Il y avait déjà vingt jours que nous étions à Babylone, attendant avec anxiété l'arrivée du vainqueur, car, pendant que nous prenions, Amalec, sa fille et moi, la route directe, le long du Tigre et sous la protection des cavaliers chaldéens, Alexandre, poursuivant toujours son ennemi Darius, avait couru vers le nord et vers l'orient.
Pour s'assurer de Babylone, la grande capitale de l'Orient, ville d'ailleurs ouverte et sans murailles depuis sa révolte contre Darius l'Ancien, et qui ne gardait plus que son temple et ses tours gigantesques, monuments majestueux de sa grandeur passée, il avait envoyé son favori Héphestion avec quinze cents hommes, et le vieil Amalec, suivant sa promesse, avait fait sa soumission, en son nom et au nom de l'Assyrie, de la Babylonie et de la Chaldée, qui ne reconnaissaient pour légitime souverain que le descendant d'Assur, grand prêtre de Baal.
C'est donc Héphestion qui commandait au nom d'Alexandre; mais il était à peine entré dans cette ville prodigieuse, de trente lieues de tour, qui contenait des millions d'habitants, des jardins immenses, des parcs remplis de bêtes sauvages, un temple plus grand qu'une ville, des palais sans nombre et des faubourgs plus peuplés que des provinces entières. Quant aux bazars, qui sont les marchés de ces pays d'Asie, tous les marchands de l'Orient y possédaient des boutiques, depuis les Grecs de Milet, qui apportent des étoffes de laine finement tissée et les Arabes qui vendent les esclaves noirs d'Afrique, jusqu'aux Indiens qui vendent les diamants de Golconde et aux sages Chinois qui vivent suivant les rêves du sage Fo-Hi et du philosophe Confucius, les plus vertueux des mortels.
A la vue de tant de richesses et de grandeur, le Macédonien avait voulu commencer le pillage, et ses soldats allaient envahir tous les bazars; mais, aussitôt que les soldats eurent essayé de mettre la main sur l'or, l'argent, les perles, les diamants et les étoffes précieuses exposés dans les bazars, toutes les boutiques se fermèrent à la fois comme à un signal donné; les briques tombèrent en même temps de tous les toits sur la tête des Macédoniens: quatre-vingt-dix ou cent furent tués ou blessés en un clin d'œil, et Héphestion lui-même eut le nez à demi cassé et s'enfuit avec sa troupe.
Le soir même, il alla chercher un asile et construire un camp retranché à une lieue de la ville, sur le bord de l'Euphrate.
De là il fit donner l'ordre au vieil Amalec de venir le supplier, la corde au cou, avec mille des plus riches habitants, et de lui apporter, pour présent de bienvenue, trois mille talents d'or, menaçant, s'il n'obéissait, de mettre Babylone à feu et à sang.
Le grand prêtre me demanda:
«Sosiclès, que faut-il faire? S'il ne s'agissait que de ce fanfaron, je n'aurais qu'à donner des armes à mon peuple et à le laisser aller. Ses hommes et lui seraient coupés en morceaux avant la fin de la journée. Mais je crains pour ma fille Drangiane, et ce peuple craint pour les femmes et les enfants. Que faire? Si Héphestion était massacré, qui sait si Alexandre ne nous massacrerait pas tous à son tour?
--Ah! s'écria Drangiane, qui assistait à ce conseil toujours voilée (mais à cause du danger commun on s'était un peu relâché des coutumes sévères de l'Orient), si Pendragon était là, père, vous n'auriez pas à chercher un autre appui.»
Elle prononça ces paroles avec un orgueil qui me fit sourire et qui rendit son père soucieux.
Il me répliqua à demi-voix:
«Mais qui sait si Pendragon vit encore? car, depuis la bataille, il n'a pas reparu. On ne l'a rencontré ni parmi les morts, ni parmi les vivants! Oui, certes, voilà l'homme que j'aurais destiné à la dernière descendante d'Assur; mais, s'il a péri, dois-je la laisser rêver à une ombre vaine?»
Alors la vieille Arachosie, nourrice de Drangiane, qui ne la quittait pas des yeux et qui avait entendu nos paroles, s'écria d'un air d'inspiration prophétique:
«Seigneur Amalec, Pendragon vit et il vaincra, et il sera l'époux de Drangiane... je le sais...»
Amalec haussa les épaules.
«Je l'ai lu dans son horoscope et dans le signe d'Aldébaran qui n'a jamais trompé.
--Rentrez dans l'appartement des femmes avec Drangiane,» répliqua le grand prêtre.
Elles obéirent à regret, et Amalec reprit:
«Que faire, Sosiclès?»
Tout à coup le juif Samuel entra, toujours humble, modeste, souple, riant, tenace, plein d'esprit, propre à tout, capable de tout, même de dire la vérité, ce qu'on n'aurait pas cru à voir sa physionomie; au fond, l'homme le plus intrépide que j'aie jamais rencontré, quoiqu'il évitât la bataille, le sang et les blessures avec le même soin qu'un homme libre évite le déshonneur et les coups de fouet.
Ce héros donc, ainsi fait, s'avança, très courbé, presque prosterné, et dit:
«Seigneur Amalec, on m'avertit que vous avez besoin de moi.»
Entre ceux qui adorent Baal et ceux qui adorent Jéhovah, il n'y a pas de tendresse perdue. Depuis quinze cents ans ils s'égorgent les uns les autres avec plaisir; aussi Amalec, qui se sentait le plus fort, au moins pour le moment, regarda Samuel avec mépris par-dessus l'épaule, et répliqua:
«Je ne t'ai pas mandé, Juif.»
Ce qui était vrai d'ailleurs.
Mais Samuel ne se laissa pas déconcerter par cette réponse. Il reprit:
«Seigneur Amalec, vous ne m'avez pas fait venir; mais j'ai appris que vous aviez besoin d'argent, et je viens vous en offrir.»
Il y eut un assez long silence. Amalec, qui écoutait à peine, assis sur son trône sacerdotal, le Juif à demi prosterné, se retourna tout à coup vers lui:
«Tu m'offres de l'argent? demanda le grand prêtre.
--Et de l'or, oui, seigneur, répondit le Juif toujours prosterné.
--A quel prix?
--Cent pour cent, Seigneur!
--Cent pour cent!»
Amalec se mordait la barbe avec fureur.
«Ce coquin!» dit-il enfin après un temps de silence.
L'autre ne sourcilla pas. Je pense qu'il en avait l'habitude, étant appelé coquin tous les jours par les débiteurs.
«Ce coquin, reprit Amalec, veut sucer le sang de nos veines et nous dévorer les entrailles! Cent pour cent!
--Seigneur, répliqua Samuel, aimez-vous mieux le pillage et l'incendie de Babylone? C'est bien aisé. Il n'y a qu'à laisser faire Héphestion.
--Ah! s'il n'y avait que lui!» dit Amalec avec dédain.
Le Juif se mit à rire.
«Oui, oui, s'il n'y avait que lui! Mais il y a derrière lui Alexandre et sa troupe composée de tous les bandits des trois continents!... Allons, seigneur, n'hésitez pas! Il vaut mieux perdre son argent que sa vie et son bonnet que la tête qui est dedans. Il y a remède à tout, hors à la mort!»
Amalec était retombé dans ses réflexions.
Après un assez long silence, il se pencha vers moi et demanda:
«Qu'en penses-tu, Sosiclès?
--Je pense que Samuel a raison.
--Mais si je me livre à Héphestion avec mille autres Babyloniens, la corde au cou, nous fera-t-il grâce?
--Assurément, seigneur, pourvu qu'en ne vous tuant pas il espère gagner plus qu'en vous faisant tuer.
--C'est donc un brigand?
--A coup sûr.
--Mais que ferais-tu si tu étais à ma place, Sosiclès?
--Seigneur, j'irais d'abord apporter mille talents d'or. Ensuite, j'en promettrais deux mille autres payables après le retour d'Alexandre. Pour avoir les deux mille autres, il vous fera volontiers grâce de la vie; et, qui sait? Alexandre lui-même, qui est généreux quelquefois, Alexandre, dis-je, vous remettra le reste, ou, dans tous les cas, n'en demandera pas davantage.
--Tu me sauves la vie, Sosiclès! Mais il faut trouver ces mille talents d'or.
--Seigneur, n'avez-vous pas la ressource des riches bourgeois de Babylone?
--Eux! En vingt-quatre heures ils ne m'offriraient pas vingt-quatre dariques, et le temps presse. Héphestion veut être payé avant la nuit.
--Mais les trésors du temple de Baal qu'on dit le plus riche de tous les dieux?
--Y penses-tu? Des trésors sacrés!
--Alors, parlez à Samuel!»
C'est ce qu'il fit.
«Samuel, dit Amalec, tu vas me donner mille talents d'or dans une heure...
--Mille talents d'or! Seigneur, la somme est forte!
--Tu m'offrais tant de choses!
--C'est bien. On les trouvera, mais dans trois heures, car il me faut ce temps pour convoquer tous les banquiers de Babylone. Je n'ai rien emporté personnellement, moi Samuel, vous le savez bien, seigneur Amalec, vous qui avez vu mon pauvre bagage, que je porte tout entier et sans peine sur mes épaules.
--Assez! Tu auras trois heures pour chercher l'argent!
--Vous me donnerez votre signature et le sceau sacré d'Assur?
--Je te donnerai l'un et l'autre... De plus, tu me promettras deux mille talents d'or payables le jour de l'entrée d'Alexandre, si Héphestion n'a pas touché...
--Un cheveu de votre tête, cela s'entend de reste, ajouta Samuel qui riait et s'était relevé fièrement, car, étant le prêteur, il devenait le maître et commençait à traiter Amalec comme un égal. De plus, l'intérêt est à cent pour cent?
--Puisqu'il le faut!» dit Amalec en soupirant.
Le Juif sortit. Je l'accompagnai jusqu'à la porte du palais d'Amalec.
«Bonne affaire! lui dis-je en sortant.
--Excellente, cher ami. Je vais lui prêter à cent pour cent... devine quoi!...»
Je fis signe que je ne devinais pas.
«Eh bien, je vais lui prêter son propre argent et celui de son dieu Baal, ajouta Samuel en éclatant de rire.
--Mais comment pourras-tu faire ce prodige?
--C'est mon secret.»
Le lendemain, de grand matin, une procession de cent mille Babyloniens s'avança lentement, comme un long serpent qui déroule ses anneaux à travers les rues tortueuses.
En tête marchaient les douze chefs des mages chaldéens qui portaient dans leurs mains les statuettes d'or des douze grands dieux protecteurs de Babylone. Derrière eux, debout sur un char doré que traînaient quatre chevaux noirs de la race persane la plus pure, s'avançait le grand prêtre Amalec, vêtu d'une robe de pourpre resplendissante de pierreries. Sa tête majestueuse était coiffée d'un diadème au milieu duquel brillait un seul diamant, celui qu'Assur, le chef de sa race, avait, au dire d'Amalec, reçu de la main même du dieu Baal. Et en effet ce diamant était unique sur la terre par sa grosseur et son éclat.
Derrière Amalec et sur le même char se tenaient debout, mais un peu penchés en avant, dans une attitude respectueuse, trois serviteurs, prêtres aussi ou qui semblaient l'être, car l'un des trois était l'Athénien Sosiclès, celui-là même qui raconte aujourd'hui cette histoire, et qui n'était guère rassuré ce jour-là; car si les Macédoniens l'avaient reconnu, et en particulier Héphestion, qui l'avait vu secrétaire du roi de Macédoine, on lui aurait fait expier cruellement sa fuite et la perte du grand sceau d'Alexandre.
Cependant je n'avais pu refuser de suivre Amalec sous le déguisement d'un prêtre et de lui servir d'interprète. Pour plus de sûreté, je m'étais fait teindre les cheveux et la barbe et peindre les joues à la façon des Chaldéens, ce qui me rendait tout à fait méconnaissable. Ma tête était chargée d'ailleurs de tant d'ornements bizarres que ma mère elle-même, si elle avait été de ce monde, aurait à peine pu me reconnaître. De plus, comme mes deux voisins, serviteurs d'Amalec aussi bien que moi-même, mais véritables Chaldéens ceux-là, je tournais dans mes mains une sorte de collier à gros grains d'ébène en récitant des hymnes et des prières en l'honneur de Baal, le plus grand des dieux: chaque grain représentait une prière.
Si quelqu'un me reproche d'avoir eu, pour sauver ma vie, recours à cette ruse innocente et d'avoir imité les manières des Barbares, moi qui avais vu le jour dans le bourg d'Acharne, à trois lieues d'Athènes, qui est et sera toujours la plus belle ville de l'univers, je répondrai qu'il vaut mieux avoir recours à des subterfuges que d'être pendu ou empalé.
Derrière les prêtres venait une foule immense et suppliante d'hommes sans armes, de femmes et d'enfants qui pleuraient et criaient comme si on les avait conduits à la mort (et, en effet, qui pouvait savoir?...). De temps en temps on interrompait les cris et les larmes pour chanter en cœur des hymnes à Baal, et implorer la protection du dieu en faveur de son peuple fidèle.
Tout le cortège passa sous la porte du Soleil, qui faisait face au camp des Macédoniens, et s'avança dans l'ordre que je viens de dire sur un front de vingt personnes.
Héphestion, qui nous voyait venir de loin, fit mettre ses soldats sous les armes, un peu inquiet peut-être de ce qui allait se passer. Il est vrai que nous venions en suppliants; mais il est vrai aussi que, même désarmés, nous aurions pu écraser les Macédoniens sous le nombre, et qu'une ville de deux millions d'hommes, telle que Babylone, autrefois capitale d'un grand empire, et aujourd'hui même encore la plus riche, la plus puissante et la plus peuplée de l'Asie, serait venue facilement à bout de sa troupe.
Mais Alexandre ne pouvait pas être fort éloigné, quoiqu'on ignorât où il était, et, suivi de son armée victorieuse, il aurait promptement vengé Héphestion.
C'est ce qui faisait la force de celui-ci. Aussi, dès qu'il nous aperçut et qu'il eut rangé sa troupe en bataille, il nous reçut avec l'insolence d'un Barbare qui se croit tout permis.
Il était assis devant sa tente sur une estrade couverte d'une étoffe pourpre. Je reconnus facilement l'étoffe. Il l'avait volée à la prise de Tyr chez un malheureux marchand tyrien qu'il avait fait tuer dans sa maison sous les yeux de sa femme et de ses deux enfants. Ceux-ci, cela va sans dire, furent vendus à des Grecs, excepté l'aîné, âgé de quinze ans, qui fut tué en défendant son père.
Pour lui, sous sa cuirasse, il portait une tunique de lin magnifiquement brodée et enrichie de perles fines au col et aux poignets. Son sabre, qu'il avait tiré du fourreau et qu'il brandissait d'un air terrible comme s'il avait voulu nous massacrer tous, était garni à la poignée de rubis et d'émeraudes. Ses officiers étaient comme lui sous les armes, et semblaient, ainsi que leurs soldats rangés en bataille, n'attendre qu'un ordre pour commencer le massacre.
Dès que la procession ne fut plus qu'à quelques pas de lui, il fit de la main signe de s'arrêter. Aussitôt les chants de deuil cessèrent de retentir.
Les douze prêtres des douze dieux de la Babylonie se prosternèrent le front dans la poussière, et tout le monde suivit leur exemple, excepté le grand prêtre Amalec, qui demeura debout et en silence sur son char.
Les trois serviteurs d'Amalec (parmi lesquels j'étais) s'agenouillèrent seulement.
«Holà! dit Héphestion d'une voix insolente et brutale, que fait là ce vieillard? Qu'il descende de son char volontairement ou qu'on l'en précipite!»
Déjà quelques soldats macédoniens s'avançaient pour exécuter l'ordre de leur chef, lorsque, sur un signe d'Amalec, je sautai à bas du char avec ses deux autres serviteurs. Un des deux s'agenouilla et se tint à quatre pattes devant la roue du char; l'autre et moi-même, courbés dans une attitude pleine de respect et de vénération, nous servîmes à droite et à gauche de rampe pour cet escalier d'une nouvelle espèce. Amalec posa lentement le pied droit sur l'épaule de son serviteur et le pied gauche à terre; puis il s'avança vers Héphestion, qui affectait de rire aux éclats de ces usages barbares.