C’était dans la nuit du 2 au 3 septembre que devait sonner l’heure de ma délivrance. J’étais dans un état d’émotion difficile à dépeindre. Après minuit, Gordoï, Birsa et Bou Zeïd arrivèrent, et l’on commença de charger les bêtes. Chaque beuglement qu’elles poussaient m’allait jusqu’aux moelles. Le pis, c’est que l’arrimage des paquets était, comme toujours au début d’un voyage, une affaire qui demandait beaucoup de temps, de sorte qu’il était près de deux heures du matin quand nous fûmes en état de nous mettre en marche. Mais alors Arami déclara tout à coup qu’il était trop tard pour cette nuit, et qu’il fallait attendre jusqu’à la suivante. Qu’on juge de ma consternation ! je soupçonnai tout de suite quelque trahison, et éclatai en invectives courroucées, dont j’eus franchement honte, après réflexion. Combien savent mieux se maîtriser ces barbares auxquels nous nous croyons si supérieurs, et quelle leçon de sang-froid me donnèrent, en cette circonstance, et mon vieux Mohammed, et ses congénères, et le marabout Bou Zeïd lui-même !

La journée du lendemain s’écoula comme les autres, et ne fut marquée que par un incident. Fatima, qui avait sans doute eu vent de la fugue que nous méditions, ne se gêna pas le moins du monde pour passer une inspection à fond de mes hardes, non sans se permettre, à cette occasion, les appropriations les plus éhontées. A minuit, mes compagnons revinrent, et, une heure après, nous nous ébranlions. Mon avoir avait si bien fondu, qu’à part le dressoir de la tente, les nattes et d’autres menus objets du même genre, nous fûmes à même de tout emporter.

Nous contournâmes le village, comme nous avions fait la nuit néfaste de notre arrivée, et, au bout de quelques heures, nous atteignîmes l’enneri Oroa, val étroit et pierreux, que nous avions eu, en venant, une peine infinie à franchir de jour, et où il nous était à peu près impossible de passer dans l’obscurité. Nous fîmes donc halte à l’entrée du ravin jusqu’à ce que le soleil fût levé, puis, traversant l’enneri Gonoa en un autre endroit que celui où se trouvait la source, nous arrivâmes encore de bonne heure dans l’après-midi au val Oudêno. Arami eut soin, chemin faisant, dans son intérêt et dans celui de ses compagnons, d’alléger peu à peu les chameaux de divers objets qu’il jugeait pour moi superflus : c’est ainsi qu’il déposa dans un creux de rocher mon excellent matelas, et que, lorsque son neveu Birsa prit congé de nous pour s’en retourner au Bardaï, il ne manqua pas de lui remettre, pour qu’il les transportât chez lui, non seulement ma fine aiguière de laiton, mais encore une marmite de fer qu’il croyait sans doute être en cuivre. Le fils de Temidomi qui nous avait, lui aussi, accompagnés, en considération de son cousin Bou Zeïd, n’eut pas de repos qu’il ne se fût assuré la possession des belles bouffettes, tout en soie, de mon propre tarbousch.

Je n’osais pas encore m’abandonner à un sentiment complet de sécurité, quoique, à vrai dire, il ne fût guère probable qu’on entreprît de se mettre à notre poursuite, quand on saurait qu’Arami en personne nous escortait avec ses parents. Le Maina lui-même, pour dissiper les craintes que je lui exprimais à cet égard, me dit d’un ton de fierté : « Sois tranquille, je m’appelais antérieurement Ouordomi » ; par quoi il me donnait à entendre qu’il n’hésiterait pas, au besoin, à se débarrasser violemment de ceux qui nous poursuivraient, le changement de son nom primitif en celui d’_Arami_ provenant de ce qu’il avait tué un ennemi personnel en combat public. Tous les Toubous ont coutume de prendre ainsi un nouveau nom à la suite d’un exploit de ce genre.

La seconde journée de marche, qui nous conduisit presque jusqu’au point culminant du col, acheva d’épuiser mes forces, minées par une diète et une immobilité de plus d’un mois. Nous passâmes la nuit non loin de l’endroit où j’avais campé en venant, et, plus encore que la première fois, ayant à peine de quoi me couvrir, je souffris, en ce lieu élevé, de l’abaissement de la température qui, à l’aurore, n’était pas de 6 degrés centigrades. Vers midi, le lendemain, nous atteignîmes le cratère dont j’ai déjà parlé, et, là, déboucha soudain de derrière un rocher Kolokomi, qui nous attendait à cette place avec son frère et une chamelle.

Pénibles au suprême degré furent, pour nous et les bêtes, les deux jours que nous prit le passage du Tarso. Le 8 enfin, nous arrivâmes au pied du versant ouest, à l’endroit où Arami et Gordoï devaient se séparer de nous et nous laisser continuer seuls notre aventureux voyage vers Mourzouk. L’enneri Aouso où nous fîmes halte, — il n’était que temps, nous n’en pouvions plus, — nous fournit une eau excellente, sans préjudice d’un frais ombrage, à l’abri duquel nous festoyâmes dans un bien-être relatif de corps et d’esprit. Malheureusement, à peine avions- nous eu le loisir de nous repaître et de dormir un peu, qu’Arami et Gordoï nous gâtèrent les douceurs de ce repos, en prenant soin d’étouffer en moi le sentiment de reconnaissance qu’en dépit de leur avidité je nourrissais pour eux. Gordoï vint le premier à la charge en me réclamant le fret de son chameau, qu’il avait été convenu que je ne paierais qu’à mon retour au Fezzan, et le présent de bienvenue et de soumission qu’on appelle _salam_. Il s’ensuivit une première et longue contestation, au cours de laquelle Bou Zeïd et le frère de Kolokomi s’en allèrent au val Arabou redemander à la vieille Kintâfo les chameaux et les paquets qui lui avaient été confiés.

C’étaient deux jours d’attente, durant lesquels nos rapaces Toubous me rendirent la vie dure. Arami prétendait que tout, absolument tout ce que j’avais, lui revenait de droit, pour m’avoir nourri, moi et mes gens, pendant près d’un mois, et m’avoir, en fait, sauvé de la mort : l’unique chose que, selon lui, je pouvais décemment réclamer, c’était de m’en retourner sans aucun mal. Bref, leur conduite avec moi fut tellement odieuse, que je fus tenté plusieurs fois de répondre à leurs prétentions par la force et de me soulager d’un seul coup du fiel que j’avais eu tout le temps d’amasser contre les Toubous. Giuseppe inclinait délibérément à ce parti, et il me proposa de retenir captifs jusqu’à notre départ ces libérateurs importuns, et de les laisser derrière nous, pieds et poings liés. Avec nos armes, c’était assurément chose facile que de venir à bout de ces écornifleurs ; mais ceux-ci, après tout, ne nous en avaient pas moins sauvé la vie, et notre intérêt d’ailleurs aussi bien que celui des explorateurs à venir militait contre cette violente solution.

Le 11 septembre au matin, Bou Zeïd et le frère de Kolokomi revinrent, accompagnés d’une sœur de Kintâfo et d’un jeune homme. Ils ramenaient cinq chameaux dont l’aspect me fit grand plaisir ; mais j’appris bientôt qu’un seul d’entre eux était mien ; de mes autres bêtes, deux, me dit- on, étaient mortes, et la troisième avait été volée avec le bagage. Pour preuve de la mort des premières, on me présenta deux sacs de peau remplie de viande séchée. Discuter ces allégations était chose parfaitement oiseuse. Kintâfo était hors de notre portée, et l’essentiel pour nous était de regagner au plus vite le Fezzan, vu le peu de vivres dont nous disposions.

Conformément à ma promesse, j’abandonnai à Arami le chameau qui me restait, et qui, du reste, on le voyait à son état de faiblesse, n’eût pu que difficilement fournir le trajet ; puis je traitai de la location des autres bêtes qu’on m’avait amenées. Deux d’entre elles appartenaient à la femme qui les accompagnait ; une autre était la propriété du jeune homme susnommé, et la troisième celle de Bou Zeïd.

J’aurais vraisemblablement fait affaire pour les deux premières si leur maîtresse n’avait aperçu Sâ’ad mon domestique. Celui-ci lui plut tellement, qu’elle m’offrit de me céder ses chameaux à la condition que je lui donnerais le « joli esclave ». Plus d’une fois déjà, au Bardaï, ledit Sâ’ad, quoiqu’il fût laid et disgracieux au possible, avait été l’objet d’une vive convoitise de la part des ménagères du cru, ce qui n’avait pas laissé de lui causer de terribles bouffées d’inquiétudes au sujet de son avenir, étant donné l’état de dégradation et de misère réellement navrantes où vivent les esclaves des Toubous Reschâdes. L’impossibilité où je me trouvais d’acquiescer au genre de marché que demandait de moi la Tibestienne fut cause qu’elle repoussa avec aigreur tout autre arrangement, et décampa en nous disant d’un ton railleur « que nous étions parfaitement libres de prendre racine pour le reste de nos jours au milieu des rochers. » Quant au jeune homme, qui était revenu depuis peu du Borkou, il consentit à me louer son chameau au prix exorbitant de 27 thalers, le triple de la somme accoutumée pour le trajet du Tibesti au Fezzan.

La sœur de Kintâfo et le « joli esclave ».]

Une dernière discussion eut lieu, avant le départ, pour le règlement de mes comptes avec les Toubous. Arami daigna enfin se contenter de son lot ; son neveu Gordoï et le frère de Kolokomi, outre divers menus objets, reçurent un engagement écrit pour les sommes à toucher par eux ; puis, nous nous séparâmes, non toutefois sans que chacun d’eux eût fouillé une suprême fois dans les caisses pour en retirer tout ce qui lui convenait.

Nous chargions les chameaux quand je vis Kolokomi s’éloigner en toute hâte avec le sien, sans même prendre la peine de nous dire adieu. J’eus beau le rappeler ; rien ne fit ; et comme je priais mon vieux Mohammed de courir après lui, le bonhomme laissa brusquement éclater la mauvaise humeur qu’il amassait, lui aussi, depuis longtemps : « Ah, ah ! s’écria- t-il, tu vois comment le dernier de ces traîtres nous fausse la compagnie. Va maintenant retrouver, si tu le peux, le chemin dont tu as si soigneusement pris note par écrit (Kolokomi, effectivement, emportait avec lui tous mes documents) ! T’ai-je assez prévenu de ce qui arriverait ? Oh ! ces chrétiens ! Des entêtés, des savants ! mais, de cervelle, pas l’ombre ! Par Dieu ! C’est à toi, qui es le plus coupable, de subir aussi le plus gros préjudice ! Tu n’as plus qu’à choisir à présent de quelle manière il te plaît de mourir, comme cela, — il fit le geste de se stranguler, — ou d’inanition... Nous autres hommes à la peau noire, nous en serons quittes tout au plus pour l’esclavage ; mais, pour toi, je ne vois point de salut ! »

Sans m’attarder aux discours de mon Gatronnais, je me lançai aux trousses de Kolokomi, afin de le ramener à son devoir, car, sans lui, il nous était à peu près impossible de nous mettre en route. Boui Mohammed connaissait, il est vrai, le chemin par Abo ; mais, abstraction faite des périls qui nous menaçaient par cette voie, surtout si nous nous y hasardions sans être accompagnés d’un Toubou, nous n’étions pas équipés pour en affronter les sept jours de manque d’eau. Il nous fallait absolument un guide pour gagner la route du Bornou, que le vieux Mohammed connaissait également, ou, sinon, nous périssions au moment même de nous voir sauvés.

Kolokomi, que j’avais rejoint, me répondit en termes brefs, sans cesser de pousser fiévreusement sa monture, qu’il ne voyait pas pourquoi il resterait avec moi, après que j’avais distribué aux autres tout ce que je possédais, en le laissant, lui, aller les mains vides. Pour tout le mal qu’il s’était donné, il n’avait récolté que la haine de ses compatriotes, et c’étaient ceux-ci qui avaient eu le bénéfice. La belle affaire pour lui de continuer à m’accompagner maintenant que je n’avais plus rien, absolument rien !

Vainement je lui rappelai le contrat qui existait entre nous ; mon observation resta sans effet. Un peu plus efficace fut la promesse que je lui fis d’un nouveau présent à mon arrivée à destination, et tout à fait décisive la menace formelle que je lui adressai finalement, de le contraindre au besoin par la force à l’accomplissement de son devoir. L’homme au fond n’était point des pires, et peut-être, ce faisant, visait-il surtout à me rançonner. Cependant tout ce que je pus gagner sur lui, vu l’état d’hostilité qui régnait entre Fezzanais et Toubous, ce fut que, moyennant la promesse écrite d’un habillement neuf, il nous escorterait jusqu’à ce que nous fussions en vue des monts Tummo, point à partir duquel nous étions sûrs de notre chemin.

Pendant ce temps, Arami, Gordoï et le frère de Kolokomi avaient filé, chacun de leur côté. Quel soulagement fut pour moi leur départ ! Nous nous ébranlâmes à notre tour, et le lendemain 12 septembre, ayant eu soin de passer de nuit et sans fracas dans le voisinage du val Arabou et de l’Oudouï, nous gravîmes le haut district de rochers qui se trouve au nord de ces deux enneris. Les deux jours suivants, nouvelle course haletante : dévoré de fièvre, les pieds en sang, je désespérais presque d’arriver au but. La chienne Feida, pour son compte, ne devait pas l’atteindre. A la suite d’une halte que nous avions faite dans l’après- midi du 14, on s’aperçut que le fidèle animal était demeuré en arrière, blotti dans les roches. Ali Bou Bekre, auquel il s’était plus particulièrement attaché, revint sur ses pas pour le chercher ; mais il trouva la bête résignée à son sort, complètement incapable de faire un mouvement. Ali n’eut pas la force de l’emporter, et l’on continua de pousser en avant. Plus tard, nul d’entre nous n’eut encore le courage et l’énergie de faire une nouvelle tentative, si bien que la pauvre Feida resta abandonnée dans le désert. Enfin la vue des monts d’Afafi nous rendit quelque peu de vigueur ; au val Lolemno, où notre caravane dressa son campement, nous trouvâmes, outre un réservoir rempli d’eau, une chamelle paissant à l’aventure, selon l’usage de ces régions solitaires, laquelle nous fournit le reconfort d’un lait frais. Le 16 au soir, nous nous arrêtâmes non loin de l’endroit où nous avions si bien failli périr de soif en venant. Ce fut là que Kolokomi nous quitta, avec l’intention d’émigrer pour quelque temps à Kawâr, vu les mauvaises dispositions dont ses compatriotes les Toubous étaient animés envers lui.

Les monts Tummo cependant étaient encore loin, et j’étais tellement harassé qu’il y eut un moment, le lendemain, où je me crus sur le point de rendre l’âme. Les bêtes aussi n’en pouvaient plus. Le chameau du jeune Toubou particulièrement étant, comme on dit, devenu _battâl_, à savoir incapable de fonctionner, force nous fut de faire une longue halte, et de le débarrasser des caisses qu’il portait, pour les cacher sur place quelque part. Enfin, nous atteignîmes la chaîne de montagnes après laquelle nous aspirions tant, et nous nous y octroyâmes, près de la fontaine, la douceur de deux jours de _farniente_. De ce point à la fontaine de Meschrou, il y avait encore deux journées et demie de marche, et, de cette dernière station à Tedcherri, une journée et demie ; mais l’idée que nous approchions du but et les forces nouvelles que nous avions puisées dans ce repos prolongé au Tummo nous remplissaient d’espoir et de confiance, encore que nous eussions achevé de dévorer nos provisions de bouche et que l’allure de nos chameaux devînt de plus en plus vacillante. Non contents d’avoir allégé la charge de ceux-ci de tous les menus objets que nous étions capables de porter, nous laissâmes tout le reste du bagage dans des creux de rocher, pour assurer d’autant le transport de l’eau, qui était notre viatique essentiel. Mais, à peine sortions-nous des montagnes, que nos bêtes refusèrent de nouveau le service, et que nous nous vîmes réduits à partager entre nos épaules la provision de liquide qui restait.

Marchant exclusivement de nuit, nous atteignîmes le 25 septembre le haut plateau d’Alaôta Kiou, puis, le surlendemain, après avoir franchi la Petite et la Grande Vallée, nous touchâmes à la fontaine de Meschrou.

Notre caravane offrait un aspect réellement grotesque. Ali et Sa’ad, dans le simple costume d’Adam, avaient les outres sur le dos ; le grave Bouï Mohammed, vêtu d’une longue chemise où ce n’étaient pas les lacunes qui manquaient, s’avançait portant mon bagage sur la nuque ; Giuseppe, les plantes en sang et pouvant à peine se traîner, avait essayé, mais sans trop de succès, de suppléer à l’absence de la pièce d’habillement la plus indispensable en opérant une jonction entre ses bottes et sa courte camisole de flanelle ; moi-même, les pieds absolument nus, les jambes enveloppées de loques de coton qu’avec la plus grande audace d’euphémisme on ne pouvait plus qualifier de pantalon, le torse inclus dans un pardessus d’été parisien réduit à l’état le plus piteux, je haletais sous le faix de deux fusils ; quant à Bou Zeïd, il succombait presque sous le poids d’un sac contenant ses propres affaires, qu’il n’avait pas voulu, dans son avidité, confier à la cachette du Tummo ; tous d’ailleurs, la bouche et le nez aussi soigneusement voilés que possible, pour diminuer la sensation de soif.

J’ai dit comment la pauvre et fidèle chienne Feida, ayant renoncé d’elle-même à la lutte, avait péri d’une mort lamentable ; son compagnon Doudjâli, en récompense des efforts méritoires qu’il avait faits pour atteindre le but, se vit un moment menacé, et grâce à nous-même, d’un sort tout semblable. En dépit de sa maigreur pitoyable, je me crus obligé de laisser à mes hommes affamés le soin de décider si la pauvre carcasse de la bête ne devait pas, à la fontaine de Meschrou, faire les frais de notre unique repas entre le Tummo et Tedcherri ; la question fut mise aux voix. Ali et Sa’ad n’eussent pas demandé mieux que de se joindre à Giuseppe pour former une majorité dans le sens de l’affirmative ; mais ils n’eurent point le courage de leur opinion devant Bou Zeïd et mon vieux Mohammed, qui déclarèrent que, vu le peu de chemin qui restait à faire, ce serait une honte impardonnable que de se souiller en mangeant la chair d’un animal impur, et c’est ainsi qu’à ma franche satisfaction le chien dut son salut à un préjugé musulman.

Sans plus insister sur les incidents de la dernière étape, je dirai que notre arrivée à l’oasis de Tedcherri mit en émoi la population. Tous ceux des habitants qui connaissaient les Toubous Reschâdes avaient depuis longtemps perdu l’espérance de nous revoir. Aussi nous accueillit-on avec une surprise joyeuse, mêlée d’une sincère stupéfaction à la vue de notre équipement physique. Immédiatement, on dépêcha un exprès au chef des marabouts de Gatroun, que le gouvernement de Mourzouk, dans son inquiétude, avait rendu responsable de ce qui m’arriverait ; sur quoi, l’anxieux Hadch Dchaber s’était empressé d’expédier au Tibesti un messager avec un chameau, dont nous avions effectivement aperçu les traces fraîches en quelques endroits de la route. La joie du vieux Gatrounois, en nous revoyant, fut donc des plus vives, et le bonhomme se mit fort en frais pour nous bien traiter.

La cueillette des dattes était également commencée à Gatroun, et des troupes d’Arabes étaient venues de la Tripolitaine pour se procurer leur provision d’hiver, amenant avec eux, outre leurs montures chargées de céréales, de beurre et de graisse, tout ce qu’ils possédaient de mères- chamelles, tant parce qu’en chemin ils se réconfortent de leur lait, que parce que la vente des jeunes chamelons atteint souvent des prix fort élevés. La plupart de ces hôtes appartenaient soit à la tribu des Ourfilla, soit à celle des Oulad Sliman.

On redoute fort ces nomades au Fezzan, car, s’ils ne se rendent pas toujours coupables d’actes de violence contre les habitants eux-mêmes, ils profitent de toutes les occasions pour attaquer et dépouiller les Toubous ou les Touaregs, après quoi ils se replient bien vite chez eux, sans plus se soucier des représailles auxquelles ils laissent le pays exposé. Pour le moment, les Gatrounois étaient très inquiets de leur attitude. Ces incommodes visiteurs étaient au nombre de plus de 500, et malgré tout le tact et l’énergie que savait déployer Hâdch Dchâber, il y avait eu entre eux et les marabouts plus d’un échange d’injures et de coups. Les Oulâd Sliman surtout se montraient d’une grossièreté et d’une exigence incroyables, menaçant, au besoin, de piller la ville. Aussi avait-on envoyé de nuit un messager quérir main-forte à Mourzouk. Mais le bruit de cette démarche n’avait fait qu’empirer les choses ; ces brigands avaient osé rosser le vieil Hâdch Dchâber, et s’étaient installés en armes dans Gatroun même. Sans attendre la suite des événements, je profitai de ce que ce mouvement avait éloigné de moi les nomades, pour reprendre en catimini, le 5 octobre au matin, la route de Mourzouk, où j’arrivai, le 8, sans autre aventure.

Avant de pouvoir vaquer aux soins de ma santé, il me fallut essuyer d’abord les visites de félicitation des notables, qui étaient d’autant plus émerveillés de mon expédition au Tibesti, qu’ils ne péchaient pas eux-mêmes par excès d’énergie. Tous, à qui le mieux, attribuaient mon salut à une grâce spéciale du Très-Haut, et y voulaient voir un présage certain de la réussite de mes plans de voyage futurs. « _Omrek tawîl !_ Tu es assuré de longs jours, me disaient-ils, puisque Dieu t’a fait échapper à de tels périls ; quand on s’est tiré des mains des Toubous Reschâdes, on peut s’aventurer partout avec pleine confiance ! »

La ville était encore pleine de l’effroyable mort de mademoiselle Tinne, dont les gens de service vinrent incontinent se mettre sous ma protection. Je les accueillis d’autant plus volontiers que ce n’était que par un contact de tous les jours avec eux que je pouvais être à même de me renseigner avec précision sur les circonstances du crime, sur ses auteurs, et sur ses motifs. Le gouvernement lui-même ne connaissait pas au juste les coupables, et n’avait pas fait grand’chose pour les découvrir et s’en emparer. Que dis-je ? on croyait savoir que le pacha s’était montré bien aise d’un événement qui l’affranchissait d’une dette pécuniaire contractée par lui envers la victime. Il ne s’était pas même mis en peine de faire enterrer la pauvre dame, et c’était Hadch Brahim, qui avait dépêché dans cette vue un messager spécial sur le lieu du meurtre.

Par bonheur pour lui et pour la province dont il avait charge, ce peu estimable administrateur avait trépassé, entre temps, des suites de ses infirmités et de son ivrognerie, et Hamed Bei avait pris provisoirement à sa place les rênes de l’État. Ce nouveau gouverneur, un peu moins incapable que celui auquel il succédait, n’avait en revanche guère plus de souci du bien public et de la justice ; aussi tout le pays regrettait-il à bon droit que, jusqu’à la nomination d’un autre Moutasarrif, le pouvoir central de Tripoli n’eût pas confié à Hadch Brahim Ben Aloua le gouvernement de la province.

Quelques jours après mon arrivée, le bruit se répandit que Gatroun avait été pillé par les hôtes incommodes qui l’occupaient, et que des habitants même avaient été emmenés en captivité. Hamed Bei saisit cette occasion de donner, lui en tête, une sorte de représentation militaire. La garnison, 150 hommes environ, se rassembla sous les armes au bruit du tambour ; les canons invalides et sans attelage furent traînés de la Kasba sur la place ; tout ce qu’il y avait de chevaux dans la ville, huit sans plus, fut harnaché et monté, et la population valide tout entière, empoignant fusils, pistolets, épées, se mit à suppléer, à grand renfort de coups de timbales, de détonations et de clameurs belliqueuses, à ce qui lui manquait de courage réel. En même temps l’on envoya demander un renfort de cavalerie aux Arabes Mekaris, les antiques ennemis des Oulâd Sliman. Il y avait certes lieu de s’applaudir que la horde si redoutée à laquelle on attribuait l’intention de piller, au passage, la capitale même du Fezzan, ne fût pas témoin de ces fanfaronnades guerrières, car la vue en eût été assurément propre à lui suggérer les plus grandes audaces au cas où réellement elle eût nourri de mauvais desseins ; heureusement, comme je le sus bientôt après par Bou Zeïd qui me vint faire visite, on avait exagéré les violences commises à Gatroun, et quant au projet de marche sur Mourzouk, ce n’était qu’une invention de désœuvré.

COUP D’ŒIL D’ENSEMBLE SUR LE TIBESTI

* * * * *

CHAPITRE IX

Topographie du Tibesti. — A propos des sources thermales du Tarso. — Monts et vallées. — Flore et faune régionales. — Particularités ethnographiques ; Tedâs et Dazâs. — Type physique de la race. — Genre de vie, humeur des habitants du Tou. — Considérations historiques. — Détails de mœurs publiques et privées.