Je restai seul pendant trois quarts d'heure avec le jeune Barbare. Il me dit enfin:

«Est-ce que tu crois à toutes ces prophéties, Sosiclès?

--Seigneur, pourquoi n'y croirai-je pas? Bonheur ou malheur, les dieux n'ont-ils pas tout prévu? Ne peuvent-ils pas, prévoyant tout, révéler quelquefois la vérité à ceux qu'ils aiment?

--Les sorcières de mon pays le disent, Sosiclès; mais ce sont de pauvres vieilles femmes qui cherchent à gagner par ce moyen quelques pièces de cuivre ou d'argent.

--Peut-être, seigneur Pendragon; mais si--en répétant sans cesse que les dieux ont prédit que vous serez roi--on le fait croire à tout le monde, ne voyez-vous pas qu'on s'empressera autour de vous, qu'on vous offrira des armes, de l'argent, du dévouement; enfin tout ce qui s'achète, comme dit mon ami Samuel, et que vous finirez par devenir roi en effet? car personne ne désire lutter contre les dieux, maîtres souverains de l'univers, et contre les rois auxquels ils ont donné la couronne. A quoi bon combattre plus fort que soi et se faire massacrer comme un chien enragé?

--Alors, reprit le Gaulois, tu es convaincu que je serai roi un jour?

--Tout à fait convaincu, seigneur.

--Et à cause de cela tu attaches ta fortune à la mienne?

--Parfaitement vrai.

--Eh bien, Sosiclès, j'aime la franchise et je serai digne de ta confiance. Si je deviens jamais roi, tu seras mon premier ministre.

--Et mon ami Samuel?

--Mon grand trésorier... Tiens, le voici qui vient nous avertir que tout est prêt.»

En effet, le juif nous fit signe de le suivre jusqu'à vingt pas de la tente de Drangiane.

Puis une forme indécise sortit avec précaution de la tente, regarda sans rien dire dans le voisinage, n'entendit aucun bruit, nous aperçut, et fit un signe à l'intérieur de la tente. Aussitôt deux autres personnes sortirent à leur tour, un vieillard que je reconnus sans peine pour le grand prêtre Amalec, et une jeune fille dont on distinguait à peine non les yeux, mais le regard, tant le visage même était enveloppé de voiles épais, suivant la coutume des Mèdes et des Perses.

Tous montèrent à cheval en même temps que le juif. Pendragon, monté sur Nedjed, formait l'avant-garde avec moi.

Les premières sentinelles nous laissèrent passer en entendant le mot d'ordre, qui était _Philippe et Babylone_; mais l'officier qui commandait la grand'garde s'étonna de voir sortir du camp deux femmes, et voulut arrêter notre petite troupe.

Je m'avançai alors et je montrai l'ordre prétendu d'Alexandre. Tout le monde s'écarta respectueusement sans en demander davantage, et Pendragon félicita l'officier de sa vigilance. A cinq mille pas du camp, hors de la portée des sentinelles, il prit congé de nous et me demanda le sceau d'Alexandre. «C'est pour ta justification si tu retombes entre ses mains, dit-il. Tu répondras que je te l'ai arraché de force, et que tu t'es enfui de peur qu'il ne te fît mettre à mort.»

Amalec conduisit le Gaulois à l'écart et lui parla longtemps. Je ne sais ce que le Barbare répondit; je n'entendis que les derniers mots.

«Ne pourrai-je pas voir ta fille avant de nous séparer?

--La coutume des Chaldéens le défend, répliqua le grand prêtre Amalec. Une femme ne doit être vue que de son père et de son mari.»

J'entendis la demande et la réponse. La princesse Drangiane était à six pas d'eux. Elle entendit sans doute aussi bien que moi. Je ne sais quelle fut sa pensée; mais--par un hasard singulier--comme son père lui tournait le dos, et que, parfaitement éclairée des rayons de la lune, elle faisait face au Gaulois, le voile s'écarta tout à coup, et laissa entrevoir le plus ravissant et le plus doux visage de femme qu'il y eût en ce temps-là dans toute la Babylonie.

Pendragon poussa un cri d'admiration. Je pense que, dans le barbare pays des Gaules où il était né, il n'avait jamais vu merveille si prodigieuse.

Amalec, averti par ce cri, se retourna à son tour vers sa fille; mais déjà le voile était retombé.

Alors Pendragon nous montra le chemin du Tigre, qu'il fallait traverser d'abord pour entrer dans la Babylonie.

«Prenez à droite, dit-il, pour éviter les batteurs d'estrade et tous ces bandits qui suivent les armées. Demain nous vaincrons, et dans dix jours j'irai vous voir à Babylone.»

Sur ce mot, il nous quitta.

Quelques heures plus tard, nous vîmes le soleil se lever, à gauche, sur les montagnes sombres de la Gordyène, puis descendre dans la plaine et l'éclairer tout entière d'un seul jet de lumière. Nous arrivâmes devant une petite maison construite de briques séchées au soleil, où demeurait un pauvre homme dont le métier était de conduire un bac sur le Tigre et de transporter les voyageurs.

Sa femme et cinq petits enfants sortirent en même temps que lui pour nous regarder d'un air anxieux, timide et méfiant; mais ils ne tardèrent pas à se rassurer en voyant notre équipage, et à s'approcher des chevaux.

Le vieil Amalec, qui était devenu depuis le départ de Pendragon le chef de notre petite troupe, demanda au passeur du bac s'il ne craignait rien des deux armées ennemies.

«Eh! seigneur, répondit le pauvre homme, que voulez-vous que je craigne? Je vis de ma pêche avec ma famille. Vous voyez mes meubles: trois paillasses pour s'asseoir ou se coucher selon qu'il fait jour ou qu'il fait nuit; un poêlon pour faire la bouillie de froment, qui est notre pain à nous; une marmite pour faire cuire le poisson. Chacun de nous trempe à son tour sa main droite dans le poêlon et sa main gauche dans la marmite, jusqu'à ce qu'il soit rassasié. Après cela on boit, si l'on a soif.

--Vous avez du vin?» demanda le vieil Amalec.

Le pêcheur le regarda tout étonné.

«Du vin? qu'est-ce que c'est que cela?» dit-il.

Puis, après un moment de réflexion:

«C'est sans doute cette chose rouge qu'on transporte à Babylone en bateau, et que les hommes boivent pour se rendre à moitié fous? Si c'est du vin, cela, je n'en ai jamais goûté.

»Mais, ajouta-t-il en montrant le Tigre qui coulait à quelques pas de nous, avec cet ami nous n'avons jamais soif. Puisque Baal a mis tant d'eau sur la terre, et qu'elle ne coûte rien, nous aurions bien tort de chercher une autre boisson.»

Je demandai alors:

«Il est vrai que tu n'as pas grand'chose à perdre; mais si les soldats venaient ici, ne feraient-ils aucun mal à ta femme et à tes enfants?

--Aucun, répondit le passeur; car la plaine est si unie qu'on voit venir les gens de plus de trois lieues. J'embarquerais ma femme, mes enfants, mes paillasses, mon filet de pêche, ma marmite et mon poêlon, et je passerais sur l'autre rive ou je descendrais tranquillement le fleuve. Il a plus de vingt pieds d'eau sur toute sa route et quelquefois quarante ou cinquante, et il court comme un cheval lancé au grand trot. Je défierais bien les meilleurs nageurs de le suivre.»

Tout à coup il s'interrompit, regarda au loin dans la plaine, où l'on pouvait distinguer malgré la distance, tant l'air est pur et transparent dans la Babylonie, les deux camps, le macédonien à notre gauche, au nord, et le perse à notre droite.

«Eh! dit-il, voyez-vous ces nuages de poussière qui s'élèvent au-dessus de la plaine? La bataille est commencée.

--Oh! s'écria Drangiane, en joignant les mains et les élevant vers le ciel; ô Baal, dieu tout-puissant, couvre de ton bouclier celui qui a rendu la liberté à mon père et à moi! Écarte de lui les piques et les épées!»

Amalec fronça le sourcil.

«Que la volonté de Baal soit faite en toute chose, dit-il. Celui qu'il a choisi viendra jusqu'à toi, fût-ce au milieu du tonnerre et des éclairs.»

Le pêcheur se coucha tout de son long, appuyant son oreille contre terre.

«Oh! dit-il, j'entends le bruit des trompettes. Tara tantara, tara tantara, c'est la cavalerie qui va charger... Ta ta pan, pa ta pan, pa ta pan, pa ta pan, pa ta pan! Les voilà partis au galop.»

Je m'étendis par terre à mon tour, et j'entendis le bruit un peu sourd, mais distinct pourtant, des deux armées. Comme je les connaissais pour les avoir vues l'une et l'autre en bataille rangée, je devinais sans peine chaque division à sa sonnerie particulière, et je les nommai l'une après l'autre à mes compagnons de voyage en même temps que je les reconnaissais.

«Ceux-là, ce sont les Enfants perdus, ceux que commande Pendragon. Ils sont mieux montés que les autres; ils ont des chevaux plus légers; ils n'ont pas d'armure, mais de simples cuirasses. C'est l'élite de l'armée d'Alexandre, ou, si vous préférez, c'est la lie de toutes les nations. Il n'y en a pas un qui ne soit banni de son pays pour quelque crime et pour avoir au moins tué deux hommes. Mais comme ils ne font pas plus de cas de leur propre vie que de celle des autres, Alexandre les fait venir de tous les pays de la terre et les garde à son service. Il y a des Grecs, des Parthes, des Samnites, des Africains, des Romains, des Gaulois, et même de ces Germains qui habitent une grande forêt de trois cents lieues de long et de cinq cents lieues de large dont la limite vers l'occident est le Rhin,--une rivière qui finit comme un marais au bord de l'Océan.

»Encore plus au nord est une grande île blanche où les marchands vont chercher l'étain et le plomb, et dans le nord de cette île on voit des Barbares à demi nus, grands comme des arbres, roux de barbe et de cheveux, et plus forts que des ours, qui de la ceinture aux genoux sont vêtus d'un jupon de peau de bête, et qui portent des sabres pesants et larges avec lesquels ils abattent un bras ou une jambe à chaque coup.

--Oh! s'écria Drangiane effrayée, se peut-il exister sur la terre des Barbares aussi effrayants.»

Je continuai:

«Ce sont les Calédoniens; ils sont parents des Gaulois; ils parlent la même langue, suivent la même religion, ils ont les mêmes amis et les mêmes ennemis, excepté après boire; car alors ils ne connaissent plus personne, frappent au hasard comme des sourds et ne quittent jamais leur ennemi, excepté quand il est étendu sanglant sur le sol, ou quand ils y sont étendus eux-mêmes.

--Combien sont-ils? demanda Amalec.

--Quatre seulement, les quatre frères. On les appelle les quatre Bulls, ou les quatre Taureaux, car _bull_ dans leur langue signifie taureau. On les voit toujours tous les quatre ensemble; et quand ils marchent dans la foule, tout le monde s'écarte pour leur faire place, car ils brisent les crânes à coups de poing comme un autre briserait les œufs à coups de marteau. Le poing est du reste leur arme favorite. Dans leurs disputes fréquentes ils se portent entre eux des coups à assommer un bœuf, mais rien ne peut troubler leur fraternelle amitié.

»Avant-hier, l'aîné, le plus grand des quatre, passant dans le quartier des Thessaliens, vit rôtir un mouton gras. Il saisit la broche et le mouton et s'en allait fièrement, quand le cuisinier thessalien courut après lui pour reprendre le butin, et le menaça de sa lance. L'autre, indigné, remit la broche au cadet des Bulls qui le suivait de près, et d'un coup de poing jeta le Thessalien dans le feu, où, par Jupiter! il aurait bien rôti à la place du mouton si ses camarades ne l'en avaient pas retiré tout grillé déjà et presque rissolé.

»Alors tous les Thessaliens coururent sur les deux premiers Bulls; mais les deux plus jeunes, voyant le danger de leurs aînés, vinrent à leur secours, et tous les quatre s'en allèrent en bataillon carré, assommant à coups de poing tous les Thessaliens qu'ils rencontraient, et portant comme un drapeau le mouton rôti dont le jus ruisselait sur la tête du vainqueur.

--Que dit Alexandre de cet exploit? demanda le grand prêtre Amalec.

--Le roi se mit à rire. Excepté tirer l'épée dans l'intérieur du camp, ce qu'il a défendu sous peine de mort, il ne s'émeut pas de ces plaisanteries de corps de garde. Il lâche volontiers la bride à ses hommes en temps ordinaire, afin de les avoir d'autant mieux sous sa main un jour de bataille.»

Le grand prêtre leva les mains au ciel.

«A quels brigands, ô Baal, as-tu livré l'Asie!» s'écria-t-il.