Quoique enchantés d’avoir échappé au péril le plus immédiat, nous n’étions pas sans appréhension pour le lendemain. Aussi mon sommeil fut- il des plus agités, et tout rempli de sursauts d’épouvante, encore que le calme absolu de la nuit semblât de nature à dissiper les fantômes dont j’étais obsédé. Dès le point du jour, nous repliâmes notre tente, afin de ne pas attirer l’attention de la multitude surexcitée, et nous attendîmes les événements.

Au matin parurent les amis d’Arami et ces mêmes Toubous Reschâdes qui, la veille, avaient pris ma défense. Comme ils étaient dégrisés, ils mettaient à présent beaucoup plus de mesure dans leurs protestations de dévouement ; néanmoins ils se montraient toujours chauds. C’est que, hélas ! ils ne savaient pas encore jusqu’à quel point on avait fait le vide dans les deux énormes caisses dont l’aspect plein de promesses les alléchait tant.

Les personnages les plus notables de la réunion étaient évidemment Arami, et l’oncle maternel de Bou Zeïd, cet Akremi Temidomi que j’ai déjà nommé. Ce dernier était un homme d’âge moyen, presque imberbe, avec une petite figure assez régulière, un regard fin, une voix tonnante, et un grand air de satisfaction de lui-même. Tous avaient le visage enfoui dans l’inévitable litham, et étaient d’une maigreur qui n’en faisait que mieux ressortir leurs belles proportions. Lances et javelots appuyés verticalement sur le sol, ils étaient accroupis devant ma tente, causant avec volubilité, non sans intermèdes de jets de salive au jus de tabac verdâtre, dont on entendait le sifflement sonore. Quelques-uns, qui savaient plus ou moins l’arabe, pour avoir fait un séjour au Fezzan, échangèrent quelques mots avec moi ; parmi eux se trouvait un des deux uniques savants dont s’honorait le Tibesti, un jeune homme aux traits délicats, presque efféminés.

Quant aux Bardaïens mes ennemis, pas un ne se montra ; mais j’appris qu’ils maintenaient leur droit à interdire l’entrée de leur pays à tout étranger, affirmant qu’ils n’avaient nullement autorisé Tafertemi à me dire de venir, et déclarant que, si j’avais quelque chose, il fallait me mettre nu comme la main, et que si, au contraire, je n’avais plus rien, il fallait faire en ma personne un exemple de nature à intimider les autres Chrétiens. Cette aventure avait porté au plus haut point d’acuité l’antagonisme naturel qui existe entre l’aristocratie de l’ouest et la classe des laboureurs bardaïens, et ceux-ci avaient envoyé une sommation ironique aux nobles, les prévenant qu’ils useraient de violence pour s’emparer de moi. La menace, je crois, n’était guère sérieuse, et il n’était point présumable que, pour un impur Chrétien tel que moi, il y eût un échange fratricide de javelots entre tous ces hommes. Toujours est-il que les nobles ne relevèrent pas la provocation, et se mirent en devoir d’aviser, de concert avec le chef de tribu, aux moyens d’en sortir plus pacifiquement.

Le Dardaï, je le compris bientôt, était, surtout pour le moment, au début de la récolte des dattes, à la merci des gens du Bardaï. Sa pauvreté l’obligeait de tout attendre de leur bon vouloir : c’étaient eux qui le nourrissaient lorsqu’il séjournait dans leur vallée, et qui, de plus, lui fournissaient la provision de dattes dont il avait besoin pour l’hiver. Cette indigence, jointe à la haute dignité dont il était revêtu, lui avait suggéré la cynique idée de saisir l’occasion d’un profit extraordinaire, et voilà pourquoi, malgré la protestation bien réelle de la plèbe bardaïenne, qui, pour son compte, n’avait absolument rien à gagner à ma venue, il m’avait, de complicité avec Gordoï son ami, traîtreusement invité à lui rendre visite, sachant bien qu’au cas où je serais tué, il n’avait rien à craindre dans ses montagnes du gouvernement fezzanais. Il importait donc, avant tout, de s’assurer des intentions de ce bonhomme.

Or j’appris qu’il avait été singulièrement froissé du rôle qu’Arami s’était arrogé à son détriment, et de l’espèce de confiscation dont j’avais été l’objet de la part de ce maina et des autres. Il espérait toutefois encore tirer de moi beaucoup de choses précieuses, et c’était pour me contraindre à lui livrer mes richesses présumées, qu’il ne se pressait point de jeter dans la balance le poids de son autorité de sultan. Deux fois par jour, les Toubous Reschâdes se réunissaient en conseil devant la maison d’Arami, sans que tous leurs discours et leur casuistique aboutissent à rien, et qu’on trouvât le joint d’un accommodement. Et c’étaient toujours de menus cadeaux, fort insignifiants, et pour cause, qu’il me fallait faire, par provision, à l’un ou à l’autre. A la fin, ils reconnurent qu’effectivement l’état de mes ressources n’était pas plus brillant que je ne le disais, et, dès ce moment, je déchus singulièrement à leurs yeux.

C’était une chose vraiment incroyable que de voir la sincérité feinte ou réelle avec laquelle ces meurt-de-faim se croyaient tous fondés à émettre vis-à-vis de moi les prétentions les plus impudentes. J’avais fait cadeau au Dardaï d’un burnous de drap rouge, d’un vêtement soudanien, de deux tarbouschs tunisiens, d’un turban et d’une _fouta_, et c’était pour lui comme s’il n’eût rien reçu. Tous les gros mainas avaient eu des présents analogues, et ces hommes, qui étaient à peine en état de se procurer une simple chemise de coton, et qui, pour avoir un burnous, étaient obligés de donner un chameau, se comportaient avec moi comme si je les eusse lésés dans leurs droits. Les plus bienveillants d’entre eux s’étonnaient que, aussi mal nanti que je l’étais, j’eusse eu la naïveté et la sottise de venir chez eux. Et chacun d’arguer à l’envi de son rang, beaucoup même se prétendant de meilleure lignée que le chef de l’État, et tous voulant avoir plus forte part que les autres.

Bientôt l’insuccès de leur spéculation les fit changer d’humeur envers moi, et l’on se mit à murmurer de plus en plus haut jusque dans les rangs de mes partisans. Aux yeux mêmes des mieux intentionnés, je n’avais jamais été qu’un intrus qui avait pénétré sans autorisation dans le pays ; avec le temps, je devins peu à peu une sorte d’ennemi public. Ce sentiment général se fit jour d’abord contre Kolokomi, qui était cause de ma venue dans le Tibesti ; son complice Bou Zeïd, n’étant pas Toubou de naissance, n’encourait pas la même responsabilité ; mais qu’un maina tel que le premier se fût chargé de m’introduire dans le pays, et cela, après avoir eu soin préalablement de me tondre si bien pour son compte, qu’il n’y avait plus rien à glaner pour les autres, c’était chose que ni prince ni peuple ne lui pouvaient pardonner. L’animadversion publique devint telle, que le Toubou dut s’enfuir du pays, et, de la sorte, je perdis mon guide indispensable en même temps que l’excellente chamelle qu’il avait achetée de mes deniers. Ce me fut un coup très sensible.

Pour surcroît, le vieux Dardaï, qui déjà était souffrant, devint si gravement malade qu’on craignit un instant pour sa vie. Vainement je ne cessais de tourmenter Arami et mes autres amis pour obtenir l’autorisation de m’en aller sans qu’on m’inquiétât, ou me répondait qu’il fallait attendre la guérison du chef de l’État sans lequel on ne voulait rien faire.

Cette prolongation de séjour eût été pour moi une occasion de recueillir sur la contrée une foule de notions précieuses, si j’eusse été libre d’aller où je voulais et d’entrer en relations avec les habitants ; mais j’étais confiné dans ma tente, y mourant d’ennui, de chaleur et de faim. La température moyenne était de 40 degrés centigrades, et, pour nourriture, je n’avais que des dattes. Parfois, je faisais une faible tentative auprès de la sœur d’Arami pour obtenir d’elle quelque mets de farine ; mais, soit que l’âge lui eût racorni le cœur, soit que ma qualité de Chrétien lui inspirât un mépris tout spécial, il me fut impossible de rien obtenir. Cette Fatima était une vraie fille de Toubou, et j’eus beau essayer de faire vibrer en elle la corde de l’intérêt personnel en lui offrant mon dernier collier de corail, je ne reçus de la femelle que des répliques bourrues et chagrines.

En face de moi cependant se déroulait la pittoresque vallée, avec ses groupes délicieux de dattiers et d’hyphènes, ses cabanes proprettes à demi enfouies dans la frondaison, ses jardins, sa fraîche verdure et ses beaux ombrages. Quel plaisir j’eusse eu à y errer en quête d’observations sur le genre de vie public et privé, les mœurs et le cercle d’idées de ses habitants ! Malheureusement, je le répète, j’étais tenu captif sur la roche nue, sous les feux d’un soleil torride, et je n’avais d’autre ressource qu’une résignation silencieuse. A deux reprises, j’essayai de rompre mon ban ; mais cette double fugue ne fit que me donner l’énergique conviction que le monde extérieur me réservait encore plus de désagréments que le maussade séjour de ma tente.

La première fois, au moment le plus chaud de la journée, profitant de ce que les Toubous étaient chez eux à se livrer au repos, j’allai me fourrer, à quelques pas, sous un délicieux bouquet de palmiers qui m’invitait aux douceurs de la sieste. Là, m’étant couché sur le sable, je commençais à jouir d’une tranquille somnolence, quand je fus réveillé d’une façon fort désagréable. Une fillette de douze à quatorze ans, qui m’avait espionné, s’en alla au plus vite chercher d’autres gamines et garçons de son âge, et tous se mirent à me lancer des pierres avec l’entrain le plus délibéré. Je tâchai d’abord de leur faire comprendre que je ne leur voulais pas le moindre mal ; mais cet essai de pacification, loin de trouver de l’écho dans ces jeunes cœurs, appela sur moi de nouveaux projectiles, dont je restai contusionné plusieurs jours. La troupe me lapidait avec une vigueur et une adresse telles, que je dus m’estimer fort heureux de n’avoir pas grand chemin à faire pour regagner mon lieu de refuge.

Une autre fois, à une heure également propice, je voulus me rendre à une fontaine située non loin de mon campement, afin de juger de sa profondeur. A peine l’avais-je atteinte, que derechef un groupe de marmots de belle espérance m’assaillit de la même manière en poussant à tue-tête le cri de guerre : « A l’infidèle ! à l’infidèle ! » Pour comble de malchance, survint un quidam ivre de _lakbi_, qui, échauffé par l’ardeur batailleuse des enfants non moins que par les vapeurs de l’alcool, se prévalut de mon mouvement de retraite, que j’essayais de rendre aussi digne que possible, pour me décocher son javelot de fer. Heureusement que l’ébriété lui avait ôté la sûreté du coup d’œil et de la main, de sorte que je pus me replier sans dommage.

Le Dardaï resta malade pendant plus de huit jours. Toutes les fois qu’il allait un peu mieux, il s’occupait de moi, comme tout le monde, mais uniquement pour chercher les moyens de me pressurer ; à la fin, il perdit l’espoir d’y réussir, et alors s’évanouit sa dernière velléité de me faciliter la sortie du pays. Arami, d’autre part, se lassait peu à peu de nourrir cinq personnes. Bien qu’il ne nous fournît que des dattes et qu’il fût dans une position d’aisance relative, c’était là, pour un Tibestien, même n’agissant qu’à bon escient, une charge d’une lourdeur énorme. Ajoutez que sa femme et ses enfants, restés au Gabôn, y manquaient presque du nécessaire, et qu’une pluie torrentielle, qui était venue ravager la vallée, lui avait emporté huit ânes. Il n’en continuait pas moins fidèlement de tenir la promesse qu’il m’avait faite, de me sustenter et de veiller sur moi ; mais il redoublait d’autant plus d’efforts auprès de son cousin pour obtenir que je fusse libéré ; malheureusement, ceux des Bardaïens et des Toubous à qui je n’avais pu rien donner démolissaient chaque matin ce qu’il avait si péniblement édifié la veille.

Un jour enfin, — deux semaines presque s’étaient écoulées depuis notre arrivée dans le pays, — Arami revint, tout enchanté, d’une discussion avec Tafertemi, et m’annonça que les choses semblaient sur le point de s’arranger : le bonhomme lui avait promis de prendre l’initiative d’un rapprochement et de venir me voir le matin suivant. Je doutais encore de ce revirement tant souhaité, quand, vers le soir, je reçus, comme premier gage de paix, un énorme rameau de dattes que le Dardaï m’envoyait.

Le lendemain, je me levai plus tôt que de coutume, afin de me trouver prêt en temps opportun, étant données les habitudes matinales du pays. L’assemblée des Toubous Reschâdes et des Bardaïens membres du conseil était plus nombreuse que d’ordinaire. Au jour, en effet, parut le chef de l’État, accompagné de son interprète. Sa personne, il faut bien le dire, n’avait rien de royal : c’était un petit vieillard décrépit, maigre, aux mouvements saccadés, le visage pincé, la peau ridée, et regardant à droite et à gauche d’un air tout effarouché. Pour costume, il portait un vêtement du Bornou, dont la saleté et le mauvais état trahissaient le long service, avec un tarbousch passé et râpé, un turban crasseux qui avait dû jadis être blanc, et des sandales. A la main, il avait un gros bâton, plus haut que lui de moitié, et dont il se faisait un appui en le tenant par le milieu. Son interprète, tout déguenillé, en inspirait encore moins.

Je m’avançai pour saluer ce sultan, en compagnie de Bouï Mohammed qui était mon truchement en titre, et je lui témoignai ma satisfaction de pouvoir enfin le contempler face à face, après une si longue attente, et mon espoir de voir s’aplanir pour moi les difficultés. J’ajoutai que sa maladie, dont je souhaitais qu’il fût complètement guéri et que Dieu fît suivre encore de longs jours, avait été cause que j’avais souffert dans son pays plus que ne le comportait l’hospitalité ; que je lui avais été adressé, par un gouvernement ami du sien, comme à un roi sage, puissant et juste, qui, pendant tout un âge d’homme, avait présidé aux destinées de son peuple, et qui était, à ce titre, connu à la ronde ; que, nonobstant, depuis mon arrivée, je n’avais eu à essuyer que périls et vexations de toute sorte, y compris même les souffrances de la faim ; que j’espérais qu’il allait user de son pouvoir pour me faire regagner en paix le Fezzan, et que, quant à mon dessein primitif, de visiter les montagnes et les vallées de son pays, j’y avais renoncé, depuis que j’avais reconnu que ma visite n’était pas vue d’un bon œil par les habitants.

Cette allocution soignée, que Bouï-Mohammed translata au vieux chef, dont, personnellement, il était connu, ne parut pas faire la moindre impression sur l’âme endurcie du Dardaï, lequel était tout à son idée. Sans s’y arrêter en aucune façon, il me répliqua tout bonnement ceci par la bouche de son interprète : « Avant de causer davantage, réponds d’abord à ma question : qui est-ce qui t’a si bien saigné à ton arrivée au Tibesti, que tu te trouves en quelque sorte n’avoir plus rien en entrant chez nous ? Il faut que je le sache, car c’est moi qui veille à la sûreté et à la justice dans le pays. »

Sur ma réponse, que je m’étais borné à acquitter le « droit de transit » entre les mains des principaux Mainas du Zouâr, ceux qu’Hâdch Dchâber lui-même m’avait désignés comme ayant qualité, il me fit observer que cela était absolument invraisemblable, attendu que j’étais arrivé avec quatre chameaux chargés. Je lui expliquai alors qu’un de ces chameaux portait mes provisions de bouche, que m’avaient effectivement réduites à rien ses compatriotes affamés, qu’un autre portait mes présents et mes denrées de prix, un troisième mes propres effets avec ma personne, et le quatrième mes outres, ma tente et autres objets semblables ; mais cette explication ne le satisfit pas. Il continua de me soutenir que mes quatre bêtes représentaient une somme de transport énorme, qu’elles devaient être nanties de nombreux paquets, et que tous mes cadeaux officiels n’avaient pu le moins du monde épuiser ce stock ; que je n’avais qu’à lui nommer sincèrement et sans crainte celui ou ceux qui m’avaient dépouillé, vu que, encore une fois, il était la puissance et la justice.

Je n’eus garde de faire mention des objets dont j’avais gratifié Arami et les siens, et m’en tins à ma précédente réponse. Comme le Dardaï, de son côté, refusait de démordre de son idée, et en revenait sans cesse à me soutenir que la charge de quatre chameaux comportait des richesses supérieures à celles dont je lui faisais le compte, je me fâchai et lui dis tout bref : « Je ne comprends pas ce que tu veux. Ne t’ai-je pas donné un burnous, un vêtement bleu d’Haoussa, un tarbousch avec un turban pour toi et ton fils, plus une magnifique _fouta_ pour ta femme ? Ne sont-ce pas là des présents dignes d’un roi, et n’as-tu pas reçu à toi seul beaucoup plus que tous les autres Mainas de ton pays ? Pourquoi ne pas en croire mes paroles ? Si je n’ai pas amené ici mes chameaux, c’est qu’ils étaient trop affaiblis pour passer les montagnes, et que le Bardaï ne m’aurait pas fourni de quoi les nourrir. T’imagines-tu que mon chargement est resté avec eux là-bas ? Eh, bien ! fais-moi accompagner sur la route du Fezzan par quelqu’un qui pourra voir de ses yeux si je remporte la moindre chose avec moi. Me soupçonnes-tu de conserver ici des trésors cachés ? Voici ma tente, que je n’ai pu quitter un instant sans être indignement insulté par des enfants, et où se trouve tout ce que je possède : va en vérifier toi-même le contenu. »

Ces dernières paroles furent, de mon discours, les seules qui lui agréèrent. Cet homme pratique, et qui ne se payait que de réalités, se leva sans mot dire, et, suivi de son interprète ainsi que de mon vieux Mohammed, il se rendit à ma tente, et se mit à y inspecter toutes choses. Les deux insidieuses caisses étaient là qui bâillaient presque à vide. Il n’y avait dedans que quelques livres et des instruments de météorologie, objets dénués de toute valeur aux yeux d’un homme qui n’en pouvait tirer de profit immédiat. Hors cela, mon matelas, un unique couvre-lit, et des armes à feu qui ne pouvaient non plus lui servir, il n’y avait rien, absolument rien à mon gîte qui fût de nature à réveiller en ma faveur la bonne volonté de Tafertemi.

Tous les regards étaient fixés avec impatience sur l’ouverture de la tente. Bientôt le vieillard en sortit tout désenchanté ; et, chose singulière, sans faire la moindre attention à personne, il traversa silencieusement l’assemblée, et se mit en devoir de s’éloigner.

Arami se leva alors, et se redressant, la lance appuyée à terre, il entama cette belle harangue : « Où vas-tu, roi ? dit-il à peu près. N’es-tu pas venu aujourd’hui céans, pour régler enfin le sort de cet homme que tes atermoiements retiennent ici ? Pourquoi ne pas le laisser retourner au Fezzan ? Que faire de lui ? Le tuer ? Je ne sache pas que nous ayons l’habitude de boire du sang humain, de fabriquer des outres avec la peau humaine, ou de manger de la chair humaine. Puisque cet étranger ne possède rien qui nous puisse tenter, à quoi bon l’empêcher de partir ? Nous avons des frères et des cousins établis au Fezzan ; nos affaires nous obligent d’y aller : si nous égorgeons ce Chrétien, qui dispose de plus de puissance que tout le gouvernement de Mourzouk, nous nous fermons le marché de là-bas, et, pour cette seule victime, vingt des nôtres tomberont. N’est-il pas plus raisonnable de le laisser aller sans lui faire de mal ? Il a distribué tout ce qu’il possédait sans avoir vu les Sources ; ses chameaux sont hors de service ; nous lui avons mangé toutes ses provisions, et il ne connaît pas les chemins. Sans vivres, sans eau, sans guides, il périra, pour sûr, dans le désert ; mais ce sera Dieu qui l’aura tué, et non pas nous. Depuis son arrivée au Bardaï, je l’ai nourri, lui et ses gens ; mais je ne puis ni ne veux continuer : je demande donc que le roi et l’assemblée des Mainas fassent partir cet homme. »

Ce fut, je le répète, un beau discours, encore que les perspectives qu’il m’ouvrait ne fussent point trop pour me sourire. Je m’attendais à ce qu’il produisît une forte impression sur Tafertemi ; malheureusement, le bonhomme avait l’âme cuirassée contre ce genre d’attaques ; il se contenta de se retourner, en disant avec une ingénuité qui coupait court à tout : « Le bois est vide, je m’en vais ! »

Le bois ! c’était par ce vocable de mépris, où éclatait toute l’amertume de sa déception, qu’il désignait mes deux pauvres caisses.

Le Dardaï désenchanté.]

Akremi Temidomi éleva, lui aussi, en ma faveur sa voix de tonnerre qui contrastait avec l’exiguité de sa personne, tandis que ceux du parti adverse, les plus nombreux, je dois le reconnaître, sans oser plaider ouvertement l’opportunité d’un acte de violence contre ma personne, interrompaient à chaque instant mes défenseurs pour dire d’un ton courroucé : « Qu’est-ce que l’Infidèle a à faire ici ? A quoi bon tant d’histoires pour un Chrétien ? Pourquoi est-il venu avec si peu de chose, que presque personne n’y a eu son compte ? Moi qui vous parle, ne suis-je pas de naissance aussi noble que n’importe qui au Tibesti ? Je vous dis qu’il est venu comme espion, dans un pays où nul Turc ou Chrétien n’avait jamais mis le pied, pour tâcher d’en dénicher les trésors, et, si nous ne le tuons pas, il nous trahira, nous vendra, et nous deviendrons la proie de l’étranger ! »

Tels étaient les cris et les remarques qui sortaient de la bouche des uns ou des autres. Quant à Tafertemi, toujours sans se prononcer, il s’était retourné encore une fois tout en s’en allant, pour répéter sa méprisante et concise formule : « L’homme n’a apporté que du bois vide, je n’ai plus que faire ici. » Et, là-dessus, il s’éclipsa.

Ainsi finit, sans autre résultat, l’entrevue sur laquelle Arami et moi nous avions fondé de si belles espérances. J’en eus l’âme accablée de découragement. Ce n’était point que je crusse encore à un acte de violence qui pouvait entraîner de si grands périls pour les Toubous émigrés au Fezzan ; aussi, quand Giuseppe, ayant appris le résultat de l’entrevue, me demanda, avec un geste significatif, en se passant un doigt sur la gorge, si notre affaire à présent « était bien dans le sac, » pus-je lui répondre, toujours en souriant, que nous avions là-bas des otages qui étaient notre garantie ; mais je craignais qu’une fois abandonnés des notables, nous ne fussions complètement acculés au dénûment et à la famine, et que nous ne finissions par tomber aux mains de la populace qui, dans un moment de surexcitation, pouvait parfaitement se porter sur nous aux derniers sévices.

Mes partisans, non contents de s’être refroidis, devenaient de plus en plus hostiles. J’essayai de m’acquérir quelques sympathies en usant de mes médicaments en faveur de ceux de mes visiteurs qui d’aventure se trouvaient malades ; malheureusement, le cas était rare, le climat local étant excessivement sain, et le genre de vie, toute débauche de _lakbi_ à part, on ne peut mieux réglé.

La curiosité qu’éveillait un événement aussi grave que la présence d’un intrus chrétien au cœur du pays finit par m’amener peu à peu jusqu’à des habitants des vallées voisines. Derdêkorê lui-même, dont j’ai narré les prodiges d’éloquence, se décida à faire le voyage du Bardaï, et, comme, à l’exemple d’Arami, il se plaçait surtout, pour juger l’affaire, au point de vue politique des relations avec le Fezzan, il plaida en faveur de ma délivrance ; mais la plupart de mes visiteurs s’en tenaient aux considérations de l’ordre le plus étroit.

Un jour parut un noble du val Marmar, qui, dans son district éloigné, n’avait naturellement eu aucune part à ma distribution de cadeaux. Après une vaine tentative pour obtenir de moi quelque objet de prix, ce gentilhomme ne me déclara-t-il pas tranquillement qu’il voyait là une offense personnelle, et qu’il saurait bien s’en venger, sitôt que je ne serais plus aux mains d’Arami ? Une autre fois vint du Yoo un homme qui se disait de sang royal, et qui, après avoir constaté ma pauvreté, m’annonça, en riant d’un air moqueur, qu’il se rendait au Tâo pour s’assurer sa part de mon avoir en chameaux. Les gens de l’Abo, que nous avions soigneusement évités en venant, m’envoyèrent une députation menaçante, pour me dire que je les avais frustrés de leur « droit de transit » en ne prenant pas la route ordinaire du Fezzan, laquelle passe par leur district, et que c’était chose qu’ils me feraient payer d’une manière sanglante lors de mon retour, à supposer que jamais ce retour eût lieu. Bien plus, il parut un jour un habitant du Borkou, qui, après nous avoir examinés, moi et mon domestique piémontais, entreprit de traiter de notre achat avec Arami : il voulait bien, disait-il, nous acquérir à titre de curiosité ; seulement, comme nous n’avions pas beaucoup de valeur en tant qu’esclaves de travail, il n’entendait pas nous payer bien cher, et tout ce qu’il pouvait offrir, en échange de nos personnes, c’était un chameau de bonne qualité.

A chaque nouvelle visite, je tombais dans une sorte de rage muette : je savais d’avance quelles aménités de langage m’attendaient. Tout le temps que dura mon séjour forcé au Bardaï, il n’y eut qu’un seul individu qui tenta d’intervenir pour moi par sympathie pure et sans aucune arrière- pensée d’intérêt. C’était un habitant de la vallée même. Un jour il m’apporta quelques pastèques, en me disant avec une simplicité touchante qu’il avait entendu parler, dans son village, d’un Chrétien qui, après s’être laissé extorquer tout ce qu’il possédait, en était réduit à souffrir de la faim, et qui, retenu en captivité, s’employait nonobstant à guérir les maux de ses ennemis. Sur quoi il avait pensé qu’il me ferait peut-être plaisir en me donnant quelques fruits de son jardin. Comme c’était un homme assez notable, il alla aussitôt trouver Tafertemi, et plaida, je le sus ensuite, très énergiquement pour ma délivrance. Cette marque de bienveillance insolite m’avait ému sur le moment ; toutefois il m’était difficile de n’en point suspecter la sincérité, et je m’attendais de jour en jour à voir s’en démasquer le mobile égoïste ; mais, quoique l’homme m’eût fait une seconde visite, accompagnée encore du même don, il ne me demanda jamais la plus petite chose et ne m’exprima pas le moindre désir. Aussi cette douce apparition est-elle restée, solitaire et pure, dans mon souvenir reconnaissant, sans que rien l’en ait pu effacer.

De temps à autre aussi la curiosité m’amenait des femmes et des enfants. Je reçus d’abord volontiers leurs visites, car, malgré l’incident de la fillette qui avait voulu me lapider et qui, depuis lors, était restée mon ennemie enragée, je pensais trouver chez cet âge et ce sexe des sentiments un peu plus doux et une humeur plus traitable. Les femmes avaient pour la plupart des traits réguliers, quoique souvent un peu trop accentués, et parfois le nez aquilin, particularité que n’offre pas d’habitude le type nègre ; mais leur maigreur aussi bien que leurs allures viriles m’empêchaient de leur trouver aucun charme. Ni elles d’ailleurs, ni les enfants ne me témoignèrent l’ombre de bienveillance. Les marmots qu’on pouvait croire les plus innocents, déjà traîtres dès le sein de leurs mères, profitaient régulièrement de l’instant où j’avais le dos tourné pour jeter le masque et me lancer des cailloux.

Un jour, une sœur ou une proche parente de Tafertemi vint me consulter au sujet d’une bronchite. Je me mis en quatre pour elle, en raison de sa haute parenté. Croira-t-on que la dame, dans sa gratitude, n’eut rien de plus pressé, en me quittant, que d’exciter une bande de quinze à vingt gamins à une agression contre ma tente, et qu’elle-même se posta dans le voisinage, pour jouir du spectacle ? Je laisse à penser si ces jeunes Toubous, dont la plupart n’avaient pas encore jeté leur gourme, saisirent cette occasion d’amusement. Nous n’osions pas nous défendre, de peur d’endommager notre dignité par un combat avec des enfants ; Arami était en course, et sa sœur Fatima elle-même absente pour l’instant. Notre tente n’était pas en état de résister à un tel assaut de projectiles, et je ne sais vraiment ce qui serait arrivé, si Bou Zeïd et le frère aîné de Kolokomi, survenant par hasard, n’eussent mis en déroute ces petits vauriens.

Ainsi s’écoulaient nos journées, avec une lenteur mortelle, au milieu de toutes sortes d’angoisses et de tribulations. Dès que le soleil montait dans le ciel d’azur au-dessus de l’aimable vallée, nos tourments commençaient. Nous approchions de la fin d’août ; la chaleur était intolérable, et nos entrailles criaient famine. Depuis la visite du Dardaï, notre repas quotidien ne nous était plus fourni avec la même régularité, mon protecteur se lassant de ses longs sacrifices. Arami partait pour ses affaires, et ne revenait souvent que très tard le soir avec le petit panier de dattes après lequel nous soupirions. Le manque d’eau fraîche, — car nous ne pouvions en aller puiser sans nous exposer à mille avanies, — ajoutait pour nous le supplice de la soif à celui de la faim. Seule, la tombée de la nuit nous rendait quelque espoir de soulagement. C’était l’heure où Arami allait rentrer, apportant la pitance de dattes, des nouvelles aussi peut-être, et nous demandions au ciel que celles-ci nous fussent favorables. Alors, semblable à un fauve qui rôde dans sa cage, je m’écartais un peu de ma tente pour respirer la fraîcheur nocturne et me dégourdir un tantinet le corps. Puis venait le sommeil, courte accalmie de quelques heures. Et ainsi de suite, durant presque un mois. Ah ! que ce mois-là me parut long !