Le Fezzan est l’antique _Phasania_[18], le pays des Garamantes, lequel s’étendait sans doute autrefois au delà des bornes actuelles de la province turque. Pline, parlant de l’expédition qu’y fit Cornelius Balbus, dit que la Phasanie renfermait au-dessus de la Syrte, vers le désert, les villes d’Aldela et de Cillaba, que les Romains avaient assujetties ainsi que Cydamus, dans le district limitrophe, celui de Sabràta ; plus loin, ajoute-t-il, court de l’est à l’ouest une longue chaîne de montagnes auxquelles leur aspect aduste a valu le nom de Montagnes-Noires, et au delà de celles-ci se trouve le Désert proprement dit, avec les villes de Matelgès, de Debris et de Garama, cette dernière la capitale fameuse des Garamantes. Des noms de localités et de tribus qui figurèrent dans le triomphe de Balbus, on peut inférer que Cydamus est notre Ghadâmès d’aujourd’hui, Garama la bourgade de Djerma, au val de Gharbi, et Cillaba, peut-être, Zella.

Hérodote, dénombrant de son côté les peuplades libyennes à l’ouest de l’Égypte, dit que de Thèbes aux Colonnes d’Hercule s’étend un plateau sablonneux où, de dix en dix jours de marche, se rencontrent des collines de sel gemme avec des sources d’eau douce, et que les populations qui l’habitent sont successivement, en allant vers l’est, les Ammoniens, les Oudchilans, les Garamantes, les Gétules, puis, sur tout le pourtour sud de ceux-ci, les Éthiopiens. Après la réduction en province romaine, sous le nom de Phasania, de cette contrée des Garamantes[19], dont Garama resta le chef-lieu, il y eut encore plusieurs expéditions, dont l’une, conduite par Julius Maternus, pénétra jusqu’aux régions éthiopiennes situées au-dessous du Fezzan. Quelques restes de constructions, en pierres énormes d’un grès rouge qu’on tirait, près de là, des montagnes d’Amsa, attestent encore, dans l’antique Garama, la domination des maîtres du monde. Passé la centième année de notre ère, on ne retrouve plus mention de ces districts, dans les annales si mouvementées de l’Afrique du Nord. Trois siècles plus tard, les Vandales mettent fin à la puissance romaine dans ce continent, et eux-mêmes, moins d’un siècle après, sont expulsés par les Maures et les Byzantins. Toutefois ces révolutions successives n’affectent que la côte septentrionale ; les districts du désert, pauvres et mal peuplés, n’y jouent naturellement aucun rôle, et l’histoire se tait sur leur destinée. Puis survient l’invasion mahométane avec laquelle s’ouvre une ère nouvelle ; on recommence alors à entendre parler de temps à autre des régions fezzanaises ; mais d’une Phasanie, en tant que formant un pays à part, il n’en est plus question désormais, non plus que de Garamantes et de Libyens : c’est de Berbères qu’il est fait mention.

Les Libyens que, mille ans déjà avant notre ère, les Phéniciens avaient trouvés dans le pays lorsqu’ils y fondèrent la ville d’Utique, représentent pour nous la race autochthone ; et, en effet, Hérodote et Polybe ne désignent jamais l’Afrique autrement que sous le nom de _Libye_. Ces Libyens étaient des nomades occupant le littoral des deux Syrtes, et confinant au sud à des Éthiopiens ; une étroite parenté existait entre eux et les laboureurs sédentaires des rivages fertiles qui forment aujourd’hui la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. De ce côté, ils avaient pour voisins le peuple vagabond des Gétules. Pour quel élément constitutif ces Libyens ont-ils figuré dans la formation des peuplades berbères que l’on vit apparaître plus tard ? C’est là une question obscure ; mais leur action, à ce point de vue, a dû être à coup sûr considérable. En dépit de toutes les étymologies que l’on a cherchées à ce nom de _Berbères_, la plus simple, celle qui se tire du mot _Barbari_, semble la plus plausible, et dans ce cas l’appellation se confondrait avec celle de Libyens, c’est-à-dire d’Autochthones.

Ceux-ci sans doute avaient subi de nombreux mélanges. S’appuyant sur les livres d’Hiempsal, Salluste dit que de l’alliage des Libyens sédentaires du nord-ouest de l’Afrique avec des Arméniens et des Mèdes était résultée, sur la côte de la Méditerranée, la peuplade appelée Maures, et que du mélange des Gétules avec des Perses émigrés au Maroc étaient sortis les Numides (ou Nomades) : cette assertion, bien que dénuée de toute valeur historique, prouve du moins la nécessité d’expliquer d’une manière quelconque les altérations insensibles qu’avait éprouvées l’antique race libyenne.

Les Libyens nomades de l’est, bien qu’ils n’aient pas été soumis à des métamorphoses aussi rapides et aussi radicales, n’ont cependant pas échappé non plus à l’immixtion d’éléments étrangers. Suivant les savants arabes, les Berbères seraient originaires de l’Yémen, de la terre de Chanaan ou de la Syrie, et se rattacheraient à Goliath et aux Philistins. Un savant historien, Ibn Chaldoun, assure même tout bonnement qu’ils descendent de Chanaan, fils de Cham et petit-fils de Noé. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils ont vécu des siècles durant avec les Arabes au nord de l’Afrique ; la plupart de leurs tribus sont venues d’Arabie, et il y en aurait même, à ce qu’affirment les savants arabes, dont il serait possible de reconstruire généalogiquement l’ascendance tout entière. Sans insister sur ce problème ardu d’origines, il est constant que, bien des siècles avant l’Islam, ils étaient en Afrique, et que la vieille souche libyenne est pour beaucoup dans leur sang.

Conquis en partie, au septième siècle, par un lieutenant d’Omar, le second calife, lequel venait de s’emparer de l’Égypte, le Fezzan nous apparaît ensuite, du commencement du dixième siècle à la fin du douzième, au pouvoir des Beni Kattab, de la tribu des Hawâras, puis il passe sous la domination des rois du Kânem (plus tard le Bornou), qui le détiennent jusqu’au quatorzième siècle. Trâghen (ou Taradjin) en était alors la ville capitale et le siège des gouverneurs, lesquels, vu l’éloignement du pouvoir central, jouissaient d’une semi-indépendance et semblent avoir porté eux-mêmes le titre de rois. La dynastie marocaine des Oulad-Mohammed s’empare un peu plus tard du pays et le gouverne pendant plusieurs siècles.

Un manuscrit arabe, découvert en 1876 dans la bibliothèque de Malte par un voyageur, M. Adolphe Krause, contient une chronique relative à cette dernière phase de l’histoire du Fezzan. Nous y voyons que les Fezzanais et leurs princes, à partir de la fin du seizième siècle, ne cessèrent de soutenir des luttes énergiques contre les souverains de Tripoli qui s’étaient emparés du pays et lui avaient imposé un tribut. Sans insister sur cette période malheureuse et sanglante de l’histoire du Fezzan, bornons-nous à dire que les habitants y déployèrent une ténacité et une énergie que leur naturel d’aujourd’hui ne ferait guère soupçonner. Puis, lorsque la Tripolitaine ne fut plus qu’une simple province de la Porte, les Turcs à leur tour, cela va sans dire, menacèrent Mourzouk. Vainement le chef arabe Abd el-Dchlil, sous lequel, depuis 1831, les Fezzanais avaient enfin réussi à reconquérir cette indépendance si souhaitée, rassembla-t-il son monde et tous ses alliés ; il ne put que périr chevaleresquement dans l’engagement décisif d’el-Baghla (1842), et depuis lors l’ancienne Phasanie n’a pas cessé d’être gouvernée par des pachas turcs ou _moutasarrifs_.

Ses nouveaux maîtres la partagèrent en six districts administratifs[20]. J’ai dit déjà que les fonctionnaires que la Porte envoie au Fezzan s’y considèrent généralement comme relégués dans une sorte d’exil ; s’ils sont amis du confortable, ils en doivent rabattre à tous les points de vue ; s’ils ont le goût de la lecture, il faut qu’ils se contentent de la bibliothèque qu’ils ont apportée avec eux, car, en dehors du Coran, on ne trouverait pas, je crois, un livre à Mourzouk ; s’ils aiment enfin la société, la conversation, plus grande encore est leur pénurie. Aussi, à peine installé, le pacha songe-t-il à son retour, et, en attendant, se préoccupe uniquement d’une chose, amasser le plus de thalers qu’il peut. Quant au degré de considération du gouvernement dont il est le représentant auprès des Touaregs, des Toubous et des hordes d’Arabes pillards, il n’en a nullement cure. A quoi bon se donner du mal en vue de la prospérité du pays, pour que, au bout de quelques années, le résultat de l’effort profite à un successeur qui n’aura pas les mêmes scrupules de conscience ? Travailler pour se faire un renom d’administrateur habile et intègre ? Quelle folie ! On se soucie bien, là-bas à Stamboul, de cet avant-poste fezzanais, perdu au milieu du désert ! L’essentiel est de tirer de ceux qui l’habitent, en les pressurant tous l’un après l’autre, de quoi emplir la caisse de l’Hâkim au moment du départ.

Sans doute il ne faut pas prendre à la lettre ce que disent les vieillards de Mourzouk quand ils parlent, avec une exagération toute arabe, de la prospérité passée de leur pays ; mais il est certain que la contrée a subi une dépopulation progressive qui a eu pour corollaire un amoindrissement de la richesse et de la production locales. Les taxes payées par les habitants et les revenus du Beilik suffisent tout juste aujourd’hui à défrayer le pacha et les fonctionnaires et à subvenir aux frais de la machine gouvernementale. La perception des impôts se monte à six ou sept cent mille piastres turques, soit en moyenne, 135,000 francs ; à cette somme viennent s’ajouter le produit des biens du Beilik, lesquels consistent exclusivement en plantations de dattiers, et le rendement de la ferme du natron, une trentaine de mille francs environ. Le plus gros de la contribution porte sur les dattiers, qui constituent à la vérité la propriété essentielle du peuple ; elle n’en est pas moins fort lourde pour les malheureux. Quant aux droits de douane, qui, pour les marchandises importées du Soudan, s’élèvent au taux de quinze pour cent, ils n’entrent pas en ligne de compte ; et nul impôt ne frappe les maisons, les jardins, les troupeaux ou l’avoir en espèces. La taxe payée par dattier varie d’une piastre à une piastre et demie, suivant la capacité productive de l’arbre ; pour déterminer cette capacité ainsi que le nombre de pieds existants, il vient de temps à autre de Mourzouk ou de Tripoli un employé chargé de contrôler l’évaluation préalable du moudir. Les arbres qui ne portent pas encore, comme ceux qui sont tout à fait vieux et réformés, demeurent francs de charge.

Il va de soi, qu’étant données ces maigres ressources, celle province excentrique de l’Empire turc n’est point tenue en très haute estime. L’autorité du gouvernement local ne s’étend guère au delà des murs de Mourzouk, et dans les oasis dépendantes du cercle administratif elle est toute morale. Par quels moyens se ferait-elle sentir à distance, n’ayant ni chevaux, ni chameaux même, ni force armée à envoyer dans ces régions éloignées où son action serait si nécessaire ? A quelques heures de Mourzouk, les bandes volantes de Toubous dérobent des troupeaux entiers de chameaux, et les Arabes de la Scherkija comme les Mekaries du val Schijati n’obéissent aux organes du gouvernement que dans la mesure de leur propre convenance. Qui songerait en effet à les aller chercher et châtier chez eux ! La garnison de Mourzouk, qui nominalement est de cinq cents Turcs, ne se compose, en fait, que de trois cents Fezzanais domiciliés paisiblement dans la ville et s’occupant à cultiver leurs jardins ; elle ne dispose pas même des chameaux indispensables au transport éventuel, en cas de marche, des vivres, de la provision d’eau et des munitions requises pour les armes. Au temps de mon séjour au Fezzan, quand un rassemblement d’hommes un peu insolite se montrait au fond de l’horizon, toutes les autorités escaladaient en hâte la Kasba, pour épier les mouvements de ce groupe suspect ; puis, immédiatement, au bruit qui se répandait par la ville d’une approche des Toubous ou des Touaregs, les intrépides Mourzoukois de s’armer jusqu’aux dents, de former les rangs en s’excitant mutuellement au courage, et la garnison de prendre le fusil, jusqu’au moment où l’on reconnaissait que la horde étrangère n’était qu’une inoffensive caravane de marchands. Cet état de choses lamentable explique comment mademoiselle Tinne, mon infortunée compagne de voyage, a pu être outrageusement massacrée à quelques journées de marche de la ville et pour ainsi dire sous les murs de Mourzouk.

Le Fezzan forme un peu plus d’un tiers de la superficie de la Tripolitaine ; mais, dans le chiffre d’un quart de million d’habitants que présente l’ensemble de la province, il entre à peine pour une trentaine de mille. Les centres principaux d’agglomération sont situés sur la route postale de Tripoli à Mourzouk, puis, plus loin, entre cette dernière ville et Kawâr ; le nombre total des localités petites ou grandes peut être évalué au plus à quatre-vingt-dix. A côté de cet élément de population permanente, il y en a un autre qui n’existe qu’à l’état flottant : ce sont les Toubous qui vivent dans le district de Gatroun, et les Touaregs qui occupent l’oued el-Gharbi. Ceux-là vont et viennent entre leurs résidences du Fezzan et leur pays d’origine, où ils retournent volontiers se fixer quand ils ont le moyen d’y vivre, et, dans ce cas, d’autres émigrés viennent prendre leur place. Quant aux Nomades proprement dits de la région, au nombre de quinze mille à peu près, on les appelle en arabe _Bavâdi_, pour les distinguer des sédentaires, désignés sous le nom de _Hadarijin_[21]. Lors de mon passage, leur tribu la plus florissante, la plus riche en chevaux et en chameaux, était celle des Mekaries.

Ce qui frappe surtout au Fezzan, c’est l’extrême diversité de races : au sud, par exemple, on rencontre le Toubou pur du Tibesti, au sud-ouest, le vrai Touareg ; au nord et à l’est, des colonies de Berbères du nord ; puis, disséminés un peu partout, des Arabes purs, sédentaires ou nomades, des Berbères errants, des esclaves du Bornou, des États d’Haoussa et d’autres parties de l’Afrique centrale, avec leur descendance serve ou libre, et enfin un petit noyau à part, qui sans être identique à aucun des autres éléments, a beaucoup de traits communs avec eux : c’est le type fezzanais proprement dit, avec les métamorphoses que les siècles lui ont fait subir.

Les Garamantes, habitants primitifs du pays, formaient avec d’autres tribus du désert une sorte de sous-type Libyen, et entre eux et les Éthiopiens, qui leur confinaient au sud, il y avait de telles ressemblances qu’on a été amené à voir en eux une race intermédiaire entre les peuplades de la côte nord et celles de l’extrémité méridionale du Désert : de là, chez les Anciens, l’appellation de _Melanogétules_, pour désigner ces nuances ethniques, et l’expression de tribus _subéthiopiennes_ qu’a employée M. Duveyrier. Quand on remonte la vallée du Nil, on peut voir combien est insensible la transition de l’homme de la Haute-Égypte aux Berbères (ou Berâbras) et aux Bâdchas, et de ceux-ci aux gens du Soudan. Les Toubous du sud ou Dâzas se rapprochent un peu plus des habitants de la Nigritie que les Toubous du nord ou Tedâs. Pour les Zoghâwas au nord du Darfor, on ne sait trop comment les classer ; entre le Touareg, enfin, et le Berbère du littoral, tout proches parents qu’ils soient l’un de l’autre, la différence est assez perceptible à l’œil. Tout cela, somme toute, constitue une série de transitions et de nuances dont il est souvent très difficile d’établir l’exacte démarcation.

Bien que le Désert, par son énorme étendue, son climat bien tranché, l’isolement des oasis habitées, et la rareté des relations, favorise le maintien des types ethniques, on conçoit néanmoins que les Gamarantes, en raison de leur petit nombre, aient subi des transformations successives. Déjà sans doute, au moment de la conquête romaine, ils avaient commerce avec les contrées plus méridionales d’où leur venaient l’ivoire, les plumes d’autruche, l’or et autres produits ; ces rapports devaient toutefois être assez bornés ; mais quand l’invasion mahométane eut amené un déplacement de population vers le sud, et que plus tard les gens du Bornou se furent à leur tour avancés sur le nord et eurent porté leur domination par delà Kawâr jusque dans le Fezzan, le maigre élément aborigène dut insensiblement se trouver submergé. Un trafic relativement animé se développa peu à peu entre le nord de l’Afrique et les pays nègres, et ce fut la route du Fezzan aux bords du lac Tsâd qui, vu son abondance d’eau, le nombre de ses oasis, la sécurité et le profit qu’elle offrait, fut bientôt la plus fréquentée. Des marchands arabes et berbères du nord s’établirent alors dans la vieille Phasanie, qui devint comme le grand carrefour des divers chemins commerciaux, un centre de négoce entre Tripoli et le Bornou, entre Timbouctou et le Caire, entre les Touaregs et les Toubous. Ce va-et-vient de caravanes, dont la traite noire formait le trafic dominant, et surtout l’importation des esclaves femelles, modifièrent nécessairement le sang primitif. On comprend donc qu’après avoir subi l’empreinte de tant de races successives et une suite d’influences si hétérogènes, la population autochthone (100,000 âmes au plus) n’ait pu se maintenir intacte et ait perdu son caractère original.

Aujourd’hui, dans les bourgades importantes, on ne rencontre presque plus que des étrangers. Zella, dit M. de Beurmann, a pour habitants des Oulad Hareïs venus il y a mille ans de l’Égypte ; Foghaa, Temissa et Sirrhen ont des Zejadin dans leurs murs ; à Sokna, de même qu’à Waddan, ce sont des Berbères purs qui dominent ; Schourafâ appartient toute à des Zawila ; Temenhint est aux mains de ses fondateurs, les Beni-Bedre ; Djedid, dans l’oasis de Sebha, doit, dit-on, son existence au marabout Hamed el-Haderi. De même, le val Schijati est presque exclusivement au pouvoir de Nomades du nord ; Gatroun est peuplée de marabouts dont les ancêtres passent pour être venus du Maroc. Quelque diverses que soient d’origine toutes ces tribus et ces familles, les unes arabes, les autres berbères, elles n’en forment pas moins une alluvion d’étrangers sous laquelle se trouvent noyés les restes des antiques Garamantes. Si l’on ajoute à cela les Touaregs, les Toubous, et le fonds nègre importé, on voit qu’il ne nous reste qu’un très petit noyau d’individus à comprendre dans l’élément fezzanais, et que cet élément ne semble guère être qu’un amalgame sans grande originalité.

Au point de vue de la couleur de la peau, les Fezzanais présentent les mêmes nuances que celles qui dominent chez les Touaregs, les Toubous, et aussi les Tripolitains et les gens du Bornou ; à cet égard toutefois ils se tiennent plus près de leurs voisins du Désert. Moins foncés de teint en général que ne le sont les Toubous du nord, ils ont à peu près la même la taille qu’eux, mais sans posséder ni leur élégance de forme, ni leur souplesse élastique. Au lieu du galbe ovale et des traits accentués de ces derniers, ils ont la plupart du temps le visage arrondi et sans caractère ; ils sont en outre lourds d’allures, et montrent souvent une propension, rare dans le désert, à l’obésité. Tout en eux annonce l’insouciance et la mollesse ; ils se laissent tyranniser et dépouiller par leurs gouverneurs, et ont peur de leurs ennemis et de leurs voisins. Ils sont gourmands et libertins, excellents du reste, pleins de douceur, et aussi de probité. C’est cette dernière qualité, dont s’émerveillait déjà si fort, au commencement de ce siècle, le cheik Mohammed, de Tunis, qui, aujourd’hui encore, recommande et honore ces pauvres gens. Quelque encouragement que la faiblesse du gouvernement, la dissémination des lieux habités et la misère générale sembleraient devoir accorder à la malhonnêteté et au vol, chacun, au Fezzan, vit en pleine sécurité sur ce point. Le voyageur peut parcourir seul et sans crainte toute la longue route de Tripoli à Mourzouk, et ce n’est que depuis qu’il y a une garnison turque que les gens de la ville ont pris l’habitude de fermer la nuit leurs maisons.

Quelle différence entre l’humeur du Fezzanais et celle de ses proches voisins du Désert ! Autant les premiers sont apathiques, timides, affables, honnêtes et portés au plaisir, autant le Touareg est vaillant et austère, le Toubou, infatigable, égoïste, rusé, rapace et frugal. Même différence physique et morale entre les femmes fezzanaises et les femmes tedâs[22] : celles-ci, dont l’attitude et la démarche trahissent le caractère déterminé, s’occupent activement, en l’absence de leurs maris, de l’administration de la maison, du négoce, et sont d’une fidélité exemplaire ; celles-là, au contraire, sont d’une nonchalance, d’une étourderie et d’un dérèglement de mœurs qui se décèlent dans leur extérieur. Cette diversité de natures apparaît nettement dans les danses nationales, qui, loin d’offrir, chez les Fezzanaises, la gracieuseté et la décence de mouvements qu’on remarque chez les femmes toubous, rappellent au contraire la façon de danser aussi peu avenante que triviale des femmes arabes.

La vie religieuse a perdu au Fezzan toute originalité et toute force. On y comptait jadis beaucoup d’adhérents aux sectes qui, au fond de l’Orient, avaient pris naissance dans l’Islam, et qui n’avaient pas tardé à se répandre parmi les tribus berbères du nord de l’Afrique, les Kaouridjas et les Ibadijas ; mais actuellement tous les habitants y sont de paisibles Sunnites suivant le rite des Malekijas, et les hommes cultivés eux-mêmes n’y connaissent plus seulement de nom ces formes de particularisme religieux qui, dans les premiers siècles de l’hégire, ont rendu si difficiles aux vrais croyants la conquête de la partie nord- ouest de l’Afrique et la réduction des Berbères. Dans les temps modernes, il est vrai, une secte fondée par Sidi Senousi, et originaire, dit-on, du pays de Tlemcen, — celle des _Senousis_, comme on l’appelle du nom de son promoteur, — s’est implantée peu à peu au Fezzan, mais sans réussir à inoculer le virus du fanatisme à ce petit peuple insouciant. Du centre de propagande établi à Djaherboub, sur la frontière assez vague qui sépare la Tripolitaine de l’Égypte, cette société de missions finit par étendre son influence sur toute la moitié nord-ouest du continent, créant des Instituts (_zâwias_) à Sokna, à Zawilâ, à Mourzouk, semant des stations religieuses sur le chemin de Djâlo à l’Ouadaï, colonisant au nord du Tibesti l’oasis de Wau, et, de la grande oasis toubou de Kawâr, sur la route du Bornou, où elle avait installé son siège, s’avançant au sud vers le Wanjanga et l’Ouadaï même, dont le roi Ali passait pour son séïde le plus chaud. J’eus occasion, étant à Mourzouk, de juger de l’adresse opiniâtre au moyen de laquelle ces fanatiques, véritables jésuites de l’Islam, réussissent à prendre dans leurs filets une partie du territoire africain. Sans chercher à faire tout d’abord des prosélytes dans les masses, ils s’appliquent à s’acquérir des amis dans les localités les plus civilisées du Désert. L’Égypte proprement dite, avec ses fameux Oulémas, est laissée par eux de côté ; Tripoli n’est point non plus un théâtre d’activité qui leur convienne ; le Fezzan n’est pour eux qu’un point de départ, et au Bornou même, dont les savants, et à leur tête le cheik Omar, jouissent d’une grande renommée dans le monde soudanien, ils ne s’avancent qu’avec précaution. Les points que visent surtout leurs efforts, ce sont les pays toubous où ce genre de propagande n’a pas encore pénètre (Tibesti, Borkou, Bahar el-Ghazâl, Kânem), puis la région des Bidêjats (Wanjanga et Ennedi), les tribus sauvages de l’Ouadaï, et les oasis égyptiennes. Et partout où ils gagnent des adhérents, ils recueillent abondante moisson de biens terrestres pour la gloire du Très-Haut ; en chaque lieu du Désert où ils établissent leurs pieuses stations, ils commencent par signer avec les indigènes un traité qui leur livre les plantations de dattiers avec des droits de toute nature.

Jusqu’à présent, c’était surtout l’ouest de l’Afrique qui avait eu le monopole de ces associations religieuses et de ces sortes de maîtrises spirituelles souvent doublées d’une puissance politique et temporelle assurant à leurs détenteurs un pouvoir supérieur à celui des princes. C’est ainsi que Rohlfs parle d’un prêtre du Maroc ayant, ou peu s’en faut, l’autorité d’un pape ; de même, à Timbouctou, règne la famille des cheiks el-Bakaï, laquelle tire son origine du célèbre conquérant de l’Afrique du Nord, Sidi Okba el-Fahri, et exerce une influence incontestée sur les Touaregs de l’ouest jusqu’à Touât ; de même encore, au siècle passé, des frontières du Maroc jusqu’à Tripoli, dominait un autre souverain spirituel, Sidi Ahmed el-Tedjani, devant lequel s’inclinaient les peuples et leurs régents. Quant à la partie orientale du Désert, elle n’avait jamais connu ce genre de suprématie religieuse, jusqu’au moment où le fanatique Senousi y introduisit son âpre doctrine, laissant dès l’abord bien loin derrière lui, en fait de haine contre la civilisation et ses représentants, tous ses devanciers et collègues de l’ouest. Le pape marocain, en effet, lors même qu’il sut que Rohlfs était chrétien, n’en resta pas moins son fidèle protecteur ; Ahmed el- Bakaï en agit de même avec Henri Barth, et Sidi Ahmed, le chef de la secte des Tedjanas, que j’avais eu occasion de voir en 1860 quand il vint à Tunis, me parut être un homme bienveillant qui ne croyait pas se souiller en causant amicalement avec un chrétien. Les Senousis, au contraire, ont pour les chrétiens une haine forcenée qui devait, par la suite de mes voyages, me causer plus d’un désagrément et plus d’un péril.

Mais, pour en revenir à la douce et indolente population fezzanaise, ce n’était certes pas un milieu où ce fanatisme ascétique put revêtir un caractère agressif. Sauf en quelques points isolés, tels que la ville de Zawila, où M. Duveyrier fit l’expérience du zèle des sectaires, les rapports des chrétiens avec les habitants et même avec les marabouts sont partout plus agréables qu’ils ne le sont dans la plupart des pays mahométans.

L’instruction, au Fezzan, ne peut manquer de se ressentir de cette nonchalance religieuse. Mourzouk ne possède pas un seul de ces savants renommés, qui attirent de loin les curieux, et qu’on rencontre même en Nigritie ; les exigences de la civilisation locale et des relations extérieures y sont toutefois assez puissantes pour que chacun se croie obligé d’aller à l’école apprendre les notions élémentaires de la lecture et de l’écriture. En dehors de l’arabe, qui est naturellement la langue enseignée, il n’existe point de parler populaire particulier aux Fezzanais et susceptible de fournir un critérium sûr à l’ethnologie. La population flottante, qui appartient aux éléments toubou et touareg, se sert de ses idiomes d’origine ; dans les colonies berbères de Sokna, Waddan, Temissa, on trouve, ayant droit de cité à côté de l’arabe, des dialectes berbères qui se rapprochent de celui de Rhadâmès ; mais ce sont des îlots linguistiques strictement délimités. Quoique la partie la plus méridionale du Fezzan compte un fort appoint de Toubous et que tout le commerce de la province avec le Tibesti se fasse exclusivement par cette zone sud, quoique les marabouts de Gatroun et de Bachi se marient de préférence à des femmes toubous, la langue du Tibesti n’a jamais pu franchir ce district extrême. Un idiome qu’on parle plus communément, c’est celui du Bornou ; il a même la primauté sur celui d’Haoussa (qui est également d’un usage fréquent), et on peut dire qu’il est répandu plus ou moins par tout le Fezzan. Mais, bien que ces deux dernières langues soient apprises des enfants avant qu’ils n’aient connaissance de l’arabe, et que, dans beaucoup de maisons, l’une d’elles demeure le parler dominant, on n’en peut rien inférer de décisif ; le grand nombre d’esclaves femelles venues depuis des siècles par cette route du Soudan et les importants voyages commerciaux entrepris jadis par les habitants suffisent à expliquer ce phénomène. A côté des femmes légitimes prises dans le nord ou dans le pays même, la religion autorise la coexistence de concubines, qu’on tire de la Nigritie. Il est rare de trouver une famille où il n’y ait point des enfants représentant toutes les nuances diverses de teint. De quelque mère qu’ils sortent, tous ces enfants, dans leur premier âge, sont principalement aux mains des esclaves ; mais comme, lorsqu’ils grandissent, la langue arabe reprend de plus en plus le pas auprès d’eux, il en résulte que, somme toute, c’est celle-ci qui est sans conteste l’idiome le plus généralement répandu.

De tout ce qui précède, nous pouvons conclure que le Fezzanais constitue un type de transition entre l’habitant de la côte septentrionale et les tribus du Désert d’une part, et ce même habitant et les gens du Soudan, d’autre part. C’est du nord que lui est venue, par le double élément berbère et arabe, l’altération première de son caractère distinctif ; c’est du nord aussi que lui sont venus et ce qu’il a reçu de civilisation et l’influence politique et maîtresse qui a opéré sa transformation. Le sud, d’un autre côté, a agi sur lui d’une manière périodique, et, jusqu’à ces derniers temps, les hommes du Soudan n’ont cessé de transfuser leur sang dans le sien. Avec ses voisins de l’ouest, les Touaregs, il n’a pas eu beaucoup de rapports ni de mélanges ; avec les gens du Tibesti, il en a eu davantage, et, une chose qu’il importe ici de remarquer, c’est que, malgré cela et malgré l’analogie des climats où vivent les deux peuples, il y a une différence bien tranchée entre le Fezzanis et le Toubou. Cette circonstance serait de nature à militer contre l’hypothèse que la population du Fezzan et celle du Tibesti ont une origine identique, quelles que soient même les métamorphoses subies par la première dans le courant des siècles et la stabilité relative que la seconde a pu conserver derrière ses inaccessibles rochers ; elle prouve en tous cas que, dans cette question de mélange ethnique, ce sont d’autres éléments qui prévalent.

SUR LE CHEMIN DU TIBESTI

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CHAPITRE V

Arrangements avec Kolokomi. — Départ de Mourzouk. — Halte à Gatroun. — Le marabout Bou Zeïd. — Tedcherri. — Un nouveau compagnon. — La fontaine de Meschrou. — Passage du mont Tummo.