Cependant Alexandre regardait le Gaulois d'un air inquiétant. Je me demandais à part moi s'il n'allait pas le faire tuer à coups de flèches avec son cheval.
Quant à Pendragon, toujours assuré, fier et hardi comme un fils de Jupiter, il attendait.
Enfin le roi se décida:
«Je vois bien, dit-il, que tu ne peux pas vivre avec mes amis...
--Ce sont tes amis, seigneur, interrompit le Gaulois, qui ne peuvent pas vivre avec moi. Quant à moi, ils ne me gênent pas. Rien ni personne ne me gênera jamais sur la terre.»
Alexandre se mit à rire.
«En effet, dit-il, tu me parais homme à te faire place en tout pays. Au reste, tu me plais, et je te garde...»
Le Gaulois fit un signe.
«... Aussi longtemps, bien entendu, que tu voudras être mon ami. Pour le moment, je vais te donner le commandement de la troupe des Enfants perdus de mon armée. Justement son dernier chef, Cléarque, a été tué au passage du Tigre, et n'a pas de remplaçant. C'est toi qui marcheras toujours à l'avant-garde et qui soutiendras le premier choc. De l'humeur dont tu parais être, ce poste te convient, j'espère.
--Admirablement! dit le Gaulois.
--Quant à la solde et au butin...
--Je ferai ma part,» répondit Pendragon.
Alors le roi le fit conduire à son poste avec Nedjed, et me retint pour interroger le grand prêtre chaldéen.
Amalec suivit Pendragon d'un long regard; puis il murmura quelques mots chaldéens que je ne compris pas, ni le roi non plus.
«Que veux-tu dire? demanda Alexandre en langue perse, qu'il parlait assez bien.
--Que ce Gaulois a du sang de lion dans les veines et qu'il portera tôt ou tard une couronne.»
Alexandre rougit de colère.
«Personne, moi vivant, ne portera la couronne, dit-il... Et si ce barbare osait jamais...»
Son geste acheva sa pensée. Visiblement il aurait fait tuer Pendragon comme le dernier des esclaves.
Mais Amalec répondit gravement:
«Je n'ai pas dit qu'il prendrait la tienne. Cela, je l'ignore... Au reste, il en sera fait suivant la volonté de Baal. Si Baal couvre ce jeune barbare de son bouclier et s'il lui prête son invincible épée, ni toi, ni Darius, ni personne ne pourra l'arrêter.»
Alexandre demeura pensif un instant, car il connaissait la science profonde et presque infaillible des prêtres chaldéens.
Il tremblait lui-même devant eux, lui qui regardait la mort comme un compagnon de guerre et non comme un adversaire qu'il dût craindre.
Enfin il leva les yeux sur Amalec et dit:
«Comment l'as-tu rencontré? Qu'est-ce qui s'est passé? Est-ce qu'il t'a emmené prisonnier, comme il s'en vante, ou l'as-tu suivi de bonne grâce pour venir à moi?
--L'un et l'autre, grand roi, répondit le Chaldéen. Il m'a pris de force dans la tente de Darius, mais je savais d'avance que je serais pris là, et j'y suis venu volontairement me faire prendre.
--C'est peut-être vrai, mais c'est bien singulier, dit alors Alexandre. Quelle raison avais-tu de venir à moi que tu n'avais jamais vu?»
Amalec se recueillit et répliqua:
«Deux raisons, grand roi. Mon intérêt et le tien. Veux-tu sans coup férir te rendre maître de Babylone, la plus grande ville et la plus riche de l'Europe et de l'Asie, celle dont la possession te rendrait maître de l'empire des Perses?
--Certes! dit le Macédonien.
--Et de quel prix payeras-tu sa conquête?
--Celui que tu demanderas!
--Eh bien! seigneur, je te donnerai Babylone; mais toi, tu me rendras ma fille unique Drangiane, plus précieuse pour moi que tous les trésors de l'Asie.»
Alexandre lui tendit la main et dit:
«Vieillard, le lendemain du jour où j'entrerai dans Babylone, je te rendrai ta fille. J'en atteste les dieux immortels! Mais comment Drangiane est-elle ma prisonnière?»
Et se tournant vers moi, il demanda:
«Le sais-tu, Sosiclès, toi qui passes pour le plus bavard et le plus curieux des Athéniens, qui sont eux-mêmes les plus bavards et les plus curieux de tous les hommes?»
Je répondis modestement:
«Seigneur, c'est mon devoir de tout apprendre et c'est mon droit de tout raconter; mais si mon bavardage vous ennuie, rien n'est plus aisé que de ne pas m'interroger. Je n'ai que faire de vous raconter les histoires des uns et des autres.»
Il me frappa gaiement sur l'épaule et me dit:
«Ami, ne te fâche pas. Je voulais rire. Connais-tu Drangiane? Est-elle prisonnière dans mon camp?»
Le vieil Amalec me regardait avec une terrible inquiétude, comme si j'avais été l'arbitre de sa destinée. Je répondis:
«Seigneur, la belle Drangiane, car elle est célèbre par sa beauté dans tout l'empire, a été prise après la bataille d'Issus avec les deux reines--mère et femme de Darius--et les femmes ou les filles des principaux satrapes de la Perse. Elle est au camp, dans la tente voisine de celle de la mère de Darius. Elle n'en sort qu'accompagnée de ses femmes, enveloppée d'un long voile et cachée aux yeux des hommes, ainsi que toutes les princesses.
--Alors, dit Alexandre en riant, comment sais-tu qu'elle est belle?
--Ce sont les vieilles femmes de sa suite et de la suite des deux reines qui l'ont vue et qui disent que jamais beauté ne fut plus accomplie.
--Je serais curieux de la voir à mon tour.»
Amalec répliqua gravement:
«Parmi les hommes son mari seul la verra, le jour de son mariage. Tout autre y perdrait la vie.
--Mais, demanda le roi, qui doit-elle épouser?
--Celui que Baal aura désigné.»
Il ajouta d'une voix solennelle et pareille à celle des oracles:
«Et cet homme sera le chef d'un peuple immense!»
Alexandre, frappé de cette réponse, reprit après un moment de réflexion:
«Toi, qui parles au nom de Baal, qui es-tu?
--Je suis, répondit Amalec, grand prêtre et roi des Chaldéens qui habitent Babylone et qui furent maîtres autrefois de la moitié de l'Asie... Tu verras bientôt le palais de mes pères, qui surpasse en grandeur tous ceux de la Grèce et de l'Égypte, et dont le toit en forme de terrasse s'élève à trois cents pieds au-dessus du sol sur la rive gauche de l'Euphrate.
»Sur la terrasse elle-même se dressent quatre grandes tours hautes comme soixante-dix hommes de haute taille ajoutés bout à bout; elles veillent aux quatre coins de l'horizon, comme des soldats armés de lances. Celle du nord regarde les montagnes de l'Arménie, d'où descendent l'Euphrate qui s'avance en Mésopotamie avec la lenteur et la majesté du père des fleuves, et le Tigre qui court à côté de lui avec la rapidité de la flèche.
»La tour du couchant regarde le désert de Syrie et la ville de Damas, derrière laquelle sont les vertes et sombres forêts du Liban.
»La tour du midi suit des yeux la plaine où commence le golfe Persique, ce coin d'un Océan inconnu qui baigne l'Afrique et l'Inde et qui s'étend bien au delà, jusqu'aux limites de la terre.
»Enfin de la tour de l'orient, plus haute et plus belle encore que ses trois sœurs, tu pourras voir, grand roi, la vallée du Tigre, et au delà les monts de la Susiane au pied desquels est assise, adossée à une forêt de trente lieues, la blanche ville de Suze, pareille à une jeune mariée qui attend son époux au passage.
--Ah! ah! dit Alexandre, voilà qui est intéressant. Prends note de cela, Sosiclès. Voilà, certes, un beau palais et un paysage digne du palais.»
Puis, s'adressant au grand prêtre:
«Mais dans tout ce que tu dis de Babylone, Amalec, il n'y a que des murailles, d'une terrible hauteur, il est vrai, mais enfin des amas de briques... Les rois tes ancêtres, quand ils se promenaient dans leur ville, n'avaient-ils pas un brin d'herbe où poser le pied?»
Amalec sourit.
«C'est là que je t'attendais, dit-il. Ils avaient devant eux la montagne et la plaine, le temps et l'espace, ces quatre éternités.»
Après ces mots, il se recueillit un instant et ajouta:
«Cela, c'était pour passer comme des dieux dans les rues de Babylone, montés sur des éléphants hauts comme des tours, précédés de trois cent mille cavaliers et suivis de cinq cent mille fantassins, ayant trois cents satrapes pour gardes du corps et soixante rois parmi ces satrapes, annoncés au loin par dix mille tambours et six mille trompettes, pendant qu'un peuple de trois millions d'hommes, de femmes et d'enfants, répandu dans les rues, les places et les carrefours, adorait et se prosternait, plein d'admiration et de crainte.
--Ah! dit Alexandre, tes ancêtres étaient des hommes heureux!»
Je vis qu'il enviait leur sort, ce Macédonien dont le père était dans son enfance réduit à vivre aux dépens de ses hôtes thébains.
«Ils furent heureux, en effet, reprit solennellement Amalec, aussi longtemps qu'ils obéirent à la volonté de Baal; mais, oubliant bientôt les bienfaits dont il les avait comblés, ils négligèrent ses autels. Lui, alors, détourna d'eux la face et les livra aux Mèdes et aux Perses. Cyrus entra pendant la nuit dans Babylone... O nuit de massacre et d'horreur!... Il tua Balthasar, le grand-père de mon trisaïeul et ses quatre-vingts fils. Un seul, âgé de quatre ans à peine, fut sauvé par sa nourrice et caché dans un souterrain sous l'autel du dieu. Il vécut là vingt ans, élevé par les prêtres chaldéens dans tous les secrets de la science divine, qui enseigne à dompter les hommes et les génies et à communiquer avec les dieux. Puis, comme Cyrus et son fils Cambyse étaient morts, les mages inspirés de Baal annoncèrent à Darius, fils d'Hystaspe, le nouveau roi, que Baal venait de susciter un nouveau grand prêtre de la race de Balthazar, et qu'il se montrerait dans le temple le jour de la fête du Soleil.
--Ah! ah! dit Alexandre en riant, et que répondit Darius, fils d'Hystaspe?»
Amalec fronça le sourcil.
«Le grand roi, dit-il, se mit à rire comme tu fais maintenant, et déclara qu'il ferait tuer comme un chien cet héritier de Balthazar... Alors tout le peuple prit les armes, et combattit avec courage pendant trois ans pour obéir aux ordres de Baal et pour chasser l'odieuse nation des Perses, sectateurs d'Ormuzd; mais Darius entra par trahison dans Babylone après un siège qui avait coûté la vie à deux cent mille Babyloniens tués en rase campagne ou sur le rempart.
»Tout le reste fut réduit en esclavage, mais parmi les hommes six mille furent cousus dans des sacs, jetés au fond de l'Euphrate et allèrent engraisser les requins du golfe Persique; dix mille furent mis en croix; cinq mille furent écorchés vifs de la tête aux pieds, enduits de miel, et exposés au soleil et à la piqûre des guêpes pendant trois jours; dix-huit mille, plus heureux, furent sciés entre deux planches; douze mille furent baignés dans de l'essence d'huile de naphte, empalés et brûlés vifs pour illuminer le parc pendant une fête de nuit que le joyeux Darius donnait aux plus grands seigneurs de la Perse. Sous les yeux de ceux qui brûlaient lentement et pour rendre leur supplice plus horrible, on faisait danser à coups de fouet leurs femmes et leurs enfants.
--Enfin, reprit Alexandre, la fête fut complète, n'est-ce pas?
--Complète en effet, ô le plus grand des rois, car tous les Babyloniens âgés de plus de quinze ans qu'on laissa vivre furent traînés la corde au cou; on leur coupa le nez et les oreilles, afin de les reconnaître s'ils venaient à fuir dans la campagne pour échapper à leurs nouveaux maîtres, et afin qu'ils fussent un objet d'horreur pour leurs parents mêmes et pour leurs amis...
--Et le fils de Balthazar, le père de ton trisaïeul, quel fut son supplice? car je suppose qu'il ne fut pas épargné quand tout le peuple périssait à cause de lui.
--Oh! s'écria Amalec en étendant le bras droit vers l'horizon, lui seul ne pouvait pas périr; la main de Baal le soutenait!
»Darius le fit demander aux prêtres chaldéens. Ceux-ci répondirent qu'il avait disparu, emporté dans les airs par les génies qui obéissent aux ordres de Baal, ennemi d'Ormuzd.
--Bonne idée! dit Alexandre. Et le roi se contenta de cette raison?
--Pas du tout. L'impie osa braver Baal et fit mettre à la torture cinquante prêtres du dieu, choisis parmi les plus vieux et les plus vénérables; mais tous attestèrent le prodige dont ils avaient été témoins et périrent dans les supplices. Un seul fut épargné à cause de son grand âge et parce que l'esprit du dieu parlait par sa bouche. Celui-là prédit au fils d'Hystaspe que s'il entrait dans le temple de Baal, lui ou quelqu'un des siens, le sacrilège périrait frappé par les dieux. Achéménès, son frère, osa braver cette défense et fit enfoncer la grande porte du temple; mais il avait à peine mis le pied sur le seuil, lorsqu'un javelot d'or lancé par une main invisible l'étendit mort sous les yeux de l'armée persane. En même temps une voix terrible comme le son de la trompette, sortant de la statue de Baal, haute de plus de soixante pieds et située au fond du temple, fit entendre ces mots:
«Fils d'Hystaspe, tu vois quel châtiment est réservé à ceux qui osent braver mes ordres souverains!... Toi, si tu veux vivre et régner, obéis!»
»Darius effrayé demanda au prophète par quel moyen il pourrait apaiser la colère de Baal.
»Par des sacrifices, répondit le vieillard, et en rendant le temple de Baal et la grande prêtrise de Babylone au fils de Balthazar.
--Mais si les génies l'ont emporté dans les airs, répliqua le grand roi, comment pourrai-je le rappeler?
--Laisse à Baal ce soin! répliqua le prophète. Il saura bien lui-même retrouver et ramener son serviteur... Toi, fais proclamer aux quatre coins de la ville que tu vas obéir aux dieux. N'aie point de souci du reste.
»Le fils d'Hystaspe, qui régnait sur tant de rois, méprisa ce conseil et fit tuer le prophète. Mais le lendemain, comme il était monté sur la terrasse du palais et regardait sa conquête, un Babylonien caché parmi les seigneurs de sa suite s'approcha de lui en suppliant, et tout à coup, comme le roi l'écoutait, essaya de le poignarder; mais la cuirasse cachée sous la robe du fils d'Hystaspe lui sauva la vie; à peine reçut-il une légère blessure. Quant à l'envoyé de Baal, car personne ne douta qu'il ne fût envoyé par le dieu pour venger son saint nom méprisé, il échappa aux cimeterres des seigneurs persans en s'élançant du haut de la terrasse dans l'Euphrate, où il périt.
»Le soir même, le fils d'Hystaspe, effrayé, alla camper hors des murs au milieu de ses gardes et se crut en sûreté; mais peut-on braver impunément le dieu qui est maître du ciel et de la terre? Dans la nuit suivante, sa tente fut embrasée par le feu du ciel.»
Ici Alexandre interrompit le récit d'Amalec.
«Le feu du ciel! s'écria-t-il, ou quelque Babylonien, peut-être?...
--Si ce fut un Babylonien, répliqua le Chaldéen, personne n'a jamais pu le découvrir. Et d'ailleurs, pourquoi Baal n'aurait-il pas pu se servir de la main d'un de ses fidèles serviteurs pour accomplir sa vengeance?...
--Pardonne-moi, répliqua le Macédonien. Tes paroles, Amalec, sont d'un sage... Mais qu'arriva-t-il ensuite?
--Que le fils d'Hystaspe fit proclamer enfin que le fils de Balthazar pouvait revenir dans Babylone, et qu'il lui rendrait le temple de Baal et le gouvernement de tout le pays, pourvu qu'il consentît à lui payer tribut. La nuit suivante toutes les portes du temple s'ouvrirent d'elles-mêmes et le temple fut illuminé, sans qu'on pût savoir par quelles mains, et la grande voix du dieu se fit entendre, annonçant à tous les peuples que l'héritier et le successeur de Balthazar reviendrait en plein jour par le chemin des airs.
»En effet, le lendemain, à midi, comme tous les Babyloniens et les Perses eux-mêmes avaient les yeux levés au ciel, on aperçut à une hauteur prodigieuse un char léger, fait de fils d'aloès tressés et traîné par un attelage de huit aigles apprivoisés, qui se montra d'abord à l'orient comme un nuage dans le ciel pur de la Babylonie. Sur le char était assis, vêtu d'une longue robe d'or, de soie et de pourpre, un jeune homme plus beau que le jour. C'était Assur, le fils de Balthazar et le bisaïeul de mon aïeul. Il mit pied à terre et, s'avançant vers le fils d'Hystaspe qui le regardait avec une admiration mêlée de frayeur:
«Baal a entendu tes supplications, dit-il. A cause de ton repentir, il te pardonne, à toi et à la nation des Perses tout entière. Apprends par les prodiges d'hier à respecter les dieux.»
»C'est ainsi qu'Assur, mon ancêtre, redevint satrape et grand pontife de Babylone. Et depuis lors, le grand roi ne fit rien sans lui demander conseil, ni les descendants du fils d'Hystaspe aux descendants d'Assur.»