La région d’alentour, où je poussai une courte reconnaissance, était d’une sauvagerie effroyable. Ce n’était qu’un entassement de blocs sombres, une solitude glabre et nue, sans un bruissement d’arbre, un murmure d’onde, ou une voix d’oiseau. D’une roche de soixante-dix mètres de haut que j’escaladai, je vis que ce hérissement désordonné de récifs, qui était la caractéristique du pays, semblait se prolonger au sud-est, tandis qu’à l’ouest le relief rocheux se perdait bientôt dans une vaste plaine.

Comme, malgré tous nos efforts de creusement, la fontaine près de laquelle nous étions campés ne pouvait décidément nous fournir la provision d’eau nécessaire, nous la quittâmes le lendemain à midi pour gagner la plaine voisine, l’enneri Lolemno, un peu mieux pourvue d’herbes fourragères, et où nous pûmes remplir nos outres à souhait. De là, nous infléchîmes au sud, sous la conduite d’un jeune Toubou, de la caravane ci-dessus mentionnée, dans la direction d’une autre fontaine située, disait-on, à deux jours de marche. A la contrée montagneuse d’Afafi succédait maintenant une plaine parsemée de quelques roches isolées d’une forme tout à fait singulière, et offrant par leurs teintes sombres comme par leurs arêtes escarpées un contraste tranché avec le terrain de sable ou de gravier clair et jaunâtre du milieu duquel elles s’élevaient. Après une halte de quelques heures à la nuit, nous atteignîmes dans la matinée du lendemain l’extrémité nord d’une longue chaîne rocheuse, dont nous nous mîmes à longer le pied ouest ; puis, à midi, nous campâmes, toujours à l’ombre des rochers, dans le district de la Merouja. Le relief local revêtait un aspect de plus en plus curieux ; ce n’étaient de tous les côtés que coupoles, dômes, églises byzantines, amphithéâtres antiques, mosquées, vieux castels, où se mêlaient des constructions modernes de tous les styles : ici on croyait voir surgir du sol comme un immense dos de chameau ; là la forme des roches figurait un hibou gigantesque ; ailleurs sur une colonne isolée apparaissait une tête humaine. C’était surtout à la lumière fantastique du soir que ces caprices d’architecture titanique éveillaient les idées les plus singulières et enfantaient les plus incroyables visions. Des parties les plus importantes de l’_emi_, — c’est ici le nom générique des montagnes, — naissent des lits fluviaux, inclinés vers l’ouest ou le sud-ouest, qui ont reçu la désignation d’_enneris_.

Malheureusement, notre jeune Toubou ne semblait pas, lui non plus, avoir une bien grande connaissance du pays. Le soir du jour suivant, l’inquiétude commença de me reprendre, lorsqu’il nous avoua que l’eau devait être encore loin, et qu’il nous fallait user de rationnement. Derechef, comme j’avais fait en quittant le Lolemno, j’opinai vainement pour que l’on regagnât la route habituelle du Fezzan au Tibesti, laquelle se trouvait à l’est à moins de deux journées de distance.

Le 7, nouvelle marche jusqu’à une chaîne rocheuse qu’on appelle Kioukoi. Le spectre de la soif menaçait de réapparaître bientôt. Par bonheur, ce jour-là, il fit un peu frais ; vers midi, le ciel se couvrit ; puis des nuages de pluie arrivèrent du sud en abondance. La nuit venue, je voulus faire halte ; mais Kolokomi et Bou Zeïd s’y refusèrent, bien que depuis vingt-quatre heures bêtes et gens n’eussent point eu leur suffisance de nourriture et de repos. Force nous fut, au vieux Mohammed, à Giuseppe et à moi, d’enfourcher chacun un chameau. Mais, notre jeune guide n’ayant pas tardé à nous déclarer qu’il avait complètement perdu la voie, il fallut bien enfin s’arrêter. Personne, dans la caravane, ne connaissait le pays.

Je venais de m’endormir, la nature réclamant ses droits, quand Birsa me réveilla pour me dire qu’il n’y avait plus à hésiter et que la seule chose raisonnable était d’aller chercher de l’eau dans les vallées orientales du Tibesti ; il me proposait en conséquence de l’attendre à l’endroit où nous étions : avec le chameau de Kolokomi il pousserait à l’est, et le lendemain dans l’après-midi, à l’heure de l’_Asser_ (vers quatre heures), pourvu que Dieu lui prêtât vie, il nous tirerait de notre détresse. Il partit effectivement un peu après minuit, en compagnie du domestique de Bou Zeïd, qui avait pris la monture du jeune Toubou si plein d’ignorance.

Heureusement, le ciel s’était de nouveau couvert de nuages ; puis, un vent frais de l’est aidant, l’atmosphère perdit de sa sécheresse, et nous souffrîmes un peu moins de la soif. Depuis que nous avions quitté le district d’Afafi, les nuits avaient sensiblement gagné en fraîcheur, et, à partir de dix heures du soir, il s’élevait régulièrement un fort souffle d’air qui durait jusque vers deux ou trois heures du matin. Cette circonstance nous aidait à attendre sans trop de souci le retour de Birsa. Seulement, était-il sûr que Birsa revînt ? N’avait-on pas à craindre de lui quelqu’une de ces trahisons qui sont dans le caractère des Toubous. J’avais, pour ma part, les plus tristes pressentiments. Nous nous retrouvions, pour des causes semblables, dans une situation absolument identique à celle de la semaine précédente, et mon vieux Mohammed, la résignation même, estimait qu’il était honteux pour des hommes raisonnables d’avoir, deux fois en huit jours, à souffrir de la soif, quand on avait si près de soi des stations d’eau.

Blottis à l’ombre des rochers, nous ruminions, chacun à part, nos mélancoliques pensées. Sur le rebord de l’auvent de roc escarpé où je m’étais mis à l’abri, s’était perché un percnoptère qui me couvait de son œil fixe avec l’air de dire que j’étais pour lui une proie alléchante et dont l’aubaine lui semblait assurée. Dans l’expression sournoise de son regard, je retrouvais comme une image raccourcie du pays lui-même et de ses habitants, et une sorte d’indice prophétique du sort auquel j’étais réservé. Les choses pourtant ne devaient pas tarder à prendre une tournure meilleure.

Notre guide qui, au lever du soleil, avait quitté à pied le campement, pour essayer de s’orienter dans le pays, revint bientôt nous dire qu’il avait trouvé la vraie direction ; puis il enfourcha le chameau de Bou Zeïd, en emportant deux outres à eau. Midi vint sans qu’il eût reparu, ce qui nous donna l’espoir qu’il avait découvert la fontaine. Effectivement, nous le vîmes bientôt arriver avec ses outres pleines d’une eau excellente : de nouveau, nous étions sauvés. Avec lui était un jeune homme qui habitait momentanément dans le voisinage de la fontaine de salut, parce qu’il y avait là un superbe pâtis à chameaux, et dont le costume comme les manières semblaient déceler une certaine distinction. C’était en effet un notable Toubou jouissant d’une aisance relative, et qui avait fait plusieurs voyages de commerce au Fezzan, à Kawar et au Bornou. Il s’appelait Isoa, et je me souviens de lui avec grand plaisir, car non seulement il ne m’adressa aucune espèce de demande importune, mais, par une certaine connaissance qu’il avait des régions avoisinantes, il m’offrit une occasion de causer, et, de plus, trois jours durant, il me procura la satisfaction de boire du lait de chameau frais. Il attendit avec nous le retour de Birsa, pour nous conduire à la fontaine que nous avions manquée en déviant trop à l’est.

Birsa et Galma reparurent ponctuellement à l’heure convenue, avec quatre outres pleines, dont ils avaient puisé le contenu dans la vallée habitée d’Arabou, située à une demi-journée de marche au sud d’Abo (ou Ouro), au point de réunion des deux dépressions fluviales de ce nom.

De nouveau j’admirai l’énergie physique de ces deux hommes, vrais types de cette race, telle qu’on me l’avait dépeinte au Fezzan, capables de rester, sans nulle défaillance, de longs jours sans dormir, sans manger ni boire ; et en les voyant surmonter infatigables et dispos des fatigues corporelles qui nous épuisaient presque jusqu’à la mort, je ne pouvais m’empêcher d’ajouter foi à ce que m’avait dit mon vieux Gatrounois de ces Toubous qui, après un jeûne prolongé, pulvérisent les ossements de chameau blanchis qu’ils trouvent au désert, et, les mélangeant, soit avec de l’eau, soit avec du sang tiré d’une des veines de leurs montures, en font une pâte dont ils se nourrissent, ou bien encore prennent leurs ceintures de cuir ou leurs sandales, les martèlent, les broyent, les font cuire, et se les rendent de la sorte mangeables. Une chose à laquelle me portait à croire mon peu d’expérience personnelle, c’était la possibilité pour un Toubou de fournir, sans eau, quatre journées de marche, pourvu qu’il eût un chameau, qu’il ne cheminât que la nuit bien voilé, qu’il restât le jour immobile et silencieux à l’ombre d’un rocher, et s’abstînt d’irriter sa soif en mangeant ou en faisant aucun mouvement superflu. Ce n’est qu’au bout de ce temps que ses sens commencent à se troubler, et alors sa suprême ressource est de se lier à la selle de sa monture, en renonçant à toute initiative et en s’abandonnant sans réserve à l’instinct conducteur de la bête.

En dehors de ses facultés physiques, Birsa avait encore un autre titre à ma reconnaissance. Je sus plus tard que les gens d’Arabou avaient tenté de lui persuader de nous laisser sans eau, en lui alléguant que Kolokomi, Bou Zeïd et les autres Toubous de mon escorte finiraient bien par se tirer tout seuls d’embarras, et que ce serait une bonne affaire pour tout le monde, si moi et mon domestique chrétien nous périssions en route. Ils avaient appris par ses compatriotes d’Abo, qui, après notre départ de Tedcherri, nous avaient, plusieurs jours durant, attendus vainement en embuscade, qu’il devait y avoir un chrétien sur quelqu’un des chemins du Fezzan au Tibesti. Birsa avait repoussé ces perfides suggestions, qui, on l’a vu, au cas même où il eût manqué d’honnêteté, n’eussent eu pour nous aucunes suites fâcheuses.

Dès le 8 au soir, Isoa nous emmena à son campement de la fontaine, que nous atteignîmes dans la matinée, après avoir franchi la chaîne peu élevée des montagnes d’Afo qui courent du nord-est au sud-ouest, et traversé une plaine ondulée, close par un rideau de collines derrière lesquelles se trouvait le riche pâtis, fertile en vipères, soit dit en passant, où notre homme s’était installé, au pied d’un groupe de roches portant le nom de Gour. Là le jeune guide toubou qui nous avait si bien égarés nous quitta pour retourner à ses coloquintes de l’Afafi ; Volla, qui était d’Abo, en fit autant.

Le lendemain 10, accompagnés un bout de chemin par le même Isoa, nous commençâmes à marcher au sud-est, ayant à gauche les monts Tarso ; le 12, nous touchions à l’emi Mini, et le 13, nous entrions dans la vallée de Tâo, une des principales du Tibesti, et le siège originaire de beaucoup de nobles familles du pays. Deux cours d’eau la sillonnent, l’enneri Dommâdo, le plus septentrional, et le Daousâdo, plus au sud, séparés l’un de l’autre par un espace de terrain d’une heure environ d’étendue, formé de roche et d’argile. Comme nous venions de franchir le premier, un Toubou monté sur un chameau, dont nous avions remarqué les traces fraîches sur le sol, s’approcha de nous avec lenteur et circonspection, et nous eûmes une seconde édition de l’interminable cérémonie de salut dont j’ai déjà eu occasion de parler. Ce Toubou se présenta à nous comme un proche parent de Bou Zeïd ; c’était un certain Galma, fils de Selemna, qui avait passé la plus grande partie de sa jeunesse au Fezzan et était bien connu de mon vieux Mohammed. Comme, en conséquence, il savait l’arabe, je pus prendre part à la conversation qui se fit surtout en cette langue. Ce Galma nous dit qu’il se disposait à se rendre au Fezzan ; mais il ajouta presque aussitôt qu’il retarderait volontiers son départ, afin de pouvoir servir de guide et de protecteur à l’étranger de marque que son cousin amenait au Tibesti. Je jugeai tout de suite que cette soi-disant prévenance n’avait d’autre mobile qu’un intérêt de spéculation, et j’essayai de dissuader l’homme de son dessein ; mais Bou Zeïd, saisissant cette occasion d’être agréable à son parent, me vanta si fort son crédit et sa connaissance des lieux tant au Tibesti qu’au Borkou, que je fus obligé de me rendre. Cet acte de complaisance de ma part devait être bientôt cruellement puni et me causer bien des heures d’amertume.

Galma était svelte et maigre, comme la plupart de ses compatriotes, d’un teint noir tirant sur le jaune, avec un nez écrasé, une grande bouche lippue, un menton en galoche et des yeux guetteurs qui donnaient à sa physionomie une expression excessivement repoussante. Il avait avec lui une tante du nom de Kintâfo, personne de quelques cinquante années, à l’air intelligent, mais qui, en dépit de sa noble extraction et aussi d’une certaine aisance, affichait, comme tous les gens du pays, des dehors de misère. C’était une femme de moyenne taille, très bien conformée, au port fier et délibéré, avec une démarche virile. A part la finesse merveilleuse des extrémités, elle n’avait absolument rien de son sexe. Non contente de faire des enjambées comme un homme, elle chiquait avec une virtuosité toute masculine, vous relançant le jet de salive verdâtre avec un entrain et une sûreté qui eussent fait honneur à un vieux loup de mer. Il y avait encore avec elle une autre femme toubou d’allures à peu près analogues : ces deux personnes, avec Galma et leurs esclaves, étaient pour le moment les seuls habitants de la fameuse capitale du Tibesti.

AU VAL TAO ET DANS LE ZOUAR

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CHAPITRE VII

Coup d’œil sur le val Tâo. — Huttes et habitacles divers. — La disette estivale dans l’ouest du Tibesti. — Départ pour le Zouar. — Première entrevue avec les Maïnas. — Un plaidoyer laborieux. — Nouvelle marche en avant. — Retraite précipitée. — Jours d’ennui, d’attente et de famine. — Le seigneur Arami.