La caravane comprenait, outre moi et mes gens, le Maïna Arami avec un de ses serviteurs ou clients, Kolokomi et son frère aîné, Gordoï, Birsa, un domestique de Bou Zeïd, et le messager venu avec une lettre du Bardaï. Le chemin que nous suivions montait d’abord au nord-nord-est, puis au nord-est, et enfin à l’est-nord-est, traversait une région rocheuse, semée de blocs de grès, de granit et de basalte, et entrecoupée d’enneris fortement encaissés qui s’inclinaient tous plus ou moins au sud-ouest. A mesure que nous nous élevâmes, le nombre des contreforts et des défilés alla diminuant, pour faire place à de larges croupes de montagnes aplaties dont la surface était formée d’une roche légère et friable où le pied se trouvait plus à l’aise que sur les dures aspérités du relief acutangle qui avait précédé. L’ensemble était nu, glabre et quasi-brûlé ; çà et là, seulement, dans les lits de torrents, apparaissaient de maigres acacias et quelque gramen. Vers le soir, nous aperçûmes à l’est les vives arêtes de l’Emi Bomo, puis la masse indistincte de l’Emi Tousidde, la reine des montagnes tibestiennes.
Le lendemain, nous franchîmes divers enneris appartenant encore au système fluvial du Tâo, pour arriver au bord d’un cratère gigantesque (_le trou au Natron_), qui se trouve au pied du Tousidde, et dont la dépression, arrondie en forme d’entonnoir, a bien trois ou quatre heures de tour sur plus de cinquante mètres de profondeur. Les parois de ce trou, à pic dans la partie supérieure, présentent une couleur sombre qui contraste avec des filets étroits de sel blanc qui ont valu à l’ancien cratère son nom de _trou au Natron_, et qui s’en vont serpentant vers le centre de la dépression. A l’endroit le plus incliné se dresse une intumescence noire comme du charbon, offrant la figure d’un cône régulier, au sommet de laquelle se creuse un petit cratère contenant la même cristallisation blanche, qu’on retrouve aussi formant une masse de même couleur autour de la base. De l’autre côté de ce vaste gouffre, à mille pieds environ au-dessus de ses marges, s’élève le Tousidde.
Le grandiose du spectacle dépassait mon attente. Je m’assis au bord de l’abîme, et je me plongeai dans une sorte de rêverie étonnée, jusqu’à ce que mes pieds endoloris m’eussent rappelé au pénible sentiment de la réalité. J’avais marché ce jour-là, pendant neuf heures, et je n’étais pas au bout de mes peines ; mais la faim est le plus puissant des ressorts. Je rejoignis donc tristement mes compagnons de route, bien faits, hélas ! pour me gâter la magnificence du site environnant, et, côtoyant avec eux le rebord du cratère, j’atteignis enfin le point culminant du col, situé à 2500 mètres au-dessus de la mer, altitude qui ne laissa pas de se traduire la nuit par un abaissement de température auquel nous n’étions pas habitués et qui nous fut très sensible.
Au matin, nous aperçûmes, à trois lieues environ vers le sud-est, une petite chaîne rocheuse, aux formes très déchiquetées, que je n’avais pas remarquée la veille au soir : c’était l’emi Sou ; puis, plus à l’est, à la même distance, un second relief semblable, l’emi Tomortou, et un troisième, dans le nord, l’emi Timi, qui, pour l’élévation, semblait venir immédiatement après le Tousidde, et qui resta la sommité dominante à l’horizon, quand nous eûmes commencé d’effectuer notre descente. Celle-ci, d’abord douce, finit par devenir plus âpre, et, d’une dépression à l’autre, nous atteignîmes, au bout de cinq heures, un autre écheveau de montagnes importantes dont la traversée ne fut pas moins pénible.
Tous les cours d’eau de ce district sont des affluents de l’enneri Oudêno, autrement dit la Rivière des Gazelles, qui s’est frayé avec peine un chemin tortueux au travers des rochers, dans la direction du nord-est. Des parois à pic, de trente à cinquante mètres de hauteur, en forment l’encaissement, et le lit en est souvent obstrué par d’énormes éboulis de blocs de grès. Je remarquai sur les roches polies de ses rives des sculptures analogues à celles que Barth et Duveyrier ont observées dans la région nord-est des Touaregs et d’où ils ont tiré des conjectures si intéressantes sur l’histoire antérieure de ces pays. Là aussi, les objets représentés sont presque partout des bœufs, avec des cornes recourbées en avant. Les lignes sont tracées d’une main ferme dans la pierre ; mais les artistes ne se sont pas toujours exactement inspirés de la nature. Les animaux qu’ils reproduisaient de la sorte, ils ne les connaissaient que pour les avoir vus dans leurs voyages aux contrées du Soudan ; aussi le dessin en est-il souvent des plus enfantins ; les jambes surtout sont défectueuses ; elles n’offrent aucune articulation et manquent absolument de pieds. Quelques-uns de ces bœufs portent le bât usité au Soudan, et tous ont, enroulée autour de leurs cornes, une longe que tire une main invisible, si l’on en juge par l’attitude de la bête qui raidit les jambes et semble les appuyer rétivement au sol. Parfois aussi l’animal sculpté est un chameau ; mais comme, dans ce cas, les traits du dessin sont encore plus mal réussis, ce qui ne s’expliquerait guère d’un objet dont le modèle devait être journellement sous l’œil de l’artiste, il est probable qu’il ne faut voir là qu’un essai maladroit de quelque jeune Toubou, un pâtre peut- être, qui a voulu imiter les anciens. Sur un des blocs se trouve également une bête fantastique qu’il m’a été impossible de classer, et, sur un autre, une figure d’homme isolée, qui représente, vue de face, un guerrier tenant toute droite dans la main gauche la lance toubou encore aujourd’hui en usage, et dans l’autre un bouclier qui, chose singulière, est partagé en quatre quartiers par une croix et dont la forme n’est plus du tout celle actuellement usitée.
Nous passâmes la nuit du 7 au 8 août au bord de cette rivière des Gazelles, en un endroit que hantent, paraît-il, de méchants esprits (_Môschi_), et comme ces esprits ont une aversion spéciale pour l’odeur de la poudre, mes compagnons ne manquèrent pas de tirer force coups de fusil jusqu’à ce qu’ils jugeassent l’air purifié à point. Cette débauche d’artillerie dura même si longtemps, et éveilla de toutes parts des échos si sonores, que, maladivement surexcité que j’étais par la fatigue, la faim et des soucis légitimes de toute sorte, je finis par me figurer que c’était un signal au moyen duquel ces traîtres Toubous appelaient leurs complices ; malgré mon état de lassitude, ces sinistres imaginations de mon cerveau me réveillaient à chaque instant en sursaut ; je me redressais alors avec effarement, l’œil troublé par les ombres fantastiques des rochers aux contours bizarres que le clair de lune projetait sur le sol brillant de la vallée et l’ouïe tendue aux glapissements aigus de l’hyrax autour des grands blocs, comme si j’eusse cru entendre approcher des hommes et des chiens. Oh ! l’horrible nuit, présage d’une journée plus horrible encore !
C’était le lendemain 8 août que nous devions atteindre le Bardaï. Il n’était que temps. Dès les hauteurs du Tarso nous avions achevé de manger nos dattes. Arami avait envoyé, du sommet du col, son acolyte prévenir discrètement Tafertemi et Bou Zeïd de notre prochaine arrivée, et l’avait également chargé de nous expédier quelques dattes sur un point déterminé de la route. Notre colonne de faméliques, s’étant donc derechef ébranlée, suivit d’abord le cours de la rivière des Gazelles ; puis, au bout d’un instant, nous la traversâmes, en escaladant ses rives, moins escarpées ici que plus haut, et nous nous engageâmes dans la direction du nord-est par une suite de mamelons pierreux, d’où l’on dominait une vaste étendue de pays. A droite, presque parallèlement à notre route, courait une chaîne de rochers qu’on appelle Kebrikota. Deux heures de marche nous conduisirent, par delà un affluent de l’Oudêno, à une vallée dont les rives plates étaient semées de petits monticules anguleux composés d’argile et de schiste feuilleté. C’était l’enneri Arabdeï, qui se dirige du nord-est au sud-ouest, et que nous coupâmes obliquement, pour gagner, à une demi-heure plus loin, le lit du Gonoa, autre affluent du Bardaï, où nous nous arrêtâmes pour attendre des nouvelles de Tafertemi et de Bou Zeïd. Là jaillissait, parmi des blocs de rochers gigantesques, une source vive qui avait donné naissance à un peu de verdure dont nos yeux se récréèrent comme si c’eût été une image de l’Éden.
Arami et Birsa, âme damnée de son oncle, trouvèrent le moyen de m’empoisonner ce moment de repos. La veille, le premier n’avait cessé, tant par prières que par menaces, de tourmenter mon vieux Mohammed, pour le forcer à lui découvrir les trésors qu’il était convaincu que je tenais en réserve. Se doutant bien que c’était le dernier jour où il lui était donné de profiter de moi à lui seul, puisque le lendemain je deviendrais la proie du Dardaï et des autres Mainas, il voulut en avoir le bénéfice. Fort de mon dénûment absolu, je laissai Birsa et son oncle explorer une dernière fois à fond chacun de mes colis, ce qui leur prouva tout au moins que je n’avais plus l’ombre d’une de ces étoffes qui excitaient si fort leur cupidité ; je ne pus toutefois leur ôter de la tête que j’avais de l’argent caché quelque part. Bien plus, l’œil perçant d’Arami dénicha un suprême burnous blanc de Tunis que je gardais pour mon usage personnel et que j’avais enroulé prudemment dans l’unique et indispensable couverture de laine qui me restât. Il va sans dire que le hobereau ne me laissa point tranquille que je ne lui en eusse fait le sacrifice. Une fois en possession de cet objet, il recommença, par gratitude, à m’assurer de tous ses bons offices, et me protesta de nouveau que non seulement il me couvrirait de sa protection tout le temps de mon séjour au Bardaï, mais encore qu’avec l’aide de Dieu, il nous remettrait, moi et mes gens, sains et saufs sur le chemin du Fezzan.
Cependant la proximité des régions habitées se trahissait par la fréquente apparition de personnes et d’ânes, qui venaient se désaltérer en passant à la source de l’enneri Gonoa. C’étaient exclusivement des femmes, presque toutes drapées dans la peau de mouton nationale, et des enfants absolument nus ; mais je n’avais guère l’esprit à analyser par le menu le costume et la physionomie de ces échantillons de la gent bardaïenne ; j’étais tout à l’anxieuse préoccupation de l’accueil qui m’attendait le soir même.
Bientôt parut un jeune homme qui menait un âne chargé de dattes et qui se fit connaître pour Mohammed, fils d’Akrêmi Temidomi, l’oncle maternel du marabout Bou Zeïd. Il pouvait avoir dix-huit ans, portait un tarbousch neuf, qu’entre parenthèse je soupçonnai fort de provenir de ma garde-robe, et avait une figure intelligente qui ne sentait pas trop le type nègre. Nous tombâmes avec avidité sur les dattes, sans prêter d’abord grande attention aux propos du jeune gars, qui nous disait que depuis quelques jours Tafertemi se trouvait non loin de là, au village de Souï, mais qu’il devait en repartir aujourd’hui même. Ce ne fut que lorsque notre première faim fut apaisée, que nous réfléchîmes à ce que cette information avait d’étrange et de suspect, surtout quand le messager ajouta que son cousin Bou Zeïd était, lui aussi, dans un village des environs, puis se mit à dire, pour atténuer l’impression de ses paroles précédentes, que l’un et l’autre, le Dardaï et le marabout, ne manqueraient certainement pas de se trouver le soir sur les lieux. Aussi, nos soupçons étant éveillés, résolûmes-nous de retarder d’une heure notre départ du campement, de manière à n’arriver qu’à la nuit dans la capitale du Bardaï.
Après avoir franchi trois enneris, nous rencontrâmes une haute barrière de rochers qui nous obligea d’infléchir par un lit d’affluent encaissé de parois à pic, et rempli d’un tel semis de pierres et de blocs, que nos chameaux, bien qu’étant du pays, eurent toutes les peines du monde à y passer. Enfin, une heure et demie après, nous arrivâmes à l’entrée du val Bardaï. Là, nous fîmes halte, et, envoyant le fils de Temidomi prévenir de notre arrivée Tafertemi et Bou Zeïd, nous nous installâmes sous des acacias sajal pour y attendre la réponse et la pleine tombée des ténèbres. Malheureusement, au bout de très peu de temps, nous vîmes revenir le jeune homme : il nous informait que le marabout et le Dardaï, partis pour une excursion, n’étaient pas encore de retour, mais que la femme du premier nous invitait à descendre chez elle. Nous accueillîmes silencieusement cette nouvelle peu réjouissante. Mes Toubous, eux, pour obtenir sans doute une inspiration d’en haut, se mirent à faire leur prière du soir, et ce ne fut qu’après l’accomplissement de cet acte solennel que nous nous remîmes en marche, assez hésitants.
Il nous fallait franchir de biais la large vallée, et, malheureusement, traverser toute la partie occupée par des Bardaïens purs, Arami et les Toubous des districts de l’ouest étant domiciliés de l’autre côté. Nous avions commencé à nous faufiler entre les bouquets de dattiers et d’hyphènes sous l’ombrage desquels se cachaient çà et là des habitations, quand soudain éclatèrent à nos oreilles un murmure sourd et des clameurs suspectes qui semblaient provenir de nombreuses voix humaines irritées et grondantes. Nous nous arrêtâmes tout haletants pour écouter.
J’hésitais à croire que ce fussent les gens de Bardaï qui, à l’annonce de notre arrivée, s’étaient attroupés pour nous venir adresser un salut déplaisant ; mais mon doute ne dura pas longtemps. Le vacarme allait toujours se rapprochant ; les hommes, sans doute sous l’influence du lakbi, que ne manque guère d’ingurgiter chaque soir tout vrai Bardaïen, poussaient des rugissements renforcés d’un cliquetis furieux d’armes ; les femmes beuglaient à tue-tête. Bientôt on put distinguer les voix, ouïr des cris d’exécration contre les chrétiens et des menaces sanguinaires. Bouï Mohammed me traduisait avec une sorte d’ironie résignée le sens peu édifiant de ces vociférations. D’après ce qu’il savait du pays et des gens, il n’avait pas le moindre doute que notre dernière heure ne fût venue ; et cependant pas un mot de reproche personnel à mon adresse ne sortit de ses lèvres ; seule, l’espèce de sarcasme amer qu’il y avait dans l’intonation de ses paroles semblait me dire : « Les voilà ; les choses se passent comme je l’avais prédit. C’est toi qui l’as voulu, en allant contre les conseils des personnes raisonnables. » Puis, le vieillard, prêt à combattre, mit le fusil à la main, et en ce moment même je ne pus m’empêcher de constater quelle haine profonde cet homme, si doux d’ordinaire pour les autres hommes, nourrissait contre tout ce qui portait le nom de toubou. Giuseppe, lui aussi, se montra viril. Quant à Sa’ad, il fit comme le jour où nous avions failli périr de soif : il se répandit en invectives contre moi, tandis qu’Ali Bou Bekre trouvait à peine la force de murmurer : « Maudit soit l’argent pour lequel j’ai consenti à venir ici ! » Et moi, terrifié, mais résigné à tout, j’attachais mes regards sur cette noire et roulante cohue dont on commençait déjà à discerner les sombres éléments.
Une indécision visible s’était emparée des Toubous de mon escorte. Ils s’étaient écartés de nous, et formaient, accroupis à quelque distance, un groupe en train de réfléchir et de délibérer. Tout dépendait de l’attitude d’Arami, dont l’esprit était en proie à des sentiments contraires. Certes, les considérations d’honneur, de loyauté, les droits de l’hospitalité, la pitié même, à supposer que tout cela eût prise sur son âme, n’auraient pas été chez lui des mobiles suffisants pour qu’il intervînt en notre faveur ; mais il y avait heureusement d’autres raisons susceptibles d’emporter le plateau de la balance.
Arami ne partageait ni ce patriotisme puéril du populaire, qui craignait de se voir ravir traîtreusement des trésors dont il ne connaissait pas même l’existence, ni son horreur outrée pour les chrétiens et leur puissance, non plus que sa haine instinctive contre tout ce qui était étranger ; c’était un homme fier, qui tenait à l’indépendance relative de son petit pays à l’égard du Fezzan, et se préoccupait de la situation politique à l’intérieur du Tibesti : ce fut là ce qui milita pour nous. Parmi les Toubous Reschâdes proprement dits, lesquels habitent les vallées tibestiennes tournées au sud-ouest et se considèrent comme les maîtres de toute la région, ce maina était le plus puissant personnage. Ces familles nobles par excellence, menant une existence pastorale et surtout nomade, s’estiment, — ainsi que c’est l’habitude partout où se rencontrent les deux éléments de population, — comme étant bien au- dessus des agriculteurs sédentaires auxquels ils se croient faits pour commander. Leurs voyages les conduisent au Fezzan, à Kawâr, au Bornou, tandis que les autres, attachés à la glèbe, ne bougent jamais de leur val Bardaï et sont quasi par le sang des demi-esclaves. Les attaques des Arabes, des Touaregs ou des Boulgedâs, ne visant jamais que les enneris de l’ouest, ce sont les Toubous nomades de ces districts qui sont les défenseurs naturels, et en quelque sorte estampillés, de tout le pays : d’où il suit qu’ils s’en regardent comme la race guerrière par excellence. Le Bardaï, au contraire, protégé vers l’ouest et le sud par un puissant massif de montagnes, vers le nord par l’espace sans fin du désert, reste à l’abri de toute razzia.
Et c’étaient ces misérables hommes de la glèbe qui prétendaient en ce moment massacrer un étranger que lui, Arami, le premier des nobles, issu du sang royal des Tomâgheras, supérieur en richesses et en influence personnelle au Dardaï son cousin, avait daigné prendre sous sa protection ! Il y avait là, pour lui, une occasion vraiment à souhait d’expérimenter son pouvoir sur les siens et de me montrer à moi, de montrer du même coup au Fezzan et au monde chrétien, quelle était la puissance dont il disposait. Ajoutez à cela que le contingent toubou de la population fezzanaise appartient exclusivement à l’élément tibestien nomade ou demi-nomade, et qu’un meurtre commis sur moi eût exposé à des représailles, de la part des autorités de Mourzouk, les parents, frères et cousins, qu’on avait là-bas.
C’était précisément sur cette dernière considération que je comptais le plus, et si les autres peut-être n’y songeaient pas, Arami du moins comprenait le danger qui pouvait résulter d’un acte de violence contre ma personne. D’un autre côté, il n’avait aucun profit à retirer de ma mort, tandis que, moi vivant, il restait mon conseiller et mon protecteur naturel, et avait, par suite, l’espérance de tirer de moi tout ce que je pourrais donner.
Toutes ces raisons plaidaient à coup sûr en ma faveur dans l’esprit du maina, à qui, d’autre part, la prudence conseillait de ne pas trop tendre la corde de l’arc et de ne point risquer sa popularité en contrariant étourdiment la passion de gens entêtés, non moins fiers que lui, peu disposés à reconnaître quelque autorité que ce fût, et qui pourraient parfaitement l’accuser de n’avoir pris mon parti qu’afin de se réserver pour lui seul les trésors dont on me supposait possesseur.
Le temps pressait cependant. Comme Arami et ses amis continuaient de se consulter à l’écart, et que la multitude furieuse approchait de plus en plus, j’allai vers le maina et le priai brièvement d’en finir, lui disant que je ne pouvais point m’imaginer qu’il lui fût si difficile de choisir entre la loyauté et le courage d’une part et la trahison et la lâcheté de l’autre ; que s’il se décidait pour celles-ci, il n’avait qu’à me faire connaître sa résolution, que nous vendrions chèrement notre vie, et qu’il n’y avait pas que des Musulmans qui s’entendissent à mourir en hommes.
Là-dessus Arami se leva : son parti était pris, et du même coup celui de ses compagnons : « S’il plaît à Dieu, me dit-il, il ne l’arrivera rien de fâcheux, puisque je t’ai promis ma protection. » Et, fièrement, il s’avança au-devant de la foule menaçante, qui, visiblement, s’était attendue à nous trouver abandonnés de notre escorte.
Il n’était que temps. Déjà les plus furieux et les plus avinés lançaient leurs javelots, quoique avec une gaucherie hésitante en s’apercevant que nous n’étions pas seuls. Mais Arami fit tomber les armes de la main de plusieurs des assaillants, et les traits qui partirent ne blessèrent personne. Kolokomi, Gordoï et Birsa imitèrent sa conduite résolue, et l’on se mit à parlementer avec feu. A ce moment favorable parurent des amis du maina, tous habitants des vallées de l’ouest, à qui le bruit de notre arrivée n’était parvenue qu’un peu plus tard. Ils étaient presque tous dans un état d’ébriété avancée, et ce fut pour notre camp un renfort à souhait. Tandis que le plus grand nombre se postaient aux côtés d’Arami, tout aises de cette occasion trouvée de se chamailler, les autres profitèrent du tohu-bohu pour nous emmener, nous et nos chameaux, sans que la foule s’en aperçût, et nous conduire dans la direction du logis d’Arami, situé à la partie nord-est de l’Enneri. Et, chemin faisant, mes nouveaux gardes du corps, afin de me remettre du cœur au ventre, braillaient à qui le mieux, brandissant férocement leurs armes, menaçant de mort quiconque effleurerait seulement un cheveu de ma tête, le tout avec une crudité de langage dont il fallait faire honneur à l’alcool. Quelques-uns se glorifiaient des meurtres qu’ils avaient déjà perpétrés ; d’autres allaient même jusqu’à déclarer que quiconque n’avait jamais tué personne, n’était pas un homme. Dieu ! les charmants compagnons ! Et quelle rassurante sauvegarde j’avais là !
Autant que les ténèbres et les détours prudents que nous faisions me permirent d’en juger, les habitations bardaïennes étaient toutes éparpillées, chacune nichant agréablement sous un groupe de dattiers et d’hyphènes. Après nous être glissés sans encombre entre les jardins, les huttes et les bouquets d’arbres, nous venions de laisser le gros du village derrière nous, quand nous rencontrâmes Bou-Zeïd le fusil à l’épaule. Comme je lui témoignais d’un ton ironique ma surprise de le trouver déjà revenu de son excursion, laquelle avait vraiment eu lieu fort à propos, il me répondit d’un air assez embarrassé, qu’il quittait à l’instant même un hameau des environs où l’avaient appelé des affaires très pressantes. L’évidence était que le marabout, ne sachant que trop à quoi s’en tenir sur les dispositions des habitants, avait fait semblant de s’absenter ; néanmoins, ayant encore besoin de ses services, je ne pus lui dire ce que je pensais de sa fourberie. Je n’eus pas plus de peine à deviner que Tafertemi, de son côté, était allé se cacher chez lui, afin de ne point paraître sanctionner officiellement de sa présence les sévices dont je serais l’objet.
Arami cependant ne tarda pas à nous rejoindre, et nous fit établir notre campement devant la porte de son habitation, tandis que sa sœur Fatima, qui tenait son ménage dans le Bardaï, — sa femme était au Gabôn, — s’occupait de nous préparer à manger. Bien que le festin ne fût pas fameux, la faim qui nous galopait fut cause que nous y fîmes le plus grand honneur et que nous dévorâmes tout jusqu’à la dernière miette. Puis Arami et Birsa montèrent la garde autour de nous, Kolokomi et Gordoï étant allés chez leurs épouses respectives. Ainsi se passa notre première nuit au Bardaï.