On croit généralement que, de l’autre côté des chaînes de montagnes qui courent parallèlement au littoral nord de l’Afrique, du Maroc à Tunis et à Tripoli, s’étend sur un espace de quinze degrés de latitude environ une plaine de sable située au-dessous du niveau de la mer et séparant la côte septentrionale des régions fertiles du centre du continent : c’est là une erreur qui depuis longtemps ne devrait plus avoir cours, et de temps à autre cependant on rencontre encore cette assertion, que le Grand-Désert est en majeure partie au-dessous de l’eau marine. La vérité est que le Sahara, pris dans son ensemble, est notablement au-dessus de l’Océan ; ce n’est pas le sable qui y domine, c’est un sol caillouteux et dur, et, au lieu d’une surface plane, nous avons une variété inattendue de hauteurs et de vallées.
Les montagnes côtières ne doivent pas être regardées comme des reliefs particuliers de la zone, mais plutôt comme les terrasses d’accès d’un ensemble de hauts plateaux, semés d’intumescences isolées et de massifs à part, que coupent de nombreux oueds desséchés. Çà et là sur cet immense plateau se rencontrent des espaces plus ou moins grands qui sont tout en dunes ou en plaines de sable. Il est probable que lors du violent soulèvement qui donna autrefois naissance aux groupes montagneux du nord et à ceux de l’intérieur du désert, d’énormes plans se trouvèrent également projetés en masse avec la figure qu’ils avaient, et qu’ensuite, au cours des siècles, grâce à l’efflorescence des roches et du sol comme à l’action façonnante du vent, ils finirent par former dans certaines régions des ensembles de reliefs sablonneux présentant des accidents de terrain plus ou moins larges, plus ou moins longs, ou des dunes isolées et mouvantes.
C’est ainsi, à s’en tenir à un aperçu sommaire et en quelque sorte schématique, que, dans toute la partie occidentale de l’Afrique, quand on vient de la côte nord, on a affaire à une chaîne de montagnes à peu près dirigée d’ouest en est, et d’où l’on passe, sans descendre d’une manière très sensible, aux immenses dunes faites d’un détritus jaunâtre et sableux qui s’étendent de l’autre côté et auxquelles succèdent des plateaux en forme de terrasses (_hamadas_) et des _serîrs_ caillouteuses. Si la régularité de ce système apparaît très visible à l’œil dans la région de l’ouest, il n’en est pas tout à fait ainsi quand on va de Tripoli au Fezzan. Les mêmes causes qui ont produit sur la côte nord la vaste échancrure des deux Syrtes, y ont émietté en rameaux confus l’extrémité de la chaîne atlantique, et, en ne permettant pas à la longue ligne de dunes septentrionales d’atteindre le méridien de Tripoli, ont favorisé la formation des nombreux groupes d’oasis dont est constitué le Fezzan. Ce qui empêche que, de ce côté, on ait une idée nette de l’ensemble, c’est, d’une part, la chute profonde qu’y fait près de la Syrte le haut plateau appuyé aux montagnes de l’ouest ; c’est, d’autre part, la dépression terminale qui se produit au centre des oasis fezzanaises. La régularité n’en existe pas moins ; les monts tripolitains (Douïrat, Nefousa, Ghârian, Tarhouna et autres) procèdent du même soulèvement que les chaînes occidentales de l’Atlas ; plus au sud, les reliefs du Tibesti, les monts d’Hoggâr et d’Ahïr ont eu une semblable origine, et là où les masses volcaniques n’ont pas pu percer, la croûte s’est tuméfiée d’une manière uniforme et d’ensemble, de manière à donner naissance à de véritables hauts plateaux (_hamadas_) ou à des plaines de moindre élévation qu’on appelle _serîrs_.
Le désert proprement dit commence à quelques journées de marche au delà des versants sud de la chaîne septentrionale, qui a une altitude d’environ sept cents mètres et se compose surtout de roches calcaires. On entre d’abord sur de hautes plaines pourvues d’excellents pâtis, qu’interrompent d’innombrables et spacieuses vallées, avec des lits de cours d’eau presque toujours à sec (_oueds_), et où le sol fertile se prête de place en place à la culture des céréales ; puis, à mesure que les pluies se font plus rares, l’humus, le sable et l’argile diminuent ; ce qui prédomine, c’est un fond rocheux, que parsèment des cailloux de toute sorte, ou un terrain calcaire nu ; les vallées fluviales sont moins profondément entaillées et plus infécondes ; les nombreuses collines de plus en plus glabres. Enfin l’on atteint la région des _serirs_, dont la surface de gravier dur s’étend au loin à perte de vue, et qui constituent la partie la plus désolée du Désert.
Ces serîrs s’appuient à la grande hamada el-Hamrâ, étendue à l’ouest sur une longueur de deux cents kilomètres du nord au sud, avec une largeur, dans l’autre sens, de six cents environ, et elles se développent vers l’est et le nord-est à travers les plaines basses qui entourent la Grande Syrte. Tandis que la susdite hamada a une altitude d’à peu près six cents mètres au-dessus du niveau de la mer, la serîr n’a qu’une élévation moitié moindre, et les pierres qui en couvrent la surface, au lieu d’avoir l’irrégularité de forme et de calibre de celles du plateau, forment un semis de cailloux menus, polis et presque toujours de même teinte. L’une et l’autre du reste sont également dénuées de vie. Là où le vent a accumulé un peu de sable, il peut se développer quelques germes modestes de végétation, mais le sol par lui-même est incapable d’y rien produire. D’arides et chauves monticules d’érosion, en forme de cônes tronqués ou de pyramides, accidentent seuls çà et là l’aspect monotone du plateau, en indiquant par leur relief médiocre et toujours le même le niveau antérieur du terrain. Bien que, dans la serîr, la couche d’eau se rencontre plus près de la surface du sol que dans l’hamada, qui est plus élevée, les fontaines néanmoins y sont plus rares.
Cette uniformité est interrompue par une projection avancée de hauteurs, les monts el-Târ, qui se dressent, isolément ou par groupes, à cinq ou six cents mètres d’altitude, et enferment entre eux et les Montagnes- Noires la plaine de sable argileux et abondamment arrosée (el-Djofra) où se trouvent Sokna, Houn et Waddan. De ce plateau, situé à trois cents mètres de hauteur et large de trente-cinq kilomètres environ, on monte au Djebel es-Sodâ, relief qui forme au nord la frontière du Fezzan. Cette zone, située au sud-est de l’hamâda el-Amrâ, à neuf cents mètres à peu près au-dessus de la mer, dessine une ligne arquée, qui va décroissant d’élévation, jusqu’au delà du méridien de Sokna, où elle finit par se confondre avec les Montagnes-Noires. Celles-ci sont formées d’une masse calcaire qui repose sur une puissante couche d’argile et porte un grès noir. Elles ont de l’ouest à l’est une longueur d’environ deux cents kilomètres, sur une largeur en sens opposé de cinquante kilomètres ; un col les divise en deux parties, l’une à l’ouest (_Sodâ el-Gharbija_) : c’est la plus vaste et le plus élevée en moyenne ; l’autre à l’est (_Sodâ esch-Scherkija_) : c’est celle qui renferme la sommité dominante ou Dahâr es-Sodâ. Quant au point culminant de la passe, ou Dahâr es-Moumin, son altitude est de 750 mètres.
A ce massif s’appuient, au sud, des plaines désertes et sans eau qui vont s’affaissant vers l’est, et que caractérisent d’abord la présence de nombreux oueds issus de la partie ouest des montagnes ; puis, au bout de quelques jours, on retrouve la serîr proprement dite, et, enfin, à cent trente kilomètres environ plus loin, on pénètre dans la portion habitée du Fezzan. Là, le paysage se modifie ; on a affaire à un terrain d’alluvion, et derechef, dans la vallée d’Omm el-Abîd, l’eau se rencontre à peu de mètres du sol. Cette hattija peut en quelque sorte être considérée comme l’extrémité la plus orientale de l’oued Schijati, vallée qui s’étend d’ouest en est entre le 27e et le 28e degré de latitude. Entre elle et l’oued Ladchal se développe à l’ouest la zone de dunes qui porte le nom générique d’_Edeyen_, et qui, du côté de l’est, se résout peu à peu en collines détachées, pour n’offrir plus, en touchant le méridien de Mourzouk, qu’une plaine ondulée de sable mouvant. L’oued Ladchal, qui se divise en deux parties, l’une à l’ouest, l’oued Gharbî, et l’autre à l’est, l’oued esch-Scherki, a deux cents kilomètres environ de longueur sur une largeur de huit kilomètres ; on l’appelle « l’oued » tout court. Il offre dans ses deux moitiés le même caractère : à la surface, cette alluvion saline et sa bleuse qui prédomine dans tous les bas-fonds du Fezzan et qu’on nomme _heischa_, et, en dessous, partout, l’eau a une profondeur moyenne de trois mètres et demi. Cette vallée part de la chaîne d’Amsa, dégradation orientale des hauts plateaux qui s’appuient au massif volcanique d’Hoggâr et se termine au nord-est non loin de l’oasis de Sebha, avec une pente totale de deux cents mètres environ.
Au sud de cette dépression, et parallèlement à elle, s’étend l’hamada de Mourzouk, qui la sépare d’une autre dépression, l’oued Otba, située à cinquante kilomètres plus bas, et qui, née d’un contrefort de la chaîne d’Amsa, à cent kilomètres à l’ouest de la capitale du Fezzan, s’abaisse au nord-est, par l’oued Neschoua, jusqu’à l’oasis de Rhodwa. De cet oued Otba à Mourzouk, la distance est à peine de quarante kilomètres.
Mourzouk elle-même forme l’extrémité orientale d’une vaste dépression, de plus de cent kilomètres de long sur quinze ou vingt de large, qui s’appelle l’_Hofra_, autrement dit le _creux_, la _dépression_, et dont le sol est absolument de même nature que celui de toutes les vallées voisines, quoique peut-être plus riche en argile. Là, les eaux abondent, et l’on dit même qu’autrefois d’une source de la vieille ville (Trâgen) partaient des canaux de dérivation qui allaient fertiliser les vastes plantations de dattiers, aujourd’hui incultes, de Rhodwa. Cette Hofra mourzoukoise est séparée par une mince bande de désert, ayant le caractère d’une serîr, du district de Scherkija, région accidentée dont les parties basses seules offrent quelques groupements de population, et au nord et à l’est de laquelle se trouvent les oasis de Foghaa et de Wau.
De la localité habitée la plus méridionale du Fezzan, à savoir la ville de Tedcherri, dont l’altitude est de 500 mètres, part une vallée plate, l’oued Ekema, qui s’incline très régulièrement dans la direction de Medchdoul (Scherkija), et n’est pas à plus de trois cents mètres ; mais, plus bas, le terrain se relève jusqu’à sept cent cinquante mètres en une hamada qui s’étend entre le pays des Touaregs et celui des Toubous, et que bornent au midi des massifs de montagnes dont les ramifications sud- est se continuent sans interruption jusqu’aux puissants reliefs du Tibesti. Ces chaînes forment, au sud, la frontière naturelle du Fezzan, comme les Montagnes-Noires de Sokna en sont la limite physique vers le nord. En y joignant les contreforts et les hautes terrasses du pays des Touaregs, nous avons ainsi un territoire arrondi, puissamment encadré (sauf à l’est où manque la bordure de montagnes), sillonné de longues vallées plates, parsemé de nombreuses et profondes oasis, et qui va se déprimant de l’ouest à l’est. Sa longueur approximative peut être évaluée, du nord au sud, à six cent vingt kilomètres, sa largeur, dans l’autre sens, à un peu plus de cinq cents, et, comme situation, il se trouve à peu près entre le 24e et le 29e degré de latitude nord, et le 12e et le 18e de longitude est (méridien de Greenwich).
Tout ce territoire fezzanais appartient à la région du désert ; il n’est pas jusqu’aux oasis septentrionales, si rapprochées de la Grande Syrte (Bou Nedcheim n’est pas à 100 kilomètres de la côte), qui n’en aient entièrement le caractère.
La flore et la faune locales répondent naturellement à cet état de choses, en tant du moins qu’elles ne dépendent point des efforts de l’homme. Si, au nord du désert, des pâtis encore variés et spacieux attirent, dans la saison, des Nomades ; si diverses espèces de thyms, d’artemisias et d’harmales (_Peganum harmala_), y couronnent les hauteurs ; si le botoum (_Pistacia atlantica_), le sidr (_Zizyphus Lotus_), les tamarix, le retemm (_Retama Raetam_) et le djdâri (_Rhus Dioeca_) s’y trouvent fréquemment, cette végétation sauvage cesse presque entièrement au Fezzan. Les pentes des Montagnes-Noires présentent bien encore, pendant quelques semaines de l’année, une faible manifestation de vie naturelle ; mais, un peu plus loin, recommencent pour l’œil les plaines caillouteuses dénuées de tout vestige de flore ; à part les déclivités de sable où poussent l’acacia au feuillage modeste qu’on nomme _talha_, le tamarix aux pâles couleurs, et quelques herbes fourragères bonnes pour les chameaux, — l’akoul, par exemple (_Alhagi Maurorum_) — rien ne vient plus diversifier la terne monotonie d’aspects dont j’ai essayé de donner une idée en retraçant mon itinéraire.
Plus pauvre encore est la vie animale, presque toute bornée aux oasis. Ce n’est que sur les pentes des montagnes qui enferment le Fezzan proprement dit, ou dans les vallées auxquelles ces montagnes donnent naissance, que le mouton à crinière (_wadân_), la gazelle (_ghazâl_), le chacal (_dîb_), le renard du désert (_fenek_) et le mulot (_fâr_) trouvent à vivre tant bien que mal. L’autruche qui, autrefois, à ce qu’il résulte de divers renseignements, n’était point rare dans la partie nord du Sahara, s’est aujourd’hui retirée vers le sud. Quelques oiseaux de proie, des pigeons, des corbeaux, des hiboux, représentent seuls le monde ornithologique. Les reptiles (lézards, vipères, des scorpions surtout) sont relativement plus nombreux. Certains insectes, tels que la puce, manquent complètement ; d’autres, tels que mouches et moucherons, n’ont qu’un développement temporaire et local.
Un tel pays ne pouvait avoir qu’une population assez clairsemée et jouissant d’un bien-être restreint. Le Fezzan, éloigné de trente journées de marche de la côte septentrionale, et de près du double du Soudan, séparé de l’un et l’autre point par des régions inhospitalières, en est réduit, dans son coin, à vivre d’une existence fort modeste. Le commerce même, qui, autrefois, a été une ressource considérable pour les habitants, n’a jamais pu, vu l’énormité des distances, les difficultés et les périls de toute sorte, y être exercé que par très peu de gens et avec de longues intermittences. Aussi les Fezzanais, pour être sûrs de manger, se sont-ils de tous temps adonnés à la culture, l’élève du bétail même n’étant pour eux que d’un maigre rapport.
Dans les pays tels que Tunis et l’Algérie, où des pluies régulières favorisent le rendement du sol, et où, immédiatement au sud des districts foncièrement arables, dans les vallées et sur les pentes des montagnes, il y a de gras pâturages qui persistent une grande partie de l’année et des rivières au cours périodique, l’agriculture et l’élève du bétail marchent de concert. A l’époque des grosses pluies côtières, tandis que le blé germe et se développe, le nomade s’en va, avec ses grands troupeaux de chameaux et de brebis, dans les régions méridionales où les chutes d’eau, moins fréquentes, suffisent néanmoins, sans nuire à la santé du chameau, animal qui n’aime pas la pluie, à faire croître de frais herbages. Il pousse ainsi jusqu’aux oasis où l’on cultive les dattiers ; puis, au temps de la moisson, il regagne les parages fertiles de la côte, y vend la laine de ses moutons ainsi que le tissu que son industrie personnelle a su en tirer, et se procure, en retour, des céréales, de l’huile et autres produits du travail local.
Le Fezzan, lui, est trop loin de la côte ; cette côte elle-même est peu productive, et, de plus, les oasis du pays sont dénuées de pâtis : de là l’impossibilité d’aucun échange entre le nord et le midi. L’unique ressource est la culture, qui nécessite une irrigation artificielle : on n’en retire que juste de quoi subvenir à ses besoins. Là où le relief du sol favorise les chutes de pluie, il y a bien encore de bons pacages ; mais, passé les limites naturelles du Fezzan vers le nord, les difficultés s’accumulent de plus en plus. Le manque d’eau contrarie la production ovine. Dans les oasis même, où la proximité de l’élément aqueux permet de cultiver des dattiers et de labourer le sol, il n’y a point de ce qui s’appelle des herbages pour les bêtes ; une demi- douzaine de chameaux, quelques brebis ou quelques chèvres, c’est tout ce qu’on y peut faire paître ; encore la plupart du temps faut-il recourir à des moyens factices, et se servir du fourrage d’étable : de gros troupeaux, on n’en voit jamais. Les gens qui, à Mourzouk, possèdent des chameaux, les envoient dans les montagnes de Sôkna ou sur les pentes et dans les vallées de l’Haroudch, et ne les gardent que provisoirement dans la banlieue de la ville. Pour six chameaux que j’ai tenus pendant quelque temps au vert près de Mourzouk, il m’a fallu acheter par jour, à titre de supplément de reconfort, pour un mark de sorgho (1f,35).
Les animaux domestiques sont donc fort loin d’abonder au Fezzan. Ce qu’il y a de plus rare, ce sont les bœufs, qu’il faut aller chercher dans le nord. Ils sont de petite taille, malingres d’aspect, et ce n’est qu’à force de peines et de soins, en semant pour eux dans les jardins de la luzerne, du trèfle, qu’on les maintient à un degré médiocre de prospérité. Le cheval, qu’on amène également du nord, n’est guère plus répandu ; parmi la population sédentaire, c’est un luxe qui n’appartient qu’à quelques gros bonnets ; seuls, les nomades sont, à cet égard, mieux pourvus. Les moutons aussi sont peu abondants. Les uns viennent du nord, ce sont des mérinos à laine septentrionale ; les autres proviennent des régions habitées par les Touaregs ou par les Toubous ; ceux-là se distinguent essentiellement des premiers par leur charpente osseuse, leur longue queue effilée, leur cou étiré, leur tête mince, et la fine et longue chevelure frisée qui leur sert de laine. Les chèvres ont généralement le poil lisse et court et sont trapues de structure ; mais il y en a une variété plus haute sur pattes, plus élancée, et à long poil. Ce genre de bétail n’est pas beaucoup plus abondant que l’espèce ovine. Les chameaux, les poules et les pigeons sont en réalité les seuls animaux domestiques qu’élèvent les Fezzanais, les seuls dont la race se conserve sans le secours de l’importation.
Le chameau du Fezzan appartient à la variété arabe, qui, comme nous le verrons plus loin, diffère assez sensiblement de l’espèce touareg et toubou. Dans les districts des Montagnes-Noires et de l’Aroudch, il se distingue par sa forte structure comme par l’excellence de sa chair, et, en vue de la saison fraîche, il porte, inégalement distribuée sur les diverses parties de son corps, une toison laineuse, longue et épaisse, qu’on coupe chaque année pour la filer et dont on fabrique un tissu solide et usuel pour les étoffes de tente et les sacs d’emballage. Le chameau de ces régions l’emporte autant en vigueur sur celui de la côte que le chameau des vraies oasis fezzanaises. Le prix moyen de cet animal, à l’époque où je me trouvais à Mourzouk, était de 270 francs, et le boucher se faisait une somme encore quelque peu supérieure de la vente de sa graisse, qu’on apprécie fort, comme de celle de sa chair et de sa peau.
Vu la rareté relative et la cherté de la viande de mouton et de chèvre, c’est sur les poules et les pigeons que se rabattent volontiers les gens du Fezzan ; quant à la classe pauvre, elle se rattrape sur des vers et des crustacés (_doud_) que fournissent en quantité innombrable les eaux saumâtres d’un petit lac situé à la lisière nord de l’oued Scherki, et dont l’espèce la plus prisée forme, pétrie avec des dattes et une sorte d’algue provenant du même lac, le tout assaisonné de diverses manières, une pâte dont on aime à se régaler.
En dehors des animaux domestiques dont je viens de parler, il faut encore mentionner le chien, autre bête fort rare au Fezzan. Il y est représenté par une double espèce : l’espèce de garde, généralement blanche, aux poils longs et épais, qu’aiment tant les Arabes du nord, et dont ma chienne Feida représentait un échantillon, et un lévrier de chasse, de taille moyenne et assez joli, dont on trouve tant de beaux exemplaires dans la Tripolitaine et la Tunisie.
Dans le domaine de la culture, l’objet de rapport par excellence, c’est, je l’ai déjà dit, le dattier (_Phœnix dactylifera_) dont le nom arabe est ici _Nachla_.
Peu de gens ont une idée des mille qualités précieuses de cet arbre étonnant, et des incomparables services qu’il rend aux habitants du désert. Pour le voyageur, qui, exténué de sa longue marche à travers les solitudes pierreuses et les fastidieux monticules de dunes, aperçoit enfin à l’horizon la ligne verte tant souhaitée de la plantation ou _Rhâba_, le dattier est l’espérance et la joie. Avec quelle avidité le regard se repaît de cette coloration d’où rayonnent le reconfort et la vie ! La ligne va s’élargissant de plus en plus, et peu à peu se développent toutes les parties d’un objectif dont la vue vous emplit l’âme d’une allégresse sans pareille. Bientôt on distingue les délicieuses couronnes de feuillage qui se balancent doucement de droite et de gauche sur leurs hauts fûts élancés ; d’un œil interrogateur, on va scrutant l’un après l’autre chaque groupe de verdure qui déploie là- bas sa grâce enchanteresse, et l’on cherche pour y placer son campement l’endroit le plus beau et le mieux couvert. Du mouvement de vie que cache et abrite ce massif bocager, le pèlerin ne sait rien encore ; il ne pense qu’aux douceurs matérielles qui l’y attendent ; il est, corps et âme, sous le charme de la séduisante frondaison en laquelle tient l’oasis tout entière.
Otez le dattier : qu’est-ce que l’oasis ? Un pâtis solitaire avec une maigre végétation, qui, n’était l’ombre rafraîchissante que lui procure l’arbre tutélaire, se verrait, après une courte existence, dépérir hâtivement dans ses germes. C’est au Fezzan surtout que la précieuse essence joue un rôle important : consolation des malheureux, elle est pour tous l’assistance et le salut. Plongeant toujours, à ce qu’il semble, jusqu’à la couche d’eau, elle n’a besoin, pour atteindre à son plein épanouissement, d’aucun arrosage artificiel ; elle constitue l’unique bienfait de l’avare nature en cette région déshéritée de la terre. Mais aussi, quelle largesse dans le don ! Bien qu’en ce pays les céréales soient la base principale d’alimentation, il y a nombre de gens aux yeux desquels le fruit du dattier occupe une place encore supérieure, et la plupart le mettent, à ce point de vue, au même rang que le blé. Toutes les parties de l’arbre ont du reste une valeur inestimable. Le tronc qu’on appelle par excellence _bois de construction_ (_Chescheba_), fournit les solives des maisons, des piliers et poteaux, des charpentes de puits, des ais de portes et de fenêtres, et remplace, de toutes les façons, le bois d’œuvre des pays les plus favorisés. Du branchage (_Djerîd_), pris dans ses divers éléments, on fait des huttes, des haies de clôture, des bâtons de voyage, des sandales, des corbeilles, et même on tire de quoi suppléer au manque de charbon. Du tissu fibreux (_lif_) que donnent les pétioles on fabrique les cordes les plus solides ; enfin la sève, abondante, livre à l’amateur le doux nectar ou, au choix, le breuvage capiteux dont j’ai déjà eu occasion de parler.
Les dattiers se plantent d’ordinaire en scions (_maghrousa_), à l’automne, plutôt qu’en pépins. Si les jeunes pousses ne se trouvent point tout près de la tige-mère, elles ont besoin d’un arrosage de trois mois au moins avant de pouvoir se soutenir d’elles-mêmes. Vers l’âge de trois ou de cinq ans, selon la qualité du terrain, le rejeton est assez avancé dans son développement pour pouvoir être fécondé.
La récolte des dattes se fait à l’automne, plus ou moins tôt, vu les nombreuses variétés de l’essence. Celles qui sont destinées, par exemple, à emplir les magasins se cueillent avant la pleine maturité, et on les étend au soleil pour qu’elles achèvent de mûrir en séchant. Il y a des arbres privilégiés, en très petit nombre, qui donnent en fruits la charge d’un chameau, c’est-à-dire environ quatre quintaux ; prix moyen du quintal, lors de mon séjour, 4f,05 ou six _Kijals_. La qualité du produit est fort différente selon l’espèce. Le Fezzan a pour lui la multiplicité des espèces ; mais ses dattes ne valent pas en général celles que fournissent le Beled el-Djerid de Tunis et de Donkola égyptien.
La datte constitue un aliment qui passe pour être extraordinairement sain ; seulement, pris à l’exclusion de tout autre, il ne suffit pas à nourrir l’homme. Le pauvre même a besoin d’y joindre un peu de céréales, et le nomade, de temps à autre, de la viande ou du lait de chameau. L’inconvénient est que, mangé en grande quantité, ce fruit est très pernicieux pour les dents ; nulle part au monde la carie n’est aussi fréquente que dans les pays où il forme l’alimentation dominante, et souvent même on y rencontre des personnes toutes jeunes qui ne possèdent pas une molaire intacte.
Le blé, au Fezzan, n’a pas une importance économique moindre que la datte ; mais la culture en exige relativement beaucoup plus de peine. Le sol, riche en sable calcaire, et aussi, çà et là, en argile, est pauvre en humus ; il faut l’arroser régulièrement, et, attendu le manque général d’engrais, il s’épuise par une exploitation excessive. Des divers légumes qu’il produit, j’ai déjà dit en passant quelques mots.
Après le dattier, l’arbre à fruits le plus répandu est le figuier (_Ficus carica_) ; on trouve aussi quelques citronniers et orangers ; la vigne (_Dâlia_) vient assez bien[16]. Des pommiers et des cognassiers, il peut y en avoir en tout au Fezzan un ou deux exemplaires. Quant aux amandiers, pêchers, abricotiers, grenadiers, les bourgeois aisés s’efforcent de les acclimater dans leurs jardins. Enfin, un pied d’olivier existait, paraît-il, dans le val Otba. A côté des plantes d’alimentation, telles que la coloquinte, la truffe, l’akoul et le trèfle, les Fezzanais font pousser encore quelques gossampines (_Gossypium herbaceum_) et un peu d’indigo ; puis des plantes fourragères, du faux tabac (_Nicotiana rustica_) à chiquer (le tabac à fumer vient de la côte nord), du lin, des calebasses, etc. Somme toute, les produits de la culture locale se consomment entièrement sur place, et encore ne seraient-ils pas suffisants, n’était le supplément que fournit l’élève du bétail.