Comme à part sa rage de vouloir massacrer les Babyloniens et d'écraser leurs petits enfants contre la pierre,--rage qu'il ne put d'ailleurs jamais satisfaire,--Samuel était le plus aimable homme du monde et le plus obligeant, je n'hésitai pas à le suivre, lorsque, après m'avoir salué, il voulut m'entraîner dans le quartier des _Enfants perdus_ qui se trouvait aux avant-postes du camp.

«Viens voir, dit-il, un curieux spectacle et un homme tel que tu n'en as pas souvent rencontré dans ta vie.»

A ces mots, je ne sais pourquoi, je pensai à Pendragon et à la prédiction que le grand prêtre Amalec m'avait faite, que je verrais ce jour-là l'auteur de ma fortune à venir.

«C'est un barbare blond, continua Samuel, qui est arrivé ce soir de ce lointain pays des Gaules, dont on dit tant de merveilles. Il paraît que pour son coup d'essai il a étonné Alexandre, qui pourtant a l'habitude des prodiges, et qu'on lui a donné le commandement des _Enfants perdus_, c'est-à-dire de tout ce qu'il y a de plus brave, de plus scélérat et de plus hasardeux dans l'armée. J'étais là quand il s'est fait reconnaître de ses hommes, et le roi David lui-même, dans tout l'éclat de sa gloire, n'avait pas plus fière mine à cheval que ce jeune barbare.»

Comme il parlait encore, nous arrivâmes aux avant-postes où les Enfants perdus, au nombre de trois cents, faisaient bonne garde, les uns en faction, les autres couchés à terre la main sur leurs armes et tout prêts à se lever et à charger l'ennemi.

Les officiers, au nombre de huit ou dix, appartenant, je crois, à toutes les races de l'Orient et de l'Occident, étaient assis à terre en cercle, les jambes repliées, et buvaient lentement en écoutant et faisant des récits de bataille où chacun d'eux, bien entendu, avait joué le principal rôle. Pendragon, le plus beau, le plus hardi, le plus grand, le plus jeune et le plus fort de tous, les dominait de toute la tête et, sans dire un mot, vidait à pleine coupe le vin de Samos, qui a le goût et le parfum du miel d'Hybla.

Samuel me dit tout bas:

«Vis-tu jamais, Sosiclès, un homme qu'on pût comparer à celui-ci? Regarde ses longs cheveux qui flottent sur ses larges épaules; sa barbe blonde, fine et soyeuse comme s'il y versait chaque matin tous les parfums de l'Arabie, épaisse comme la forêt du mont Liban qui regarde vers Damas; regarde ses belles dents blanches, petites et bien rangées; ses yeux d'un vert sombre comme la mer, mais toujours riants jusqu'à ce que la colère ou le danger les rende terribles comme des javelots dardés sur l'ennemi!... Si les rois étaient ce qu'ils devraient être, c'est-à-dire les plus grands, les plus intrépides et les plus beaux des hommes, celui-là serait le premier des rois, sans en excepter Alexandre lui-même.»

Je fus frappé de cette opinion de mon ami Samuel qui s'accordait si bien avec celle du grand prêtre Amalec... Comment ce jeune homme (car il avait vingt-deux ou vingt-trois ans à peine) pouvait-il attirer ainsi du premier coup l'attention de tous? A ce signe, évidemment, je devais reconnaître le favori des dieux. Je me souvins alors du conseil d'Amalec et je résolus de m'attacher à sa fortune.

«Sais-tu, me dit encore Samuel, comment il a pris le commandement de sa troupe, où tu vois réunis les plus féroces bandits de l'Europe et de l'Asie? J'étais là. J'ai tout vu.

»Cela a été l'affaire d'un instant. Antigone, l'un des plus vieux lieutenants d'Alexandre, est venu le présenter aux Enfants perdus, et tout de suite, ayant affaire ailleurs, l'a quitté, le laissant se débrouiller avec eux comme il pourrait.

»Le Gaulois resté seul a commandé plusieurs mouvements en avant et en arrière, pour s'assurer de leur obéissance; mais comme il prononce assez mal le grec, on a entendu des rires dans les rangs, et le fameux Argatiphontidas, un athlète de Mantinée célèbre par ses exploits et qui avait espéré qu'Alexandre lui donnerait le commandement, a imité en riant l'accent du jeune barbare.

»A cette vue, Pendragon a mis pied à terre et, en un clin d'œil, a saisi le Mantinéen à la gorge et à la ceinture. Quoique l'autre soit d'une taille gigantesque et d'une force extraordinaire, il l'a brandi comme une grosse pierre et l'a lancé par-dessus six rangs de soldats épouvantés. Puis, tirant son cimeterre de Damas dont la lame étincelait au soleil, il a dit en mauvais grec et avec son accent gaulois:

«Je suis Pendragon, fils d'Astarac, et votre chef. Si quelqu'un de vous me manque jamais de respect ou d'obéissance, je lui cueillerai la tête avec mon cimeterre aussi aisément que vous pouvez abattre les noix avec une gaule. M'entendez-vous maintenant?»

»Et ils l'ont bien entendu en effet, car ils paraissaient tous consternés. Alors, car il est aussi fin qu'intrépide, il a regardé autour de lui et m'a vu.

»Il a demandé:

«Qui es-tu, toi qui n'as point d'armes? Es-tu marchand ou vivandier?»

»J'ai répondu humblement:

«Seigneur, je suis Samuel le juif.»

»Il a repris en riant:

«Alors tu fais tous ces métiers à la fois, et quelques autres encore, n'est-ce pas?... Eh bien, rends-moi un service. Donne-moi mille dariques d'or. Je te les rendrai avec vingt mille autres dans dix jours, quand nous serons à Babylone.»

»J'ai apporté mon sac et mes dariques. Il les a pris à poignées et les leur a jetés en criant:

«Rompez les rangs!»

»Alors on a entendu un tonnerre d'acclamations, bientôt suivi d'une mêlée dans laquelle dix ou douze de ces bandits, se disputant l'or à coups de pieds et à coups de poings, ont eu les yeux abîmés et les dents cassées. Lui seul riait toujours.

»J'ai dit:

«Mais vous, seigneur, ne gardez-vous rien pour vous-même?»

»Il m'a répliqué:

«Quand on a un sabre au côté, Samuel, et quand on sait s'en servir, on est le maître du monde et de tous les dariques qu'il contient.»

»Voilà l'homme, Sosiclès. Tu peux juger s'il saura se faire aimer de ses amis et craindre de ses ennemis. Du premier coup les Enfants perdus, voyant qu'il était digne du choix d'Alexandre, l'ont reconnu pour chef. Maintenant tous sont prêts à le suivre dans la bataille.

»Toi, écoute les discours de ces hommes. La lune éclaire la plaine et fait étinceler leurs armes. Nous, restons cachés dans l'ombre de cette tente. Tu vas en entendre de belles. Il n'y a pas un de ces bandits qui n'ait vingt crimes sur la conscience.»

Le premier qui parla fut un argyraspide, appelé Héraclès, dont la barbe déjà grise et le visage marqué de cicatrices attestaient les nombreuses campagnes.

«Que voulez-vous que je vous raconte? demanda-t-il en vidant sa coupe et s'essuyant la bouche avec sa manche.

--Dis-nous le plus beau jour de ta vie, répondit Pendragon.

--Ce jour-là, reprit Héraclès, est celui de la prise de Thèbes. Mes amis, ceux qui n'ont pas vu l'assaut de la ville et l'entrée dans les rues et dans les maisons n'ont rien vu. Voici comment l'affaire commença.

»Vous savez tous que lorsque le roi Philippe, père d'Alexandre, fut mort, les Thébains prirent les armes et voulurent faire les méchants. Ils rejetèrent les Macédoniens dans la Cadmée, qui est la citadelle de ce pays-là, et proclamèrent la liberté.

»Aussitôt Alexandre rassemble son armée, et dans l'espace de quinze jours l'amène sous les murs de Thèbes. Là-dessus, mes Thébains, voyant qu'il était sans barbe,--il avait à peine vingt ans,--le prennent pour un enfant, et sortent dans la plaine pour venir à sa rencontre. Lui, de son côté, pressé de nous montrer ce qu'il sait faire, engage la bataille sans retard.

»Le premier choc fut dur. Ces Béotiens aux larges épaules, aux têtes carrées, frappaient comme des sourds à coups de lance et d'épée; leur bataillon sacré, composé de tout ce qu'il y avait de plus robuste et de plus vaillant dans la ville, faisait déjà plier tout devant lui, lorsque tout à coup moi, qui étais dans la Cadmée et qui du haut du rempart regardais le combat dans la plaine, je m'aperçois que les Thébains ne se gardaient pas du côté de la citadelle; je prends avec moi cent hommes, j'ouvre la porte de la citadelle, je descends dans les rues en criant: «Ville gagnée! Tue! point de quartier!» Les femmes et les enfants prennent peur et poussent des cris épouvantables. Les Thébains du dehors veulent rentrer, s'écrasent aux portes de la ville, sont poursuivis, tués par milliers dans les maisons. Ah! c'était un beau spectacle, plus beau mille fois que vos tragédies d'Eschyle ou d'Euripide.»

Le vieil Héraclès sourit à ce souvenir, saisit à deux mains une amphore de vin de Crête, en vida la moitié sans respirer et continua:

«Nous allions de chambre en chambre, tuant à coups de pique ou d'épée tout ce qui résistait. Les vieux, les jeunes, ceux qui portent les armes, ceux qui sont sans armes, tous y passaient également. On ne mettait à part que les petits enfants et les femmes, celles du moins qui se laissaient prendre, car la plupart nous jetaient leurs meubles et leur vaisselle à la tête. J'en porte encore les marques. Tâtez plutôt.»

Et se penchant vers un capitaine thrace son voisin, le vieil Héraclès lui mit le doigt sur une cicatrice qu'il avait au coin de la joue.

«Oh! oh! dit le Thrace, c'était une femme courageuse celle qui t'a fait ce trou dans la figure!

--Une femme! reprit Héraclès. C'était mieux que ça! une tigresse d'Hyrcanie! Regarde et tâte sous le menton! Tu vois l'autre trou! Eh bien, la Thébaine fit les deux du même coup, oui, d'un coup d'alène, car c'était la femme d'un cordonnier... De part en part, mon bon ami, de part en part! Et je crus voir dans un éclair la rive du Styx, ce fleuve qu'on ne repasse plus quand on l'a traversé.

--Ah! dit le Thrace, sabre et lance! Quelle poigne! Qu'est-ce donc que tu lui avais fait, à ta Thébaine?

--Presque rien, par Jupiter! J'avais mis ma pique dans le ventre de son mari, un vieux gredin, tout boiteux, qui n'avait pas pu aller à la bataille avec les autres, et qui m'avait donné un coup de couteau quand j'entrai dans sa boutique. Heureusement le couteau glissa sur ma cuirasse et je piquai l'homme au ventre comme il faut. Le temps de soupirer et de tomber à terre; pas davantage! Il ne remuait déjà plus. Je le laisse là et je cours au gynécée. Un petit garçon de sept ans veut se mettre en travers de la porte; je le jette à terre d'un coup de pied qui dut lui casser quelque chose, car il poussait des cris affreux et ne pouvait plus se relever.

»La mère et la sœur arrivent. Je prends la sœur par le bras et je lui dis: «Toi, tu vas me suivre! J'ai besoin d'une esclave! Allons! Et plus vite que ça!» Elle résiste en criant plus fort encore que le petit garçon. Alors la vieille que je ne voyais pas, cachée dans l'ombre du corridor, prend l'alène de son mari, le vieux boiteux, et me l'enfonce comme vous voyez, en diagonale, dans la figure, depuis le haut de la joue jusqu'au bas du menton. Est-ce assez traître, dites, camarades?»

Tous les convives avouèrent qu'il n'y avait rien de plus traître que l'action de la vieille cordonnière. Seul Pendragon ne disait rien.

«Mais, demanda le Thrace, qu'est-ce que tu fis en recevant le coup?

--Moi! reprit l'argyraspide, ce que vous auriez tous fait à ma place. Je crus d'abord que j'avais toutes les dents cassées. Alors, d'un coup de sarisse j'étendis la vieille raide morte à côté de son mari. Ensuite je tirai après moi la fille, qui pleurait comme un agneau qu'on va saigner, et je l'emmenai dans ma tente pour me servir de domestique.

--Et tu la gardas comme servante?

--Naturellement! Mais comme un mois après elle pleurait encore, me servait tout de travers, et souvent menaçait de me poignarder, je la vendis très cher à un marchand qui cherchait des esclaves grecques pour les conduire en Italie et pour apprendre aux dames romaines l'art de se coiffer. Et voilà!»

Après Héraclès tous les convives racontèrent leurs aventures. Pendragon seul ne dit rien. Pendant que les autres parlaient et se vantaient, il regardait les étoiles qui sous le ciel de la Babylonie sont plus belles que dans le reste de l'univers.

Ce n'est pas qu'il se tînt à l'écart. Au contraire, il buvait plus gaiement qu'aucun de ses compagnons; mais il paraissait rêver à quelque chose d'invisible et d'inconnu. On eût dit un lion au repos. Après l'exemple qu'il avait fait du malheureux Argatiphontidas, personne n'avait envie de prendre avec lui quelque familiarité. Le lion, même apprivoisé, est toujours redoutable; ses caresses sont presque aussi mortelles que sa griffe.

Cependant, pour obéir à l'ordre d'Alexandre, je m'approchai de lui et je l'avertis qu'il serait appelé vers le milieu de la nuit dans la tente du roi. «C'est bien,» dit Pendragon, et il retomba dans sa rêverie.

Je revins vers Samuel qui m'attendait toujours caché dans l'ombre, et qui me dit:

«Sosiclès, si celui-là (du geste il montrait le Gaulois) devient jamais roi et s'il te fait son premier ministre, me feras-tu nommer trésorier du royaume?

--Pourquoi m'adresses-tu cette question?

--Réponds d'abord.

--Volontiers. Mais si je vois le futur roi, je ne vois pas le royaume.

--Oh! dit le juif, il y aura dans quelque temps des royaumes à choisir dans cette Asie qu'Alexandre croit conquérir pour lui seul.

--Mais il veut les garder tous, ce Macédonien!

--Certes! mais il est comme un gourmand qui veut avaler seul un dîner préparé pour trente convives. Il étouffera d'indigestion, ou d'un javelot lancé à propos.

--Tu crois?

--J'en suis sûr. Et ce Pendragon, s'il vit, en aura la plus belle part. Toi, veux-tu faire alliance?»

Je me souvins des conseils qu'avait bien voulu me donner le grand prêtre Amalec, et je pensai que la fortune frappait à ma porte et que je serais bien sot de ne pas lui dire d'entrer.

Je répliquai donc:

«A charge de revanche, Samuel!

--Sans doute, conclut le juif. Ainsi, c'est convenu. Je mettrai mon argent à ton service. Tu mettras au mien ton éloquence, sans hésiter, quel que soit le danger pour l'un ou pour l'autre.

--Alors nous ferons de ce Pendragon un roi?...

--Oui.

--Samuel! Samuel! c'est un projet bien hardi que de vouloir faire un roi. Cela pourrait nous coûter la vie.....

--Et mon argent, ajouta le juif, auquel je tiens plus qu'à ma vie; mais qui ne risque rien n'a rien.

--Mais Pendragon voudra-t-il être roi?»

Samuel se mit à rire silencieusement.

«Regarde-le bien, dit-il. Il voudra tout ce qui est difficile et presque impossible aux autres hommes. Il est de la nature des chèvres pour qui c'est une joie continuelle de sauter par-dessus les précipices, au risque de se casser le cou. Te rappelles-tu ce vieux Gaulois qui vint au camp l'année dernière? Alexandre lui demanda, le voyant fier et intrépide: «Que crains-tu sur la terre?--Rien, répondit le Gaulois.--Mais si le ciel tombait?--Je le soutiendrais à la pointe de ma lance.» Eh bien, Pendragon est de même race. Avant peu tu en auras des preuves.»