Advertisement
Les nombreux accès de fièvre que j’avais eus encore en mai m’avaient causé une dyssenterie lente qui me faisait désirer de partir le plus tôt possible. Vers la fin du mois arriva d’ailleurs le noble Toubou qu’Hadch Dchâber avait promis de m’envoyer[23]. Ce noble, du titre de _Maïna_, dont le nom était Akremi, mais qui était plus connu sous son surnom de Kolokomi, était accompagné d’un sien cousin, appelé Wolla. C’était un vigoureux gaillard de vingt années, d’une bonne taille moyenne, avec un teint fortement bronzé et une figure ronde, dont les traits et la barbe abondante n’avaient rien du nègre, dans le sens ordinaire du mot. Wolla, plus maigre et plus noir de peau, avait au contraire un visage ovale. Le premier prétendait du reste avoir du sang touareg dans les veines, bien qu’en dehors des captures de femmes que la guerre amène, les deux tribus ne se mélangent guère. Il portait le costume du Bornou, et à voir son accoutrement délabré, qui ne brillait pas précisément par la propreté, on n’eût certes pas soupçonné en lui un personnage de qualité. Il est juste de dire que cet extérieur misérable n’altérait en rien la dignité de sa démarche non plus que l’air de fierté qui sied à tout libre fils du Désert. Les gens qui le connaissaient pour l’avoir vu plusieurs fois au Fezzan rendaient de lui ce témoignage relativement satisfaisant, qu’il était un des moins mauvais parmi les hommes de sa tribu, lesquels sont, à vrai dire, tous de francs coquins.
Le 24 mai, je signai avec lui un arrangement aux termes duquel il s’engageait à me servir de guide dans toutes les parties du Tibesti où il me plairait d’aller, et à me ramener ensuite au Fezzan ; ce, moyennant la somme de 80 mahaboubs (405 francs), une moitié payable d’avance, et l’autre moitié à remettre aux mains d’Hadch Dchaber, pour lui être donnée après mon retour. Je lui promettais en outre, comme supplément de récompense, au cas où tout se passerait bien, un fusil à pierre, et je me réservais de reconnaître de gré à gré les services que m’aurait rendus son cousin. Enfin, sans préjudice du souverain de la contrée, Tafertemi, chacun des principaux nobles du Tibesti, — le nombre en était préalablement fixé à sept, et c’était Hadch Dchaber qui s’était chargé d’en dresser la liste nominative, — devait recevoir un burnous de drap rouge. C’étaient là des conditions onéreuses, d’autant plus que le second guide que j’avais à prendre parmi les marabouts de Gatroun ne manquerait pas vraisemblablement de se mettre à un prix encore plus élevé ; toutefois, comme il était de notoriété dans la susdite ville que M. de Beurmann avait payé la même somme lors de son traité avec Tafertemi, je n’avais qu’à consommer le sacrifice.
J’eus la chance de dénicher à Mourzouk même une demi-douzaine de burnous en drap rouge et trois costumes du Soudan bleus foncés, à teinture d’indigo. On me fit les burnous de douze à vingt thalers Marie-Thérèse pièce, sans que je pusse obtenir de diminution, malgré les piqûres de mites dont plusieurs d’entre eux étaient ajourés. Moindre de plus de moitié fut le prix des vêtements soudaniens, bien que les Toubous, comme les Touaregs, y attachent tout autant de valeur qu’aux burnous. A ces objets, je joignis des bonnets de Tunis, de la mousseline pour turbans, de la poudre d’antimoine, du benjoin, du tabac et des cotonnades. Quant aux présents que je devais plus tard porter au Bornou, je les laissai naturellement chez moi, à la garde de Brahim Ben Aloua.
En dépit de toutes les assurances de Kolokomi et d’Hadch Dchaber, le brave Mohammed de Gatroun ne se départit pas un seul instant de sa réserve pleine de méfiance ; il s’en référait avec raison à l’expérience des douze années qu’il avait passées au sud du Fezzan, parmi ses demi- compatriotes, et à celle des deux voyages qu’il avait faits au Tibesti, le pays natal de son père. Le noble Kolokomi ne lui inspirait qu’une médiocre estime ; son unique espoir était le marabout que nous prendrions pour guide à Gatroun, surtout si ce devait être cet Ali de Bachi, qui déjà était connu de moi, ou bien un certain Bou Zeïd, du même village. Moi, de mon côté, considérant l’âge avancé de Mohammed et la répugnance qu’il manifestait pour mon entreprise, je lui proposai de me chercher un serviteur au fait de la langue toubou, en l’engageant à rester lui-même en arrière ; mais l’excellent homme déclina mon offre avec une sorte d’indignation : « J’ai promis, dit-il, à tes amis de Tripoli de te conduire sain et sauf au Bornou, comme j’y ai conduit tes _frères_ Abd el-Kerim (Barth) et Mustafa Bey (Rohlfs) ; avec l’aide de Dieu, nous atteindrons ensemble ce but ; jusque-là je ne te quitterai pas, et s’il t’arrive quelque malheur chez ces perfides Toubous, j’entends partager ton sort. »
Tandis que j’achevais mes préparatifs de départ, ledit Mohammed s’en alla dans son village natal, d’où il revint, le 4 juin, avec quatre de nos chameaux, qu’on y avait mis au vert, plus sa moitié, un sien rejeton âgé de dix-huit ans, et un jeune chien _Doudjâli_, que nous résolûmes d’emmener. La femme de mon Gatrounois, qui était également de souche toubou, quoique née au Fezzan, était une vieille aussi noire de peau que lui, et qui avait pris, à la longue, la placidité philosophique de son époux. Elle portait un beau châle égyptien de laine foncée avec un gigantesque cylindre de corail rouge dans l’aile droite du nez. Encore qu’il n’y eût pas entre eux de bien vives démonstrations d’amour, ils semblaient toutefois très sensiblement attachés l’un à l’autre, et, dans le peu d’enthousiasme que la femme, elle aussi, montrait pour notre voyage au Tibesti, perçait l’unique souci de Mohammed.
Devant le pacha et le conseil rassemblé, Kolokomi se comporta avec une simplicité intelligente qui n’était pas dénuée de dignité. On me confia à lui solennellement, on lui déclara qu’il répondait en quelque sorte sur sa tête de mes biens et de ma vie, et qu’il devait s’obliger à me conduire, s’il était possible, jusqu’au Borkou, ou, tout au moins, à me ramener au Fezzan. Il répondit que, pour le Tibesti, il assumait la responsabilité, mais que, pour le voyage au Borkou, cela dépendait de ses collègues, les autres nobles, dont plusieurs étaient plus influents que lui. Puis un _fatiha_ solennel (prière du Coran) fut dit, en manière de bénédiction, sur notre voyage, lequel fut fixé au surlendemain.
Quant à mon amie mademoiselle Tinne, elle devait partir le jour même. Ichnouchen était attendu au val el-Gharbi, et c’était là qu’elle devait conclure avec lui les arrangements d’un voyage chez les Touaregs. Le soir du 5 juin, je l’accompagnai jusqu’à la porte de l’ouest, où ses gens étaient campés sous les murs de la ville. Si l’entreprise que je méditais passait pour être extrêmement périlleuse, la sienne, en revanche, garantie par un chef puissant qui, durant sa longue vie, — car Ichnouchen était très âgé, — s’était acquis un renom de loyauté, et ayant pour objectif un pays habité par un peuple dont la bonne foi, la religiosité et l’horreur du parjure étaient proverbiales, ne semblait offrir aucune espèce de danger sérieux. C’est dans ces sentiments que nous prîmes congé l’un de l’autre, congé d’autant plus cordial de ma part, que, pendant notre commun séjour à Mourzouk, j’avais conçu une très haute estime pour l’esprit et le cœur de l’intrépide Hollandaise.
Le 6, à mon tour, à 1 heure de l’après-midi, je sortis de la ville par la porte de l’est, en compagnie de Giuseppe Valpreda, de Mohammed, d’Ali et de Sa’ad, non sans qu’une dernière fois Hadch Brahim eût fait appel à la conscience de mon guide toubou. Nous nous dirigeâmes vers le sud-est, en longeant les quelques huttes de palmier dont se compose le petit village de Moureïzouk (diminutif de Mourzouk), et, au bout de quatre heures, après avoir dépassé les ruines de deux hameaux, qui attestent les progrès de la dépopulation dans le pays, et franchi une chaîne de collines peu élevées, nous débouchâmes dans la plaine qu’on nomme la Tabanija. Il s’y trouve deux fontaines : l’une, à l’ouest, sert, par une vieille habitude, de lieu de campement aux Toubous ; l’autre, à l’est, est visitée par les Touaregs, à l’époque de la cueillette des dattes. Ce fut près de la seconde, qui, à une profondeur d’un mètre et demi, contient une quantité fort médiocre d’eau à la température de vingt degrés centigrades, que nous nous décidâmes à établir notre campement de nuit. A peine y étions-nous installés, que les nuages dont le ciel n’avait cessé de se couvrir crevèrent en un orage. Il ne plut pas abondamment, mais assez toutefois pour donner à mon guide toubou et à Mohammed la ferme conviction qu’Ichnouchen se trouvait au val Gharbi, un voyage de ce chef au Fezzan étant inséparable de la pluie.
Le lendemain, au bout de quatre heures et demie de marche, nous atteignîmes le village de Bidan, assemblage minable de cabanes, avec une mosquée en argile, près d’un bois de palmiers où nous nous retirâmes au frais avec nos chameaux. Nos noirs s’étaient procuré une quantité respectable de lakbi, si bien qu’Ali et Sa’ad se trouvèrent bientôt dans un état déplorable. Le grave Mohammed, sans aller jusqu’à cet oubli de sa dignité, s’égaya néanmoins lui-même jusqu’à déployer une faconde que je n’avais jamais eu occasion d’admirer en lui. Cette joyeuse échappée de mes serviteurs, qu’en me reportant par la pensée à l’époque où j’étais étudiant je ne me sentis pas le courage de troubler, eut pour moi des suites funestes. Je m’étais endormi doucement à l’ombre d’un dattier, si bien que le soleil en tournant vint darder ses rayons sur mes jambes, sans que pour cela je me réveillasse, et que mes compagnons, on le conçoit de reste, eussent des yeux pour le péril que je courais. Il en résulta qu’en sortant de mon assoupissement j’éprouvai dans les deux pieds une douleur sourde et une sensation particulière de lourdeur, premiers symptômes d’une inflammation dont je devais fort souffrir.
De Bidan à Gatroun, s’étend un désert partie de sable, partie de pierre, qu’interrompt seule, à peu près à mi-chemin, l’_hattija_[24] de Mestouta. En un endroit se trouvent des traînées de dunes, formant un véritable labyrinthe de hauteurs et de vallées, où je ne sais pas comment mes conducteurs pouvaient réussir à s’orienter ; dans les vallées pointait çà et là une maigre végétation de nissi (_Aristida plumosa_) et de hâd ; les collines étaient de pures croulières de sable mouvant, dont l’élévation maximum n’excédait pas quarante mètres. Il nous fallut deux jours de marche, par ces innombrables circuits, pour gagner l’oasis de Mestouta, située dans une plaine de deux heures de long sur une demi-heure de large, au point le plus déprimé de laquelle se trouvent trois ou quatre puisards contenant une eau légèrement saumâtre, à la température de 23 degrés centigrades. L’état douloureux de mes pieds nous obligea de rester là toute une journée, à l’ombre parcimonieuse d’humbles tamarix.
Le 10 juin, par un temps couvert qui nous gratifia d’un peu de pluie, nous achevâmes de franchir l’hattija, et après avoir passé une chaîne de collines d’un roc calcaire recouverte d’une couche épaisse de sable, qu’on nomme la Grande-Dune (_Ghard-el-Kebir_), nous fîmes halte, au bout de douze heures de marche, au milieu d’une vaste plaine ondulée. Ce ne fut que le lendemain 11, dans la soirée, que nous atteignîmes la cité de marabouts qui a nom Gatroun.
Là, déjà, j’eus un avant-goût des exigences et des importunités mendiantes de toute sorte qui devaient me rendre l’existence si amère parmi les Toubous. Kolokomi, que démangeait la manie de briller aux yeux de ses compatriotes, ne me laissa pas tranquille que je ne lui eusse prêté, pour se pavaner dans Gatroun, un des burnous rouge-feu destinés à ses collègues du Tibesti. Hadch Dchaber, ou le Marabout, comme on l’appelait tout court, nous traita de la façon la plus hospitalière : il nous envoya à notre campement de la purée d’orge, du pain de froment et plusieurs poules ; puis, le lendemain matin, ce vénérable vieillard, de quatre-vingts et quelques années, nous vint voir en personne avec son frère et les plus notables de ses collègues en religion. La chaleur, ce jour-là, fut extrême (49 degrés centigrades à l’ombre) ; les chiens grattaient le sable avec frénésie, sans pouvoir atteindre jusqu’à la couche de terrain humide, et les poules qu’on nous avait apportées gisaient à terre demi-mortes, ouvrant leurs becs grands comme des fours. Quant à Kolokomi, en dépit de la température, il se prélassait par les rues de la ville, affublé du rouge surtout de drap, ni plus ni moins que si l’on eût été en hiver et que ce beau vêtement eût été sien. Les autres Toubous de mon escorte se montraient, eux aussi, plus soigneux de leur extérieur, depuis que le nombre de leurs compatriotes allait se multipliant autour d’eux : ils ne sortaient qu’armés jusqu’aux dents, la tête enveloppée d’un châle qui leur encadrait également le visage, faisant parade d’emblèmes pieux, des rosaires en main, des talismans, des sachets de cuir renfermant des versets du Coran au cou et bras.
Le lendemain Hadch Dchaber revint me dire que, conformément à la lettre qu’il avait reçue de Ben Aloua, il avait décidé de me donner pour guide précisément ce Bou Zeïd, de Bachi, qui était, avec Ali, l’auxiliaire préféré de mon vieux Mohammed. Ali, qui devait de toute façon se rendre au Tibesti, ne voulait pas s’engager avec moi, encore que ses affaires de négoce l’appelassent au Borkou. Le même Hadch Dchaber repoussa très nettement une demande de Kolokomi pour entrer tout de suite en possession de la seconde moitié de la somme convenue. Mon Toubou craignait que Tafertemi et les autres Maïnas influents ne s’opposassent à mon projet de visiter le Tibesti, et que par suite il ne s’élevât des difficultés pour le reste du payement. Son plan du reste, qui fut approuvé d’Hadch Dchaber, était de me conduire tout d’abord au dit prince et aux nobles Toubous qui habitaient l’oued Zouar ; après quoi, selon les dispositions que ceux-ci montreraient, il me ferait faire la tournée projetée ou bien me ramènerait au Fezzan ; l’essentiel était, paraît-il, d’obtenir la faveur de ces personnages du Zouar, dont la prépondérance s’étendait à tout le Tibesti ; quant aux nobles du Bardaï, il y avait moins à s’en mettre en peine.
Mes jambes allant mieux, j’en profitai, malgré la chaleur et un désagréable vent du sud-est qui soulevait d’énormes tourbillons de poussière, pour visiter la ville de Gatroun. Elle est située au milieu d’un grand bois de palmiers, avec un entourage immédiat de jardins qui s’adossent à une enceinte de murs ruineux. Les maisons, tout en terre, ont moins d’apparence que celles de Mourzouk, mais elles sont soigneusement construites et avec plus de solidité. Beaucoup sont badigeonnées, et la propreté des entrées, comme le bon agencement des portes en bois de palmier râcheux, leur donnent un aspect assez confortable. Je m’acheminai par les rues, — de simples sentiers, — jusqu’à la demeure du Marabout, que je trouvai assis dans son vestibule, sur un banc d’argile recouvert d’un tapis, avec ses amis et clients accroupis par terre devant lui. J’eus l’honneur de recevoir une place à ses côtés, et j’essayai de le faire parler sur le passé de sa ville et de sa confrérie religieuse ; mais, contrairement à la passion de généalogie qui est habituelle aux vrais Arabes, ceux-ci n’avaient point de traditions bien déterminées : tout ce qu’ils savaient, c’était que leurs ancêtres étaient originaires du Maroc et avaient émigré au Fezzan il y avait trois ou quatre cents ans. Ces marabouts étaient des commerçants dans l’âme, et leur caractère religieux leur facilitait le négoce. Les Touaregs les respectaient, les Toubous leur étaient apparentés, de sorte que seuls, parmi les habitants de la Tripolitaine, ils pouvaient aller sans escorte jusqu’au Bornou et au delà, sans avoir rien à redouter de ces deux tribus ni courir le risque d’être détroussés en chemin. La seule rencontre qu’ils craignissent de ce côté, c’était celle des Oulâd Sliman, qui étaient venus brigander à plusieurs reprises à Kawar ; encore ces routiers sans foi ni loi comptaient-ils parmi eux beaucoup d’hôtes et se contentaient-ils, le cas échéant, de les rançonner quelque peu. Ces marabouts accomplissaient fort consciencieusement leurs devoirs de piété, savaient tous lire et écrire, et jouissaient d’un grand renom de loyauté : d’esprit très étroit d’ailleurs, et connus pour leur avarice ; malgré cela, et en dépit de leur activité, ils n’avaient pour la plupart qu’une aisance modeste ; seul, Hadch Dchaber était relativement riche.
Tout autour de Gatroun s’élèvent des collines de sable irrégulières, sur lesquelles une colonie volante de Toubous avait installé ses habitations, de simples cabanes en feuillage de dattier, mais d’une propreté extrême et d’un aménagement intérieur qui décèle beaucoup d’élégance et de goût. Dans les jardins de la ville commençaient à lever diverses plantes : sorgho, luzerne, concombres, melons et tomates ; il y avait aussi des ceps de vigne, des figuiers, des grenadiers, et de nombreux exemplaires de l’_acacia nilotica_ (_Karad_), arbre dont le fruit sert au tannage et constitue un remède populaire. L’eau se trouve partout à une profondeur de trois à cinq mètres, au-dessous de la couche calcaire qui fait suite au sable. La culture du dattier est, comme dans le reste du Fezzan, l’occupation principale des habitants, au nombre de 1,500 environ.
Le lendemain, je vis Bou Zeïd, dont j’avais dû attendre le retour, car il se trouvait à Bachi, son village natal. Il se déclara prêt à me servir de guide, pourvu que le voyage ne durât pas plus de quelques mois. C’était un homme encore jeune, maigre, au visage ovale, paraissant sérieux et intelligent, mais d’une ténacité excessive dans ses exigences personnelles et dans ses prétentions de toute sorte. Mon offre de 60 mahaboubs fut rejetée par lui avec dédain ; il allégua, comme je l’avais prévu, qu’un marabout devait se payer plus cher que le Toubou auquel je donnais déjà plus que cette somme ; bref, nous tombâmes d’accord pour 100 mahaboubs, dont la moitié toujours payable d’avance. Mais à peine venais-je de me rendre, à contre-cœur, sur ce point, que Bou Zeïd se mit à formuler, pour ses cousins les notables du Tibesti, des demandes de burnous et de vêtements soudaniens si exagérées, que force me fut de refuser, sous peine de me ruiner d’un seul coup. Il m’engagea alors, dans mon intérêt, et le plus sérieusement du monde, à renoncer à mon projet de voyage. C’était chez lui une conviction que chaque habitant du Tibesti avait le droit de me demander quelque chose ; oui certes, il en parlait à bon escient : quiconque visitait le pays sans y avoir des liens particuliers de famille, en devait, de toute nécessité, revenir les mains vides ; et ce n’était pas à sept Maïnas que j’étais tenu de faire des présents, mais à treize au moins, disait-il ; si bien que moi, après tant de sacrifices consentis, ne pouvant me résoudre à changer de dessein, j’en dus passer par ce qu’il voulut, et augmenter sensiblement mon stock d’objets de prix. Il va sans dire que je payai bon ces nouveaux achats. Encore, la veille même du départ, tout mon plan menaça- t-il d’échouer par suite d’un changement de front de Bou Zeïd. La crainte que mon voyage ne se prolongeât au delà de mes prévisions et l’espérance d’obtenir de moi, comme l’avait essayé Kolokomi, le versement immédiat de la seconde moitié de la somme, étaient la cause de ce refus soudain. Il fallut qu’Hadch Dchaber, usant de son autorité, lui rappelât la sainteté de la parole donnée.
Advertisement