Enfin, toutes mes dispositions étant prises, je me mis en route le 17 juin, dans la direction de Bachi, où j’arrivai le surlendemain. A part une demi-douzaine de maisons en terre, habitées par des marabouts, la localité ne compte que des huttes, de cinq pieds de hauteur environ, formées d’un échafaudage de perches avec un clayonnage de feuilles de palmier hyphène. Ces cabanes de type toubou sont au nombre d’une centaine, ce qui, à six têtes par habitation, permet d’évaluer à 600 au plus la population totale de la bourgade. Ses jardins ressemblent à ceux de Gatroun ; quant à l’eau de ses fontaines, elle passe pour la boisson la meilleure et la plus saine de tout le Fezzan, et l’on attribue à ses vertus thérapeutiques l’excellent état sanitaire qui distingue les habitants de Bachi.
Soit qu’il n’eût pas achevé ses préparatifs, soit qu’en sa qualité de mahométan il lui répugnât de voyager un vendredi, Bou Zeïd me pressa de prolonger d’un jour mon arrêt en ce village ; aussi, me vis-je, plus encore qu’à Gatroun, importuné de visiteurs toubous, qui, sous prétexte que j’avais l’intention d’explorer leur pays, se croyaient fondés à réclamer de moi quelque chose. Il ne manqua pas non plus de gens, parmi ceux de la classe plus civilisée, pour tenter encore de me dissuader, par toutes sortes de peintures et de raisons, de l’entreprise à laquelle j’étais résolu. La majorité des habitants avait le teint d’un noir plus ou moins olivâtre, ou couleur bronze-foncé, de nuance cuivrée ; fort peu de nègres, dans la pleine acception du mot. Tous étaient maigres, presque entièrement dépourvus de mollets, d’une membrure excessivement grêle, le visage ovale, le prognathisme peu accentué, le nez généralement bien conformé, les cheveux moins courts et moins filasseux que chez la plupart des nègres, la barbe moins rare aussi, les yeux vifs, intelligents, et la démarche comme les mouvements d’une élégance remplie de souplesse. L’objet de luxe par excellence, c’est, pour les hommes, le turban, soit de mousseline, soit d’une cotonnade épaisse, teinte en bleu foncé. J’ai dit que le vêtement soudanien était chez eux le comble de la coquetterie. Pour chaussures, ils n’ont guère que des sandales. Une de leurs armes caractéristiques, c’est un bouclier ovale, fait d’une peau d’antilope, de cinq pieds de haut environ, et d’une forme légèrement convexe. N’omettons pas le luxe obligatoire d’amulettes.
Les femmes portent leurs cheveux arrangés sur les côtés et par derrière en une infinité de minces tresses, qui leur pendent, bien graissées, jusque sur le cou. Les jeunes filles se font au milieu de la tête une tresse plus épaisse qui, du front, haut rasé, retombe sur la nuque ; les femmes mariées en ont deux de ce genre. Outre des anneaux, des colliers multiples, de mignons cylindres de corail à l’aile droite du nez, les personnes du sexe se chargent le poignet d’une douzaine de bracelets de corne ou d’ivoire qui leur couvrent la moitié de l’avant-bras ; puis, au-dessus du coude, se trouve d’ordinaire un autre bracelet mince, de pierres d’agate ou de coris, sans préjudice d’un anneau semblable au- dessus de la cheville. Notez que le pied, par sa finesse comme par sa cambrure, exciterait l’envie de plus d’une Européenne élégante, et que les fillettes, qui vont la tête et le haut du corps découverts, — il n’y a que les femmes faites qui portent d’ordinaire le châle et le foulard, — vous exhibent des formes qui, dans leur rondeur, sont tout ce qu’il y a de plus harmonieux. Jusqu’à leur puberté, les enfants de l’un et l’autre sexe sont entièrement nus ; tout au plus les petites filles portent-elles une ceinture, avec de pudiques franges de cuir retombant par devant. Les garçons, eux, ont la tête rasée, sauf une touffe de cheveux au sommet, ou une large houppe d’avant en arrière, assez semblable à une crête de coq, qui leur donne un air excessivement drôle.
Le 19, au matin, nous nous remîmes en route dans la direction du village de Medrousa, que nous atteignîmes en deux heures et demie ; de là, nous gagnâmes la fontaine des Sept Palmiers (_Bîr soufra touddousma_), puis celle de Toâl, taries l’une et l’autre depuis longtemps, et enfin les ruines du village de Kasraouwa (le château bien arrosé), près duquel était un bois de palmiers où nous pûmes établir notre gîte. Pendant des années, le digne Mohammed avait demeuré en cet endroit, s’y adonnant à la culture des dattiers ; mais, pour le moment, toute la plantation était revenue à l’état sauvage ; les feuilles desséchées pendaient le long des troncs, comme autant de guenilles couleur gris-brunâtre ; les pousses, que nulle main ne s’était occupée de transplanter, buissonnaient de toutes parts en un fouillis lamentable ; la fructification était laissée à l’abandon. Personne n’habitait plus l’oasis, et c’était aux gens de Tedcherri qu’allait la récolte.
A partir de Kasraouwa, la route ordinaire du Tibesti quitte la vallée d’Ekema, pour infléchir vers l’est au plus court ; nous ne pouvions prendre ce raccourci, d’abord, parce que l’eau y fait presque défaut, et ensuite, parce que nous tenions autant que possible à ce que l’on ne nous remarquât pas trop. Nous filâmes donc directement devant nous, dans la direction de la chaîne de collines où commence la longue vallée de Tedcherri. Cette dernière localité, que nous atteignîmes le 21 juin, est la bourgade la plus méridionale du Fezzan. Une Kasba, imposante par sa masse, mais toute en ruines, y commande un groupe de deux cents habitations, enceintes de murs également délabrés, et disposées en ruelles si étroites, que deux personnes ne s’y peuvent croiser sans décrire une inflexion de l’échine. Beaucoup de ces maisons étaient vides, et dans les autres le dénuement était visible. De toutes les villes fezzanaises que j’avais traversées, Tedcherri était certainement la plus déchue. Nous n’y trouvâmes pas même à nous procurer la provision de dattes qui était nécessaire pour nos chameaux ; il nous fallut nous contenter de la moisson d’herbe (_sebat_) que nous récoltâmes dans les environs. Là encore, les collines d’alentour étaient occupées par des huttes de Toubous. Le reste des habitants se composait de quelques marabouts de la tribu des Zejadin et d’une population mêlée qu’il serait difficile de classer. Tous réunis, ils pouvaient monter au chiffre de huit cents.
Parmi les inévitables quémandeurs qui ne manquèrent pas de m’assaillir de nouveau, j’eus lieu de distinguer un certain Birsa, neveu d’Arami, ce noble Toubou dont le voyageur Beurmann avait déjà eu à éprouver l’arrogance, et qui exerçait une suprématie presque supérieure à celle du souverain (_Dardaï_). Comme ce Birsa s’apprêtait justement à retourner au Tibesti, je lui promis de lui donner, s’il consentait à faire route avec nous, un costume d’Haoussa avec un tarbouch et un turban : l’avance paraissait d’autant plus prudente, que Mohammed, sans en avoir l’air, avait recueilli un certain nombre d’informations et remarqué différents indices qui lui donnaient la conviction, qu’en dépit des bons traitements dont ils étaient l’objet de ma part, les Toubous présents ruminaient contre nous des pensées de trahison. Kolokomi, de son côté, avait sondé ses compatriotes, et appris qu’ils méditaient de nous attaquer un peu plus loin, au delà de la fontaine de Meschrou, et de nous dépouiller si bien, que je fusse contraint de rentrer au Fezzan. Nous résolûmes en conséquence, pour déjouer leurs plans, de modifier notre itinéraire, en suivant la route du Bornou jusqu’aux monts Tummo[25], et en obliquant de là au sud-est, de manière à contourner les vallées septentrionales du Tibesti et à pénétrer, sans être trop vus, au cœur même du pays.
Le 23 juin donc nous reprîmes notre course : c’était le jour du _milad_, autrement dit l’anniversaire de la naissance du Prophète ; aussi, avant de partir, avions-nous fait un repas d’extra, en mangeant un chevreau gras abattu de la veille. Une inflammation qui m’avait attaqué les deux yeux ne laissa pas que de me rendre d’abord le chemin très pénible. La fontaine de Meschrou (_Bîr Meschrou_), que nous atteignîmes le lendemain soir, est la seule station aquifère qui se trouve entre la frontière sud du Fezzan et les monts Tummo ; elle est située dans une longue vallée d’érosion, ouverte au nord et au nord-est, qu’entoure un cercle de collines de sable. Le sol, à côté d’elle, était jonché d’ossements humains et de squelettes de chameaux. Je remarquai aussi, non sans frisonner, à demi enfouis dans le sable, les cadavres momifiés de plusieurs enfants, auxquels adhéraient encore des lambeaux d’indienne bleue, restes de leurs vêtements. C’étaient sans doute de petits nègres, faisant partie d’une caravane d’esclaves, qui avaient succombé là aux souffrances de leur longue odyssée dans le Désert ; car il est d’usage, quand ces négrillons exténués par les coups, la fatigue, la faim et la soif, sont hors d’état de continuer leur route, de les abandonner sur la place et de les y laisser agoniser misérablement sous les ardeurs torrides du soleil. Nulle tombe n’abrite ces jeunes victimes de la barbarie humaine ; c’est l’air du Désert qui se charge de les momifier peu à peu et de les réduire à l’état de squelettes. Parfois, ces pauvres traînards, en ramassant leurs dernières forces, parviennent à gagner la fontaine la plus proche ; mais parfois aussi cette fontaine n’a plus d’eau[26], et ils retombent alors désespérés aux bras de la mort.
Le lendemain, comme nous avions fait du reste la veille, nous profitâmes du clair de lune pour nous mettre en route avant le lever du soleil, de manière à éviter la chaleur vraiment intolérable du jour et l’espèce de bain de sable dans lequel alors on ne cessait de nager. Grâce au calme de l’atmosphère et au rayonnement, très intense, ces trajets de nuit nous offraient l’avantage d’une fraîcheur extrêmement agréable. Ce n’était du reste qu’à l’approche du soir, quand tombait le vent d’est qui se levait régulièrement à l’aurore, et que, les rayons de l’astre arrivant obliquement, la diffusion de lumière diminuait, que nous commencions à jouir d’une libre perspective des objets. L’air ambiant s’éclaircissait, nous livrant jusqu’au coucher du soleil une vue de plus en plus vaste du paysage. Une chose que je ne comprends pas, c’est que des voyageurs nous parlent du ciel du Désert comme offrant un azur éternellement clair. Cet azur-là, je ne l’ai trouvé pour ma part ni entre Tripoli et Mourzouk, ni au sud du Fezzan. Alors même que la poussière et le sable n’enveloppent pas tout d’un voile épais, l’intensité aveuglante des rayons solaires s’oppose à ce phénomène d’azur, et la couleur de la voûte céleste présente plutôt une teinte blanc bleuâtre.
A sept heures de Meschrou, nous atteignîmes l’avant-ligne de rochers qui bornent au nord la série de terrasses de grès qu’on désigne sous le nom de Grande-Vallée (_Lagsba Bouia_). L’âpre passage d’un point à l’autre, le Grand chemin (_Tenija el Kebira_), comme on l’appelle, est réputé la pierre de touche des chameaux qui vont au Bornou ou qui en viennent. Les difficultés du pas sont toutefois plus grandes pour les bêtes qui arrivent du sud, puisqu’elles ont déjà fourni quatorze ou quinze jours de marche au moins, au moment de gravir cette rampe escarpée. A cette Grande-Vallée, large de près de quatre heures au point où nous la traversâmes, en attient une autre, séparée d’elle par une haute vague de terrain rocheux, et nommée la Petite-Vallée (_Lagoba Kono_) ; puis, ces deux dépressions franchies, on gagne par le Petit-Chemin (_Tenija el- Srhîra_) le plateau d’Alaôta Kiou, une vraie hamada à 700 mètres d’altitude au-dessus de la mer, et qui va s’élevant peu à peu vers le sud, durant une journée de marche environ, jusqu’aux monts Tummo susnommés. A l’est se trouve le groupe des collines rocheuses de Lebrek ; du côté opposé se détache au loin un échevau considérable de hauteurs, par lesquelles passait autrefois la route du Bornou, et qu’on nomme la montagne des Sources (_Dj. el-’Aïn_).
Le 27, avant l’aurore, nous touchions aux premiers contreforts du relief tibestien, et après une marche de six heures au travers d’un chaos de cônes tronqués, de pyramides sans pointe et de sommités tabulaires, nous arrivions à la fontaine, située sur le versant nord du mont Tummo proprement dit, relief abrupte et de forme trapézoïde qui surgit du plateau d’érosion comme une sorte de gigantesque témoin de l’altitude primitive du sol. Vu de près, le massif est moins compact qu’il ne le paraît à distance ; il se découpe en vallées profondes, présentant de sauvages déchirures, et dont la traversée, très pénible, justifie bien le nom d’El-Vâr (La Difficile) que porte cette montagne. Les innombrables lits de cours d’eau, grands et petits, qui y prennent naissance, s’inclinent dans le sens du sud-ouest. Le Tummo lui-même, très allongé, court, du nord-est, dans cette direction. Vers l’orient, à une demi-journée de marche environ, on aperçoit deux groupes de hauteurs plus petits et de même figure, qu’on appelle les Filles du Tummo (_Tummo Doba_).
Le fond de l’intumescence est une roche calcaire sur laquelle s’élèvent de gigantesques blocs de grès sombre, recouverts parfois d’une couche d’argile de plusieurs pieds d’épaisseur et incrustée de petits cailloux. Comme altitude, elle ne domine point de beaucoup le plateau d’approche (Alaôta Kiou) ; mais la plaine qui se trouve à ses pieds aussi bien que ses vallées intérieures présentent une infériorité de niveau qui s’accorde bien avec la formation de ces reliefs tabulaires que nous avions remarqués, chemin faisant, tout le long de cette contrée d’érosion. L’eau de la fontaine a un goût agréable et une délicieuse fraîcheur ; aussi les caravanes arrivant du sud ont-elles coutume de faire là une halte prolongée ; les âpres parois de grès d’alentour portent toutes sortes de noms, d’inscriptions et d’emblèmes de tribus, et dans les endroits sableux se trouve emmagasiné un amas inépuisable d’excréments de chameau, qui constituent l’unique combustible dont se servent pour cuire leur repas les voyageurs de passage en ce lieu.
AU DISTRICT D’AFAFI
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CHAPITRE VI
Au district tibestien d’Afafi. — Le spectre de la soif. — Le dernier verre d’eau. — Halte sous l’acacia sajal. — Salut inespéré. — Comment s’abordent les Toubous. — Caprices d’architecture titanique. — Arrivée au val Tâo. — Galma et la vieille Kintâfo.