Une fois là, je repris mon idée d’aller au Bardaï, encore que des marabouts gatrounois qui devaient se rendre au Borkou m’eussent fait une peinture peu engageante des habitants du district en question, et m’eussent donné le conseil de retourner le plus vite possible au Fezzan. La nécessité de nous procurer des vivres, ne fût-ce que pour ne pas mourir de faim sur la route de Mourzouk, fut la raison déterminante qui fit que mes gens et moi nous persistâmes dans ce projet d’excursion ; nous ne pouvions pas prévoir alors que, sous peu, nous serions bien aises d’accomplir notre mouvement de retraite dans des conditions de disette pires encore.

Il fut donc décidé en conseil que Bou Zeïd partirait en avant, avec les lettres de recommandation et les présents, pour sonder les dispositions du chef de tribu, des nobles et du peuple, et faire quelques achats de dattes et de céréales. Bardaï étant à trois bonnes journées de marche de Tâo, notre émissaire, à qui il fallait un jour pou le règlement des affaires, devait être de retour au bout d’une semaine, ce qui était juste le laps de temps pour lequel il nous restât de quoi manger. Dans l’intervalle, le traître Galma qui, depuis quelques jours, entassait impudences sur effronteries, après avoir essayé d’abord de voler le fusil de mon vieux Mohammed, s’empara de mon Gatrounois en personne et l’emmena, lié sur un chameau. Prévenu du fait par Sa’ad, je me lançai vite avec Giuseppe sur les traces de l’audacieux ravisseur, que je rattrapai à quelques heures de Tâo, et que je mis aussitôt en joue. Galma qui, pour le moment, s’en allait au Borkou, comme guide des marabouts de Gatroun, fut forcé de se dessaisir de sa proie, mais il ne le fit pas sans me prévenir que j’entendrais prochainement parler de lui.

Les jours suivants furent pour moi pleins d’amertume et d’ennui, assiégé que j’étais dans ma tente par une tourbe de nobles pillards et d’écornifleurs effrontés qui ne me laissaient pas un instant de répit. Il vint entre autres un habitant du district des Sources qui se prévalait d’un certain droit de propriété sur une source chaude, aux vertus thérapeutiques merveilleuses, dont l’onde s’utilisait, disait-il, en boissons et en bains, et qui voulait à toute force me vendre le précieux secret. Le 25, parut Arami, l’oncle de Birsa et de Gordoï, et le Maïna le plus influent de la contrée. Sa protection, si je me l’acquérais, pouvait être pour moi d’une grande importance et m’assurer le retour au Fezzan. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, à l’air intelligent, et un peu plus poli de manières que ses collègues du Tibesti que j’avais eu déjà le plaisir plus ou moins vif de connaître. Malheureusement son arrivée ne changea pas grand’chose à ma situation ; la foule des mendiants et des parasites ne fit qu’augmenter autour de moi, et, bien que la présence du noble Toubou empêchât peut-être ce tas de coquins d’en venir à quelque violence ouverte, il nous fallait être, nuit et jour, sur nos gardes, les armes et les révolvers sans cesse à la main, ne fût-ce que pour empêcher qu’on ne nous les volât. Encore le « Monsieur de la Source » réussit-il à nous escamoter un excellent fusil de chasse à deux coups, avec lequel il s’enfuit, sans qu’on pût l’atteindre.

Le septième jour s’écoula, et, de Bou Zeïd pas la moindre nouvelle. La vieille Kintâfo, qui s’était chargée de mettre au vert mes chameaux, avec la promesse de me les ramener à la même date, ne donnait pas non plus signe de vie. N’y avait-il pas lieu de craindre que le perfide Galma, revenu peut-être en secret, n’eût mis la main dessus, pour satisfaire à la fois sa vengeance et sa cupidité ? Notre couscoussou et notre biscuit étaient entièrement consommés ; il ne nous restait plus de riz que pour quelques jours. Qu’on juge de mon inquiétude.

Heureusement la vieille reparut à quelque temps de là avec les bêtes. Sans la présence des rapaces Toubous, j’en aurais sans doute abattu une, pour en faire sécher la viande, et tenter, avec ce viatique, de regagner par Abo le Fezzan ; mais, avec tout ce monde hostile et affamé, le sacrifice eût été inutile, et il ne me serait rien resté pour le retour. Vainement j’essayai de me rattraper sur un de ces babouins dont j’ai parlé ; c’était une capture qui défiait mes talents de chasseur, et le chef de la famille était d’ailleurs trop plein de circonspection[31]. Par bonheur, Kintâfo voulut bien nous fournir quelques vivres, grâce auxquels nous pûmes atteindre le douzième jour. Ce jour-là, il nous vint de Bou Zeïd une lettre, où il nous disait : 1o que les dattes n’étaient pas encore mûres et que les insectes avaient détruit la récolte de céréales ; 2o que les gens du Bardaï, en apprenant que je voulais visiter leur vallée, s’étaient insurgés, menaçant de le tuer, lui et Gordoï, de sorte que tous deux avaient dû se cacher pendant quelques jours dans les roches voisines ; 3o que le chef de tribu Tafertemi, après une longue discussion avec les habitants, avait déclaré que, puisqu’ils refusaient de recevoir l’étranger qui lui était adressé, il irait lui-même le chercher au delà des montagnes ; qu’en conséquence, ledit Tafertemi, en compagnie de mes messagers et de quelques autres hommes d’escorte, devait arriver à Tâo deux jours après la réception de cette lettre.

C’étaient là de tristes nouvelles, car, comme me l’expliqua Arami, qui m’assurait que le Dardaï serait plus ponctuel que ne l’avait été Bou Zeïd lui-même ? Or, vu notre manque absolu de subsistances, une attente un peu longue nous était impossible. Je ne songeais donc plus qu’aux moyens de retourner au Fezzan, lorsque Arami me fit observer qu’en l’absence de toute provision de céréales, la chair de chameau seule ne nous suffirait pas pour ce long voyage, et me proposa de m’emmener au val Gabôn, où il avait, disait-il, ses troupeaux avec quelques provisions, et que, de là, il nous remettrait munis des choses nécessaires sur la route de Mourzouk. Comme je délibérais avec Mohammed sur cette ouverture, qui ne nous plaisait pas le moins du monde, Kintâfo nous appela derrière un rocher et me dit brièvement et carrément : « Ne va pas avec Arami. Aujourd’hui il ne s’agit que de le suivre au Gabôn ; demain il t’entraînera vers Domar ; après-demain, tu seras au Borkou, et qui sait ensuite ce qu’il adviendra de toi ? Ne suis-je pas moi-même une Toubou, et ne sais-je pas à quoi m’en tenir sur le degré de confiance que méritent mes compatriotes ? »

Le souvenir du service que m’avait rendu cette femme, en me procurant momentanément quelques vivres, me fit prêter créance à ses paroles, et je me résolus, quoi qu’il arrivât, à ne quitter Tâo que pour aller au Bardaï ou rentrer au Fezzan. La vérité était qu’Arami aurait bien voulu m’isoler de tout le monde, afin de me pressurer à sa guise. La preuve, c’est que, lorsque je lui déclarai que je comptais sur l’arrivée de Tafertemi et de ses gens, il se mit à formuler de plus en plus nettement ses exigences, et me réclama tout d’abord un tapis de Tripoli, avec une grande couverture en laine de Tunis, en me prévenant sans embages que, bon gré mal gré, je n’obtiendrais sa protection qu’à ce prix.

Que de fois je pensai, en cette occurrence, à tout ce que m’avait dit des Toubous le cheik Mohammed de Tunis, qui, lui aussi, plus d’un demi- siècle auparavant, en revenant de l’Ouadaï à Mourzouk, avait eu occasion d’apprendre à connaître ces tribus tibestiennes. Le temps avait passé sur elles, sans modifier en rien leur humeur ; elles étaient toujours aussi faméliques, déloyales et rapaces qu’il y avait cinquante ans.

Tafertemi cependant ne vint pas ; à sa place, le soir du jour indiqué par la lettre de Bou Zeïd, nous vîmes descendre de la montagne, avec un chameau, un homme seul dans lequel bientôt nous reconnûmes le petit Gordoï. Il nous apportait une certaine provision de dattes à moitié mûres, l’unique provende qu’il eût pu se procurer au Bardaï, ce « grenier » tibestien. Il nous dit que la fermentation causée par l’annonce de mon arrivée avait fini par se calmer, et qu’après avoir pris connaissance à tête reposée des lettres des autorités fezzanaises et du Gatrounois Hadch Dchaber, les gens de là-bas avaient déclaré que, si Tafertemi tenait à me voir, ils étaient prêts, en considération de son grand âge, — le Dardaï avait quatre-vingt-dix ans, — à ne point s’opposer à ma visite.

Ces nouvelles nous rendirent perplexes. Arami nous dissuada fort d’accepter une invitation dictée, disait-il, par l’avidité pure, chez un homme qui n’était pas même capable de me protéger et près duquel, tant il était pauvre, je m’exposais à mourir de faim. Comme alors j’en revenais à mon idée de retraite, il reprit sa proposition de m’emmener chez lui ; mais, voyant que je persistais à décliner l’offre, il changea ses batteries, et m’assura que, si vraiment je me décidais pour le voyage du Bardaï, je n’aurais pas de périls sérieux à craindre, pourvu que je me misse sous sa sauvegarde. Il insista si bien, qu’après mûre réflexion, n’apercevant point d’autre issue devant moi, j’acceptai cette dernière ouverture, encore que la conduite énigmatique de Bou Zeïd me parût cacher quelque trahison. Arami était, après tout, l’unique Maïna dont le crédit sur son entourage me semblât visible, et, depuis que j’avais fait droit à ses premières exigences, il me parlait d’une façon si raisonnable et si engageante, qu’en dépit de toutes mes méfiances, je me raccrochai instinctivement à lui. Sans doute, tels que je connaissais les habitants du pays, je ne pouvais guère nourrir l’espoir d’en explorer à l’aise toutes les parties ; mais j’aurais du moins la satisfaction de franchir le Tarso et de séjourner dans une vallée où se trouvaient pour l’instant réunie la majorité des Toubous-Reschâdes.

Mes chameaux n’étant pas en état d’escalader ces monts escarpés, je les confiai derechef, avec tous ceux de mes bagages qui ne m’étaient pas indispensables, à la garde de la vieille Kintâfo, et, ayant loué une autre monture au prix énorme de huit thalers Marie-Thérèse, pour un trajet qui était de quatre jours, je me mis en route le 5 août.

EXCURSION AU DELA DU TARSO

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CHAPITRE VIII

En route pour les monts Tarso. — Le trou au Natron. — Dans l’enneri Oudêno. — Réception menaçante au val Bardaï. — Conduite d’Arami. — Le bonhomme Tafertemi et les Mainas. — Un mois de captivité. — Episodes de mon séjour forcé au Bardaï. — Projets de fuite. — Train de vie d’un noble Toubou. — Apprêts épineux de retraite nocturne. — Incidents du retour. — Arrivée à Gatroun, puis à Mourzouk.