J’avais espéré qu’avec le temps les Bardaïens s’humaniseraient à mon égard ; mais il n’en fut rien ; leur hostilité ne diminuait pas, et il n’y avait que la crainte que je leur avais d’abord inspirée qui allait de jour en jour décroissant. J’ai dit que ces gens, à très peu d’exceptions près, étaient sédentaires ; la plupart d’entre eux n’avaient jamais vu le visage d’un blanc, les razzias des Arabes ne s’attaquant jamais qu’aux vallées tibestiennes de l’ouest. Si l’on ajoute à cette circonstance les idées monstrueuses qu’ils se font de l’espèce d’infidèles qu’on appelle des chrétiens, on comprend que tout d’abord ma présence eût revêtu à leurs yeux le caractère effroyable d’une calamité publique, que c’eût été pour eux comme le prodrome de quelque peste dévastatrice ou d’une épizootie générale. Toutefois, aucune de ces appréhensions n’étant venue par le fait à se réaliser, le soleil comme la lune, la montagne ainsi que la vallée, la faune de même que la flore n’ayant point subi de perturbation, et nulle mortalité extraordinaire ne s’étant déclarée, les Bardaïens finirent par se rassurer, mais sans cesser de m’être irréconciliables. La jeunesse mâle principalement me témoignait de la haine. Les hommes faits daignaient au moins attendre patiemment que je ne fusse plus aux mains tutélaires d’Arami,, tandis que les jeunes gens aussi bien que les petits garçons, surtout quand ils avaient bu du _lakbi_, menaçaient souvent de tout gâter. Non contents de cracher sur ma tente, de me lancer leurs jets de jus de tabac dégoûtants, et de me prévenir que prochainement on me fouillerait le corps à coups de lance pour m’en arracher les boyaux et les donner aux vautours et aux hyènes, ils passaient parfois de la parole à l’action, décochant leurs javelots contre ma tente, dans ma tente même, et n’attendant sans doute de ma part qu’un simulacre sérieux de représailles pour en tirer légitime prétexte à me massacrer.

Bou Zeïd, le marabout sur l’appui duquel j’avais compté d’une manière toute spéciale, m’abandonnait de plus en plus. Dès le début, il était allé habiter chez son oncle Témidomi, afin de ne point partager ma famine ; toutefois il s’était d’abord employé loyalement à un dénoûment pacifique des choses. Avec les intérêts de famille et d’affaires qu’il avait au Fezzan, il était tenu ou de me ramener vivant à Mourzouk, ou du moins de prouver clairement qu’il lui avait été absolument impossible de me sauver de la mort. Malheureusement il s’était abusé, aussi bien qu’Hâdch-Dchâber, sur l’influence que lui donnait son titre de marabout, et, en face de l’animadversion déchaînée contre moi, sa qualité de demi- Toubou, jointe à son rôle de salarié dans cette aventure, faisait de lui une sorte de traître au pays. Voyant que tous ses efforts en ma faveur restaient inutiles, il s’était mis à chercher une consolation dans l’abus du _lakbi_. Ses visites devinrent de plus en plus rares, et, quand il venait, l’extrême susceptibilité d’humeur qu’il puisait dans l’alcool me rendait sa compagnie fort désagréable. Il m’accusait de l’avoir engagé dans le mauvais cas où il se trouvait, et s’efforçait, par les façons les plus injurieuses, d’amener entre lui et moi une rupture dont j’aurais paru être responsable et qui lui aurait fourni un prétexte de retourner sans moi au Fezzan ; mais j’opposais à son indigne conduite une placidité et une patience qui tournaient ses desseins à sa confusion ; ce qui n’empêchait pas qu’au fond je lui en voulusse plus encore qu’aux Toubous, qui, eux, du moins, ne savaient pas ce qu’ils faisaient, et je dois même avouer que je ruminais alors contre lui mille projets de noire vengeance.

Arami, de son côté, était fort occupé. Plus puissant et plus considéré que Tafertemi même, il se voyait de toutes parts mandé comme arbitre, comme médiateur et comme conseiller. Son activité était incroyable. Le matin de bonne heure il allait faire la cueillette des dattes, rapportait au logis sur son épaule le produit de sa récolte, distribuait la besogne du jour entre sa sœur et un esclave, travaillait lui-même à sa hutte. Il se rendait ensuite aux assemblées générales, où il y avait toujours matière abondante à démêlés et à discussions, plaidait ma cause près du chef de l’État et des hauts Maïnas, puis, vers une heure ou deux de l’après-midi, il rentrait chez lui, où diverses personnes l’attendaient pour régler des affaires. Après quoi, il retournait à sa plantation préparer la provende de son chameau, et, cela fait, derechef il visitait le Dardaï et les nobles, ou bien venait s’asseoir à côté de nous pour raccommoder sa chemise ou son pantalon, les travaux de couture au Tibesti étant exclusivement du ressort des hommes, à moins encore que des affaires ne l’obligeassent à courir sans relâche de côté et d’autre, auquel cas souvent il ne rentrait point avant dix ou onze heures du soir. Et à peine le croyait-on endormi, que parfois il reparaissait soudain, filant comme un trait dans la direction d’un village voisin, où il y avait quelque question épineuse à trancher ou un différend à aplanir : ce qui n’empêchait pas de le revoir le lendemain matin à Bardaï en train de vaquer à son labeur de chaque jour.

Joignez à cela qu’il remplissait ponctuellement tous ses devoirs religieux, et ne buvait pas une goutte de _lakbi_ ; je n’ai pas même souvenir de l’avoir jamais vu chiquer. Il est vrai que, tel que je le dépeins, il faisait exception. Les autres nobles se remuaient fort, eux aussi, mais sans travailler. Toujours sur leurs jambes, ils allaient de l’un à l’autre satisfaire leur passion de bavardage et de discussion. En dehors des heures de la méridienne, où on ne les apercevait pas et où ils se livraient sans doute au repos, je n’ai jamais pu savoir à quel moment tous ces gens dormaient, quoique le temps, à vrai dire, ne leur manquât pas pour cela. Jusque bien après minuit, c’étaient, dans notre voisinage, des allées et venues incessantes, qui, en me frustrant de ma dernière consolation, un sommeil paisible, me causaient souvent une fureur impuissante.

Un jour qu’Arami, souffrant d’un catarrhe, était contraint de garder la chambre, j’allai le trouver, en compagnie de Bouï-Mohammed, pour lui parler sérieusement au sujet de mon sort définitif. Son habitation en clayonnage de palmier, dans le genre de celles de ses compatriotes du Fezzan, était munie, à l’entrée, d’un vaste toit en auvent qui formait une salle de réception telle qu’il en fallait à un homme qui voyait autant de monde ; à l’intérieur de la cour, — je n’ai point vu les autres compartiments — se trouvait une espèce de serre en forme de four faite de pierres cimentées d’argile. C’était là qu’Arami se tenait pour l’instant, afin d’être autant que possible à l’abri de l’air. Nous causâmes par l’étroite ouverture qui servait d’entrée à cette sorte de niche. Je rappelai au maïna sa promesse « de me remettre, avec l’aide de Dieu, sur le chemin du Fezzan » ; je lui remontrai l’impossibilité pour moi de me soutenir longtemps au régime où j’étais, encore que je reconnusse volontiers les gros sacrifices qu’il s’imposait afin de me nourrir, et je lui exposai comme quoi, le peu d’amis que j’avais, en dehors de lui, allant de plus en plus se refroidissant, je courais fortune de périr misérablement. Je finis par lui faire la proposition de me céder une certaine provision de vivres en échange des thalers qui me restaient, et de nous aider à fuir du Bardaï, en nous accompagnant avec son chameau et celui de Gordoï jusque sur l’autre versant des montagnes, où il n’aurait plus qu’à nous abandonner à notre destin.

En retour de ce service, je me déclarai prêt à lui céder tous les objets de ma cargaison qui lui feraient envie ; j’ajoutai que je ne manquerais certes pas de faire très vivement ressortir par devant le gouvernement Fezzanais le pouvoir et la considération dont il jouissait parmi les Toubous, à l’encontre de l’impuissance et de la faiblesse de Tafertemi ; je lui dis en autre ceci : qu’à mes yeux il n’y avait de salut pour le Tibesti que dans sa personne, que c’était lui, visiblement, qui était le vrai chef désigné des Toubous Reschâdes, bien qu’après la mort de Tafertemi la dignité de chef de tribu dût revenir de droit au maïna Tokomi, de l’enneri Yoô ; que, son intelligence politique se prêtant à l’établissement de bonnes relations avec le Fezzan et à la restauration du trafic des caravanes entre ce pays et l’Ouadaï, trafic qui promettait des droits de transit considérables aux vallées tibestiennes, les autorités de Mourzouk ne demanderaient pas mieux que de l’aider à obtenir chez lui le rang qu’il méritait, et que j’étais, pour ma part, en mesure de coopérer largement à cette œuvre ; mais que, pour éviter une aggravation des difficultés déjà existantes du côté du Fezzan, il importait que mon retour ne fût plus retardé ; que si les autres nobles étaient des hommes à trop courte vue pour comprendre l’importance de la chose, il savait bien, lui Arami, quels dangers mon absence, en se prolongeant, ferait courir à ceux de ses compatriotes qui habitaient le district de Gatroun, et quels périls plus grands encore ma mort violente entraînerait, le plus gratuitement du monde, pour tout le Tibesti ; que par le fait, à me retenir ainsi au Bardaï, personne jusqu’ici n’avait rien gagné, tandis que lui, personnellement, en avait recueilli ce préjudice de voir diminuer chaque jour sa provision de dattes.

Bien qu’Arami reconnût parfaitement la justesse de mes dernières observations, et qu’il fût flatté tant de la perspective politique que je lui ouvrais que de l’importance attachée par moi à sa personne, il me répondit qu’il ne renonçait pas à toute chance d’action finale sur le Dardaï, et qu’il craignait trop de le blesser, pour pouvoir entrer immédiatement dans mes vues ; que c’était là une ressource tout à fait extrême et qu’il espérait encore me fournir les moyens de sortir du pays en plein jour et au nez de tout le monde.

Par malheur, ma principale ancre de salut vint à manquer quelques jours après. Un matin, dès l’aube, Bouï Mohammed me réveilla pour m’annoncer avec son calme habituel la présence de visiteurs étrangers. Comme je lui demandais quels étaient ces gens, il me dit que c’étaient des Toubous Reschâdes du Fezzan, et, en le questionnant d’une façon plus précise, j’appris que toute la colonie toubou établie là-bas venait de rentrer au pays. L’acte de brigandage que les hordes arabes, dont j’ai parlé ci- dessus, avaient exercé sur les Toubous de Bidân, avait été suivi de représailles. Les gens de l’oasis toubou de Djebâdo, au nord-ouest de Kawâr, ne s’étaient pas contentés d’enlever un gros troupeau de chameaux fezzanais, ils avaient de plus fait main basse sur tous les habitants de Bidân qu’ils avaient trouvés, et les avaient emmenés en captivité. C’est pourquoi les Toubous Reschâdes établis au Fezzan, craignant d’être rendus responsables du rapt, avaient enfourché leurs bêtes et s’étaient dépêchés de regagner leurs montagnes natales. Ils étaient tous là ; pas un ne semblait être resté en arrière : je perdais donc du coup les otages qui constituaient une sorte de caution en ma faveur, et répondaient de ma vie comme de ma sûreté.

Cette nouvelle m’anéantit ; tout mon reste de confiance s’en alla à vau-l’eau, et l’avenir, un avenir tout proche, m’apparut sous les plus sombres couleurs. Les informations que je recueillis de la bouche de ces émigrés sur les projets de vengeance des Fezzanais, disposés, disait-on, à traiter avec la dernière sévérité tous les Toubous qui leur tomberaient sous la main, n’étaient point faites pour adoucir les sentiments de mes juges. Au lieu d’avoir des otages au Fezzan, c’était moi-même qui étais menacé de devenir une sorte d’otage. Pour surcroît, les fugitifs me donnèrent connaissance de l’horrible assassinat commis sur mademoiselle Tinne, ma compagne, chez les Touaregs. Comme elle et moi nous étions arrivés en même temps à Mourzouk et qu’on nous avait vus toujours en rapports, on prenait cette dame, dont on ne s’expliquait pas autrement le voyage personnel, pour ma propre femme, si bien que mes ennemis cherchèrent à profiter, pour me perdre moi-même, du meurtre effroyable perpétré sur elle. Ils reprochaient avec moquerie à ceux de leurs compatriotes qui s’étaient faits mes protecteurs, de ne pas oser consommer chez eux, à l’abri sûr de leurs montagnes, un acte pareil à celui que les Touaregs, leurs ennemis héréditaires, avaient exécuté, virilement et sans peur, à quelques journées de Mourzouk, sur la frontière même du Fezzan. N’en pouvait-on pas conclure que les Toubous Reschâdes étaient inférieurs en résolution et en courage aux dits Touaregs, et n’y avait-il pas là de quoi faire rougir leurs propres enfants ?

Ne voyant que trop l’effet produit sur les indécis par ces suggestions d’un patriotisme mal interprété, je ne cessais de revenir à la charge auprès d’Arami pour qu’il acquiesçât, à tout prix, à mon projet de fuite ; mais la promesse même de lui céder mes chameaux, c’est-à-dire la ressource la plus précieuse qu’ait un fugitif au sein du désert, ne pouvait vaincre sa vanité, intéressée à remporter une pleine victoire dans le conseil des siens et à me procurer, en dépit de la majorité des nobles et de Tafertemi lui-même, une sortie publique hors du Bardaï.

Heureusement, un incident dont il fut témoin le convainquit de la nécessité où j’étais de m’éloigner de nuit et clandestinement. Un habitant fort inoffensif du Tibesti méridional vint à passer par la vallée avec un chameau bien chargé. Comme il était soigneusement voilé, suivant la coutume de tous les Toubous en voyage, personne ne sut qui il était, et en un clin d’œil le bruit se répandit que c’était un de mes gens qui cherchait à quitter le Bardaï pour mettre nos bagages en sûreté. Il se fit aussitôt un attroupement d’enfants, de femmes et d’esclaves, qui se prirent à insulter l’homme, à le menacer, et qui se disposaient à le lapider, ce qui est, paraît-il, le mode de violence en usage, lorsqu’Arami et d’autres notables survinrent à propos pour éclaircir l’affaire et donner à l’offensé les satisfactions qui lui étaient dues.

Dès ce moment, mon hôte renonça à l’espoir de me voir opérer pacifiquement une retraite ouverte, et me promit de s’employer à mon évasion nocturne. Gordoï et Birsa furent mis du complot, et le frère de Kolokomi, qui connaissait l’endroit où ce dernier s’était réfugié dans le val Ifôtoui, se rendit auprès de lui, pour qu’il se tînt sur un point désigné de la route. Puis, sous prétexte de soigner les chameaux d’Arami et de Gordoï, on les retira dans la maison du premier, afin que les voisins ne fussent point surpris en les entendant beugler nuitamment quand on les chargerait. Bou Zeïd acheta en outre de son oncle Temidomi des céréales, des dattes et un âne, animal qui pouvait nous être fort utile parmi les rochers de la région, et, plus tard peut-être, remplacer momentanément un chameau. Moi, de mon côté, je déterrai les quelques thalers que j’avais enfouis sous le sol de ma tente, et je me tins énergiquement prêt à l’action.