La région habitée par la branche septentrionale de la famille Toubou, région que les Arabes appellent _Tibesti_, mais que les indigènes désignent sous le nom de _Tou_ (_Tu_)[32], est restée, je l’ai dit, malgré sa proximité du Fezzan et de la route de caravanes, depuis des milliers d’ans fréquentée, qui conduit de ce côté au Bornou, presque absolument inconnue jusqu’à notre époque. Hérodote parle bien d’un pays des Éthiopiens troglodytes, situé au sud des Garamantes, qui semble être effectivement le Tibesti ; mais il ne nous en donne aucune description. Après la conquête romaine, deux chefs d’armée, Septimius Flaccus et Julius Maternus, pénétrèrent au sud, nous dit Marin de Tyr, jusqu’à la contrée d’Agisymba ; mais il est probable que cette contrée n’était autre que l’Ahîr actuel, district des Touaregs du sud-est. Ptolémée n’est pas plus explicite, quand il mentionne l’extension de la puissance des Garamantes par delà le Désert oriental jusqu’au Soudan. Plus tard, lorsque la conquête du littoral nord par les Arabes eut fait refluer les populations côtières vers les oasis du Sahara, et que des émigrés venus du septentrion, en passant à coup sûr par le Tibesti, eurent fondé le royaume de Kânem, il n’est pas davantage question de ladite contrée. De cette région des Têdas, on ne trouve pas non plus de mention expresse dans les auteurs arabes Idrisi et Ibn Said, qui nous décrivent le grand empire des Zoghâwas ou Zaghâs, étendu, à l’ouest jusqu’à la route du Bornou, au nord-ouest jusqu’au Fezzan, et, à l’est, jusqu’aux pays du Nil.

Ce ne fut qu’ultérieurement, quand le Fezzan, détaché du Bornou, se fut mis à graviter dans l’orbite de la Tripolitaine, et eut développé son trafic au nord, à l’est et au sud, que l’on commença d’entendre parler du Tibesti, comme d’un district que sa nature rocheuse aussi bien que l’humeur perfide de ses habitants rendaient difficilement abordable. Quand ensuite, vers le milieu du dix-septième siècle, l’Islam eut fait des tribus ouadaïennes un corps de nation, il s’établit peu à peu entre le nouvel État et le Fezzan un mouvement de négoce qui passa par le territoire des Toubous ; toutefois le caractère brutal de ces farouches flibustiers empêcha toute relation intime entre eux et les marchands de passage.

Fezzanais et Tripolitains, le droit de transit une fois acquitté, se contentaient de filer le plus vite possible le long du pied sud-ouest de la chaîne, et s’estimaient fort heureux quand ils avaient tourné le dos à ces montagnards mal famés. Vers la fin du siècle passé, les gouvernants de Mourzouk firent quelques tentatives pour réduire ces malandrins à l’état de tributaires et pour mettre un terme aux violences et aux déprédations qu’ils exerçaient sur les routes du Fezzan à l’Ouadaï et au Bornou (car cette dernière région appartient aussi au territoire des Toubous Reschâdes) ; mais, à part quelques succès temporaires, l’œuvre échoua contre les difficultés d’abord que présentaient ces districts rocheux. Plus récemment, au début de ce siècle, quand l’intelligent Saboun, roi de l’Ouadaï, eut frayé un chemin direct de trafic entre son pays et la côte de la Méditerranée, on put espérer que les ténèbres qui couvraient toute la moitié orientale du Grand-Désert allaient enfin se dissiper, et que, du même coup, le Tibesti allait devenir un pays plus connu ; mais cet espoir ne se réalisa pas ; la route nouvelle, établie au nord vers Benghâsi, et passant d’ailleurs en dehors des frontières orientales des vallées tibestiennes, n’a servi qu’à ruiner l’ancienne voie commerciale du Fezzan, et elle-même, après avoir vivifié pendant un demi-siècle à peu près la partie la plus centrale et la plus déserte du Sahara de l’est, a fini par subir une éclipse qui dure encore aujourd’hui. C’est ainsi que le Tou est demeuré dans son obscurité séculaire.

Les voyageurs européens, d’autre part, qui poussaient de si heureuses excursions dans les régions nord-ouest de l’Afrique, réussissaient moins dans le désert oriental. Tout ce qu’on savait du Tibesti, dans ces derniers temps encore, c’était ce qu’avaient pu en apprendre de seconde main les explorateurs tels que Lyon (1818), Richardson, Barth, Overweg et Vogel (1850-1855), ainsi que le consul français Fresnel[33], qui avait profité de son séjour à Benghâsi et à Djâlo, pour recueillir avec soin toutes les informations dignes de foi sur les routes qui, d’un côté ou de l’autre du Tou, vont vers l’Ouadaï. Au point de vue de la topographie, ces notions étaient loin d’être suffisantes ; il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à regarder les cartes de Petermann et Hassenstein dressées de 1861 à 1863[34]. L’unique chose acquise, c’était que le Tibesti était un pays tout en rochers et en montagnes ; du détail on ne connaissait rien. Un peu plus tard, Gerhard Rohlfs, grâce aux renseignements qu’il s’était procurés à Kawâr (1866), put tracer du territoire des Toubous une carte qui, dans son ensemble, donne une idée exacte de la physionomie de la région. Mais nul encore n’y était allé. Je devais être, je le répète, le premier Européen à pénétrer dans cette contrée mystérieuse, et si le séjour que j’y ai fait n’a pas eu les résultats scientifiques qu’on pouvait souhaiter, cela tient surtout aux conditions malheureuses dans lesquelles s’est accompli mon voyage. Je n’ai vu qu’une portion restreinte de ce vaste pays, et mon travail d’observation et d’annotation y a été constamment entravé par les souffrances et les tribulations que l’on sait.

Le relief tibestien peut être considéré comme une annexe du système touareg qui, sous le nom d’Hoggâr, se dresse à la partie est du Sahara occidental, et qui, après avoir atteint, dit Duveyrier, une altitude centrale de 2,000 mètres (le Tassili a encore de 1,500 à 1,800 mètres), va s’abaissant en forme de terrasses vers le haut plateau sud-oriental qui confine au pays des Toubous. Ce plateau, à l’endroit où le traverse la route du Fezzan au Bornou, a une élévation de 600 à 700 mètres, et le plan régulièrement dégradé qui s’étend sur un espace de 500 kilomètres environ entre la région de Ghât et les monts Tummo, présente des chaînes rocheuses qui, bien qu’interrompues par endroits, ne s’en rattachent pas moins au massif touareg septentrional.

Les monts Tummo, de leur côté, ne sont qu’à quelques journées de marche du district montueux d’Afafi, lequel appartient au système tibestien. De ce point, situé à peu près au 22e degré de latitude nord, la traînée des monts se prolonge d’abord du nord-ouest au sud-est, entre les 15e et 17e degrés de longitude ouest, jusqu’au 20e degré de latitude ; puis, infléchissant de plus en plus à l’est-sud-est, court, entre les 20e et 18e degrés de latitude, jusqu’au 21e degré de longitude environ, c’est- à-dire jusqu’au pays des Wanja (Wanjangâ), où elle se termine ou du moins subit une interruption considérable. La route de caravanes du Fezzan à l’Ouadaï longe jusqu’au Borkou le pied ouest et sud-ouest de cette chaîne, dont le point culminant, au nord, est le mont Tarso, lequel forme un premier nœud de 80 à 100 kilomètres de développement. Un second nœud, à la partie sud-est de la chaîne, semble constitué par l’emi Koussi, qui, vu de l’oasis de Tiggi au Borkou, présente un cône éloigné de trois ou quatre journées de marche vers le nord. Ces deux centres sont reliés par de nombreuses chaînes ou écheveaux, très variés de hauteur et de disposition, et entre eux s’inclinent dans la direction du sud-ouest des lits fluviaux qui, avant d’aboutir à la plaine, ont généralement fourni un cours de plusieurs journées à l’intérieur des districts rocheux. De l’endroit par exemple où l’enneri Zouâr débouche desdits défilés, il faut encore deux jours de marche en amont pour en atteindre le point initial. Même observation pour les enneris Domar, Yoô et Mâro.

Le plateau d’Alaota Kiou est à environ 360 mètres d’altitude au-dessus de la mer ; la grande vallée d’érosion, au pied du Tummo[35], est encore à 450 mètres ; le plateau d’Afâfi, vers lequel elle va se relevant, est à 590 mètres, et la plaine qui suit, au pied ouest du relief tibestien, à 50 kilomètres à peu près de l’intumescence centrale qu’on voit se dérouler en chaîne du côté de l’est, s’élève à 490 mètres. De là jusqu’à Taô, on remonte de 90 mètres, puis jusqu’à l’embouchure du Zouâr, de 150 mètres en plus, pour redescendre ensuite quelque peu dans la vallée même, puis se relever bientôt jusqu’à l’altitude de 590 mètres.

Sur la vaste croupe du Tarso, que j’ai franchie, je le répète, à l’élévation de 2,200 mètres, se greffe une multitude de chaînes et de groupes de montagnes, dont la principale est le Tousidde. De l’autre côté du faîte de partage des eaux, l’enneri Oudêno (rivière des Gazelles) est à une altitude de 960 mètres, et le Bardaï, qui court de sud-est au nord-ouest, à 830 mètres. L’emi Koussi, est, au dire des habitants, aussi haut, sinon plus, que le Tousidde. Il faut un jour entier pour en atteindre le sommet ; il n’est point rare qu’on y voie de la glace, et les chameaux des gens qui l’habitent, les Koussoâs, comme on les appelle, sont, paraît-il, aussi velus que ceux de la côte nord et des montagnes du littoral.

Quant au fameux jaillissement d’eaux thermales, dont les Toubous Reschâdes parlent tant, et que, d’après une information « authentique », Vogel assurait n’être qu’une simple source gazeuse, il ne me semble plus possible d’en révoquer en doute l’existence. Cette source, qui porte le nom générique de _Jêriké_, mot qui répond à l’arabe _hammâm_, est, paraît-il, si chaude et dégage un tel bouillonnement de vapeurs, qu’on ne peut s’en approcher de tout près.

Quel en est le degré exact de température ? C’est un point difficile à fixer, vu les dires variables des indigènes. Tous s’accordent néanmoins pour affirmer la production de bulles de gaz, et pour dire qu’avant de se servir de l’eau, il est nécessaire de la laisser refroidir[36]. Ce fait d’ailleurs, qu’on l’emploie pour les maladies de la peau, des muscles, des os et du système nerveux, en atteste bien la nature thermale. Je n’ai pas besoin de répéter quel crève-cœur ce fut pour moi, lors de mon séjour au Bardaï, de ne pouvoir visiter, quoique l’ayant quotidiennement devant les yeux, la montagne qui recèle cette curiosité. Ce n’est point que, même au cas où j’eusse eu la liberté de mes mouvements, l’exploration eût été sans péril, étant donné le haut prix qu’attachent à ce trésor naturel les habitants du pauvre Tibesti ; mais l’estime même en laquelle ils tiennent un jet thermal dont ils ne tirent, après tout, qu’un très mince profit thérapeutique, en démontre bien le caractère extraordinaire et donne créance aux informations qu’ont recueillies la plupart des voyageurs. Quant à la question de savoir s’il existe, comme on l’a dit, des gisements de soufre près de cette source, c’est un point que je n’ai pu éclaircir, vu l’extrême discrétion des Toubous en tout ce qui touche leur pays.

Cette source jaillit du pied oriental du Tarso, et sa haute température, comme la présence de l’énorme cratère qui se trouve au sommet de la montagne, indique le voisinage de roches plutoniennes. Toute la masse de l’énorme voussure est enveloppée d’une couche considérable de sédiment, gras au toucher, renfermant de nombreuses pétrifications, principalement des xylolithes, entrecoupé de petits creux bullescents, et d’une densité singulièrement faible, qu’interrompent en beaucoup d’endroits des conoïdes, des chaînes et des groupes de formation volcanique. Sur les pentes latérales, là où l’action des eaux a profondément entaillé la montagne, on aperçoit sous ladite enveloppe, généralement de couleur jaunâtre, une couche beaucoup plus épaisse de calcaire de diverses couleurs, mais surtout rougeâtre. Presque au pied du mont, les parois rocheuses de l’enneri Oudêno, hautes de 50 mètres environ, présentent à leur partie inférieure une formation de même nature, et se terminent par en haut en un grès sombre ; d’énormes blocs éboulés de ce grès ont rendu en plus d’un endroit le lit du fleuve impraticable.

Au point culminant du Tarso, à la partie nord-ouest du mont, se dresse, je l’ai dit, le Tousidde, conoïde régulier aux flancs noirs, au pied duquel est le _Trou au Natron_, dont j’ai aussi parlé ci-dessus[37]. L’aspect entier de ce cratère, avec son cône d’éruption, le Tousidde, et la petite fumerolle toute noire qu’il offre à son endroit le plus en pente, ne peut guère laisser de doute sur la constitution plutonienne de tout le soulèvement. Un détail remarquable et qui ne manque pas d’importance, c’est que le Borkouan dont je parlerai plus tard, comme de mon principal informateur, en me décrivant l’emi Koussi, qu’il avait visité en personne, m’a assuré qu’au sommet de cette montagne il existe également un vaste et profond Trou au Natron, et qu’à son pied jaillissent deux sources thermales. Quant aux intumescences qui s’élèvent de la plaine aux environs du relief central, intumescences dont j’ai déjà eu occasion de retracer les formes fantastiques, et dont les plus curieuses se trouvent entre le district d’Afâfi et le val Oudouï, elles appartiennent à la formation de grès.

Le Tibesti proprement dit tient tout en ce massif montagneux, y compris les lits fluviaux ou enneris qui aboutissent de là dans la plaine ; mais le territoire des habitants s’étend, en diverses directions, bien au delà de ce cadre géographique. Autrefois les Toubous possédaient au nord-est du Tou la grande oasis de Koufara (entre les 21e et 22e degrés de longitude est et les 25e et 27e degrés de latitude nord). Ils forment, on s’en souvient, l’élément principal de population des localités méridionales du Fezzan ; depuis longtemps, ils occupent en entier l’oasis de Kawâr ; leur tribu a poussé des ramifications jusqu’au Kânem et au Bornou, et fourni de plus des habitants aux vallées les plus occidentales de l’Ennedi, pays qui appartient aux Baelé (ou Bidêjat). Là toutefois, de même que dans l’Ouadaï, au Bornou et au Fezzan, ils ne sont installés qu’à titre d’immigrés et restent soumis aux pouvoirs locaux. Kawâr seul, bien que formant un État autonome et à part, continue de passer pour une colonie des Tedâs, dont la domination est en outre établie sans conteste sur les fontaines et les oasis de la route du Bornou, depuis les monts Tummo jusqu’au sud de Kawâr. Au delà même de ce dernier point, ils possédaient jadis les oasis de Djebâdo et de Fôschi, dont ils constituent aujourd’hui encore le fonds principal de population. De Koufara, on les a délogés, et, à l’est-sud-est, Wanjanga a cessé également de leur appartenir. Somme toute, leur territoire effectif s’étend, en latitude, du 18e au 23e degré, en longitude, du 12e au 20e et plus, embrassant ainsi un espace approximatif de 500,000 kilomètres carrés, dont le Tibesti forme le noyau. C’est ce noyau seul qui nous intéresse pour l’instant.

Le val habité, le plus au nord, l’enneri Abo ou Ouro, dont la partie ouest, traversée par moi, porte le nom d’Oudouï, est à neuf jours de marche du Fezzan, par le chemin raccourci, mais malheureusement dénué d’eau (une _nefâza_, comme on dit), que j’avais choisi en venant de Mourzouk, et qui se sépare de la route ordinaire au sud de Gatroun[38]. De là jusqu’à Tâo, le trajet est de trois jours. De cette localité, comme du pied du Tarso, on rejoint par quelques chemins connus des Tedâs la route du Bornou, où sont les deux oasis de Yat et de Kawâr, distantes l’une de l’autre de huit jours de marche.

L’endroit où l’enneri Zouâr débouche des défilés rocheux s’appelle, je l’ai dit, le _Zouâr-Kai_ ; c’est une station de cette route de caravanes du Fezzan à l’Ouadaï, qui, après avoir été longtemps désertée, a repris faveur dans ces derniers temps. Des chemins frayés relient ce point à l’hattija inhabitée de Jajo et à Jin, l’oasis la plus connue du Borkou, deux localités que j’eus occasion de visiter plus tard, en revenant du lac Tsâd. Du val Zouâr on peut également se rendre à Jin, en neuf jours, par une route qui part, d’un enneri latéral, le Marmar, et passe par les vals Yoô, Mâro, Ogouï, Aouï, Domar, Galleride, etc.

L’emi Koussi, cette montagne dont j’ai parlé comme d’une rivale du Tousidde, est situé à trois jours de marche à l’est-nord-est de la station de Domar, et c’est d’une simple dépression de ses flancs ouest que part l’enneri qui porte ce dernier nom ; l’oasis borkouane de Tiggi en est à trois ou quatre journées au sud. Du Koussi, la chaîne tibestienne va s’amoindrissant peu à peu, dans la direction de l’est- sud-est, jusqu’au 21e degré de longitude, qu’elle atteint au sud de Wanjanga. Entre elle et les localités de ce pays, la distance paraît être d’environ six jours de marche, et, dans l’intervalle, au milieu du parcours à peu près, se trouve le district rocheux de Gouro. Jin est à quatre jours et demi au sud-ouest de ce dernier point.

Koufara, l’ancienne possession des Tedâs, située à quinze journées au nord-est du Tibesti, est séparée de lui par un immense espace désert, où se trouve le groupe d’oasis fezzanaises de Wau. Le chemin est bien connu des gens du Tou, car c’est dans une de ces oasis que réside leur autorité spirituelle, un missionnaire Senousi[39], auprès duquel ils se rendent souvent en pèlerinage. Koufara elle-même est le siège d’un institut de la confrérie (_Zâwia_).

Bardaï, le centre principal de population du val du même nom et de tout le Tibesti nord-est, est situé, autant que j’ai pu m’en assurer, à peu près au milieu de son enneri, qui peut avoir, du sud-est au nord-ouest, une longueur de quatre journées environ. Des chemins qui conduisent de là aux autres dépressions tibestiennes ou à Wanjanga, je ne sais rien de certain. J’incline à croire que le chef-lieu susnommé se trouve à peu près par 20°,40′ de latitude nord et 17°,20′ de longitude ouest, et que le reste de la vallée se prolonge environ jusqu’à l’endroit où le 17e degré de longitude est coupé par le 21e parallèle. Le point initial en doit être sans doute cherché au 20e degré de latitude, entre les 18e et 19e degrés de longitude, à mille mètres environ au-dessus du niveau de la mer, puisque Bardaï, qui est déjà à quelques journées de marche en aval, est encore à l’altitude de huit cent trente mètres. N’y a-t-il là qu’un relèvement partiel de terrain, comme je le conjecturai à Bardaï même, d’après la désignation locale d’emi Dousso, que porte le site, ou y faut-il voir un prolongement lointain de l’emi Koussi, situé à quatre journées environ plus au sud ? Là-dessus je ne saurais me prononcer. A en croire toutefois mon Borkouan, du mont précité se détacherait une chaîne, appelée le Goummer, qui, courant vers le nord, donnerait naissance au Bardaï.

Dans l’enneri Bardaï semblent aboutir du Tarso, au sud-ouest, une grande quantité de vallées latérales : tels sont l’enneri Ifôtouï, embranchement de la rivière des Gazelles (enneri Oudêno), les enneris Arabdeï, Gonoa, Iraîra, puis l’Egê, issu de l’Ifotouï, au nord-ouest, et le Simri, au sud-est. Du côté nord-est, les vallées affluentes paraissent moins nombreuses, autant, encore une fois, que la réserve hostile des habitants, en tout ce qui concerne leur pays, m’a permis d’en juger.

Outre le centre d’agglomération, qui porte proprement le nom de Bardaï, la vallée renferme encore, je crois, six localités habitées pour le moins : trois au sud-est du chef-lieu, Zouï, Doudouï et Serdegai, et trois au nord-ouest, Ermesbê, Sougra et Mouska. Dans toute la dépression principale, comme dans beaucoup des saignées latérales, l’eau douce se rencontre en abondance à fort peu de profondeur, et, en dehors de la source du Gonoa, j’ai vu, dans la grande vallée des prises liquides qui n’étaient pas à cinq décimètres sous terre.

J’ai dit que, de Bardaï, on aperçoit vers le sud, à une bonne journée de distance, la montagne au pied de laquelle jaillit la source thermale : c’est, m’a-t-on dit, l’emi Tasserterri, d’où, en prenant la direction sud-est, on arrive, paraît-il, en cinq journées de marche, à l’emi Koussi. On traverse, deux jours durant, un district de rochers qui ne présente pas de reliefs considérables ; le premier jour, on couche à Loâ, et, le second, à Tarsiji, deux stations de pacage. Le troisième, on franchit le prolongement sud-est du Tarso, et l’on passe la nuit dans l’enneri Modrounga, qui se déverse au sud dans l’enneri Miski. Le quatrième, on gagne le val Soû, le cinquième, on touche à l’emi Koussi, au pied duquel on passe l’enneri Gâto, une des vallées mères du Miski ; là, on couche, et le lendemain, à midi seulement, on est à la hauteur de l’emi Koussi.

Plus au nord-est, à la lisière de la région rocheuse, il existe un chemin qui va du Bardaï à Wanjanga, et dont je dois la description telle quelle au marabout Ali, de Gatroun, qui ne l’avait, je crois, parcouru qu’une seule fois. De Bardaï il s’était dirigé à l’est vers le val Aozo, puis vers le Jibi, enneri issu de l’emi Koussi ou d’un de ses contre- forts, où l’on arrive le troisième jour. Le lendemain, après avoir gagné l’endroit qu’on appelle la Tête du Jibi (_Jibi Dâso_), c’est-à-dire la montagne où cette vallée prend naissance, il était redescendu dans la plaine, pour coucher à un pacage du nom de Kezen. De là il avait, en un jour, atteint le village de Kouzêbo, sis dans les rochers, et le lendemain de bonne heure, il avait dépassé Gouro, la dernière localité tedâ, pour arriver le dixième jour à Jôa.

Ajoutons que de l’emi Koussi à Ouri, un autre centre de population des Toubous Reschâdes, dont j’ai eu ci-dessus occasion de parler, il y a quatre journées de marche dans la direction du nord-est ; de la source thermale (_Jêriké_), au pied de la montagne, on gagne, le premier jour, l’enneri Oureschillé, le second, la Fontaine-Profonde (_Jiga Drousso_), située à douze toises sous terre dans une autre vallée ; le troisième, on arrive à l’enneri Aounga, et, le quatrième enfin, à l’enneri Ouri, vallée fertile, tournée au nord-nord-est, et où vit une nombreuse population agricole. La route qui se continue directement au sud-est, d’Ouri à Wanjanga, manque absolument d’eau, de sorte qu’on préfère aller par Gouro, situé à quelques jours au sud-sud-ouest.

Tels sont les éléments de cartographie que j’ai pu réunir sur le Tibesti.