Au même instant, le passeur, qui s'était de nouveau couché à terre, nous avertit de la main de faire silence et qu'il entendait un grand bruit dans le lointain.

En effet, nous aperçûmes à l'horizon un nuage de poussière qui s'élevait lentement au-dessus de la plaine, et l'air se mit à résonner d'une masse confuse de cris.

J'écoutai à mon tour, l'oreille appuyée sur le sol, et je distinguai le pas lourd et régulier d'une troupe d'infanterie qui frappait ses piques contre ses boucliers d'airain. Ceux-là, c'étaient des argyraspides, l'élite de la phalange macédonienne, les vieux compagnons de Philippe et d'Alexandre. Rien n'avait pu jusque-là tenir devant eux, ni les Athéniens à Chéronée, ni les Thébains sous les murs de leur propre ville, ni les Grecs mercenaires au passage du Granique, ni les Perses dans les défilés d'Issus. Ils marchaient sur mille de front et seize de profondeur, dans un ordre parfait, couverts de casques pesants, armés de piques de dix-huit pieds de long, celles du premier rang baissées comme la tête du taureau qui va donner un coup de corne, celles du second rang un peu plus relevées, et ainsi de toutes les autres jusqu'au seizième rang, qui semblait menacer le sommet des montagnes.

On eût dit, à voir remuer ce corps immense, un dragon dont les écailles resplendissaient au soleil et dont les dents aiguës menaçaient toutes les créatures vivantes. Combien de fois avais-je vu la phalange s'avancer dans la plaine au milieu des armées les plus nombreuses, entrer pesamment dans la foule, renverser tout sur son passage et saisir la victoire!

Quand elle paraissait, la peur, la fuite et la mort marchaient devant elle comme trois déesses invincibles et lui traçaient son chemin. Ah! certes, je la connaissais trop pour douter un instant qu'Alexandre fût vainqueur!

Je dis donc à Amalec:

«Cela, c'est le centre de la bataille. Tout le reste peut plier, mais la phalange ne pliera pas.»

Et alors j'expliquai, pour le savoir mieux que personne, l'ayant déjà vu tant de fois, l'ordre de bataille des deux armées, la manière d'attaquer d'Alexandre, et le bonheur qui le suivait ordinairement dans toutes ses entreprises.

La belle Drangiane m'écoutait avec attention, ce qui ne m'étonna guère, car nous autres Athéniens, nous avons tous été, dit-on, consacrés en naissant à Minerve Pallas, déesse de la sagesse et de l'éloquence; mais je vis aussi qu'elle se penchait vers son père et faisait en chaldéen une question que je n'entendis point.

Amalec l'écouta gravement, fronça le sourcil comme si la question eût été déplaisante, et demanda enfin:

«Que fait à présent Pendragon? le savez-vous?»

A cette question, je fus d'abord embarrassé; car, comment deviner tous les incidents d'une bataille? Tel qui veut aller à droite est forcé de courir à gauche; tel qui voulait avancer recule; tel qui comptait gagner une seconde couronne perd la première et la vie.

Je répondis cependant:

«Il devait commander la charge à l'aile droite avec les Enfants perdus. A présent, il est à coup sûr dans la mêlée.»

A ces mots, la fille du grand prêtre chaldéen leva les yeux vers le ciel, et sans doute adressa une prière fervente à Baal, dieu de ses pères.

Sa nourrice Arachosie se prosterna contre terre en marmottant des paroles qui peut-être étaient des formules magiques, car elle traça tout à coup sur le sable, avec sa baguette, des figures étranges et se releva en disant:

«Drangiane, ma fille, un grand bonheur s'approche... et un grand malheur aussi peut-être; mais le bonheur l'emportera sur le malheur. Sois tranquille, tu seras reine!»

En même temps, comme si les dieux avaient voulu confirmer ce présage, le nuage de poussière qu'on voyait à l'horizon parut se rapprocher de nous, et nous vîmes une troupe immense de cavalerie en fuite qui cherchait son salut de notre côté.

«Ceux-là, dit Amalec, je les reconnais à leurs casques d'airain, à leurs massues de bois garnies de fer, à leurs cuirasses de lin: ce sont les cavaliers d'Assyrie et de Chaldée. Ils reconnaîtront en moi le descendant et l'héritier d'Assur.»

Cependant, par précaution, il nous commanda de nous embarquer tous: Drangiane d'abord, Arachosie, le passeur du bac, sa femme, ses enfants, moi et le juif Samuel. Pour lui, il resta debout sur la rive, malgré les prières de sa fille et les nôtres.

«Je suis sûr d'eux, dit-il, et par eux je saurai ce qui se passe. Vous, préparez-vous à démarrer le bateau si les soldats d'Alexandre les poursuivent de trop près.»

En effet, deux ou trois des mieux montés arrivèrent lancés au triple galop et paraissant fuir un ennemi redoutable. Derrière eux, mais à une grande distance et dans un grand désordre, suivait une troupe nombreuse de cavaliers. Le premier qui se trouva en face d'Amalec s'arrêta stupéfait, descendit de cheval en s'écriant:

«Seigneur! Est-ce vous?»

Amalec répliqua gravement:

«Tu le vois.»

Le cavalier chaldéen reprit:

«On nous avait dit que vous aviez disparu.....

--C'est vrai.

--Que Darius vous avait fait assassiner.....

--J'ai été fait prisonnier hier, ou plutôt je suis allé rejoindre ma fille Drangiane, prisonnière au camp d'Alexandre, et nous avons pris la fuite, elle et moi, avec quelques amis que vous voyez.»

Le Chaldéen se mit à réfléchir.

«Ah! dit-il, si nous avions su!...

--Qu'auriez-vous fait?...

--Nous vous aurions suivi partout, seigneur, au lieu de prendre part à la bataille entre nos ennemis communs.

--Il est encore temps, reprit Amalec. Toi, reste ici. Je vais aller rallier tes compagnons... Est-ce qu'on vous poursuit toujours?

--Ah! seigneur, dit le Chaldéen, qui peut le savoir? Au premier choc, la troupe des Enfants perdus a couru sur nous comme pour nous dévorer, ayant en tête un Gaulois grand et beau comme un dieu, qui devançait de vingt pas tous les autres en poussant un cri de guerre plus terrible que celui du lion. En le voyant, tout le monde a tourné bride, le prenant pour le tout-puissant Baal lui-même...

--Et vous voilà?

--Oui, seigneur, nous voilà!»

A ces mots, Samuel et moi nous ne pûmes nous empêcher de rire en voyant le peu de résistance que la cavalerie chaldéenne avait faite à Pendragon. Nous avions tort pourtant. C'est un sage qui a dit: «Tel fut brave un tel jour et le lendemain prit la fuite.» D'ailleurs les dieux sans doute favorisaient Pendragon, et les dieux ont leurs desseins secrets qu'ils cachent aux simples mortels.

Pour la vieille Arachosie, pendant que le grand prêtre allait rallier sa troupe et donner le mot d'ordre, j'entendis qu'elle disait à Drangiane:

«Ma fille, rassure-toi. C'est l'ordre d'Aldébaran que Pendragon soit le plus grand des rois et toi la plus belle des reines.»

Le Chaldéen s'approcha de nous et nous raconta ce qu'il avait vu de la bataille.

«J'étais à l'aile gauche de l'armée, dit-il, dès le commencement. Le grand roi Darius était au centre avec les plus grands seigneurs de la Perse et de l'Asie, de la Susiane, de la Médie, et Mazée commandait l'aile droite avec la cavalerie des Parthes, des Bactriens et des Sogdiens. On attendait le signal du combat, lorsque, dans l'armée d'Alexandre, rangée en bataille longtemps avant nous (aussi est-elle bien moins nombreuse), la trompette a sonné la charge.

«Au même instant, Alexandre s'est élancé avec les Thessaliens sur Darius. Mais à peine avions-nous compris ce qu'il allait faire, car le Gaulois, qui était à l'avant-garde des Macédoniens de l'aile droite, s'est jeté sur nous avec une telle impétuosité, que nous n'avons eu que le temps de faire une première décharge de flèches et de le recevoir à coups de sabre. En quelques instants, tout le monde a pris la fuite. Baal, le dieu des armées, était contre nous.»

Comme le Chaldéen en était là de son récit, le vieil Amalec revint, ramenant avec lui quelques milliers d'hommes qui s'étaient ralliés à sa voix.

«C'est fini de l'empire des Perses, dit-il. Darius a fui en jetant sa couronne sur le chemin. Alexandre court à sa poursuite. A nous maintenant de revenir à Babylone et de faire notre paix avec le vainqueur.»

Alors les femmes se mirent à sangloter et à verser des larmes comme on fait dans les jours de deuil.

Amalec réfléchit un instant, remonta dans le bac et commanda à ses cavaliers de le suivre sur la rive gauche du Tigre jusqu'au pont de Ragès, qui se trouvait à six lieues plus bas et qu'ils eurent ordre de rompre après l'avoir traversé.

Ce pont mobile, attaché à plusieurs îles boisées, était le seul passage qu'on pût prendre pour entrer par l'orient dans la Babylonie. Partout ailleurs il aurait fallu passer à la nage un fleuve profond, large et rapide, ou, comme faisaient quelques habitants du pays, suivre, en les poussant devant soi sur l'autre rive, des outres gonflées et vides, chose possible aux hommes et impossible aux chevaux et aux cavaliers.