Alexandre écoutait ce récit avec une admiration orientale mêlée de moquerie grecque.
«J'ai lu, dit-il, beaucoup de prodiges de cette espèce dans les récits d'Hérodote, qui les tenait lui-même des prêtres de ton pays, mais qui ne garantissait rien... Toi, maintenant, Amalec, dis-nous ce qui t'a fait venir ici.
--Un songe envoyé par Baal, répondit fièrement le grand prêtre, et le désir de recouvrer ma fille Drangiane. Mais d'abord il faut que tu saches comment elle est devenue ta prisonnière.
»L'usage des rois de Perse quand ils vont à la guerre est de traîner avec eux la plus grande partie de leurs trésors, de leurs femmes et de leurs enfants. Ce n'est pas, comme les Grecs bavards le racontent, par luxe et magnificence, mais pour s'assurer qu'un ennemi caché ne s'en emparera pas en leur absence. Ainsi fit autrefois le fameux Xerxès; ainsi font aujourd'hui ses descendants. En même temps et pour s'assurer de la fidélité des satrapes et gouverneurs de province, ils emmènent en otage ce que ceux-ci ont de plus précieux.
»Mon trésor à moi, c'était ma fille unique, Drangiane. Aussi Darius me l'enleva en traversant Babylone, malgré toutes mes supplications, et la traita d'ailleurs avec respect, comme il le devait; mais elle fut prise par tes soldats le jour même où la femme, la mère et les enfants du grand roi furent faits prisonniers à la bataille d'Issus.
»Depuis ce jour déplorable, j'ai rasé mes cheveux, j'ai couvert ma tête de cendres, j'ai offert des sacrifices aux dieux, j'ai maudit cent fois la cruelle destinée de ma fille et l'orgueil insensé du grand roi qui l'avait enlevée en otage; enfin j'ai espéré en te rendant un service signalé, en te donnant Babylone sans coup férir, obtenir la liberté de Drangiane.
»Comme j'étais dans ces pensées, tu as traversé l'Euphrate et le Tigre, marchant à la rencontre de Darius. Je me suis souvenu alors d'un vieil oracle rendu par mon ancêtre Assur:
«_Quand le tigre venu de l'Occident bondira sur le taureau à deux cornes qui paît à l'Orient, Babylone sera vengée et la biche blanche sera libre._»
»Rien n'est plus clair. Le taureau, c'est Darius. La Perse et la Médie sont ses deux cornes avec lesquelles il frappe et renverse ses ennemis. La biche blanche, c'est Drangiane. Le tigre, c'est toi.
--En effet, dit Alexandre, rien n'est plus clair que cette explication.... Et alors, tu as suivi Darius?
--Comme tu vois, répondit Amalec. Parce qu'il me sait inspiré de Baal, il me demande conseil en toutes choses. Ce matin il m'a fait appeler. Il avait vu en songe un homme habillé comme lui de la robe royale, coiffé d'une tiare ornée des plus précieux diamants de la couronne, tenant à la main son sceptre, couché sur son lit et dormant d'un profond sommeil. Cet homme était pareil à lui par les vêtements, mais ce n'était pas lui. Tout à coup il a disparu comme emporté par un tigre qui s'est enfui aussitôt. Il était très effrayé et m'a demandé conseil. J'ai répondu: «Grand roi, c'est un malheur qui menace ton empire et ta maison. Mais il y a moyen de le détourner de ta tête.--Et comment? a demandé Darius.--En mettant un autre homme à ta place avec tes habits et ta couronne. Si le tigre vient, envoyé par les dieux, c'est lui qu'il emportera.--Mais qui voudra prendre ma place?--Moi, grand roi!» En effet, j'avais eu un songe presque pareil, et, sans savoir comment, j'avais été transporté dans ton camp et j'avais revu ma fille.
»Il m'a remercié, m'a promis pour récompense, si je survivais à cette épreuve, la satrapie de la Susiane, et m'a revêtu lui-même de sa robe royale. Je me suis endormi par l'ordre des dieux. Pendragon est venu. Tu sais le reste.»
Il y eut un assez long silence.
Enfin Amalec le rompit et lui dit:
«Seigneur, fais-moi conduire auprès de ma fille.
--Qu'arrivera-t-il de la bataille de demain?
--Tu vaincras, répondit Amalec. Baal me l'a prédit. Et dans huit jours, par mes soins, tu entreras dans Babylone.
--A ton tour, reprit le Macédonien, reçois ma parole. Tu restes ici mon prisonnier. Mais le lendemain de mon entrée dans Babylone tu seras grand prêtre de ta ville comme tu l'es déjà et de plus satrape de la province de Perse, dont la capitale est Persépolis. En même temps je te rendrai ta fille Drangiane, et puisqu'on t'a prédit qu'elle serait un jour reine d'un grand peuple, je t'offrirai un gendre digne d'elle.»
Il semblait parler de lui-même.
«Il sera fait suivant la volonté de Baal,» répliqua le Chaldéen.
«Toi, Sosiclès, dit encore Alexandre, conduis-le près des tentes des reines prisonnières. Toi, va dormir ou veiller avec les amis; je n'ai plus besoin de tes services, et la journée de demain sera rude.»
Comme j'allais m'éloigner, il ajouta:
«Avertis Pendragon que je le ferai appeler avant le milieu de la nuit pour lui donner mes derniers ordres.»
J'obéis et servis de guide au vieil Amalec.
Le Chaldéen me suivait d'un air préoccupé.
«Sosiclès, dit-il enfin, tu viens de voir un homme qui sera dans quelques mois le maître de l'Asie et qui dans quelques années ne sera plus que poussière.»
Je répondis philosophiquement:
«C'est ce qui est arrivé à Sémiramis, à Cyrus, à Sésostris et à mille autres conquérants. La vie pour les plus grands comme pour les plus petits n'est que le chemin qui mène à la mort.... Moi, pourvu que....»
Il m'interrompit.
«Pourvu que tu aies le temps de faire fortune à son service, tu ne t'inquiètes guère de ce qu'Alexandre pourra devenir, n'est-ce pas?»
Et il me regarda de ses veux noirs et profonds qui semblaient lire au fond des âmes.
Je répliquai avec une franchise qui m'étonna moi-même:
«Eh bien, après tout, si c'était vrai, pourrait-on me le reprocher? Suis-je le fils d'Alexandre, ou son père, ou son frère? suis-je même de sa race et de son pays? Il m'a pris pour secrétaire parce que je puis le servir. Il me paye bien parce que mes services lui plaisent. Il m'appelle de temps en temps «son ami», quand il est de bonne humeur, et j'en suis content parce que cela me donne du crédit dans l'armée; mais s'il était ivre et si je voulais le contredire, il me percerait de sa javeline avant qu'on eût seulement le temps de prononcer un seul mot.
--Au moins, dit le Chaldéen, tu fais fortune auprès de lui? Tu amasses de grandes richesses?
--Sans doute. Mais qu'est-ce qu'un trésor dont on ne peut pas jouir, qu'on est forcé de traîner après soi matin et soir dans la crainte que les voleurs ou les simples maraudeurs ne l'enlèvent? J'ai reçu d'Alexandre depuis quatre ans près de mille talents, c'est-à-dire de quoi payer la moitié des maisons d'Athènes; mais je ne peux rien acheter nulle part. Est-ce que je sais où je serai demain? Depuis que je fais le métier de conquérant à la suite des Macédoniens, je n'ai pas couché cinq nuits dans le même lit et sous le même toit, excepté pendant le siège de Tyr, qui dura sept mois; et Jupiter sait comme on s'amusait au camp et dans la tranchée! Dieux! que je m'y suis ennuyé! On y bâillait tout le temps. J'ai failli m'y décrocher la mâchoire inférieure.
--Enfin, si tu savais qu'il doit mourir dans cinq ou six ans, qu'on se battra sur son cadavre, qu'on se disputera ses dépouilles, que ses meilleurs amis s'égorgeront les uns les autres, et qu'il est impossible de prévoir quel sera le vainqueur, et si ce vainqueur lui-même ne sera pas assassiné au moment de jouir de la victoire,--si tu savais tout cela, Sosiclès, tu quitterais volontiers son service, n'est-ce pas, et tu chercherais un maître dont l'amitié fût moins dangereuse?»
Je m'écriai presque involontairement:
«Ah! certes!»
Puis, par réflexion:
«Mais qui peut savoir?....»
Le vieux Chaldéen répliqua:
«Moi, ami Sosiclès. Moi seul! car Baal n'a pas de secrets pour son serviteur.»
Et, par Jupiter, il parlait d'un ton si solennel que je me sentis tout près de le croire sur parole.
Il ajouta:
«Vous autres Grecs, vous êtes gens d'esprit, vous raisonnez de tout comme des philosophes, vous comprenez et vous expliquez tout, mais vous ne devinez rien. Mais nous, Chaldéens, nous savons tout sans raisonner sur rien. C'est que le raisonnement vient de la terre et que la vraie science descend du ciel.»
Comme je paraissais confondu et presque consterné de ce discours, il dit encore:
«La Fortune a passé devant toi, Sosiclès. Il fallait la saisir par le pan de sa robe.»
Je demandai étourdiment:
«En est-il temps encore?
--Peut-être.
--A qui faut-il m'adresser?
--Tu retournes au bivouac?
--Oui.
--Écoute et regarde autour de toi, Sosiclès. Celui qui doit faire ta fortune y sera. Si tu ne l'as pas encore remarqué, tu le reconnaîtras à sa haute mine, à son fier langage, à cette hardiesse triomphante qu'on ne trouve que dans les fils ou les favoris des dieux.»
Ayant dit ces mots et s'étant fait reconnaître des femmes esclaves qui servaient Drangiane, il me quitta pour entrer dans la tente de sa fille.
Comme je m'en allais lentement, rêvant aux vagues, obscures, menaçantes et favorables prophéties d'Amalec, un petit homme à la robe longue, à la barbe longue, au nez long et recourbé comme un cimeterre, aux yeux noirs et vifs qui luisaient en plein jour comme deux braises, me saisit la main et me salua à la mode de sa race et de son pays par ces mots:
«Que le dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob soit avec toi!»
Abraham, Isaac et Jacob, c'étaient, à ce qu'il paraît, son bisaïeul, son aïeul et son père. En deux mots, c'était un Juif qui nous suivait depuis le passage d'Alexandre à Jérusalem et qui achetait à bon marché aux soldats pour les revendre au premier venu les dépouilles des Perses, des Mèdes, des Chaldéens, des Égyptiens et des Syriens.
Il y gagnait beaucoup d'argent, car un soldat qui n'est pas sûr de vivre deux jours de suite se garde bien de marchander. Il achète ou vend toute chose avec la même insouciance. Mais le plus clair des bénéfices de mon interlocuteur consistait dans l'habitude qu'il avait de prêter à la petite semaine. La plus belle monnaie des Perses étant un darique d'or, il offrait volontiers dix dariques à un officier, à condition que, sept jours après, l'autre en rendrait vingt, et comme il y a dans l'année cinquante-deux fois sept jours, ses dix dariques en rapportaient au bout de trois cent soixante-cinq jours cinq cent vingt, c'est-à-dire de quoi payer quarante arpents de terre dans la fertile Babylonie, qui rend trois cents grains de blé pour un, et qui passe pour le grenier de l'Asie.
Du reste bon enfant, très joyeux de naissance, aimant à rire des autres et de lui-même, ne se fâchant de rien, pas même des coups de bâton, dont il finissait toujours par se venger; car il était d'humeur douce et de caractère vindicatif. Son nom était Samuel.
Nous étions assez étroitement liés. Voici pourquoi. Nous ne nous disputions rien. «Vois-tu, Sosiclès, me disait-il souvent, tu es Grec, tu aimes à briller et à parler, tu as de l'esprit, tu veux régner, gouverner, acquérir de la gloire et faire poser ta statue sur la place d'Athènes. Tu es glorieux, enfin, et tu veux que ton nom se trouve souvent dans la bouche des hommes... Mais moi, c'est autre chose. Mon ancêtre Abraham était un puissant patriarche de la Mésopotamie. Pour la noblesse il était donc, et je suis, moi son petit-fils, à plus forte raison, bien supérieur à tous les rois des Perses et des Mèdes, des Macédoniens et des Babyloniens. Qu'est-ce donc qui me manque pour être leur maître à tous?.... Une toute petite chose, l'argent.... Pour de l'or et de l'argent, je pourrai les faire battre entre eux comme on fait battre les enfants en leur jetant des pièces de monnaie. C'est ce qu'ils ne voient pas ces lourds hoplites de Macédoine, ces invincibles cavaliers de Thessalie, qui vont faire pour moi la conquête de l'Asie.... Alexandre lui-même ne le voit pas, ou s'il le voit, il détourne les yeux.
--Mais, dis-je à Samuel, s'il le voyait, s'il le regardait, s'il mettait la main sur toi!
--Pour quoi faire? J'ai cinq frères qui viendraient l'un après l'autre me remplacer, et prêter des dariques d'or à cent pour cent par semaine. Qu'est-ce qu'il y gagnerait? qu'est-ce que ses soldats y gagneraient? qui est-ce qui voudrait, excepté un petit-fils d'Abraham, acheter ou vendre à crédit à des soldats ou à des officiers dont aucun, pas même le chef, n'est sûr de ne pas se faire tuer dans les vingt-quatre heures?.... A chacun son métier, Sosiclès, et les vaches seront bien gardées. Vous autres, gens d'Orient et d'Occident, vous aimez à labourer la terre, à bâtir des palais et des temples, et à vous battre sous les yeux des autres hommes pour exciter leur admiration. Moi, au contraire, qu'on méprise parce qu'on ne me connaît pas, je n'aime que l'argent et ma chère ville de Jérusalem, mère de tant de prophètes.
--Quoi! rien de plus?
--Si! J'aime à faire abattre par les Perses ou les Macédoniens les temples de Baal, parce que les Chaldéens et les Assyriens ont abattu celui que le grand roi Salomon avait bâti à Jérusalem en l'honneur de Jehovah.... Vois-tu, Sosiclès, cela et le plaisir de tuer les Babyloniens, leurs femmes et leurs enfants, comme nous avons fait autrefois pour les Madianites et les Philistins, il n'y a rien de plus doux et de plus délicieux dans la nature. Cela vengerait nos pères qui furent si longtemps esclaves sur les bords du fleuve de Babylone.»
Tel était le caractère de mon ami Samuel.