où ont vécu jusqu’ici les Tedâs ; il me reste à dépeindre le peuple en lui- même.

Tout au contraire de la population du Fezzan, qui présente un mélange presque inextricable, celle du Tibesti forme un tout absolument homogène. A part quelques rares émigrés du Borkou, tous les habitants en sont Tedâs purs et tous ont le même type caractéristique. C’est une race d’une taille généralement peu élevée, avec un corps bien proportionné et plein d’élégance, des extrémités délicates et fines. Son extrême maigreur, qui ne l’empêche point d’être étonnamment vigoureuse, provient du climat et du genre de vie auquel l’oblige la nature du pays. L’agilité des Toubous pour courir et sauter est, aujourd’hui comme jadis, toujours proverbiale ; nul peuple d’Afrique ne supporte mieux la fatigue, la faim et la soif[50]. Leur teint est en général plus clair que celui des habitants du Soudan. Cette question de couleur est, il est vrai, très complexe ; il y a là des transitions si finement graduées qu’il est fort difficile de les faire nettement saisir à un blanc. La coloration des diverses parties du corps varie d’ailleurs chez un même individu ; les mains par exemple présentent une autre nuance que le visage, et le corps ne ressemble pas au visage[51]. Les Arabes qui vivent au Soudan ou qui s’y rendent de la côte septentrionale ont imaginé une gamme chromatique de couleurs qui a fini, avec le temps, par être assez généralement adoptée dans ces pays. En voici la succession de tons :

1o _Abjad_ (le blanc), couleur des Européens et de quelques habitants du littoral nord ;

2o _Ahmar_ (le rouge), nuance qui domine chez les Arabes et les Berbères ;

3o _Asfar_ (le jaune), teinte correspondante au bronze clair, qu’on rencontre chez quelques tribus arabes et berbères ;

4o _Asmar_ (le brun), couleur cuivre foncé, propre à beaucoup d’habitants du désert et à des Arabes soudaniens de sang mêlé ;

5o _Achdar_ (le vert), bronze très foncé, nuance qui domine chez diverses tribus du Sahara, ainsi que chez beaucoup de nègres et quelques Arabes soudaniens dont la race n’est pas pure ;

6o _Asrek_ (le gris), couleur des habitants de la Nigritie ;

7o _Assouad_ (le noir), très fréquent comme nuance individuelle, chez les Nigritiens, mais rare comme couleur collective de tribu.

On remarquera que ces désignations arabes ont une valeur différente selon les pays. Par le vert par exemple on entend en arabe non seulement le vert, mais aussi le bleu, et à Tunis on se sert de la même expression, _Achdar_, pour qualifier la couleur des corbeaux qui ne sont pas absolument noirs. Le mot _Asrek_ (gris) veut dire proprement « qui a les yeux bleus », et, par conséquent, correspond à « bleu » ; cependant, tandis qu’à Tunis cet adjectif s’applique au ciel quand il est sans nuages, on l’emploie, en beaucoup de régions, pour désigner toutes les nuances qui vont du gris au noir. Chez les habitants du Soudan qui, sans être arabes, font fréquemment usage de la langue, la confusion est encore accrue par les défectuosités qui proviennent de l’idiome local. La plupart des tribus et des peuples non arabes du désert oriental et du Soudan n’ont, par exemple, pour indiquer le bleu de la végétation et celui du ciel, qu’ils distinguent cependant très bien l’un de l’autre, qu’un seul et même terme, et, en face du jaune de coing ou du jaune de safran, ils ne savent le plus souvent s’ils doivent employer le mot _Achdar_, qui signifie vert, ou le mot _Ahmar_, qui signifie rouge.

En dépit de ces difficultés et de ces incertitudes, j’ai rarement vu quelqu’un hésiter sur la catégorie de couleur dans laquelle il s’agissait de ranger un individu, et moi-même j’ai fini par trouver très pratiques les distinctions dont je viens de donner la série. Après quelques tâtonnements, on ne tarde pas à reconnaître, par exemple, que les nuances intermédiaires entre l’_Ahmar_ (rouge) et l’_Asrek_ (gris) appartiennent à deux séries différentes de couleurs, dont l’une présente à l’appréciation une teinte plus rougeâtre et l’autre une teinte plus jaunâtre. L’_Asfar_ et l’_Asmar_ peuvent avoir, le cas échéant, la même intensité ; mais l’une se pousse au jaune, tandis que l’autre incline vers le rouge. De même, l’_Asmar_ et l’_Achdar_ peuvent offrir la même coloration sombre ; mais l’_Achdar_ n’en appartient pas moins à la série jaune. Semblablement, la couleur _Asrek_ est à proprement dire la nuance terminale de la série rougeâtre.

Chez les Tedâs, le blanc et le rouge manquent totalement ; le noir est très rare ; le gris est la teinte de la minorité. Les deux couleurs les plus fréquentes sont le vert et le jaune, avec toutes leurs dégradations intermédiaires. J’ai pu constater plus tard que les Toubous du sud sont plus foncés que ceux du nord. Pour la coupe du visage, les gens du Tou sont, je l’ai dit, caractéristiques. On rencontre sans doute parmi eux des individus qui ont l’os maxillaire supérieur en saillie, les lèvres renflées, le nez épaté, comme aussi il se trouve, dans les tribus nègres de l’Afrique, des individus en grand nombre qui sont très loin de répondre à l’idée que nous avons du type ; mais ce n’est en aucune façon la règle. La race a généralement le nez droit, et parfois même aquilin. La bouche est moyenne, les lèvres bien conformées, et le galbe ovale. Bref, l’ensemble des traits serait fort avenant, si la physionomie avait quelque chose d’aimable et d’ouvert, et si l’expression méfiante et soupçonneuse du regard n’effaçait l’effet produit d’autre part.

Les femmes tedâs participent, je l’ai dit, à ces avantages corporels, et, toutes jeunes, ce sont de charmantes créatures, abstraction faite de cette maigreur, qu’elles ont de commun avec les hommes, et qui leur enlève toute rondeur plastique. Cette absence de graisse est cause que de bonne heure leur sein a l’air d’un plissement de peau vide, que son défaut de volume empêche seul de retomber bien bas. Du moins doivent- elles à cette maigreur, comme à la parfaite conformation de leur bassin, un aspect beaucoup plus agréable que celui de nombre de femmes des tribus soudaniennes, chez qui l’ampleur exagérée du postérieur et la difformité des membres pelviens produisent un effet que je trouve fort vilain, encore que cela soit pour elles un objet d’orgueil et de coquetterie. Somme toute, le beau sexe au Tibesti, en dépit de l’élégance de ses formes, a, je le répète, quelque chose de sec, d’anguleux et de masculin, qui ne répond aucunement à l’idée que nous nous faisons de la grâce féminine.

Les Tedâs ont les cheveux un peu moins courts et moins crépus que ceux de la plupart des nègres ; toujours ternes cependant et bien loin de la chevelure des peuples méditerranéens. Ils n’ont pas non plus beaucoup de barbe, et laissent d’ailleurs croître à l’aise le peu que la nature leur en a départi.

J’ai dit que la salubrité du climat, l’isolement du pays et le genre de vie, bien réglé, rendaient chez eux les maladies rares. La sécheresse du sol les garantit de ces malarias si fréquentes dans les pays chauds. Pour la même raison, ils ne sont presque point exposés à la fièvre typhoïde, aux maladies de foie aiguës, aux dyssenteries. Les affections les plus ordinaires, celles qui répondent aux conditions météorologiques et naturelles, semblent être les rhumatismes chroniques des muscles et des articulations, les conjonctivites, les maladies de la peau et des organes respiratoires. Le régime alimentaire, eau excellente, dattes, lait, quelques céréales, ne fatigue guère les voies digestives. Très souvent on venait me consulter pour la bile (_Merâr_) ; très rarement j’avais à constater une gastrite.

Quant à la carie des dents molaires, dont j’ai déjà mentionné la fréquence au Fezzan, et qui tient à la grande quantité de dattes que l’on mange, elle est aussi très répandue au Tibesti ; l’abus du tabac à chiquer, même chez les femmes, ôte également à leurs incisives cette blancheur éclatante que Denham et Clapperton admiraient tant chez les belles de Kawâr. Un détail qui a son importance, c’est l’absence de la syphilis, qui règne si souverainement au Fezzan[52] ; non seulement je n’en ai pas, pour ma part, constaté un seul cas ; mais encore, à la description que je faisais du mal, personne ne savait ce que je voulais dire, et Bou Zeïd, comme mon vieux Mohammed, à qui cette affection et ses symptômes étaient familiers, m’ont assuré qu’il était de notoriété chez les Fezzanais que les Tedâs en étaient absolument francs. De même, je n’ai aperçu dans le pays nulle trace de scrofule et de rachitisme. Le choléra, qui, dans ces derniers temps, a pénétré de Tripoli au Fezzan à travers l’immense espace du désert, n’a jamais non plus franchi les montagnes derrière lesquelles le Tibesti se retranche. Il n’est pas jusqu’aux épidémies de variole, qui sévissent si souvent au Soudan, d’où des caravanes d’esclaves les importent vers le nord, qui ne semblent avoir que très rarement atteint le Tou, sans d’ailleurs y faire jamais grands ravages.

La thérapeutique y est d’une simplicité à l’avenant. Sur tout mal interne ou externe, l’usage est d’appliquer le fer rouge, souvent avec la plus barbare énergie ; on emploie le même procédé pour les éruptions cutanées. Le beurre liquéfié constitue aussi une sorte de médication universelle, autant du moins que le permet la rareté, et, partant, le haut prix de cet ingrédient. Le carbonate de soude, la coloquinte, le séné sont aussi au nombre des remèdes locaux. La chirurgie est, relativement, assez développée ; on sait opérer la suture entortillée de la peau et des muscles à l’aide des longs aiguillons pointus de l’acacia sajal. S’agit-il de lésions crâniennes, on explore, autant que la blessure le permet, les membranes du cerveau, et, si ces dernières ne sont pas atteintes, on fait les résections d’os voulues ; sinon, le malade est jugé perdu, et l’on s’abstient de toute opération violente. On s’entend du reste à poser des éclisses sur les fractures, et très souvent, dans le jeune âge, — c’est là une coutume que j’ai retrouvée chez toutes les peuplades nègres mahométanes que j’ai visitées, — on effectue l’ablation de la luette. N’oublions pas d’ajouter à ces moyens prophylactiques, dans les diverses maladies internes, l’emploi de versets saints, soit qu’on les porte dans des sachets de cuir en guise d’amulettes, soit qu’on se les libelle sur la peau, soit qu’on les avale délayes dans de l’eau.

Au point de vue intellectuel, les Tedâs sont un peuple fort bien doué. Dans l’horizon si restreint où la nature les a enfermés, ils ont trouvé moyen de développer remarquablement leurs facultés naturelles. C’est la nécessité qui a été ici leur éducatrice, et qui, tout en aiguisant leurs sens et en trempant leur caractère, a formé leur jugement et étendu leur imagination. Ils possèdent un instinct topographique étonnant, auquel est loin d’atteindre même l’Arabe du désert. Toujours par les chemins, en quête de moyens d’existence, leur première préoccupation est de savoir comment ils viendront à bout des immenses difficultés qui les environnent de toutes parts, et, une fois vainqueurs sur ce point, ils ne songent plus qu’à marcher au but. En fait de trafic et de vol, ils sont sans rivaux dans le monde africain. Sans doute l’exiguité de leur pays ne leur permet pas de devenir de gros négociants à la manière de ceux de Tripoli et de Mourzouk ; mais ceux d’entre eux qui vont s’établir au Bornou n’en supplantent pas moins bientôt, pour l’étendue des affaires et pour le profit, indigènes et Arabes. J’ai déjà dit quelle finesse d’argumentation, quels prodiges de subtilité ils savent mettre en jeu pour leurs intérêts personnels, comme aussi quelle acuité de jugement ils déploient dans leurs discussions d’ordre public, et j’ai montré que, sur ce chapitre, les femmes mêmes ne le cèdent guère aux hommes.

Le revers de la médaille, c’est la pauvreté de leurs sentiments moraux. La nécessité, qui les rend inventifs, leur ôte tout scrupule sur le choix des moyens. Il va de soi que des gens qui sont toujours aux prises avec le besoin, ne cessent d’être travaillés du désir d’attraper d’un coup plus qu’il ne leur faut. Cette âpreté égoïste au gain est le fait de tous les peuples non civilisés dont la nature a traité le pays en marâtre ; il y a toutefois à cet égard des degrés. Les Tedâs, eux, ne connaissent absolument que le profit ; c’est l’unique objectif de toutes leurs pensées et de tous leurs actes. Inutile de faire appel à leur cœur ; ils restent sourds et ne vous comprennent pas. Cette chasse incessante de tous et de chacun en vue d’un gain, si mince qu’il puisse être, les rend cyniques, soupçonneux et perfides. C’est à qui fera le plus de tort au prochain. Se dépouiller l’un l’autre est leur constante préoccupation ; le mensonge, le vol, le meurtre, tout pour cela leur est bon. Aussi, loin de vivre en communauté, le Tedêtou cache-t-il sa hutte solitaire parmi les rochers ; sur le sentier désert, il épie avec inquiétude les traces d’un membre de sa tribu, et, s’il a quelque plan à exécuter, il profitera de préférence des ombres mystérieuses de la nuit.

Chacun vit ainsi pour soi seul, sans nul souci du bien collectif. Un péril commun venant de l’extérieur, quelque complicité de brigandage, peuvent rapprocher momentanément tous ces hommes ; mais, autrement, nul lien de travail ni de vie publique. Celle-ci, à vrai dire, n’existe pas. Les Toubous ont bien quelques fêtes, quelques assemblées de jeunes gens, où l’on joue du tambourin et du fifre ; mais vous y chercheriez en vain cette gaieté rayonnante des visages qu’on remarque en pareille circonstance, et chez leurs cousins de Kawâr, et encore plus chez les gens du Bornou. Ces réunions populaires sont plutôt des espèces d’arènes d’argumentation sophistique, des plaids de chicane où l’on joue au plus fin, et qui finissent souvent par des luttes sanglantes.

Les Toubous ont bien une certaine tendance à l’ostentation, un instinct de parade extérieure, dont mon guide Kolokomi m’a fourni, on s’en souvient, des exemples ; mais, chez eux, cette sorte de vanité ne prend jamais le pas sur le sens pratique. Mes livres, mes instruments, mes montres même et mes armes à feu, n’excitaient nullement leur cupidité ; leurs désirs allaient constamment à des choses d’une utilisation immédiate. Quand le « Monsieur de la Source » me vola un fusil à deux coups[53], c’était avec l’idée préméditée d’obtenir en échange de cet objet la mise en liberté de son frère qui était prisonnier des Oulâd- Sliman. Il n’est pas jusqu’à ces burnous rouges, dont la possession les rend si fiers, qu’ils ne troquent volontiers contre des chameaux ou des moutons, et quant aux miroirs et aux parfums, ils n’ont pas obtenu auprès d’eux toute la vogue que j’aurais cru, étant donnée leur humeur vaniteuse.

Si je montre sous des dehors si défavorables le caractère des Tedâs, il convient de ne pas oublier que je n’ai guère eu occasion de les connaître que par leurs vilains côtés, et qu’en dépit de tous mes efforts pour rester un observateur impartial, j’ai dû tomber involontairement dans plus d’une appréciation pessimiste. Il est bon aussi de se rappeler qu’au point de vue étroit de leur patriotisme j’étais pour eux un ennemi public, et que de tout temps ce malheureux peuple n’a pu faire un pas hors de ses montagnes, pour chercher quelque adoucissement à sa vie misérable, sans se voir pourchasser par ses voisins plus civilisés et plus puissants. N’entretenant que très peu de relations pacifiques d’affaires avec le monde extérieur, il a toujours été traité en ennemi par les tribus environnantes. Les princes et gouverneurs du Fezzan ont souvent jadis exercé des razzias dans les vallées ouest des monts du Tou ; les Arabes de la Grande Syrte, dans leurs fréquentes courses de pillage au Borkou, ont rançonné le pauvre pays au passage, et les belliqueux Touaregs traquent les Tedâs, depuis des siècles, partout où ils peuvent. Ceux que la nécessité et la faim conduisaient au Fezzan s’y trouvaient à la merci des autorités qui les pressuraient, et des Arabes qui n’ont pour eux que mépris. Aujourd’hui encore que le mélange insensible des races leur a créé une sorte de situation légale parmi les habitants du district de Gatroun, ils ont une peur effroyable de se montrer à Mourzouk. Tracassés ainsi de toutes parts, ils ont naturellement pris en haine leurs voisins, ils se sont habitués à saisir toutes les occasions de vengeance, et, partant, sont devenus perfides, larrons et traîtres.

La meilleure preuve que, mieux traités, les Tedâs seraient susceptibles de modifier sensiblement leur humeur, c’est que ceux d’entre eux qui habitent la partie sud du Fezzan, non seulement s’accommodent fort bien de l’état de choses régulier qui y existe et y contractent des habitudes d’honnêteté et de loyauté relatives, mais qu’après un long séjour ils ne se décident que très difficilement à retourner dans leur pays et ne pensent plus qu’avec crainte à la violence et au défaut de foi de leurs compatriotes.

Dans le Tou, où la conception d’un ordre public et légal ne peut s’établir, chacun ne comptant que sur sa force et son astuce personnelles, il s’est développé naturellement un sens aristocratique très intense, qui constitue une sorte de lien politique plus ou moins lâche et atténue dans une certaine mesure la puissance des chefs de tribu.

La nation se partage en deux classes, les nobles (_Maïnas_) et le peuple. A la tête de la communauté se trouve le prince ou _Dardaï_ (pluriel _Dardeâ_), choisi tour à tour dans une des familles de la tribu des Tomâgheras. On a vu le peu de puissance effective qui s’attache à cette dignité, laquelle ne vaut guère que par ce que vaut personnellement l’homme qui en est revêtu. Le Dardaï préside l’assemblée des nobles, qui discute et tranche les questions d’intérêt public. Il assiste toujours au conseil et a le droit de nommer le chef des expéditions militaires ou razzias. Sa voix, en toute occurrence, pèse d’un grand poids, mais n’est jamais à elle seule décisive ; il peut même arriver, le cas échéant, que l’on agisse contre son avis. En revanche, il ne peut jamais se passer de l’assentiment des nobles ; l’administration même de la justice n’est pas un attribut sans réserve de sa dignité. A part sa haute position, ce chef ne jouit pas de bien grands avantages matériels. A son avènement, il reçoit, à titre de don national, une tente, un tapis et un tarbousch tunisien avec le turban (_Kodmoula_), insigne princier par excellence. De liste civile, point ; de caisse d’État, pas davantage. Les Tibestiens jouissent du bonheur de ne payer aucun impôt. Si le Dardaï ne sait point faire sa pelote par lui-même, il reste, malgré son haut emploi, dans une pauvreté lamentable ; c’était, on l’a vu, le cas de Tafertemi, dont j’ai raconté l’état de sujétion, si dommageable, hélas ! pour moi-même.

En fait d’émoluments spéciaux, le Dardaï, conformément à une vieille coutume, ne touche qu’un tantième des taxes levées sur les caravanes de passage, et une part du butin fait à la guerre. Malheureusement, l’unique transit de caravanes dont puisse profiter le pays, celui qui existe entre le Fezzan et l’Ouadaï, a subi une longue interruption, laquelle n’a pris fin qu’en 1873, époque où les marchands de Tripoli ont restauré le trafic antérieur. Quant aux marchands isolés, exception faite de quelques Gatrounois, ils ne se hasardent point par le territoire aride et nu des perfides Tedâs ; et, pour ce qui est du butin de guerre, les prises importantes sont des plus rares.

Il y avait jadis à la tête des gens du Tou presque autant de chefs « turbannés » que le pays comptait de tribus un peu nombreuses et anciennes ; puis, les deux tribus des Tomâgheras et des Goundas ayant acquis la prépondérance, il n’y eut plus qu’un duumvirat de deux capitaines égaux en droits, et issus de leur sein. Il en fut ainsi jusque vers le milieu de notre siècle. Concurremment avec le prédécesseur de Tafertemi, qui se nommait Taherké, et qui appartenait à la première de ces deux tribus, Ali Ben Sidi, le chef des Goundas, était en fonctions. Par la suite, ces derniers ayant sensiblement diminué par l’émigration, les Tomâgheras seuls ont conservé le droit à la Kodmoula, et le chef existant des Goundas n’a plus d’autre privilège qu’une part égale à celle du Dardaï dans les bénéfices du butin de guerre et du transit. Les portions du pays où le chef des Tomâgheras a autorité sont les vallées septentrionales, les enneris Abo, Kiaouno, Tâo, Zouâr, Marmar et Yoô, sur le versant ouest, et les enneris Bardaï et Aozo, à l’est des monts. Quant aux districts méridionaux, à savoir les vals Ogouï, Mâro, Arr, Aouï, Foû, Domar, Jibi, Gouro et Ouri, et les localités de l’emi Koussi, ils demeurent soumis à l’influence du chef des Arinas, qui, au temps de mon séjour, s’appelait Kodda[54].

Le menu peuple ne possède aucuns droits, mais il n’a non plus aucunes obligations. Bien que franc de tout impôt, il n’en mène pas moins, par suite de la pauvreté du pays, une vie peu enviable. Sauf dans le val Bardaï et dans quelques autres enneris, où fleurit un peu de travail et de culture, il se trouve presque entièrement à la merci des nobles, qui sont aussi nombreux que pauvres et avides. Aussi l’excédant de population s’en va-t-il volontiers gagner son pain au loin, dans le Kânem, le Bornou et l’Ennedi. De là le mépris que les Mainas de l’ouest ont, je l’ai dit, pour les populations ouvrières de l’est. Un élément populaire à part, une vraie classe de parias, ce sont les forgerons, en arabe _Haddâd_, en Teda _Azâ_ (singulier _Azê_), parmi lesquels il n’est pas rare de trouver des femmes. Appeler quelqu’un _forgeron_ est, au Tibesti, une injure qui ne se peut laver que dans le sang. Personne ne donne sa fille en mariage à un homme de ce métier ; nul ne laisse apprendre cette profession à son enfant. C’est une industrie qui s’exerce de père en fils, dans des familles où l’on ne se marie qu’entre soi, de sorte que la caste se conserve pure et sans mélange. Cet état d’infériorité des forgerons remonte bien au delà de l’Islam, malgré les légendes nègres qui prétendent que l’infamie indélébile dont est resté marqué le métier vient de ce qu’un forgeron s’est rendu coupable d’un outrage à la foi et d’une trahison envers le Prophète. La même distinction sociale se retrouve en effet même chez les peuples païens de l’Afrique, qui ont de tout temps vécu en dehors de l’Islam, et s’explique peut-être par les facultés magiques que l’on attribuait à cette sorte de gens.

Au point de vue religieux, les Tedâs sont très fanatiques. Les Arabes, il est vrai, les traitent de « chiens », mais ce n’est là qu’une façon de pallier l’iniquité avec laquelle ils les traquent sans cesse. Religieusement parlant, les hommes du Tou en savent à peu près autant qu’eux ; ils observent également le Rhamadân, ils pratiquent la circoncision, et s’ils manquent volontiers à la prescription, en s’enivrant avec du lakbi, combien de croyants pieux et instruits des régions civilisées de l’Islam ne montrent pas plus de scrupules sur ce point ? La confrérie déjà nommée des Snoussis prend d’ailleurs soin que le zèle religieux des Tedâs ne se refroidisse point. J’ai dit que cette secte avait établi un Institut dans la petite oasis de Wau[55], d’où elle gouverne spirituellement le Tibesti, suppléant ainsi à l’action des fakirs, qui n’existent pas jusqu’à présent dans le pays.

Bien que la polygamie leur soit permise de par le prophète, les Toubous n’en usent que très modérément. Ils n’ont jamais deux femmes à la fois au même endroit, et les répudiations sont plus rares chez eux que chez les autres peuples mahométans. Tout au plus, en dehors de leur épouse légitime, ont-ils une compagne de réserve au Fezzan ou à Kawâr, quand des relations un peu fréquentes les appellent dans un de ces pays, ou bien, lorsqu’ils sont de l’ouest, une ménagère de supplément au Bardaï, pour la saison des dattes. En somme, tout, au Tibesti, favorise plutôt la monogamie, seul régime qui, du reste, puisse rendre possible la condition domestique des femmes telle que je l’ai dépeinte[56].

Les mariages sont précédés de fiançailles très étroites, qu’il est bien rare que l’on rompe, si long que soit le temps qui s’écoule entre la promesse et l’hymen. C’est au point que, lorsque l’un des fiancés vient à mourir, c’est ordinairement son frère ou son plus proche parent, s’il n’est pas marié, qui convole à sa place. L’intérêt matériel n’en est pas moins le mobile principal qui préside aux unions, et l’on diffère très souvent la noce jusqu’à ce que le conjoint ait gagné de quoi vivre. Ajoutons que, selon les circonstances et la position sociale de la famille, le père de la promise se fait donner par son futur gendre un certain nombre de chameaux, d’ânes, de moutons ou de chèvres, dont, au jour du mariage, il rend une partie à titre de dot.

La célébration du mariage se fait d’ailleurs à la mode arabe ; on promène l’épouse sur un chameau dûment paré, avec une escorte de femmes et de jeunes filles qui chantent les chants d’usage ; puis le mari emmène sa moitié chez lui, l’y garde sept jours, après quoi il la rend à ses parents, et s’en va pour sa part conduire ses chameaux au vert, ou bien entreprend, au Borkou, à Kawâr, au Fezzan, un voyage d’affaires, d’où il ne revient quelquefois qu’au bout de plusieurs années. Pendant ce temps, la jeune ménagère demeure sous le toit paternel ; mais plus tard, si le mari fait une nouvelle absence prolongée, elle reste à la tête du logis commun. Il va de soi qu’étant donnés et les conditions du climat, et le genre d’existence, et aussi ces longs et fréquents voyages des Toubous, les unions ne sont pas d’ordinaire très fécondes.

D’après une coutume locale, qui a force de loi, l’homme qui s’est rendu coupable d’un meurtre ne peut dans aucun cas se racheter en payant l’amende (_Dia_) ; il est obligé de s’expatrier, et n’a le droit de revenir que si enfin, comme il arrive souvent à la suite de longues années d’exil, la famille de la victime consent, moyennant une forte rançon, à lui rouvrir l’entrée du pays. J’ai dit qu’avec l’humeur coléreuse et fière des Tedâs, les violences de langage et d’action aboutissaient d’ordinaire à des luttes sanglantes. Quant aux vols, aux diffamations, et aux autres délits de moindre importance, ils sont punis d’amendes plus ou moins fortes, selon la gravité de l’infraction et les ressources du délinquant. Pour l’adultère et la séduction, crimes assez rares du reste, le coupable est livré à la vengeance de l’époux ou du père offensé.

On a vu que tout Maina, ayant l’âge et la considération suffisantes, pouvait trancher les questions litigieuses, sans que l’intervention du Dardaï fût en aucune façon nécessaire. Dans les cas particulièrement épineux, comme il s’en présente souvent chez un peuple à ce point chicaneur, on fait appel à plusieurs arbitres, ou l’on porte l’affaire par devant l’assemblée des nobles, qui, après d’interminables discussions et débats, réussissent d’ordinaire à l’arranger. Toute leur sagesse vient-elle à échouer, on s’adresse au missionnaire snousi de l’oasis de Wau, lequel fait fonction de cadi, et statue en dernier ressort.

Chez les Tedâs, comme chez tous les peuples où règne le régime patriarcal, on trouve la vénération de l’âge ; les enfants respectent le père, et le jeune frère son aîné. Quant à la femme, sans être astreinte dans la famille à une réserve aussi pudique que chez les Touaregs, elle n’en montre pas moins, quelle que soit sa liberté d’allures à l’extérieur, une grande retenue vis-à-vis de son mari. Elle ne prend jamais son repas en sa présence, et ne mange non plus jamais avec lui ; elle ne lui parle qu’en détournant le visage et il lui répugne de le nommer devant d’autres personnes. Aussi le nom de l’homme marié finit-il peu à peu par se perdre, et est remplacé par une périphrase. Les parents même de la femme semblent avoir conscience de la situation extrêmement délicate qui leur est faite en face de l’époux. Pour les beau-père et belle-mère, de même que pour les frères et sœurs, celui-ci devient un individu qu’il faut s’abstenir soigneusement de désigner sous son propre nom, à moins de nécessité absolue. Se trouve-t-il dans une réunion d’hommes, et son beau-père vient-il à paraître, il se lève aussitôt et s’éloigne ; est-ce son beau-frère qui survient, et celui-ci l’aperçoit- il, le mari ne bouge point ; mais l’autre passe son chemin. En revanche, il ne s’assied pas dans une société où se trouve son beau-frère ; mais, relevant son litham, il passe outre. S’il a des enfants, et qu’on ait besoin de le désigner, on use de cette circonlocution : « le père de tel ou tel fils, » ou « le père de telle ou telle fille. »

Venons maintenant au costume et à l’armement, que, durant mon séjour forcé à Bardaï, j’ai eu occasion d’étudier sur une multitude de curieux venus de toutes les vallées.

La lance (_Edi bouï_, la _grande lance_), longue de sept à neuf pieds, avec un fer qui varie d’un pied et demi à deux pieds, est un instrument presque toujours importé de l’étranger, du Borkou, de l’Ouadaï, du Bornou ou du Baguirmi. Le javelot (_Edi teneï_, la _petite lance_), d’une longueur de six pieds environ, avec une partie métallique d’un pied et demi, a généralement sa tige de fer pourvue de dents et de crochets qui en font un engin des plus offensifs. Une autre arme de jet, qu’on appelle _Midschri_, a trois empans de longueur, avec des appendices tranchants qui varient de forme et d’inclinaison. Pour la facilité du maniement, la partie supérieure en est enveloppée de courroies ou de ficelles. Le poignard (_Loï_), à peu près de la dimension de notre couteau de chasse, s’assujettit au poignet gauche au moyen d’un rond de cuir large de trois doigts. Dans son étui se trouve d’ordinaire une petite gaîne de supplément pour un petit couteau dont le manche est en forme de pincette. Ce dernier instrument sert principalement à extraire les épines qu’on a dans le pied. Le glaive (_Akâsou_), large et à deux tranchants, avec une poignée en croix, vient d’Europe et surtout d’Allemagne (Solingen). Tous les Tedâs n’en portent pas. Le bouclier enfin, de forme à peu près elliptique, avec une partie supérieure plus large, va depuis le sol jusqu’à la hauteur des yeux. Fait d’une simple peau d’antilope, il n’est que d’une assez médiocre défense, même contre les javelots en usage.

Les Tedâs s’entendent à lancer leurs traits avec beaucoup de force et de sûreté, à une distance de quinze mètres environ. Levant la main un peu au-dessus de la hauteur de l’épaule, ils impriment à l’arme un vigoureux mouvement de rotation qui emprunte une force énorme à la densité élastique du bois d’acacia sajal dont est fait d’ordinaire le manche du javelot. Celui-ci est projeté horizontalement, et, brandi d’une main exercée, il doit faire de terribles blessures. Tout jeune du reste, le Toubou est exercé à l’usage des armes. On donne aux petits garçons des lances de moyenne grandeur et des javelots de bois aiguisés en pointe, qu’ils ne quittent jamais ; puis, à mesure qu’ils grandissent, on leur confie des engins plus sérieux, jusqu’au jour où ils entrent enfin en possession d’un appareil complet de combat.

Les femmes elles-mêmes portent souvent à la hanche sous leurs vêtements un poignard de la longueur de la main, et ces viragos décidées ne se gênent nullement pour résoudre à l’occasion leurs querelles, non pas seulement avec le poing ou le bâton, mais encore avec des armes effilées. J’ai vu à Bardaï deux femelles en colère passer ainsi des gros mots à l’action, et si le poignard ne fut pas l’_ultima ratio_ des combattantes, cela tint à ce qu’on les sépara juste à temps.

J’ai décrit à propos des Toubous qui habitent le Fezzan le genre de costume que porte la peuplade, et les atours dont se parent les femmes : il me reste à dire, pour finir, quelques mots de l’industrie nationale. Celle-ci se borne, en dehors de la construction de ces huttes si propres que j’ai mentionnées, à la confection des ustensiles les plus nécessaires de ménage et de voyage. De la peau de leurs chèvres, qu’ils tannent au moyen des fruits du karad, les Tedâs font des outres et des pièces d’habillement ; ils savent aussi, avec des os et des noyaux de dattes, préparer un goudron qu’ils emploient pour rendre les outres plus résistantes et pour traiter les maladies de peau des chameaux. A l’aide du branchage des palmiers, les femmes tressent des nattes, avec les fibres de leur feuillage elles fabriquent des cordes. La selle chamelière locale diffère de l’_hâwia_ en usage dans la Tripolitaine[57], en ce qu’elle est faite de deux fourches en bois d’acacia qui s’adaptent en manière d’agrafes en avant et en arrière de la gibbosité de l’animal et qui sont assujetties l’une à l’autre par des bâtons croisés latéralement. L’appareil entier, consolidé au moyen de lanières de cuir, repose sur un double bourrelet de paille ou d’écorce de palmier.

Les voyages de négoce des Tedâs les conduisent, je le répète, principalement au Fezzan, à Kâwar et au Borkou. Le marché fezzanais leur est surtout indispensable : c’est là qu’ils se procurent presque toutes leurs étoffes, tant du nord que du sud. En revanche, ils y exportent fort peu. Je n’ai vu nulle part au Fezzan le soufre du Tibesti, qui figurait jadis, à ce qu’il paraît, sur les marchés de Mourzouk et du Caire ; le sené même, qui est en si grande abondance dans le Tou, ne trouve aucun écoulement à Mourzouk.

VOYAGE AU BORNOU

* * * * *

CHAPITRE PREMIER

Circonstances de l’assassinat de Mlle Tinne. — L’hiver de 1870-71 à Mourzouk. — Apprêts de départ pour le Bornou. — Importance et caractère officiel de notre caravane. — Bateleurs marocains. — Les premières étapes. — Arrivée à Kawar. — Réapparition du noble Amari. — Détails sur l’oasis de Kawar ou enneri Tougê.

Revenu le 8 octobre 1869 de mon excursion au Tibesti, je m’occupai, je l’ai dit, de refaire ma santé et de m’enquérir de toutes les circonstances de l’assassinat de Mlle Tinne. Voici les détails de ce dernier évènement, tels que je finis par les recueillir en procédant à l’interrogatoire de ses gens. La domesticité de l’intrépide Hollandaise se composait, d’abord, de deux serviteurs européens, qui avaient partagé son malheureux sort, puis de trois jeunes nègres favoris, Abdallah, Denki et Freâh, dont le premier, au moment du meurtre, se trouvait en commission à Tripoli pour y acheter des chameaux, et enfin de cinq femmes : l’Égyptienne Habiba, les deux Algériennes Bêja et Rôza, une vieille négresse qui depuis des années remplissait l’office de camériste, et une jeune fille de la tribu des Niam-Niam, que les assassins avaient emmenée à Ghât. La voyageuse avait en outre engagé à Tunis un certain Mohammed-el-Kebir, à qui elle avait adjoint à Mourzouk le fils de l’ancien secrétaire du Conseil, Abd er-Rhâman, et un spahi en permission, du nom de Ramadân. A cette escorte, il faut ajouter un certain nombre d’affranchis ou d’esclaves libérés par Mlle Tinne, qui avaient tenu à suivre celle-ci dans son excursion, pour ne pas perdre cette occasion de vivre sans bourse délier.

Après être sortie en même temps que moi de Mourzouk, la dame s’était immédiatement rendue au val Gharbi, où elle avait trouvé, l’attendant, le chef touareg Ichnouchen[58]. Là, ce dernier, obligé, disait-il, de retourner à Ghât plus tôt qu’il ne l’avait pensé, avait tout à coup quitté sa protégée, en la confiant à un marabout domicilié dans l’oued, Hâdch Ahmed Bou Slâh, qui devait d’abord la reconduire à Mourzouk, où elle avait à achever ses préparatifs de voyage, puis l’escorter jusqu’à Ghât, et aux mains duquel, assurait-il, elle serait aussi en sûreté que sous sa propre garde. Tandis que l’exploratrice, revenue dans la capitale du Fezzan en compagnie du guide susnommé, s’occupait d’y prendre ses dernières dispositions, elle reçut la visite de huit Touaregs de la suite d’Ichnouchen, parmi lesquels un neveu du vieux chef et un oncle d’Abd er-Rhâman, qui déclarèrent se mettre à ses ordres pour faire route avec elle. Mademoiselle Tinne accepta volontiers ce supplément d’escorte, qui se trouva encore fâcheusement renforcé par les vingt-sept conducteurs arabes des vingt-sept chameaux de louage qu’elle s’était procurés en sus des siens.

Les huit Touaregs sortirent effectivement de Mourzouk en même temps que l’Européenne, et ne cessèrent de cheminer, sinon tout à fait avec elle, du moins en vue de sa caravane. On atteignit ainsi le val Aberdchouch, situé à une distance de deux journées de marche, et, passé lequel, on commence à entrer sur les territoires inhabités. Le matin du 1er août, on allait plier les tentes pour se remettre en route, et déjà une partie des chameaux se trouvaient chargés ; les Touaregs, appuyés sur leurs lances un peu à l’écart, et le visage soigneusement voilé selon leur coutume, attendaient le signal du départ commun, quand deux des Arabes, sans doute d’après un dessein concerté, entamèrent une dispute au sujet de l’arrimage des paquets. Les deux domestiques hollandais, tout prêts à partir, leurs bêtes bouclées, leurs armes à feu accrochées aux selles, allaient çà et là, donnant aux choses un dernier coup-d’œil. L’un d’eux, Kees Oostmans, qui se trouvait près des deux Arabes en train de se chamailler, essaya de s’interposer entre eux.

C’était probablement l’occasion que les conjurés attendaient pour avoir prétexte d’exécuter leur infâme projet. Les deux chameliers se retournèrent vers le Hollandais et lui enjoignirent de s’occuper de ses affaires. Il s’ensuivit un échange d’injures, qui allèrent s’envenimant de plus en plus, et l’on menaçait d’en venir aux mains, quand tout à coup, un des Touaregs, le propre neveu d’Ichnouchen, se précipita, la lance levée, entre les disputeurs, et transperça le jeune Hollandais en lui disant : « Qu’as-tu à te mêler d’une querelle entre Musulmans ? » Le malheureux tomba mort par terre, et ce fut le signal d’une scène de confusion, sur laquelle les traîtres avaient bien compté. A la vue de son camarade égorgé, l’autre Hollandais, Ary Jacobse, sauta sur son chameau pour empoigner son fusil ; mais, avant qu’il eût pu le saisir, l’assassin le renversa d’un coup d’épée sur l’occiput et acheva de le tuer avec sa lance.

Tout cela n’avait été que l’affaire d’un instant. En un clin d’œil, l’effarement devint général. Les femmes se précipitèrent hors de leurs tentes, en hurlant et en se tordant les mains ; les esclaves affranchis crurent que leur dernière heure était venue ; coupables et innocents, tout le monde criait, tempêtait et se bousculait. Le bruit de ce tumulte sauvage fit naturellement sortir mademoiselle Tinne de sa tente ; mais ses paroles de commandement se perdirent sans trouver d’écho, et bientôt la pauvre dame, qui était la victime désignée d’avance, se vit prise au milieu de la bagarre, entourée d’Arabes traîtres, de féroces Touaregs, et de serviteurs lâches ou complices.

Ce fut un Arabe qui, le premier, leva la main sur la malheureuse femme sans défense : un certain ’Otman, de la tribu des Bou Sêf, qui, à l’heure où j’écris, erre encore impuni, menant une vie vagabonde d’_outlaw_ sur le territoire tripolitain. Il lui asséna sur la nuque un premier coup de tranchant, qui ne réussit pas à la faire tomber ; ce ne fut qu’après un second coup sur l’avant-bras, porté, paraît-il, par un esclave du neveu d’Ichnouchen, que mademoiselle Tinne, rendant des flots de sang, s’affaissa sur le sol, où elle ne tarda pas, heureusement pour elle, à perdre connaissance. Ce ne fut toutefois que plusieurs heures après qu’elle expira.

Avec la conscience de leur infamie, — car même dans ce monde anarchique du désert, où la vie d’un homme pèse si peu, le meurtre d’une femme est réputé ignominieux, — les assassins cherchèrent aussitôt à s’excuser à leurs propres yeux et aux yeux d’autrui, en mettant leur acte de félonie sur le compte de leur fanatisme religieux et de leur haine contre les Chrétiens ; pour les personnes dont se composait l’escorte de la victime, le crime parut ainsi quelque peu atténué. Les conjurés firent rentrer dans les tentes le personnel nègre et les femmes de la caravane, avec toutes sortes de protestations rassurantes qu’on ne toucherait pas à un cheveu de leurs têtes, et qu’on n’en voulait absolument qu’aux Chrétiens ; après quoi, ils s’occupèrent de satisfaire leur rapacité, laquelle avait été sans doute l’unique motif de leur action.

Si mince que soit le bagage de voyage d’un Européen voyageant au désert, il lui crée toujours un certain danger, par les convoitises qu’il excite chez les misérables habitants de ces régions ; combien, à plus forte raison, était-ce le cas pour mademoiselle Tinne, qui était partout précédée d’un renom de richesse légendaire. Avant même qu’elle n’eût atteint le Fezzan, on s’entretenait dans les cercles de la cour de Kouka, au Bornou, de cette voyageuse solitaire et phénoménale, des trésors qu’elle portait avec elle, et la renommée de la « fille de roi », _Bent el-Rê_, comme l’avaient baptisée les gens de la côte, s’était aussitôt répandue parmi toutes les tribus du désert. Aussi les Touaregs avaient-ils pu d’autant moins résister à l’appât des innombrables caisses et paquets de la Hollandaise qu’ils étaient plus sûrs de l’impunité aux districts africains qu’ils habitent ; et quant aux Arabes, ils entrèrent d’autant plus volontiers dans le complot que, les Touaregs en étant les instigateurs, il leur était plus tard toujours facile d’en rejeter la responsabilité sur ceux-ci. Il est probable aussi que le Tunisien Mohammed el-Kebir et le Fezzanais Abd er-Rahmân étaient de l’affaire.

Ce fut le premier qui, après le meurtre, ouvrit les caisses et les coffres, pour remettre aux pillards l’argent qui s’y trouvait. Les autres objets qu’ils contenaient furent débités sur place en détail au plus offrant. La victime même n’échappa pas aux brutalités de ses bourreaux : toute saignante, et gémissant encore faiblement, elle fut dépouillée de ses vêtements, à l’instigation du même Abd er-Rahmân. Cette vente à l’enchère fut bientôt faite, et le reste, jugé inutile ou sans prix, fut abandonné au milieu du chemin. Les serviteurs de mademoiselle Tinne, auxquels les meurtriers daignèrent laisser un chameau et quelques outres pour s’en retourner au Fezzan, se hâtèrent de regagner Mourzouk, plus enchantés de se tirer de là sans aucun mal, qu’affligés de la perte de leur maîtresse, aux bienfaits de laquelle ils n’avaient d’ailleurs jamais répondu que par l’ingratitude.

Le coup fait, la bande, elle aussi, se dispersa, et le silence du désert recommença de planer sur le lieu du crime, où les vautours guettaient provende assurée.

J’ai dit quel avait été le premier sentiment du gouverneur en apprenant l’horrible nouvelle. On mit bien d’abord en prison le Tunisien, le Fezzanais et le spahi ; mais on relâcha bientôt le premier ; quant au second, son père fournit caution pour lui, et lorsque j’arrivai à Mourzouk, le cavalier permissionnaire, qui était le moins coupable des trois, demeurait seul sous les verroux. Des chameliers arabes, on n’avait pris que ceux qui étaient innocents du forfait ; les autres, y compris Bou Otman, le principal criminel, vivaient bien tranquilles dans l’oued Schijâti. Pour l’excuse des autorités fezzanaises, je me borne à renvoyer le lecteur à ce que j’ai dit précédemment[59] de l’impuissance du gouvernement mourzoukois à l’égard des tribus nomades d’alentour. Tout ce qu’il fit, ce fut d’annoncer l’événement à Tripoli, de mettre le séquestre sur les effets de la victime, et de demander à Ichnouchen qu’il rendît la jeune captive Niam-Niam et qu’il renvoyât à Mourzouk les objets volés et les meurtriers. Le gouverneur de Tripoli, de son côté, Ali Rizâ Pacha, qui entretenait des relations d’amitié avec Ichnouchen, s’efforça de rejeter toute la faute sur les Arabes, sans toutefois prendre aucune mesure pour s’emparer d’eux. Il donna ordre qu’on dirigeât sur le chef-lieu de la Régence toutes les personnes de la suite de mademoiselle Tinne, pour qu’on fît le procès. Néanmoins, au bout de deux mois écoulés, personne encore n’était parti, ni ne se souciait de partir[60]. Ce ne fut que sur les réclamations énergiques du consul hollandais qu’on se décida ; et six mois après le meurtre seulement, l’instruction put prendre son cours. Encore fut-elle à peu près illusoire ; on ne tenait toujours pas les assassins, et, malgré l’envoi d’une note diplomatique, Ichnouchen n’avait garde de rien faire. Bref, à la veille de mon départ pour le Bornou, l’affaire, traînée en longueur, menaçait de rester à jamais sans solution.

Cependant l’hiver, à Mourzouk, n’avait pour moi rien de bien agréable. Le thermomètre s’était abaissé beaucoup plus que je ne l’avais prévu, et malgré le prêt d’un _brasero_ que m’avait fait Ben Aloua, le manque de charbon était cause que le matin, dans ma chambre, pour lire et écrire, je n’avais souvent pas plus de cinq degrés. Dans la nuit de Noël, survint la pluie, qui, vu le mode de construction des maisons, fit immédiatement mine de résoudre en bouillie le logis que j’habitais. Force me fut de quitter l’étage supérieur pour aller me réfugier au rez- de-chaussée dans la chambre de Giuseppe. Celle-ci n’avait, en fait de fenêtre, qu’une lucarne de plafond, vitrée tout bonnement à l’aide d’un numéro du _Times_. L’eau du ciel eut bientôt perforé ce carreau peu tenace, si bien que je dus prendre le grog que je buvais en fumant mélancoliquement, et m’aller placer en un autre endroit de la pièce. Hélas ! j’y étais à peine, qu’un morceau de terre du plafond tomba avec fracas dans mon verre. A trois heures du matin seulement il cessa de pleuvoir, et je pus m’étendre sur ma natte de paille.

Ces petites misères, jointes au désœuvrement de mon existence à Mourzouk, me faisaient vivement désirer la formation d’une caravane qui me permît de reprendre le cours de mes pérégrinations ; malheureusement, il n’y en avait aucune en vue. Enfin, dans les premiers jours de janvier, on reçut la nouvelle qu’Ali Rizâ Pacha se proposait d’envoyer au roi du Bornou une ambassade chargée de lui remettre des présents, et de se procurer, par l’intermédiaire de ce prince nègre, une collection de bêtes fauves pour le sultan de Constantinople Abdul Azis, grand amateur de lions, de tigres et de carnivores du même genre ; par la même occasion, on devait ramener quelques eunuques, autre espèce toujours très demandée dans les palais de Stamboul la Grande. Cette ambassade avec son train fastueux n’était certes pas la compagnie de voyage qui pouvait le mieux m’agréer, mon modeste personnage et la gloire du souverain que je représentais en devant être singulièrement éclipsés ; cependant si, entre temps, il ne se formait aucune caravane marchande, il allait de soi que je serais bien aise de saisir cette occasion de gagner le Bornou.

C’était un des secrétaires du gouvernement de Tripoli, Hadch Mohammed Bou Aischa, qui avait été choisi comme chef de ladite ambassade. Tandis qu’on l’attendait de semaine en semaine, on vit arriver (en février) le nouveau gouverneur de Mourzouk, Hâlim Pacha, qui avait déjà administré la province et y avait laissé de bons souvenirs. Quelques jours auparavant était apparu le nouveau commandant de la garnison, beau militaire d’une quarantaine d’années, sachant bien l’arabe, à l’œil intelligent, et de bonnes manières, bien qu’en somme sa physionomie n’inspirât pas beaucoup de confiance. A peine arrivé, il se mit à l’œuvre comme un balai neuf, stupéfiant au plus haut point officiers et soldats par les exercices quotidiens et les manœuvres qu’il exigeait d’un personnel militaire absolument déshabitué de tout cela. Il est vrai que ce coup de feu ne fut pas de longue durée.

Quant au nouveau gouverneur Halim Pacha, c’était un bonhomme bien intentionné, qui, on le vit bientôt, en dépit de ses projets, n’était nullement fait pour révolutionner l’administration fezzanaise. Le peuple, à vrai dire, ne lui demandait pas tant ; l’essentiel était qu’il ne se montrât point malfaisant. Pour commencer, ce vali fit montre d’une certaine fermeté à l’égard des Tedâs et des Touaregs ; il leur expédia des messagers pour les prévenir qu’il sévirait sans pitié contre quiconque commettrait acte de brigandage ; il déploya la même sévérité de langage contre les Arabes turbulents du Fezzan et de la Grande Syrte : ce qui n’empêcha pas que rien ne fut changé au vieil état de choses ; le gouverneur lui-même ne prenait guère ses menaces au sérieux, et tout le monde savait bien qu’il était hors d’état de les exécuter.

Dans les derniers jours de février survint enfin Mohammed Bou Aïscha, vigoureux gaillard de cinquante-cinq à soixante ans, d’assez bonne physionomie, avec des yeux pleins d’astuce et de finesse. Il appartenait à la tribu des Oulâd Sliman, et avait été jadis secrétaire du chef Abd- el-Dchlil. Blessé et pris dans le dernier combat héroïque que celui-ci avait livré aux Turcs, il avait été emmené à Tripoli, où, par la suite, il était rentré en grâce et avait obtenu un poste officiel. Il aimait à rappeler les souvenirs de cette époque intéressante de sa vie, et se réjouissait fort à l’idée de revoir au Kânem bon nombre de ses compatriotes émigrés.

Chargé, en même temps que de son ambassade, de dresser une évaluation nouvelle des taxes au Fezzan, Bou Aïscha y employa le mois de mars, que j’utilisai de mon côté pour mes préparatifs de voyage. J’achetai notamment un cheval, équipage indispensable, disait-on, pour se présenter décemment au Bornou. Bou Aïscha, lui, possédait une vingtaine de chameaux, bien que les présents dont il était porteur ne consistassent qu’en deux chevaux, un sabre et un exemplaire du Coran. Sa suite, énorme, se composait de parents, de clients et d’esclaves. De mauvaises langues prétendaient à Mourzouk que les nombreuses caisses qu’il avait avec lui, au lieu de contenir des marchandises, comme il voulait le faire croire, étaient au contraire absolument vides, destinées uniquement à éblouir le souverain du Bornou et les gens de sa cour, pour revenir ensuite à Tripoli combles des cadeaux dont ce prince libéral passait pour prodigue.

Ce train imposant devait se grossir à Mourzouk non seulement de l’appoint de marchands qui se proposaient de faire route avec nous, mais encore, à mon grand plaisir, d’une troupe considérable de bateleurs marocains. Ces acrobates, qui exercent de père en fils, pullulent au sud du Maroc, et s’en vont par bandes souvent énormes dans toutes les contrées de l’Islam ; parfois même on les voit dans les villes d’Europe. Le Maroc étant, par excellence, le pays des sectes mystiques, des confréries d’illuminés, des saints mystérieux, je ne sais quel nimbe de religion environne par surcroît ces faiseurs de tous, qui ont l’habitude de s’adjoindre aux pèlerins, également fort nombreux, qui, du Maroc, s’en vont à la Mecque.

Les jongleurs dont je parle, tout récemment arrivés à Mourzouk, étaient originaires de la région de Sous, où règne Sidi Houseïn, un de ces saints personnages de l’Islam dont l’influence rivalise avec celle des princes, et qui de son Institut (_zâwia_) de Tasrouâl, étendait son pouvoir sur nombre de tribus environnantes. Cette compagnie, composée d’une trentaine d’individus, conduits par un chef (_Cheik_), du nom d’Hâdch Sâlih, qui avait déjà fait douze fois le voyage de la Mecque, avait préalablement visité l’Algérie, Tunis, Tripoli, et, sans trop se rendre compte de l’importance du détour, — car elle était précisément en route pour la Mecque, — elle avait résolu de pousser jusqu’aux contrées du Soudan, au lieu de suivre comme d’ordinaire le littoral nord vers l’Égypte. Il y avait parmi elle des enfants qui avaient fort souffert de faire à pied la route de Tripoli à Mourzouk, car la troupe ne possédait que deux chameaux qui portaient tout le bagage et les vivres. Pour musique, ils avaient un tambour et une flûte.

Comme, en dehors des représentations données à quelques notables, la recette de ces bateleurs à Mourzouk n’était pas des plus profitables, je cherchai à me faire bien venir d’eux, en les gratifiant, un jour qu’ils avaient exécuté leurs tours devant ma porte, de dix thalers Marie- Thérèse (cinquante francs), et, de plus, je leur avançai la somme nécessaire pour acheter un troisième chameau, sous la condition qu’ils chemineraient avec moi et selon mon gré. Le renom de bravoure des Berbères, les traits nombreux de vaillance que j’avais eu occasion, pendant l’insurrection tunisienne, d’admirer chez les zouaves des monts algériens, joints à la sévère discipline qu’Hadch Sâlih maintenait dans sa troupe, me promettaient une escorte d’élite, qui pouvait m’être d’autant plus utile que mon personnel de domestiques laissait davantage à désirer. Ali le Fezzanais avait dû me quitter, et cette perte était de conséquence pour moi. De mes serviteurs du début, il ne me restait que Bouï Mohammed, Sa’ad et Giuseppe, et je devais songer à combler la lacune. J’engageai donc un Fezzanais du nom de Zekta, qui venait justement de quitter la garnison de Mourzouk pour aller chercher une existence plus avantageuse, sinon moins pénible, auprès d’un frère devenu riche, qui était marchand à Kouka. Hâdch Brahim me prêta en outre un de ses esclaves qu’il envoyait au Bornou avec deux chameaux chargés de marchandises.