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C’était au pied sud du mont Tummo que nous quittions la route du Bornou pour infléchir quelque peu à l’est, vers une région que nul pied d’Européen n’avait jusqu’alors foulée. Si mauvaise que fût la réputation des gens qui l’habitent, l’attrait puissant qu’exerce l’inconnu, joint à la pensée de l’heureux succès qui avait couronné mainte entreprise analogue à la mienne, me remplissait d’espoir et de confiance.
Entre le massif que nous venions de franchir et les premières vallées habitées du Tibesti, se trouvait, au dire de Kolokomi, un district rocheux, celui d’Afafi, qui allait nous offrir abondance d’eau et fourrage excellent pour nos bêtes de somme. C’était un lieu de pacage où l’on menait au vert les chameaux. Kolokomi y était allé lui-même autrefois, et avait fait une fois, dans sa jeunesse, le trajet de là au Tummo. Seulement, nul chemin frayé n’existait jusqu’à cette partie du pays, et la fontaine la plus proche, toujours au dire de mon guide toubou, ne se devait rencontrer qu’à deux jours de marche.
Nous voilà donc cheminant au travers de cette région quasi-vierge, où nulle trace humaine ne s’apercevait, où nul accident caractéristique de terrain, nul groupe de rochers ne pouvait nous servir de point de repère. Le soir du second jour, Kolokomi, après avoir interrogé vainement l’horizon, nous avertit, à l’heure de la halte, de ne point trop gaspiller notre eau, attendu que nous avions encore pas mal à marcher. L’avertissement venait un peu tard : sur la foi de notre conducteur, pensant n’avoir que vingt-quatre heures à attendre, nous avions consommé plus de la moitié du contenu de nos six outres. Le lendemain, nouvelle étape forcée de huit heures, et toujours nul vestige de fontaine. La nuit était complètement tombée, et Kolokomi ne parlait point de s’arrêter. L’inquiétude commençait à me prendre. Le guide s’était-il trompé dans l’estimation des distances ? Était-il même sûr de sa direction ? Ne se pouvait-il aussi que la fontaine en question eût cessé d’exister ou bien fût tarie ? Nous étions au cœur de l’été, dans une saison où, deux jours sans eau, c’était la mort à peu près certaine, et l’évaporation contribuait à diminuer à vue d’œil notre provision aux trois quarts épuisée. Même au prix du rationnement le plus chiche, il était clair que le jour suivant était appelé à en voir la fin.
A force d’aller, nous avions atteint un relief montagneux ; mais ce fut en vain que, dans l’obscurité, nous fîmes les efforts les plus acharnés afin de le franchir. D’un premier défilé d’accès qui nous avait opposé des obstacles insurmontables, nous étions passés à un second, puis à un troisième, sans plus de succès. Nos chameaux, depuis qu’ils avaient achevé de dévorer la provende de sebat que nous avions prise à Tedcherri, n’avaient plus aucune nourriture régulière, et c’étaient d’ailleurs des bêtes qui n’avaient point l’habitude des escalades de montagne. Force nous fut donc, à trois heures du matin, de nous accorder un moment de répit. A la pointe du jour, nouvelle tentative, également infructueuse, pour découvrir un col praticable. Alors seulement nous vint l’idée judicieuse de tourner la montagne, mouvement que, sans le vouloir, nous avions du reste accompli déjà en partie. Le 30 juin donc, à huit heures du matin, l’opération fut exécutée ; seulement le massif de hauteurs où devait se trouver le puits tant souhaité semblait avoir encore reculé ; dans l’obscurité de la nuit, nous avions eu le malheur de dévier de notre direction primitive ; résultat : des fatigues inutiles ; les monts d’Afafi étaient maintenant au sud-sud-est de notre chemin.
Il nous restait en tout une demi-outre d’eau, dix litres environ, à se partager entre dix personnes ; au mois de juin, cela ne pouvait aller loin ; nos chameaux, et les miens surtout qui n’avaient pas le jarret des marcheurs toubous de mes compagnons, et qui d’ailleurs portaient une charge plus lourde, étaient, je le répète, rendus d’épuisement. On les arrêta dans un creux de terrain où pointait un hâve soupçon de verdure ; mais ces bêtes n’aiment pas à manger pendant la grande chaleur du jour ; le moment qu’elles préfèrent, pour se restaurer, c’est le matin, de très bonne heure, ou la nuit. Que si l’excès de fatigue les force de s’arrêter un moment, elles n’en profitent que pour se reposer, ou bien il faut que leur appétit se trouve excité par des herbes fraîches ou par un peu d’eau.
Après cette halte sous la tente, pendant laquelle nous achevâmes de vider notre outre, sans que chacun eût bu à sa soif, nous reprîmes notre course en zigzag, à la découverte du relief tibestien qui s’obstinait à fuir nos regards. De temps en temps Kolokomi grimpait au haut d’un rocher pour voir s’il ne discernerait point les monts où nous devions nous désaltérer ; et chaque fois sa physionomie trahissait une incertitude que je n’osais plus attribuer seulement à une fausse évaluation des distances, mais qui m’indiquait clairement que l’homme avait perdu son orientation, à supposer même qu’il l’eût jamais possédée.
Nous allions en silence, le nez et la bouche enfouis dans notre turban, pour prévenir le desséchement de nos muqueuses et le surcroît de soif qui s’en serait suivi, l’œil anxieusement fixé sur le visage de notre guide que nous ne nous sentions plus le cœur d’interroger directement. A chaque nouvelle exploration qu’il faisait de l’horizon, nous suivions, sans mot dire, oscillant entre l’espérance et la crainte, les moindres mouvements de sa physionomie, et de plus en plus décourageante était la réponse, trop claire, hélas ! qui se laissait lire sur ses traits, et dont le sens était encore renforcé par ces deux monosyllabes : _mâ zâl_, pas encore ! Derechef le soleil allait se coucher ; c’était l’heure de la plus grande diaphanéité de l’atmosphère, et toujours l’éternel _mâ zâl_ !
De plus en plus muette, le spectre de la soif cheminant devant elle, la caravane continuait d’avancer à la suite de son conducteur. A la nuit brune, arrêt de quelques heures ; mais l’excès d’inquiétude et de fatigue ne nous permit pas de goûter le repos. Un peu après minuit, nouveau branle-bas de marche. Hommes et bêtes, pourtant, nul n’en pouvait plus. Un de nous refusait de partir ; ce ne fut qu’à force de le secouer qu’on réussit à l’emmener ; un autre grattait le sol, comme s’il se fût attendu à y découvrir de l’eau vive ; un troisième demandait en suppliant qu’on lui donnât seulement un verre d’eau, car on savait que Giuseppe en avait conservé un tout petit peu de reste pour les besoins de la dernière heure. Quant à Ali et à Sa’ad, ils voulaient à toute force enfourcher un chameau.
Le jour reparut, mais sans ramener trace de confiance sur le visage de Kolokomi. On s’aperçut seulement de l’absence de Wolla, son cousin, et de Galma, le serviteur de Bou Zeïd ; sans doute que dans l’obscurité ils étaient restés en arrière sans qu’on le remarquât. A la fin Kolokomi, Bou Zeïd, Birsa, et mon vieux Mohammed s’accordèrent pour dire sérieusement que, de la façon dont on s’y prenait, personne, ni homme ni bête, n’atteindrait jamais la fontaine, et, en conséquence, je dus me résoudre à laisser là les bagages, et à autoriser tout le monde à enfourcher un chameau, de manière que, si l’on retrouvait la route, on pût du moins arriver au but. Mohammed chercha soigneusement un endroit haut situé pour y remiser notre attirail ; car, disait-il, pouvait-on savoir si quelque averse soudaine ne viendrait pas transformer la vallée en un torrent mugissant ? Les bêtes donc furent déchargées, et tous les colis laissés en rase campagne, sans que, dans cette solitude déserte où il passait si rarement du monde, on eût à se mettre en peine de les cacher ou de les faire surveiller. Puis Giuseppe procéda à la distribution de l’eau qui restait : chacun eut pour sa part de six à huit onces du précieux liquide, qu’il se hâta d’absorber jusqu’à la dernière goutte, avec le regret amer qu’il n’y en eût pas davantage. Ce fut Kolokomi qui but le dernier ; il rabattit sur son menton le voile qui lui enveloppait le nez et la bouche, et, après s’être rincé la muqueuse, il recracha d’un jet la gorgée par les interstices de ses dents, comme si c’eût été tout simplement un peu de jus de ce tabac vert que mâchent éternellement les Toubous ; après quoi, il me tendit le verre avec le reste de son contenu, en disant qu’il n’avait « pas encore soif, mais qu’il comprenait parfaitement que, pour nous autres _gens de l’eau_, ce petit commencement de privation pouvait être dur. » C’est une idée généralement répandue dans ces pays que les chrétiens, qui habitent en tas pressés des îles bourbeuses au milieu de la mer, mènent une vie à moitié amphibie. J’admirai, je l’avoue, l’énergie résistante de cet homme, aussi sec que la région désolée qui l’avait vu naître, aussi âpre et aussi dur que les rochers de sa patrie. Bou Zeïd, Birsa et mon vieux Gatrounois avaient aussi en eux quelque chose de cette nature du Désert, et l’on s’expliquait fort bien l’espèce de pitié méprisante que des êtres de ma catégorie devaient inspirer à des gens de cette sorte.
Ces libations accomplies, on se remit en marche. En tête de la colonne s’avançait Kolokomi, qui avait pris son compatriote Birsa en croupe sur sa _Kâna_[27], encore très dispose ; après lui venait Bou Zeïd sur sa svelte monture, qui unissait à la délicatesse de formes l’énergie et la souplesse de sa race ; le troisième de rang, c’était moi ; le quatrième, Giuseppe Valpreda ; le cinquième, Ali Bou Bekre, tenant devant lui la chienne Feida ; en serre-file enfin chevauchait, Sa’ad en croupe, mon vieux Mohammed. Depuis plusieurs jours, la chienne Feida, elle aussi, était obligée d’aller à chameau ; les graviers brûlants lui avaient causé à la plante des pieds des écorchures qui, en s’enflammant, étaient devenues autant de plaies vives. Quant à l’autre chien, Doudjâli, qui avait également les pattes dans un triste état, on n’avait pu le décider à rester sur le dos de sa monture, quoiqu’il souffrît de l’excès de chaleur et de fatigue au point de pousser sans interruptions de plaintifs hurlements.
Grâce à la vélocité de leurs chameaux toubous, nous eûmes bientôt perdu de vue Kolokomi et Bou Zeïd, sur les traces desquels nous avions toutes les peines du monde à déterminer nos bêtes à se mouvoir. Tout d’abord, les rochers dont nous étions entourés ne nous permettaient pas de voir à distance devant nous ; ce ne fut qu’une heure environ après le lever du soleil que s’ouvrit subitement à nos regards un large lit fluvial dont l’aspect nous rendit le courage et l’énergie ; c’était en effet au point initial de cette dépression que devait se trouver la fontaine tant souhaitée. La vue de nombreuses traces de pieds de chameaux, d’ânes, d’antilopes, sur le sable fin de la vallée, acheva de nous donner l’espoir que le but ne pouvait plus être loin ; pour la première fois d’ailleurs je discernais à terre la forte empreinte du pied de l’autruche, ce qui est toujours un signe assuré de la proximité de l’eau. Il est vrai que le vieux Gatrounois, qui, par nature, ne se laissait pas facilement entraîner à des accès outrés d’espérance, refusait d’attacher à cette découverte la valeur que mon imagination lui prêtait, et, comme je lui en témoignais ma surprise, il m’expliqua comme quoi, en vertu de la grande étendue de cette région montagneuse et de l’étroit encaissement que formaient à la piste sableuse les hautes roches d’alentour, des traces de ce genre pouvaient demeurer fort longtemps visibles, sans s’effacer, et qu’il n’y avait en conséquence nulle conclusion sûre à en tirer. Je n’en persistai pas moins dans ma conviction que, s’il y avait de l’eau au point de naissance de la vallée, nous ne pouvions faire autrement que de l’atteindre ; quant à l’hypothèse que la fontaine avait chance d’être vide, je n’osais pas même m’y arrêter. Notre chemin, en tout cas, se dessinait maintenant d’une façon nette ; aussi, ramassant toutes nos forces, et aiguillonnant à coups de bâton et de baguette de fusil nos pauvres montures épuisées, nous mîmes-nous à suivre les sinuosités du torrent tari.
Peu à peu le soleil s’éleva au-dessus de l’horizon, et, grâce aux effets de réverbération entre le sable luisant et les blocs de roches sombres, nous nageâmes bientôt dans une mer de feu. Notre reprise d’élan n’y put tenir ; la lueur d’espérance, qui avait miroité un instant à nos yeux, menaçait de s’éteindre presque aussitôt ; une soif effroyable s’empara de nous ; nos muqueuses achevèrent de se dessécher, et il nous semblait sentir autour de nos tempes et sur nos fronts un cercle de fer qui allait de plus en plus se resserrant. Pas un souffle d’air frais, dans ce val étroitement encaissé ; la fièvre nous brûlait les yeux, et notre épuisement était au comble. Nos chameaux du reste n’avaient pas l’air de compter beaucoup sur cette éventualité de salut qui nous attendait au bout de la vallée ; ils commençaient à décocher des œillades inquiétantes aux quelques acacias sajal qui se montraient sur la berge aride, et dont l’ombrage, si maigre qu’il fût, les invitait à se reposer. Deux fois déjà, en dépit des coups que je lui donnais, ma monture harassée s’était étalée de tous ses membres sous une de ces frondaisons alléchantes ; à force d’excitations, j’étais parvenu à lui faire reprendre sa marche chancelante ; mais, vers le milieu de la matinée, ayant donné une troisième fois, non sans que je m’y déchirasse la peau, dans le branchage épineux d’un de ces arbres, elle s’y étendit avec un si ferme propos d’entêtement, qu’il me fut impossible de la faire renoncer à l’abri qu’elle avait si chèrement conquis.
N’en pouvant plus moi-même, je ne laissai pas de ressentir un secret contentement de la résolution que montrait l’animal, et, oubliant la fâcheuse perspective dont j’étais menacé, je ne songeai qu’à jouir des douceurs de l’instant présent. Les chameaux de mes compagnons, au fur et à mesure qu’ils me rejoignirent, ne manquèrent pas de suivre l’exemple de leur chef de file, et de s’étaler avec leur fardeau humain, si bien que toute la caravane se trouva bientôt couchée côte à côte, et décidée à se reposer jusqu’au soir, quitte à user ensuite de ses dernières forces pour atteindre la fontaine en question, à moins que, dans l’intervalle, Kolokomi et le marabout n’eussent pris soin de nous envoyer de l’eau.
C’était à cette dernière éventualité que je me raccrochais de tout mon cœur, et j’essayai de faire partager ce même espoir à toutes les personnes présentes. Mais ce genre de reconfort échoua auprès d’Ali et de Sa’ad. Le premier ne tarda pas à tomber dans une sorte de prostration inquiétante ; l’autre, les traits tout décomposés, ne parlait plus que de sa mort prochaine ; il me pria, au cas où j’en réchapperais, de ne pas oublier sa femme et ses enfants, après quoi, il s’emporta en reproches amers contre moi, qui, malgré l’avis des gens raisonnables, m’étais obstiné à pénétrer dans cet horrible pays, et finalement il se mit à se préparer, en priant tout haut et avec ferveur, à faire son entrée dans le Paradis. Mohammed, lui, sans ostentation, en vertu de son fatalisme tout simple, blâmait gravement l’inepte Sa’ad des invectives dont il me chargeait, lui démontrant comme quoi il ne nous arrivait rien qui n’eût été décidé à l’avance par le Tout-Puissant, et que, s’il y avait un décret préalable du dit Tout-Puissant, rien ne pourrait m’empêcher, moi aussi, de trépasser avec eux. Quant à Giuseppe Valpreda, qui avait l’humeur énergique et vive, après avoir ruminé en silence, il se leva brusquement, mit son révolver à la ceinture, et me déclara d’une voix rauque qu’il n’entendait pas le moins du monde se laisser crever sans remuer bras ni jambes, qu’il allait continuer de suivre le lit du torrent, jusqu’à ce qu’il eût trouvé de l’eau, ou que, sinon d’un coup de révolver, il saurait régler son compte à Kolokomi, l’auteur de notre désastre à tous. Mohammed et moi, nous eûmes beau dire, mon homme partit pour en faire à sa tête.
Cependant l’ombre de notre acacia n’était pas suffisante ; chacun de nous tâchait de se blottir le plus près possible d’un des chameaux, pour se faire un abri de son corps puissant ; mais, à mesure que le soleil montait, l’ombre projetée par les bêtes comme celle que donnait le feuillage de l’arbre allaient davantage se raccourcissant, et à chaque instant il nous fallait changer de position. Les minutes s’écoulaient avec une lenteur désolante, et peu à peu nous devenions plus silencieux. Autour de nous, pas un bruit, pas un mouvement, pas un souffle d’air. L’après-midi vint, le soleil déclina insensiblement, et toujours point d’eau. Mon espérance commençait à faiblir ; sans doute notre guide et le marabout avaient trouvé la fontaine tarie, et ils en cherchaient une autre plus loin. Le sommeil eût été pour moi un soulagement momentané ; mais il ne voulait point venir. A force de retourner mes tristes pensées, j’étais tombé dans une état de rêvasserie, où le passé et le présent confondaient si bien leurs images, que j’en arrivai à ne plus savoir si j’étais chez moi, dans mon pays, ou parmi les rochers du Sahara. De temps à autre j’étais brusquement rappelé à la réalité, soit par la piqûre d’un rayon solaire sur ma face, soit par un subit grossissement de voix, correspondant, chez le pieux Sa’ad toujours marmottant, à une nouvelle recrudescence de ferveur. Bientôt cependant je finis par m’abîmer dans une sorte d’hébêtement dont je n’aurais pu dire si c’était un demi-sommeil ou ce commencement d’inconscience qui précède immédiatement la mort.
Combien de temps dura cet état d’apsychie, où mes organes continuaient à percevoir les phénomènes extérieurs sans qu’il y eût transmission nette des choses jusqu’à mon esprit ? Je l’ignore. Tout à coup, — était-ce un songe ou un effet de l’excitation maladive de mes sens ? — il me sembla qu’un énorme bouc fondait d’un bond sur notre acacia ; oui, j’aurais juré en avoir vu les cornes et la barbe. La vérité est que c’était un homme, un de ceux que nous attendions avec tant d’impatience, car le bouc se changea en un chameau, sur le dos duquel il y avait deux outres d’eau que Birsa nous apportait. Dans l’état de faiblesse et d’irritabilité où nous nous trouvions, cette vue nous arracha des pleurs d’attendrissement. En un clin d’œil Ali Bou Bekre se fut ranimé, Sa’ad eut remis à une heure plus opportune son restant d’oraisons, et moi, instantanément, j’eus repris pied dans le présent. Seul, Mohammed, dont rien ne pouvait troubler l’équilibre moral, s’abstint de toute démonstration de joie inconvenante ; il se contenta de tirer de notre sac aux provisions une douzaine de biscuits qu’il trempa dans l’eau en faisant observer que, lorsqu’on a eu longtemps soif, il est bon de prendre quelque chose de solide avant de boire.
Avec quelles délices nous absorbâmes le précieux breuvage ! En toute autre circonstance, plus d’un de nous sans doute y eût rechigné, tant c’était une eau dégoûtante et remplie de corpuscules étrangers ; mais, pour l’heure, elle nous sembla être un divin nectar, et je vous assure que nos lèvres ne firent point de façons pour en humer toute la lie de détritus.
Il n’en fallut pas davantage pour rendre à nos muqueuses leur lubréfaction normale, substituer chez nous une voix naturelle à notre verbe enroué de cholériques, et rétablir, comme par enchantement, le jeu de nos organes. La solennité du moment incita le Gatrounois à s’administrer une respectable bouchée de tabac, avec l’addition voulue de natron, sous l’unique canine qui lui était de reste, et tout fut joie, espérance et bonheur. Les deux chiens, eux aussi, ne furent pas oubliés et eurent leur part de reconfort. Quant à Giuseppe, qui manquait à la fête, Birsa l’avait trouvé évanoui au pied d’un rocher ; il lui avait alors humecté la tête et les tempes et lui avait rempli d’eau son tarbouch.
Lorsqu’il ne resta plus une goutte dans les outres, le sommeil, ce grand réparateur, que nous avions d’abord vainement imploré, vint nous prodiguer ses bienfaits, et je dormis pour ma part si profondément, que je fus longtemps, à mon réveil, sans retrouver le joint des événements. Bientôt arrivèrent Kolokomi et Bou Zeïd, avec une seconde provision d’eau, assez maigre, il est vrai ; la fontaine, disaient-ils, n’était pas en état de nous abreuver à souhait, nous et nos chameaux. Le guide parlait d’une autre source dans le voisinage, dont il connaissait l’existence, et à la recherche de laquelle il comptait se mettre, tandis que nos bêtes se désaltéreraient avec ce qu’on avait déjà d’eau et iraient ensuite reprendre les bagages. Mais le lendemain 2 juillet, nous sûmes par les deux retardataires, Wolla et Galma, que l’escouade chargée de rapporter lesdits bagages avait rencontrés sans connaissance sur la route, que cette seconde fontaine, à laquelle ils étaient allés entre temps, se trouvait complètement tarie. Comme les deux hommes qui venaient de nous rallier se livraient à leur tour à un sommeil réparateur, Ali et Sa’ad, qu’on avait envoyés avec trois des bêtes à la première fontaine, revinrent tout à coup avec des airs d’épouvante nous avertir que ladite fontaine était occupée par une bande de Toubous, à la vue desquels ils s’étaient dépêchés de prendre la fuite en plantant là outres et chameaux. De questions plus précises il résulta que Sa’ad avait aperçu tout simplement un chameau et des armes près de la fontaine, mais, d’homme, nulle trace. Il n’en fallut cependant pas davantage pour inspirer la plus vive inquiétude à Kolokomi notre guide, qui ne craignait rien tant qu’une rencontre au Désert avec quelqu’un de ses compatriotes.
Nous nous cachâmes donc à l’abri d’un rocher, d’où Kolokomi fit le guet, et nous décidâmes cependant nos deux couards à rebrousser chemin, afin de mettre au moins en sûreté les trois animaux et les précieuses outres qu’ils avaient abandonnés derrière eux. Ils n’étaient pas encore de retour, que la cause fort inoffensive de leur formidable terreur se montra sous la figure d’un homme, sans plus, qui s’en revenait paisiblement de la fontaine avec un chameau chargé. Kolokomi, reprenant du cœur, en voyant que le quidam était seul, fit immédiatement la toilette de rigueur en pareille rencontre, c’est-à-dire qu’il s’enveloppa la tête de son turban de manière qu’il n’y eût plus en lui que les yeux de visibles, et, saisissant sa lance et ses armes, s’avança au-devant du Toubou. Celui-ci, qui conduisait sa bête à un long licou, releva également son _litham_ au-dessus de son nez ; puis, à la distance de six pas environ l’un de l’autre, les deux hommes s’accroupirent, en appuyant à terre d’une main leurs lances, de l’autre leurs javelots, et, dans cette posture, ils procédèrent verbeusement à l’acte solennel de la salutation.
Kolokomi le premier demanda à l’arrivant comment il se portait, à quoi l’autre répartit alternativement : _Lahaïnkennabo_, ou _Lahadintschêda_, ou _Lahaniheni_, ou _Killahâni !_ et Kolokomi de répliquer chaque fois : _Laha_ ou _Killaha_[28]. Après que ces questions et ces réponses eurent été échangées une douzaine de fois, Kolokomi cria de toutes ses forces, _Ihilla !_ mot que l’autre Toubou répéta sur le même ton, et que suivit un nouvel échange de saluts, dont la longueur interminable nous faisait damner. L’_Ihilla_, entonné d’abord à tue-tête, s’en allait mourir par une gamme décroissante en une sorte de grognement sourd et inintelligible ; le tout exécuté avec une gravité si digne qu’un profane n’eût jamais pu croire qu’il s’agissait d’une simple salutation ; puis, quand le son était retombé jusqu’au nœud le plus profond de la gorge et ne semblait plus qu’un murmure près d’expirer, l’un des deux interlocuteurs lançait de nouveau, d’une voix vibrante, un _Laha_ criard, auquel succédait de rechef la gamme complète de l’_Ihilla_. Et ce faisant, les deux Toubous n’avaient point l’air de prendre le moindre intérêt à leurs personnes respectives ; ils affectaient au contraire de regarder vaguement au loin devant eux ou de tenir leurs yeux fichés en terre.
Au bout de quelque temps, cet étrange jeu s’interrompit pour faire place à d’innombrables variations des mêmes dits et redits : « Comment cela va-t-il ? » — « Bien, » ou, « en paix, » et ce ne fut que vers la fin de cet acte de salutation compliqué que les deux hommes se mirent à se demander l’un à l’autre, toujours suivant la formule stéréotypée, d’où ils venaient, où ils allaient, ce qui se passait dans le pays, où se trouvaient les fontaines les plus proches et dans quel état elles étaient : toutes questions et réponses qui ne manquaient pas d’être suivies chacune d’un nouvel _Ihilla_, mais de plus en plus court toutefois, jusqu’à ce qu’enfin la conversation prît peu à peu le ton ordinaire et que les formules de salutation cessassent complètement. Kolokomi, ne connaissant point l’homme, s’abstint, après comme avant la cérémonie, de lui donner la main, la coutume arabe réservant cette marque de politesse aux gens qui se connaissent.
Le nouveau venu était un petit homme, au teint bronze foncé, d’apparence très peu effrayante, qui se rendait à Kawar. Il passa la journée avec nous. Le lendemain matin, 3 juillet, nous nous remîmes en route, et gagnâmes la fontaine, située à l’extrémité de la vallée, à la sortie même des monts Afafi. Là parurent trois autres Toubous, accompagnés de cinq chameaux, qui profitèrent de l’eau avec nous. Le hasard voulut que ce fussent des parents de Kolokomi qui venaient de temps à autre dans ce district pour y récolter des noyaux de coloquintes. Ils étaient très noirs de peau et littéralement couverts d’amulettes et de talismans. Outre leurs chameaux, ils menaient trois levriers efflanqués, pour la chasse des gazelles et des antilopes. Ces chiens crevaient tellement de faim qu’ils profitèrent de ce que je m’étais déchaussé, afin de me reposer un peu, pour ingurgiter et s’incorporer mes souliers de cuir arabe, y compris leurs semelles de peau de buffle.
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