Il va de soi _à priori_ qu’une contrée à ce point continentale, placée au milieu d’un immense désert, au sud du tropique, doit jouir d’un climat extraordinairement chaud et sec. Des observations météorologiques que j’y ai pu faire, il résulte ceci : à Tâo, le maximum de température, du 20 juillet au 5 août, a été en moyenne de 40 degrés, à deux heures de l’après-midi, et le minimum, au coucher du soleil, de 27 degrés. Presque journellement, le vent d’est, qui ne cessait de régner dans les couches supérieures de l’atmosphère, agglomérait sur les monts d’épais amas de nuages. Ce phénomène se produisait au milieu de la journée, avec accompagnement de subites rafales. Même quand ces nuages crevaient sur nous, il ne pleuvait jamais assez pour que nous fussions obligés de chercher un autre campement mieux à l’abri. Il est vrai que les pluies au Tibesti n’ont pas besoin de tomber avec l’abondance tropicale, pour y emplir les lits fluviaux qu’on appelle des enneris, car ce sol montueux a si peu de capacités absorbantes que pas une goutte d’eau ne se trouve perdue. Les réservoirs naturels des rochers une fois pleins, tout le reste s’en va aux vallées. Aussi fus-je fort étonné un matin, à la suite d’une nuit où il avait plu, sans que nous nous en fussions beaucoup mis en peine, de voir l’enneri Daousâdo rouler devant nous un torrent grondeur. De pareilles crues sont, il est vrai, de courte durée ; elles arrivent toutefois assez fréquemment dans plusieurs vallées, et leur soudaineté même les rend dangereuses. Presque tous les ans, il y a un certain nombre d’ânes, de brebis et de chèvres, qui sont emportés par ce brusque flux d’ondes, et il n’est pas rare que des chameaux même périssent dans cet excès de bénédiction céleste. C’est le mois d’août qui paraît être ici le plus nuageux, et comme c’est justement l’époque des grosses pluies d’été au Soudan, on en peut conclure que ce sont ces pluies qui déterminent, à ce point de vue, le régime du ciel tibestien.

De l’autre côté des monts, au Bardaï, j’eus, au mois d’août, une température minimum variant de 21 à 23 degrés à six heures du matin, tandis que de midi à deux heures le thermomètre s’élevait d’ordinaire à 40 degrés. Durant tout le temps de mon séjour et de mon voyage du Fezzan au Tibesti, le vent dominant fut le vent alizé, qui se reconnaissait à la direction des nuages, quand il y en avait, lors même qu’il régnait d’autres souffles dans les régions basses de l’atmosphère. Jusqu’aux monts d’Afâfî, ce vent se levait et se couchait régulièrement avec le soleil ; de là jusqu’au val Oudouï, nous eûmes une forte brise de nuit, qui était un grossissement graduel du faible souffle diurne. Quand nous fûmes au pied ouest de la chaîne centrale, au val Tâo ou dans le Zouâr, la force du vent se remit à suivre le soleil ; une fois de l’autre côté, à Bardaï, nous eûmes des matinées calmes, avec une atmosphère venteuse au coucher du soleil et parfois aussi pendant la première moitié de la nuit.

Sans les pluies, que la configuration montueuse du pays rend plus fréquentes au Tibesti que dans les plaines basses du Sahara, une grande partie de la région resterait entièrement inhabitée. C’est à elles aussi qu’est due l’abondance d’herbes fourragères qui y favorise l’élève du bétail. Je citerai entre autres le panic ramuleux (_Panicum turgidum_) que les Arabes appellent _Bou Roukba_ et les Tedâs _Goumeschi_ ; le Nissi (_Aristida plumosa_) ; le Sebat (_Aristida pungens_) ; puis, une herbe fasciculée dont le nom arabe est Dîs, et dont je n’ai pu savoir l’appellation toubou ; le Rischou (_Calligonum comosum_), l’Akoul, dont j’ai déjà eu occasion de parler[40], etc. Partout dans les vallées et les gorges pousse le séné (_Cassia obovata_), qui formait autrefois un article d’exportation tibestien ; les bas-fonds sableux de la plaine produisent la coloquinthe, et aux monts Koussi se trouve l’_Artemisia herba-alba_, en arabe _Schiah_, en tedâ _Odosir_.

En fait d’arbustes plus relevés, on rencontre le tamarisc (_Dôso_), la _Suæda_ (Seger), la _Leptadenia pyrotechnica_ (_Kizzen_), le Siwâk (_Salvadora persica_) ; etc. Comme arbres, en dehors de l’acacia sajal et du karad ou _Acacia nilotica_, on remarque encore deux autres acacias, l’_Edderî_ et l’_Herê_, qu’on utilise pour le tannage, et la _Serrah_ déjà nommée (_Mærua_). L’hyphène (_Hyphæne thebaïca_) et le savonnier (_Balanites ægyptiaca_) atteignent sous ce méridien leur limite nord.

Dans les vallées où la culture jardinière est possible, il y a aussi quelque peu de céréales (_Bedê_ en est le nom générique), blé, sorgho, etc. ; puis des fèves, des concombres, des melons, des pastèques, des courges, du souchet comestible, du coton ; mais ce qui prouve la rareté de ces produits, c’est que la plupart ne sont connus que sous des désignations empruntées à la langue kanouri (Soudan). Du dattier et de son rôle prépondérant, je n’ai plus rien à dire. Quant au grenadier, au figuier et à la vigne, qui se rencontrent encore çà et là dans les jardins du Fezzan, les Tibestiens ne les cultivent pas.

La faune locale nous offre, en fait d’animaux domestiques, le chameau[41], le mouton[42], l’âne[43], le chien[44] et la poule[45].

Le chameau tedâ, variété du sud, diffère sensiblement de son frère du nord, qui constitue ce qu’on pourrait appeler l’espèce arabe. Ce dernier, avec sa membrure relativement courte, trapue, son corps plus lourd, sa tête et son cou plus épais et moins relevés, sa toison velue, semble surtout prédestiné par la nature au rôle de bête de somme. Le chameau touareg, tedâ ou baelé[46], au contraire, plus haut sur jambes, plus élancé, avec une toison courte et lisse, porte son cou plus fin et sa tête plus menue avec une sorte de légèreté, et, par l’ensemble de sa structure, il paraît plutôt fait pour la vélocité de locomotion que pour le transport de lourds fardeaux. J’ai déjà dit avec quelle sûreté merveilleuse de pied ces animaux, parfaitement dressés, escaladent les monts de leur pays. Impossible à ceux du nord de les suivre sur un sol accidenté et rocheux. En revanche, ceux-ci sont généralement plus forts, et, en plaine, à nourriture égale, ils résistent mieux. Rappelons, en passant, qu’en outre de leurs chameaux les Tedâs possèdent pour le travail de bons et robustes ânes, qui suppléent à propos au nombre assez restreint de leurs « vaisseaux du Désert », et qui sont, pour les gens de certains districts, tels que le Bardaï, des auxiliaires absolument indispensables.

Mais la ressource principale du pays, ce sont les grands troupeaux de chèvres qui, grimpant parmi les rochers, y trouvent toujours provende suffisante. La race en est petite, vigoureuse, à poils courts et de couleur ordinairement sombre. Plus rares, et, partant, plus estimés, sont les moutons, qui se distinguent essentiellement de ceux des autres régions. Le mérinos des côtes est inconnu au Tibesti ; tous les individus de l’espèce ovine y ont le cou étiré, les jambes hautes, la queue grêle et longue, touchant presque à terre, et, au lieu de laine, cette ample crinière noire et luisante dont j’ai déjà eu occasion de parler. De la peau d’une seule de ces bêtes, on peut tirer un manteau d’hiver ou une housse pour une grande personne. Malheureusement, on ne trouve en quelque abondance ces nobles animaux que dans les vallées orientales (Bardaï, Aozo, Jibi, Gouro, Ouri) et sur les pentes de l’emi Koussi.

Les chiens du Tou appartiennent à l’espèce défectueuse des levriers fezzanais, et leur manque de race, comme la façon misérable dont ils sont nourris, ne s’accorde guère avec leur mission, qui est, je l’ai dit, de chasser la gazelle, l’antilope et l’autruche. Ils sont au reste fort peu nombreux, plus nombreux encore pourtant que les chats, dont le nom expressif, _Ngâm_, est même emprunté à l’idiome du Bornou. Les poules, elles non plus, n’abondent pas ; leur appellation est aussi bornouane. Le cheval, _Aski_, assez fréquent, dit-on, autrefois, n’existe plus qu’à l’état d’exemplaires isolés dans l’enneri Domar. Le bœuf, _Four_, a aussi disparu[47].

Quant aux animaux sauvages (_Kakouï_), la seule d’espèce féroce, c’est la hyène. Il y en a trois variétés : la hyène tachetée (_Molohour_), la rayée (_Tourdi_) et une espèce plus grande, à la robe sombre et unicolore (_Zigir_), qui ne s’attaque point aux bêtes vivantes et se repaît uniquement de charognes. Le chacal n’est pas rare dans les vallées orientales, et l’on rencontre aussi mainte trace de renards (_Kouloukou_ ou _Kileki_). Le babouin, déjà mentionné[48] (_Dounkou_), hante les rives rocheuses des enneris, sans avoir rien à craindre des habitants, qui auraient honte de faire le moindre mal à cet « homme enchanté » et de le détenir dans leurs maisons. Comme gibier de chasse, je citerai le mouton à crinière ou Wadân (_Ovis tragelaphus_), le petit lièvre du Désert (_Tchomar_), et diverses antilopes, entre autres la gazelle (_Oudêno_), et l’antilope leucoryx (_Tourouï Zôdê_), dont on utilise le cuir épais pour en confectionner des boucliers, et aussi des semelles de souliers à l’intention des pays voisins (tels que le Fezzan) où l’on marche chaussé. Il faut aussi mentionner le Daman (marmotte des rochers, _Hyrax_), que les Tedâs appellent _Adegobô_, et dont on entend retentir dans la solitude des nuits le jappement sonore. Il est rare que l’on tue cette bête, encore que sa chair soit assez prisée, car elle est d’une agilité et d’une vigilance qui en rendent l’atteinte difficile. Ses excréments, très aromatiques, s’emploient, délayés dans de l’eau, contre certaines maladies sexuelles. Le pays loge en outre beaucoup de lézards, quelques caméléons et divers serpents, venimeux ou inoffensifs. Les scorpions surtout ne manquent pas, non plus que les vipères (_Aouso_), dont une principalement, une espèce cornière, est très redoutée.

Parmi les oiseaux (_Kebri_), je citerai quelques pintades, la tourterelle, le pigeon domestique, le ramier, le percnoptère (_Zinki_) et le corbeau du Désert. L’autruche, très répandue jadis dans tout le Tibesti, y est devenue rare. Le tisserin niche volontiers dans la frondaison relativement luxuriante des enneris, et quelques petits oiseaux chanteurs animent les solitudes muettes du pays. Quant aux insectes, le sol et le climat favorisent encore moins leur développement ; la mouche, l’abeille, le moucheron, le taon, la sauterelle, la tique du chameau, le pou, la fourmi, le termite même se rencontrent, mais jamais au point d’incommoder. Des puces, il n’en existe pas plus qu’au Fezzan, et les araignées sont fort rares.