Les huttes abandonnées près desquelles nous avions dressé notre tente étaient semblables à celles que j’avais déjà eu occasion de voir à Bachi et à Tedcherri. Elles se composaient de fortes branches d’acacia sajal, hautes d’un mètre et demi ou de deux mètres, fichées dans le sol, et enfermant un espace rectangulaire de trois mètres et demi de long sur deux de large. Au dedans, parallèlement aux longs-pans, court une autre rangée de pieux destinés à soutenir le milieu de la toiture, qui va s’inclinant légèrement de chaque côté de ces tiges d’appui. Dans les extrémités supérieures des bâtons s’enchevêtrent des traverses assujetties par des cordes de _lif_ ou de fibres de palmier hyphène, et le tout est recouvert et garni de nattes. Il n’y a qu’une seule ouverture, au bout d’un des longs côtés, servant à la fois de porte et de fenêtre. L’ensemble fait l’effet d’une niche à chien, et le seul vestige d’art que présente la construction, ce sont les nattes, fort simples d’ailleurs, mais soigneusement tressées par les femmes, qui en forment le couvercle.

Outre ces huttes, je trouvai, en rôdant par les gorges rocheuses, d’autres espèces d’habitations, solitaires et cachées, qui pour la plupart étaient également désertes. Les plus primitives, parmi ces dernières, consistaient tout simplement en des excavations naturelles dans les rochers, et ce sont sans doute ces demeures qui ont valu dès l’antiquité aux gens du pays le nom d’Habitants des cavernes. Grâce au nombre infini et à la variété de disposition des blocs de rocher, il arrive fréquemment que ces creux offrent un gîte très commode, parfaitement à l’abri du soleil et de la pluie ; l’art n’a presque point besoin d’y rien ajouter, et ce genre de retraite cachée convient on ne peut mieux au caractère sournois et défiant d’une population toujours en garde contre les surprises.

D’autres habitacles un peu moins simples consistent en des constructions circulaires de gros cailloux du pays qu’on pose les uns sur les autres sans se donner la peine de cimenter le mur au moyen d’argile, et dans lesquels on ménage une petite ouverture. La toiture en est d’ordinaire en branches d’acacia sajal ou en feuilles de palmier, avec un pilier de soutènement central à l’intérieur de la hutte. S’il se trouve un rocher surplombant en forme d’auvent, on y appuie l’enceinte orbiculaire de cailloux, et dans ce cas on n’a pas besoin de la munir d’un toit. Ces sortes de cabanes se rencontrent éparses, souvent à de grandes distances les unes des autres, sur les pentes et dans les gorges tibestiennes, et cette extrême dissémination n’a pas seulement, je le répète, pour cause l’éparpillement même des réservoirs d’eau aux creux des rochers, mais encore et surtout l’esprit d’isolement d’un peuple soupçonneux et perfide qui redoute toujours la venue d’un ennemi.

La dépopulation momentanée de Tâo tenait aux difficultés d’alimentation que présente en cette saison la contrée. Les versants sud-ouest de la chaîne centrale ne fournissent même pas de quoi sustenter tant bien que mal les habitants si clairsemés de cette partie du Tibesti ; leur unique ressource est dans la pauvre végétation des gorges rocheuses et des oueds ou _enneris_ ; sans elle le pays serait inhabitable, puisque le manque absolu d’eau terrestre ne permet pas d’y créer des jardins pour la culture des céréales, des dattes ou des légumes. Quand, en été et en automne, après la chute des pluies annuelles, les herbes fourragères poussent et verdissent, et que les arbres renouvellent leur parure de feuilles, chameaux et chèvres trouvent abondamment de quoi remplir leurs mamelles ; et tant que dure cette sécrétion, le lait constitue une des bases d’alimentation des indigènes. A la même époque mûrissent les graines d’une herbe noueuse (_Panicum turgidum_), dont on tire en la manipulant une sorte de farine. Mais, lorsque chameaux et chèvres ne fournissent plus de lait et qu’on a consommé les graines en question, alors commence une longue période de dénuement, pendant laquelle le fruit de l’hyphène rentre dans ses droits et usurpe, parmi les substances nutritives de l’homme, une place qu’à coup sûr il ne mérite pas. Les Toubous, qui savent endurer tant de privations, conviennent eux-mêmes qu’avec ce genre d’alimentation seul on ne peut pas se soutenir bien longtemps.

C’était dans cet état de disette que se trouvait justement le pays comme j’y arrivais. A entendre dans le silence de la nuit les frappements cadencés et mélancoliques de la pierre sur la dure écorce qu’il s’agit de réduire péniblement en une pâte molle ou en poudre, on devinait que la faim mordait aux entrailles le batteur diligent qui se donnait tant de mal pour si peu de profit. A la semence de graminées sauvages dont j’ai fait mention, chacun s’efforce d’ajouter quelques céréales venant du Fezzan ou des districts du Tibesti où l’eau facilite la culture jardinière ; mais, en été, cette chiche provision est depuis longtemps épuisée. Quant à se nourrir de la chair des animaux domestiques, c’est un extra que les Toubous ne se permettent, en tout état de cause, que dans les cas extraordinaires, et à l’occasion obligatoire d’une solennité. L’usage de la viande est tellement hors de leurs habitudes que, même au plus fort de la faim, il ne leur vient pas à l’idée d’abattre quelqu’une de leurs nombreuses chèvres. Un chameau est-il près de mourir d’épuisement ou de maladie, ils le tuent selon la prescription, en découpent la chair en rondelles et lanières, la mettent à sécher au soleil, et s’en sustentent quelque temps. Il va de soi que ces débris de bêtes vieilles, exténuées ou malades, ne constituent pas précisément des morceaux tendres et savoureux ; aussi le Toubou a-t-il soin de s’armer pour cette bombance insolite d’une pierre avec laquelle il martelle sur un corps dur la chair, les nerfs et les os, jusqu’à ce qu’ils se soient transformés en un bol alimentaire absorbable. La plupart du temps la viande de chameau séchée à l’air se mange incuite, et, comme telle, je ne l’ai point trouvée trop mauvaise. Pour l’abattage d’une chèvre, il faut ou un mariage ou quelque autre fête de famille analogue.

Souvent aussi on fait quelque provision de dattes, — il en pousse un peu dans certaines vallées, principalement à l’est de la région, — mais, quand survient l’été, on a également dévoré cette réserve, et tout le monde n’a plus qu’à attendre en se serrant le ventre la venue de l’automne. Cette dernière saison est celle où se fait la récolte des dattes et des céréales, tant dans quelques parties du pays que dans les contrées voisines ; chaque Toubou alors de se mettre en chemin pour se procurer, en échange de chameaux, de brebis, de chèvres ou de peaux, la somme d’aliments qui lui est nécessaire. L’un va dans les districts favorisés du pays, l’autre au Fezzan, à Kawâr, ou bien au Borkou. Au Tibesti même, le Bardaï était, au dire de mes guides, la seule vallée où l’on se livrât en grand à l’élève des dattiers et à la culture jardinière, la seule aussi où il y eût des centres de population réguliers dont les habitants ne désertâssent jamais leurs foyers.

Quoique ce ne fût pas encore la saison où les dattes sont mûres à point pour être cueillies, beaucoup de gens déjà, des vallées du sud-ouest, étaient partis pour le Bardaï, même sans y posséder de dattiers. Il y a en effet, au Tibesti de même qu’au Fezzan, une coutume en vertu de laquelle, tant que les dattes ne sont pas bonnes à couper, chacun a le droit de cueillir et de ramasser les fruits mûrs, afin de les manger sur place. D’autres encore s’apprêtaient à émigrer dans la même direction, et Galma m’avertit que le Dardaï lui-même et les principaux Maïnas du Zouar devaient également, dans un temps très prochain, se rendre au Bardaï pour y établir leurs quartiers d’automne. Si je voulais, en conséquence, rencontrer encore ces messieurs dans le Zouar, il était nécessaire que je me hâtasse. Aussi accueillis-je la proposition dudit Galma de dépêcher par avance son esclave pour prendre d’exactes informations. Bien que j’eusse eu d’abord l’intention d’attendre à Tâo le retour de cet envoyé, je me décidai à le suivre le jour même, craignant que, s’il n’y avait plus personne dans le Zouar, je ne fusse plus tard empêché de visiter cette intéressante vallée.

Ce fut dans l’après-midi du 14 juillet que nous nous mîmes en chemin. Dès la première marche, nous rencontrâmes trois habitants de l’enneri où nous allions, qui nous informèrent qu’il ne restait plus là-bas que quatre des principaux nobles, et que, quant à Tafertemi, il avait déjà quitté la vallée. Nous n’en continuâmes pas moins notre route ; mais le lendemain, comme nous débouchions d’un contrefort de la chaîne centrale, dont le col d’escalade n’avait pu être franchi qu’à grand’peine par nos chameaux du littoral nord, nous vîmes venir notre messager, l’esclave de Galma, qui nous confirma le départ de Tafertemi et ne nous parla pas en termes très rassurants des dispositions des Maïnas restés au Zouar. Après mûres réflexions sur l’opportunité de poursuivre plus avant, nous décidâmes de dépêcher en négociateur un second messager plus intelligent, et d’attendre son retour dans le voisinage.

Ce fut Birsa qui se chargea de la mission, et, l’après-midi même, il nous rapportait une réponse favorable des notables du Zouar, qui se disposaient à venir au-devant de nous en dehors même de leur vallée jusqu’à l’endroit où l’oued débouche des rochers dans la plaine (_Zouar- Kaï_). Effectivement, à peine étions-nous campés au lieu désigné que les nobles parurent avec leur suite, vingt personnes environ, pour nous saluer. Tous s’accroupirent en cercle au-devant de ma tente, leurs lances et leurs javelots tout droits à la main, leurs larges coutelas pendant au poignet par un anneau de cuir, et se mirent à entamer la kyrielle de _Killahânis_, d’_Ihillas_ et de salutations qu’on connaît. Après quoi, s’adressant à mes gens, ils leur demandèrent, avec une insistance qui ne souffrait point de refus, la permission de prendre part à notre souper chaud, dont ils étaient depuis longtemps privés. J’acquiesçai de grand cœur à cette modeste prière, d’autant plus qu’à ce moment j’avais la naïveté de croire que mon couscoussou était l’unique objet de leur convoitise et que je gagnerais ainsi leurs bonnes grâces.

De quel air sombre Ali et Sa’ad regardaient ces hobereaux en guenilles engloutir dans leurs bouches affamées la précieuse victuaille ! Il est de fait qu’une seconde attaque du même genre à nos provisions eût pu être pour nous fort calamiteuse ; car qui m’assurait que la prétendue abondance de dattes et de céréales dont on disait le Bardaï pourvu, n’était pas tout bonnement un vain mirage, comme l’avait été la soi- disant provende de fourrage que nous devions trouver au sud du Tummo ? Et si le malheur voulait que je ne pusse aller jusqu’au Bardaï ? Que faire de ce côté-ci des montagnes, où il n’y avait pour l’heure rien à se mettre sous la dent ?

J’eus, en attendant, le loisir de considérer de près ces étranges gentilshommes, qui ressemblaient plutôt à une bande de malandrins faméliques qu’à une réunion de gens de qualité représentant la fine fleur d’une tribu. Le plus âgé et le plus illustre en même temps par son extraction, c’était le Maïna Dirkoui, un vieillard porteur d’une grande barbe poivre et sel, avec un teint noir maculé de reflets jaunes, des traits réguliers du reste, une certaine dignité et l’air bon enfant. A côté de lui était assis le Maïna Derdêkorê, homme dans toute la force des ans, également barbu, mais avec un soupçon de prognathisme, et qui, de par sa verbosité, — un vrai moulin à paroles, — se rendit bientôt maître de la conversation. Le troisième, Gordoï, ou Gordêmi, — on l’appelait aussi Konki, c’est-à-dire _le petit_, — était d’une stature toute frêle, avec une mine rusée au possible. Le quatrième et dernier, Keidomi, était un personnage posé, grave, taciturne, foncé de peau, au visage long et régulier, et dominant de la taille tous les autres. Le reste de la société se composait de parents, de clients ou de subalternes, que l’espoir d’attraper quelque bonne aubaine avait décidés à suivre les Maïnas, et qui étaient encore plus efflanqués et plus minables d’accoutrement que ceux-ci.

Le lendemain matin, dès avant le jour, l’honorable compagnie reparut, en manifestant l’intention formelle de se régaler de nouveau à mes frais. Mohammed, qui avait l’administration des vivres, et qui était aussi libéral pour autrui que chiche pour lui-même, fouilla gravement dans les sacs aux provisions et en tira, pour ces affamés, un déjeuner qui, pour l’abondance, ne le cédait pas au souper déjà sacrifié la veille. Leur digestion une fois bien en train, ces messieurs abordèrent tout naturellement le chapitre des « droits de leur vallée », à savoir des péages à leur verser à l’entrée. Cette question de « transit » amena un débat qui se prolongea depuis le lever du soleil jusqu’à l’heure de l’_Aschâ_[29], et qui ne finit, cela va sans dire, que par ma défaite. Sur quoi, la partie adverse abandonna le terrain pacifique où nous avions festoyé en commun, et se retira, pour délibérer, dans un de ces bouquets de _siwâks_[30], comme il y en a tant dans le Zouar. Cette retraite était, on ne peut mieux, dans le caractère toubou. Mes avocats étaient Galma, Birsa et Bou Zeïd. Quant au noble Kolokomi, je vis pour la première fois en cette occurrence jusqu’à quel point son crédit était nul ; on le mit tout simplement de côté, sans que personne prît la peine de discuter avec lui.

Que de négociations ! Le pis, c’était que, par suite d’une indiscrétion, on avait eu vent des sommes considérables que je m’étais engagé à payer à mes deux conducteurs officiels, Kolokomi et Bou Zeïd, et puisqu’un homme de rien comme Kolokomi recevait quatre-vingts thalers, à quel prix ne devait pas être coté un Maïna de première classe et disposant d’une haute influence personnelle ! Il s’en suivit une discussion sur les motifs de mon voyage. Jamais encore un chrétien n’avait pénétré dans le pays, et l’on ne tenait pas à ce qu’il y en vînt aucun. Des sacrifices d’argent aussi gros que ceux que je faisais ne pouvaient, selon eux, s’expliquer que par des vues de pur intérêt ; jamais, pour le simple plaisir de parcourir un écheveau tout nu de monts et de vallées, un de ces Européens qu’on dit si riches, si sages, si puissants, ne commettrait la sottise de s’aventurer seul sur le territoire mal famé de leur tribu.

Ils avaient beau chercher, il leur était impossible de comprendre ce que je venais faire dans leur misérable pays. Il est vrai que s’ils ne trouvaient point la clef de l’énigme, cela venait uniquement de leur ignorance relative du monde et de leur état de civilisation inférieure ; une chose indubitable à leurs yeux, c’était que les chrétiens savaient à quoi s’en tenir sur les trésors à découvrir même dans une région très éloignée d’eux comme le Tibesti. Et, une fois sur cette piste de richesses cachées au sein de leur pays, ils en conclurent pour la plupart que mon objectif devait être les merveilleuse sources chaudes qui se trouvent sur les pentes orientales du Tarso et dans lesquelles vraisemblablement il y avait de l’or et de l’argent. Ils se confirmèrent dans cette idée, en apprenant qu’à plusieurs reprises j’avais questionné les indigènes au sujet desdites sources. Bref, ils tombèrent d’accord que mon but, en pénétrant chez eux, était de m’assurer de l’existence des trésors en question, pour revenir ensuite, avec l’aide de mes compatriotes, les chasser eux-mêmes de leur terre natale.

Vainement mon vieux Mohammed, qui était leur demi-congénère, se mit-il en frais d’éloquence pour les édifier sur l’innocuité de mes desseins et leur expliquer comme quoi les Européens, gens fort sages à tout autre égard, ont la manie bizarre et un peu absurde de s’en aller courir sans but par le monde ; vainement Galma, lui aussi, pérora-t-il la journée entière : tous restèrent fermement convaincus que mon entreprise était grosse de périls pour eux, et ils n’en conçurent que plus de mépris pour la noire perfidie de Kolokomi et de Bou Zeïd, que l’appât de quelque argent avait déterminés à trahir leur patrie et à trafiquer des intérêts de leurs frères.

L’orateur de la partie adverse était Derdêkorê. Rarement j’ai vu une pareille souplesse dans la discussion, et des ressources de faconde comparables à celles que déployait ce Toubou pour la défense des siens. Bouï Mohammed n’arrivait pas toujours à traduire suffisamment vite en arabe le texte des arguments du plaideur, de sorte que, dans le feu des débats, il y eut beaucoup de choses qui m’échappèrent ; mais l’art de persuasion du Toubou, son adresse à escamoter ou à ne traiter qu’accessoirement les raisons fournies contre lui, comme la façon dont il s’entendait à dénaturer le sens des répliques, me frappèrent d’une véritable surprise.

Si l’adversaire insistait sur un point de vue, il se rejetait prestement sur un autre absolument étranger au premier, changeant en un clin d’œil tout le terrain de la discussion, brouillant la cervelle de ses auditeurs, et emportant d’assaut leur assentiment. Quand j’alléguai par exemple que je ne pouvais remettre les présents que j’avais apportés avec moi que dans les propres mains de Tafertemi, qui seul était à même de juger quelle répartition équitable il convenait d’en faire, les nobles me répondirent que leur souverain était dans le Bardaï, qu’ils n’iraient certes pas le retrouver là-bas, et qu’ils connaissaient mieux que personne la mesure de leurs propres droits. Cette affectation d’irrévérence à l’égard du chef même de l’État ne me donna pas une bien haute idée de la protection que je pouvais attendre de ce Dardaï. Quand je leur demandai de prendre connaissance des lettres qu’Hadch Dchaber, dont chacun paraissait reconnaître la légitime influence, m’avait données pour le Dardaï et pour l’assemblée des Maïnas, ils me répartirent qu’il n’entrait pas dans leurs habitudes de lire des lettres écrites par des étrangers, et comme, à bout de patience, je les invitais à s’approprier dans mes bagages tout ce qui leur paraîtrait à leur convenance, puisqu’ils étaient les plus forts, ils ripostèrent d’un air indigné qu’ils n’étaient point des voleurs. Enfin, à ma menace de m’éloigner sur-le-champ d’un pays dès le seuil duquel on voulait me faire violence, et de retourner au Fezzan, ils me répondirent en termes fort rusés que cela ne pouvait leur être qu’avantageux, attendu qu’une fois que je serais hors de chez eux, ils ne seraient plus liés envers moi par les droits de l’hospitalité et pourraient reprendre à mon égard les libres allures des mœurs du désert.

Certes, nous pouvions briser net, et décamper immédiatement : mais de quel côté diriger nos pas ? Si nous allions au Bardaï, il était certain qu’eux et leurs complices nous attaqueraient dans le massif central, et une fois que le sang aurait coulé entre nous, il n’y aurait plus moyen de rester dans le pays. Rétrograder vers la route du Bornou afin de retourner au Fezzan, c’était une chose à peine praticable, vu le triste état où étaient nos chameaux et la perspective dont les Toubous eux- mêmes venaient de nous menacer. Le moins intraitable des Maïnas semblait être Gordoï ; il m’offrit de m’accompagner jusqu’au Bardaï, sans exiger d’avance son « droit » ; mais ses collègues ne voulurent pas entendre parler de cet arrangement. Enfin, non sans peine, ces gentilshommes et moi nous tombâmes d’accord sur la livraison immédiate de divers objets, tels que burnous, chemises soudaniennes, turbans, pièces d’étoffe ; moyennant quoi ils daignèrent, en se retirant comme je l’ai dit, m’assurer de leur bon vouloir si je me décidais à visiter leurs demeures au centre du Zouar.

Je résolus en effet de mettre à profit sur-le-champ ces favorables dispositions, si chèrement achetées, de mes nouveaux amis. Le lendemain matin, 17 juillet, je renvoyai à Tâo, sous la responsabilité de Bou Zeïd et la garde de Giuseppe, tout mon train en hommes, bêtes et bagages, et, avec mon vieux Mohammed, Sa’ad, Birsa et un seul chameau, je m’engageai dans le val Zouar par l’étroite brèche qui en marque l’entrée. Comme nous cheminions sur le lit caillouteux du cours d’eau à sec, nous rencontrâmes un certain nombre de familles qui se rendaient au Bardaï. Il y avait là de petits enfants montés sur des ânes qui véhiculaient par surcroît les quelques meubles des émigrants. Tous étaient nus, même une petite fille d’une douzaine d’années, qui cependant poussait déjà la coquetterie jusqu’à porter les cheveux nattés en menues tresses comme les grandes personnes. Les femmes, décharnées, avaient pour tout accoutrement une toison de mouton à longs poils qui suffisait à couvrir leur nudité, mais non à dissimuler leur maigreur de squelettes.

Le val, d’abord très étroit, s’élargit tout à coup, à une heure de l’entrée, en un spacieux bassin où s’embranchent plusieurs vallons secondaires, et au centre duquel se dresse un amas considérable de rochers, de trois cents pieds environ de hauteur, qu’on nomme l’emi Bésâr. Nous y passâmes au frais les heures les plus chaudes de la journée. J’essayai, d’une éminence voisine, de débrouiller d’un coup d’œil l’écheveau sauvage du relief tibestien ; mais il me fut impossible de prendre une idée nette de la disposition des chaînes et des groupes, à cause de l’irrégularité et de la confusion de leur dessin, et aussi parce que mon observatoire n’était pas à l’altitude suffisante.

Plus loin, le Zouar, bordé de roches sombres à l’aspect revêche, nous offrit une richesse de verdure et de faune qui ne laissa pas de nous récréer le cœur et les sens, après notre longue pérégrination au travers d’un paysage dénudé.

On devinait ce que devait être cette vallée dans la saison des grandes pluies, alors que les eaux mugissantes menacent d’y emporter de leur flux arbres, buissons, animaux et gens. Partout, dans le feuillage, ce n’étaient que nids d’oiseaux ; çà et là, au travers du fourré, gambadaient des gazelles et des antilopes, et de grands babouins de couleur gris-verdâtre grimpaient, agiles et infatigables, aux branches des acacias sajal, sans souci de leurs innombrables piquants. L’onde pluviale, en cette région, se conserve excessivement fraîche dans des citernes de roc naturelles dont l’étranger devine l’emplacement aux troupes d’oiseaux tournoyantes qu’elles attirent.

Bientôt nous arrivâmes au confluent de l’enneri Zoug, qui débouche du sud. C’était dans cette vallée que demeurait l’aimable Gordoï, qui, en conséquence, prit congé de nous, en nous promettant qu’à notre retour il se trouverait prêt à nous accompagner, comme il l’avait dit, jusqu’au Bardaï. Le lendemain 18, nous rencontrâmes, près d’un des grands réservoirs susnommés, un habitant de Kawar qui s’en revenait du Borkou : cet homme nous dit avoir à ses trousses une bande pillarde de Boulgedâs (tribu nomade du pays) auxquels il n’avait échappé qu’à grand’peine, en cheminant nuit et jour, tant que les forces de son chameau le lui permettaient. Nous discutions encore au sujet de ces brigands, dont j’avais déjà entendu parler à Tâo, quand nous vîmes venir à nous un chameau sans maître, que mon Gatrounois et Birsa reconnurent tout de suite, aux marques qu’il portait, pour être du sud. Y avait-il donc dans le voisinage quelques Boulgedâs en embuscade ? Ce soupçon se trouva heureusement dissipé par l’examen de la longe de l’animal, dont le bout était tout usé, à force d’avoir traîné à terre, ce qui prouvait qu’il y avait déjà plusieurs jours que ce chameau errait à l’aventure. Nous nous emparâmes provisoirement de la bête, puis, nous remettant en route, nous atteignîmes le confluent de l’enneri Kôgou ; là nous rencontrâmes justement, en quête de sa monture, le propriétaire du chameau capturé. Bientôt après, nous donnâmes sur un groupe de huttes toubous dont l’une était celle du sieur Dirkoui, le plus âgé des Maïnas dont j’avais reçu précédemment la visite. Ma venue ne parut pas lui faire un très grand plaisir, et ce ne fut qu’en rechignant qu’il me présenta ses salutations.

Après m’avoir préalablement vanté bien fort l’antiquité et la noblesse de sa famille, il s’étendit avec beaucoup d’insistance sur la pauvreté du pays en général, et sur la sienne en particulier, qui ne lui permettait pas, à son grand regret, de s’acquitter envers moi des devoirs de l’hospitalité ; au reste, conclut-il d’un ton maussade, ce que j’avais déjà vu de la contrée devait suffire à me faire juger de son dénuement, et il serait vraiment incompréhensible que je m’obstinasse à pousser plus avant. Quelques instants après, survinrent et le dissert Derdêkorê et le taciturne Keidomi. Le premier, entrant brusquement en matière, se mit à m’expliquer verbeusement comme quoi d’un jour à l’autre ils s’attendaient à un coup de main des Boulgedâs ; comme quoi, conséquemment, ils n’étaient pas en état de répondre de ma sûreté, comme quoi aussi ce serait une honte pour eux s’il m’arrivait quelque chose de fâcheux sur leur territoire. Il ajouta que, même à l’égard des gens du pays, on ne pouvait me donner aucune garantie, tant que je n’aurais pas pour voyager un permis officiel du Dardaï et du conseil des Maïnas. Il termina en me disant que je ne devais pas songer à une excursion dans l’enneri Marmar et ailleurs, et, comme je lui demandais si j’étais du moins libre de remonter le Zouar jusqu’à son extrémité, je me heurtai aux mêmes raisons, que l’événement devait d’ailleurs immédiatement confirmer.

Effectivement, comme nous étions encore en train de discuter, parut, monté sur un chameau, un Toubou portant le costume bleu foncé du pays, lequel, sans m’honorer d’un salut, vint se placer à côté de nous, et repartit au bout d’un instant, sans avoir, chose plus extraordinaire encore, sollicité de moi le moindre présent, mais en me criant d’un ton menaçant qu’on saurait bien m’empêcher au besoin par la force de visiter les sources et le Bardaï. Je sus par Derdêkorê que cet homme était venu tout exprès pour s’assurer de ma présence et de celle de mes gens, et qu’il s’en allait de ce pas quérir du monde pour me mettre à la porte du Zouar. L’éloquent Maïna ajouta qu’il se faisait un devoir de m’en avertir afin de m’éviter un malheur. Disait-il vrai ? je ne pouvais le savoir ; mais, cédant à l’avis de Birsa et de Bouï Mohammed, je pris le