Grâce à la ligne ininterrompue d’oasis qui le relie à la côte septentrionale et aux nombreuses stations pourvues d’eau qui essaiment dans la direction du Soudan, le Fezzan a été jadis, et cela de bonne heure, un centre commercial important ; il n’y avait pas autrefois un Fezzanais un peu à son aise qui ne fît du négoce. Quoique les Romains, vraisemblablement, n’aient pas pénétré jusqu’au Soudan, ils n’en recevaient pas moins les produits de cette région par l’intermédiaire du Fezzan, et quand l’Islam plus tard non seulement eut rejeté dans le désert un élément de population plus civilisé, mais encore eut créé des États mahométans sur le Niger et près du lac Tsad, il se développa bientôt de toutes parts un trafic animé. Le Fezzan vit affluer par chez lui les marchandises qui venaient de Tripoli, de Tunis et d’Égypte, à destination des pays du Désert et des Nigrities, et, _vice versa_, les denrées voyageant du midi au nord. Des centaines d’années durant, il arriva des contrées du haut Niger tant d’or en poudre, en lingot ou en barre, qu’au commencement de ce siècle encore la valeur numéraire courante était, à Mourzouk, le _mitqual_ d’or avec ses divisions. Ce ne fut que lorsque cette importation d’or diminua, qu’on introduisit au Fezzan les thalers d’Autriche et d’Espagne, et ce n’est que depuis qu’elle a cessé complètement, c’est-à-dire il y a environ une génération, et par suite de l’établissement direct du régime turc, que la monnaie divisionnaire tripolitaine est devenue d’un usage exclusif. Jadis, de l’Haoussa, il venait des outres, des peaux de chèvre teintes, des cotonnades, de l’indigo, des perroquets ; du Bornou, il venait encore de l’indigo, des tamarins, des peaux de léopard et de lion ; du Baguirmi et de l’Ouadaï, des cornes de rhinocéros ; puis, de la plupart de ces pays, des plumes d’autruche, de l’ivoire, et surtout la denrée avantageuse et recherchée par excellence, à savoir des esclaves.

Il y a encore des vieillards au Fezzan qui vous diront qu’au temps de leur jeunesse il arrivait annuellement de Timbouctou de grandes caravanes de pèlerins chargés d’or qui, en repassant, prenaient des marchandises, et qu’en outre, à plusieurs reprises dans l’année, il partait pour les États d’Haoussa et pour le Bornou des caravanes de négoce qui comptaient au retour des milliers de têtes. La décadence des pays mahométans de la côte nord et le dépérissement du trafic dans certaines parties du Soudan, joints la création de nouveaux débouchés et surtout aux entraves mises à la traite des nègres, ont ruiné ce mouvement commercial. Le temps n’est plus où Tunis et le Bornou entretenaient des relations animées ; Tripoli même est bien déchu ; l’activité mercantile, les capitaux, le goût des entreprises, tout en a disparu aussi bien que du Fezzan. La route de Tripoli à l’Ouadaï par le territoire des Toubous a vu disparaître le plus gros de sa clientèle ; au début de ce siècle, on a ouvert de ce même Ouadaï à la côte nord un chemin direct qui n’est pas beaucoup plus long que celui de Mourzouk, et qui, de l’oasis Djâlo, mène à la fois à Benghâsi et au Caire. Depuis lors, le trafic du littoral méditerranéen avec l’Ouadaï a passé en grande partie aux mains des habitants de la susdite oasis ; le Bornou a subi une éclipse, et sa puissance productive a diminué. Ajoutez que les gens de Ghadâmès se sont emparés de plus en plus du commerce avec la côte ouest, habitée par des tribus auxquelles les relie l’identité de race, et qu’ils se sont ainsi assurés des chemins raccourcis pour aller aux États d’Haoussa et à Timbouctou, où ils ont établi leurs maisons de commerce.

Enfin les difficultés que rencontre actuellement la traite ont donné le coup de grâce au Fezzan. Et pourtant, je le répète, ce dernier genre de trafic est encore, malgré les restrictions qui le contrarient, le négoce de prédilection de ces pays. Aux yeux des Musulmans il n’a pas cessé d’être légitime, et toutes les fois qu’un chef de province peut le faire impunément, il ferme les yeux sur ce chapitre, favorisant même les contraventions, pour peu que son intérêt le lui commande : or, les marchands s’arrangent pour que son intérêt le lui commande. Les gouvernements de là-bas, toujours obérés, paient peu ou point leurs fonctionnaires : n’est-il pas naturel que ceux-ci recherchent un supplément de profits dans une branche d’affaires qui s’accordent avec leurs convictions religieuses ? Le gouverneur du Fezzan, pour chaque esclave importé, reçoit, suivant une vieille règle, la somme de deux mahaboubs (9 fr. 45 environ) : ce qui, naguère encore, lui faisait facilement au bout de l’année un casuel de plus de 50,000 francs. Un fonctionnaire chargé du contrôle, dans la dernière oasis sud du pays, touchait, bien entendu, sa petite part. Par malheur, cette source de gains n’est plus suffisante pour une région qui ne possède point d’industrie lucrative ; les anciennes familles riches de Mourzouk se sont appauvries peu à peu ou se sont retirées chez elles, à Oudchila, à Sokna, et ailleurs. Celle des Ben Aloua s’est soutenue par sa situation politique ; trois ou quatre autres ont dû également une certaine aisance aux affaires qu’elles ont faites dans le Soudan ; mais c’est tout. Les Fezzanais ont à peine le nombre d’artisans qui leur est nécessaire, et se voient obligés de tirer de Tripoli beaucoup d’objets qu’ils pourraient fabriquer eux-mêmes. Ils s’entendent en effet fort bien à travailler le cuir rouge et jaune, à en faire des housses de selles, des souliers, des ceintures, le tout orné de broderies pleines de goût ; ce qui n’empêche pas que la mégisserie, le tissage, la teinture, soient chez eux des arts presque nuls. Il existait bien à Mourzouk, quand je m’y trouvais, un menuisier-charpentier, les deux métiers réunis en une seule et même personne ; mais c’était un citoyen notable, membre du Grand Conseil, qui ne travaillait guère que pour lui et pour ses amis, et qui, entre temps, s’occupait de négoce et d’agriculture. De tourneur, point ; quant au forgeron, il ne savait livrer que des pièces tout à fait rudimentaires ; il était d’ailleurs tout à la fois ferblantier, serrurier, orfèvre ; souvent il manquait de charbon, et puis, comme ces multiples métiers n’auraient pas suffi à le nourrir, il consacrait naturellement, lui aussi, le plus gros de son temps au jardinage, de sorte que les clients devaient attendre. Il n’y avait que les ustensiles de poterie, les objets de vannerie en feuilles de palmier, et les tissus de poil de chameau, qui répondaient suffisamment aux besoins de la consommation locale ; pour le reste, cotonnades à bon marché, draperies, soieries, chaudronnerie, outres à eau, écuelles de bois, il fallait le faire venir, soit de Tripoli, soit même du Soudan, en payant, comme de juste, une plus-value de cinquante pour cent.

Arrivons aux conditions climatériques et sanitaires du Fezzan. Mon séjour à Mourzouk s’est assez prolongé pour que j’aie pu faire une suite importante d’observations météorologiques, qui, sans embrasser toute l’année, puisque mon voyage au Tibesti a eu lieu de juin à septembre, englobe néanmoins les mois d’avril et de mai 1869 et toute la période comprise entre la mi-octobre de la même année et le commencement d’avril 1870.

La température, qui, en avril 1869, avait varié de 7 à 37 degrés centigrades, avec un écart maximum dans une même journée de 18 degrés, ne dépassa pas, le mois suivant, le chiffre de 41. En octobre, après mon retour, elle fut à peu près la même qu’en avril. Décembre présenta un minimum de 1 degré au-dessus de zéro, et un maximum de 27 degrés ; le thermomètre oscilla, en janvier, de 0 degré à 29 degrés ; en février, de 1°,8 à 32°,5 ; et enfin en mars, de 7° à 37° : soit, pour 1869, une température moyenne de 22°,2 en avril ; de 28°,8 en mai ; de 20°,9 en octobre ; de 17 degrés en novembre ; de 14 degrés en décembre ; pour 1870, une moyenne, en janvier, de 12 degrés ; en février, de 14°,8 ; en mars, de 19°,9. Les écarts les plus faibles eurent lieu en avril, par un vent du nord, en mai, par un vent du sud oscillant de l’ouest au sud- est ; en octobre, par le souffle d’est ; en novembre, par le souffle de nord-est ; en décembre, par celui de nord-ouest, tandis qu’en janvier, février et mars la direction corrélative du vent fut le nord, l’ouest et le nord-ouest.

Il ne pleut, ai-je dit, que très rarement au Fezzan ; vu le défaut d’humidité de l’atmosphère, la rosée même y manque presque complètement, quoique l’abaissement de la température dans les mois d’hiver semblerait y devoir favoriser ce dépôt auroral. Ce n’est que lorsque les vents du nord soufflent, que le temps, l’hiver, se dispose à la pluie ; en été, les vents d’est, de sud-ouest et de sud amoncellent aussi fréquemment des nuages. En somme, les vents qui dominent sont, de mai à novembre, ceux de l’est et du sud, et, pour le reste de l’année, ceux de l’ouest et du nord.

Bien qu’à priori la région paraisse devoir participer de l’extrême salubrité qui distingue en général le Désert, on a vu déjà qu’il n’en est rien, à cause des marais salés ou _sebchas_ qui y développent la fièvre, et font des environs de Mourzouk un territoire aussi empesté que l’est la contrée d’eaux stagnantes qui se trouve autour du lac Tsad. J’y ai, pour ma part, plus souffert de la malaria que dans les districts bien arrosés qui sont au sud du Grand-Désert, et où j’ai pénétré par la suite. De l’automne de 1869 au printemps de 1870, je n’ai presque pas eu une semaine sans un accès de fièvre. Les Arabes et les Berbères contractent pour la plupart à Mourzouk un état de langueur dont ils se ressentent le reste de leurs jours.

Les saisons les plus malsaines sont l’été et l’automne ; aussi dit-on là-bas que le mauvais moment commence quand les pastèques mûrissent. Les localités du val Schijati ne sont pas mieux partagées que le chef-lieu ; il y régnait, lors de mon arrivée au Fezzan, une épidémie qui m’a paru être un typhus, sorte de maladie assez fréquente là-bas à l’état sporadique. Le choléra, lui aussi (_Bou-Kemasch_), est venu, vers la fin de 1850, de Tripoli au Fezzan et a fait de nombreuses victimes. La variole y est souvent apportée par les caravanes d’esclaves. Il est d’usage alors, dans la période d’incubation, d’injecter les yeux du patient au moyen de sa propre urine, et de lui frotter du même ingrédient le corps tout entier ; puis, l’éruption une fois déclarée, on lui enveloppe les parties malades avec du coton imbibé d’urine chaude de chameau, en lui injectant derechef dans les yeux une légère macération d’oignon et de tamarin. La vaccination du reste est connue, et on la pratique quelquefois ; les deux endroits que, dans ce cas, on choisit de préférence, ce sont les bouts de l’oreille ou les tempes.

Certaines maladies chroniques du poumon ne sont pas rares non plus au Fezzan ; on y connaît la phthisie et on la redoute ; elle passe tout ensemble pour héréditaire et pour contagieuse, de sorte qu’on évite avec soin le contact de ceux qui en sont atteints. La pleurésie, qu’on appelle _Bou-Djeneb_, se rencontre aussi, de même que la bronchite, les épidémies de coqueluche, les affections des voies digestives, les rhumatismes, les maladies de la peau, la syphilis et l’ophthalmie. La dyssenterie existe également sous la forme sporadique, mais jamais avec les symptômes alarmants qu’elle a dans le nord ; elle est, en revanche, plus tenace : on la traite par le _karad_, fruit tannant de l’_Acacia nilotica_, ou par l’emploi d’os pulvérisés. Contre les maladies de la peau, telles que la rougeole, on use d’une fomentation d’huile et de sel ; contre l’urticaire interviennent les excréments de bœuf, de mouton et de chameau ; contre la gale (_djerâb_) on se sert, comme chez nous, d’un liniment soufré, auquel on joint de la sève de froment ou de la poudre macérée dans de l’huile. Quant à la syphilis, très répandue par suite de l’extrême immoralité des Mourzoukois et du grand nombre d’esclaves femelles qu’ils ont à leur disposition, on l’appelle la grande maladie (_El Kebîr_) ou la _sultane_, à savoir la reine des maladies. C’est une affection pour ainsi dire en honneur, fort bien portée aux yeux du peuple, et comme elle passe pour avoir accès jusque dans le paradis de Mahomet, pas un Fezzanais n’a honte d’en être atteint et de l’avouer. Il est juste d’ajouter que dans les petits centres de population éloignés du chef-lieu, ce mal est rare, et, dans quelques-uns même, inconnu. On traite ce genre d’hémotoxie, du moins chez les gens bien élevés, par une salsepareille, qui, à Tunis et sur les autres points de la côte nord, porte le beau nom de Plante bénie (_Mabroukâ_), ou à l’aide d’autres décoctions végétales accompagnées d’une diète absolue[17].

Quant aux femmes, on cherche à augmenter leur fécondité, en leur faisant absorber, je ne sais pourquoi, les intestins salés de jeunes levrauts têtant encore leur mère. Comme la chasteté est la moindre vertu des Fezzanaises, et que cependant une preuve de leur légèreté pourrait parfois leur créer quelques difficultés pour se marier, il n’est pas rare qu’on provoque chez elles les avortements. On se gêne d’autant moins, que la loi n’a cure de ces vétilles et que les vieilles femmes peuvent impunément, en ces occasions, prêter le concours de leur expérience. C’est du reste une idée reçue qu’un enfant peut « sommeiller » des années ou même indéfiniment au sein qui en a reçu le germe ; aussi, comme les Fezzanais ont à faire de longs et fréquents voyages, cette pieuse croyance intervient-elle toujours à propos, quand, après des années d’absence, l’épouse infidèle présente au mari un surcroît honorable de famille. Peut-être maint Mourzoukois sent-il naître en lui quelques doutes ; mais il n’a absolument rien à dire, et mon sage ami lui-même, Hadch Brahim Ben Aloua, avait eu des preuves indiscutables de la fréquence de ces phénomènes. Les femmes accouchent généralement sans avoir besoin de l’assistance de l’art.

C’est le moment d’ajouter que la médecine, au lieu d’être exercée par des praticiens de profession, est le monopole de vieilles femmes entendues à qui l’empirisme tient lieu de science. On sait parfaitement où s’arrête l’efficacité de leur concours, et, là où l’on n’a plus rien à attendre de leur expérience, on en appelle exclusivement à la religion qui, par la main des devins, livre alors ses talismans mystérieux : tantôt ce sont des versets sacrés qu’on se fait écrire, en manière de médication, dans le voisinage de l’organe affecté ; tantôt c’est un petit morceau de papier, portant également un libellé saint, que le malade ingurgite, à moins qu’il n’en boive l’encre délavée ; sans préjudice, bien entendu, des philtres et amulettes qui ont la vertu de rendre invulnérable aux balles, aux coups et piqûres, et de prévenir les maladies.