Aussitôt l'échanson remplit les deux coupes et celles des amis du roi qui revenaient s'asseoir à la même table.
«Je n'ai pas d'histoire, reprit le Gaulois. Je ne suis pas comme les Grecs et les Macédoniens qui vont toujours deux par deux, l'un donnant des coups d'épée et l'autre racontant ses exploits. Je te l'ai dit, mon père était Astarac. Moi, je suis Pendragon, son troisième fils. De mes deux frères, l'un, le cadet, est allé chercher fortune en Italie. A force de donner des coups de sabre à droite et à gauche, il est devenu prince, ou, comme disent les Grecs, tyran d'une grosse ville sur le bord de la mer.»
Alexandre demanda:
«Où est la ville?
--Je n'en sais rien.
--Et la mer?
--Pas davantage. Est-ce qu'on s'inquiète de ces choses dans mon pays? Les marchands grecs de Marseille m'ont dit qu'il avait un palais, des chevaux, des esclaves, du vin, des boisseaux d'or et tout ce qui s'ensuit. Pour preuve, ils apportèrent à mon père trois colliers de perles pour mes trois sœurs et une statue d'argent de Teutatès qu'il déposa dans le temple du dieu, à Toulouse. La statue pesait trois mille livres. Voilà tout ce que je sais de mon frère cadet.
--Et l'aîné?
--Oh! lui, c'est autre chose. Il est allé en Afrique et s'est mis au service des marchands de Carthage qui faisaient la guerre en Sicile. Là, comme le pays était bon, riche en vins, en étoffes précieuses et abondant en toutes choses, il voulut s'y établir et faire venir d'autres Gaulois; mais le chef des Carthaginois, Himilcon, le fit assassiner au milieu d'un festin.
--Et toi?
--Oh! moi, je devais rester au logis pour continuer la famille et j'enrageais terriblement, quand mon père apprit la mort de mon frère. Il me dit: «Pendragon, tu vas t'embarquer pour Carthage, tu couperas la tête à l'assassin de ton frère et tu reviendras.»
»Je répondis: «Père, je couperai la tête, mais je ne reviendrai pas. Mes sœurs se marieront, te donneront d'autres enfants, et moi je veux conquérir un royaume à la pointe de l'épée.» Il y consentit: je partis pour Carthage. Déguisé en marchand marseillais, j'allai un soir à la rencontre d'Himilcon, qui se promenait sur le port au milieu de ses amis et ne s'attendait à rien; je lui dis: «C'est moi qui suis Pendragon, le frère de celui que tu as fait assassiner. Voici la récompense.» Et je lui abattis la tête d'un coup de sabre.
»De là, je sautai dans un bateau. Trente vaisseaux à quinze rangs de rames se mirent à ma poursuite, mais il faisait déjà nuit; je glissai au milieu de mes ennemis qui me poursuivaient en pleine mer, je rentrai dans Carthage, où personne ne m'attendait, je mis le feu à la maison d'Himilcon qui était la plus belle de Carthage comme il en était le plus riche et le plus puissant citoyen. J'attendis le matin, pour sortir, que les portes de la ville fussent ouvertes; je m'emparai d'un cheval,--non celui que tu vois, mais un autre,--je m'élançai dans la campagne et j'allai demander l'hospitalité aux gens d'Utique, qui par bonheur étaient en guerre avec les Carthaginois.
»Ils me firent bon visage et me mirent à la tête de leur armée. J'en profitai pour livrer bataille à mes ennemis et pour en tuer quatre ou cinq mille. Malheureusement, les marchands de Carthage offrirent à ceux d'Utique la paix et une grosse somme d'argent si l'on voulait me livrer. Ceux d'Utique acceptèrent, car ce sont de misérables gueux sans foi ni loi, comme les autres; heureusement je fus averti à temps par la fille d'un suffète que j'allais épouser et qui eut horreur de cette trahison. Je passai au galop, le sabre en main, au milieu de ceux qui voulaient me saisir, j'en tuai deux, j'en estropiai cinq ou six et je m'enfonçai dans une forêt profonde, au milieu des gorges de l'Atlas, qui sont remplies de lions et où personne n'osa me poursuivre. De là je poussai jusqu'en Égypte, tantôt à cheval, tantôt à pied, tantôt seul, tantôt à la suite des caravanes.
»Comme j'arrivais aux portes de la ville d'Alexandrie que tu as fondée dans l'île de Pharos, j'appris que tu venais de partir pour la Perse, et je formai le projet de te rejoindre. Un cheik arabe du désert de Syrie, à qui j'avais rendu le service de tuer son ennemi dans une bataille, me donna son cheval, disant qu'il n'avait rien de plus précieux, et que s'il avait eu une fille (il en avait dix-sept, mais toutes mariées depuis longtemps), il me l'aurait donnée par-dessus le marché. Quant au cheval, qui s'appelle Nedjed et qui n'a pas plus de quatre ans, depuis personne ne l'a jamais monté, excepté moi. Le cheik me le recommanda, les larmes aux yeux, comme s'il eût été son propre fils. Je fis le serment que personne ne le monterait, ne le briderait ou sellerait de mon vivant...
--Pas même moi? demanda Alexandre en souriant.
--Ni toi ni aucun autre homme, répliqua fermement le fier Pendragon... Au reste, fais-le essayer par quelqu'un de tes serviteurs,--celui-ci, par exemple,--que tu appelles Perdiccas, et qui est assis à ta droite.»
Perdiccas, ainsi défié, se leva, quoique à contre-cœur, craignant de donner à rire à ses amis.
Alors Pendragon, s'adressant à son cheval:
«Nedjed, dit-il, tu vois ton futur maître! s'il te monte, tu le serviras jusqu'à la mort!»
Je ne sais si Nedjed entendit la langue du Gaulois; mais à l'instant même il poussa un second hennissement si furieux et si épouvantable, que plusieurs centaines de chevaux attachés au piquet rompirent leurs cordes et s'élancèrent au hasard dans la plaine, comme s'ils avaient entendu l'appel de leur chef.
Perdiccas effrayé demeura immobile, n'osant regarder en face son adversaire. Nedjed au contraire l'attendait, en agitant sa longue queue et frappant du pied droit la terre avec impatience.
Alexandre eut pitié de son ami.
«Rassieds-toi, Perdiccas, dit-il, et toi, Pendragon, fais-nous voir comment tu montes ce cheval merveilleux.»
Le Gaulois s'approcha du cheval, le regarda avec une douceur inexprimable, et lui dit:
«Nedjed, mon frère!»
Le cheval pencha la tête et la frotta lentement contre l'épaule de Pendragon, comme s'il avait voulu le caresser. L'autre reprit:
«Nedjed, mon frère, fais-leur voir qui tu es et qui je suis!...»
Alors, sans même toucher la crinière noire et flottante du beau Nedjed, il s'élança d'un bond sur son dos, et, s'adressant au roi:
«Alexandre, fils de Philippe, dit-il, je vais avant une heure t'apporter des nouvelles de Darius.»
Au même instant il pressa légèrement du genou les flancs de son cheval, et partit au triple galop dans la direction du camp des Perses.
«C'est un espion, dit Perdiccas. Il est venu pour examiner notre camp et pour en rendre compte à l'ennemi.»
La plupart des assistants applaudirent. Alexandre lui-même parut incertain.
«Au reste, dit-il, qu'importe? D'ailleurs, il y a dans les yeux de ce Gaulois quelque chose de fier et de hardi qui s'accorderait mal avec le caractère d'un traître.»
Et sans s'occuper davantage du Gaulois, du moins en apparence, il me dicta l'ordre de bataille du lendemain.
Mais une demi-heure s'était à peine écoulée qu'une clameur prodigieuse s'éleva du côté des Perses. Nous aperçûmes au loin dans la plaine un nuage de poussière d'où sortit peu à peu, à mesure qu'il se rapprochait du camp macédonien, le Gaulois Pendragon. Des milliers de cavaliers le poursuivaient et lançaient sur lui des milliers de flèches; nos grand'gardes s'avancèrent pour protéger sa fuite, mais il passa au travers comme un éclair, arriva jusqu'à trois pas d'Alexandre, arrêta Nedjed qui, tout couvert de poussière et d'écume, se planta sur ses quatre pieds, immobile comme une statue, et jeta aux pieds du roi un long paquet blanc qui poussa en tombant un long gémissement.
En même temps il sauta à terre, et dit:
«Alexandre, fils de Philippe, voici le sceau du roi Darius.»
Puis, se tournant vers le paquet blanc qui gémissait toujours:
«Et voici Amalec, le grand prêtre des Chaldéens et son premier ministre.»
Alexandre s'avança vers le Gaulois, le serra dans ses bras et lui dit:
«Pendragon, tu es un brave.
--Je le sais bien, dit le Gaulois.
--Et c'est entre nous à la vie, à la mort!
--Avec plaisir. Toi, du moins, quand tu dis à un ami qu'il est un brave, on sait que tu t'y connais, et que tu ne peux pas être jaloux.»
Le roi sourit en écoutant ce compliment mal tourné, mais sincère.
Il demanda encore:
«Où l'as-tu pris?»
Et du doigt il montrait Amalec.
Ici le Gaulois se gratta la tête avec embarras:
«Dans la tente du roi Darius.
--Qu'est-ce qu'il faisait là?
--Il ronflait.
--Comment! demanda Alexandre étonné. Dans la tente de Darius même?
--Et sur son lit.
--Voilà qui est bizarre.
--Possible, dit Pendragon, mais vrai. C'est justement ce qui m'a trompé. Il ronflait si royalement que je l'ai pris pour le roi lui-même. Je l'ai saisi, je l'ai mis sur Nedjed comme un sac de farine et je te l'apporte. Au reste, tu peux l'interroger et tu sauras son aventure mieux que moi-même.»
Pendant cette conversation, Amalec avait repris ses sens, et, se voyant en face du grand roi de Macédoine, du fameux Alexandre, conquérant de la moitié de l'Asie, il se prosterna la tête dans la poussière et dit:
«Grand roi, je suis prêt à répondre.
--Avant tout, dit le conquérant, relève-toi.»
Amalec obéit, et, la tête baissée, les bras croisés, les mains enfoncées dans les manches de sa longue robe, attendit les questions.
C'était un grand vieillard, à la barbe blanche et vénérable, aux yeux noirs, vifs et rusés, au menton relevé, plein d'orgueil et d'humilité tout à la fois (l'orgueil était au fond et l'humilité à la surface).
Alexandre demanda:
«Qui es-tu?»
Le vieillard répondit:
«Je suis Amalec, le serviteur des serviteurs de Baal.
--Tu sais à qui tu parles?
--Oui, seigneur. Au plus grand des rois, s'il exécute les ordres de Baal.
--Et s'il y manque?» demanda le Macédonien.
Amalec répliqua d'une voix solennelle:
«S'il y manque, il pourra vaincre encore, car Baal permet quelquefois à ses ennemis de triompher pour un temps; mais le bonheur des méchants s'écoule et se perd comme un ruisseau dans les sables du désert de Mésopotamie. Son épée sera brisée, son casque sera fendu, sa cuirasse sera percée de coups, son corps sans sépulture sera la proie des loups, des corbeaux et des vautours, sa mère et ses sœurs seront égorgées, sa femme sera réduite en esclavage, ses enfants seront saisis par les pieds et écrasés contre le rocher, son peuple et son nom disparaîtront de la surface de la terre: car il n'y a de dieu que Baal, et si quelqu'un élève la voix contre lui, Baal le frappera de sa foudre et réduira ses ossements en poussière.
--Et si j'obéis à Baal, qu'arrivera-t-il?
--Tu deviendras le maître de la terre, et ton empire n'aura pas d'autre frontière que l'Océan. Pour commander aux hommes, il faut obéir à Baal.»
Je regardai le prêtre chaldéen qui, les yeux levés au ciel, semblait y lire l'avenir et la destinée d'Alexandre. Vraiment, le plus puissant des deux n'était pas le roi, mais le prêtre.
Alexandre reprit:
«Tu sais, Amalec, que je puis te faire couper la tête ou te faire déchirer par les lions?»
L'autre répliqua fièrement:
«Essaye, si tu veux armer contre toi les dieux et les hommes.»
Cette réponse hardie n'irrita pas l'orgueil du Macédonien comme je l'aurais cru; au contraire, il lui tendit la main en signe d'amitié et lui dit:
«Je voulais seulement t'éprouver.»
Amalec répliqua:
«C'est avec le fouet qu'on éprouve les esclaves, avec l'or qu'on éprouve les hommes libres; mais les prêtres chaldéens ne connaissent et ne redoutent que la volonté de Baal.»
Alexandre reprit:
«Qui me fera connaître cette volonté sacrée?
--Moi! répondit Amalec. Et c'est parce que je savais que tu es l'élu de Baal que je suis venu au-devant de toi pour t'annoncer la victoire et pour te dire à qui tu la dois.»
Ici le Gaulois Pendragon se mit à rire.
«Venu au-devant... dit-il. Amalec se vante. Je l'ai posé sur Nedjed comme un sac, et il gémissait sur le chemin comme un vieux chat-tigre qui a perdu son père ou sa mère.»
Amalec le regarda de travers et répliqua:
«C'était la volonté de Baal.
--A la bonne heure, dit Alexandre; mais toi, Pendragon, dis-nous d'abord ce que tu as fait, et Amalec nous montrera ensuite que c'était la volonté de son dieu.
--Volontiers, reprit le Gaulois; mais d'abord, grand roi, fais remplir ma coupe, car il fait soif dans ces déserts et nous avons terriblement galopé, Nedjed et moi, pour te rendre service.»
Alexandre sourit et fit signe à l'échanson, qui remplit sur-le-champ deux coupes de vin de Chio, aussi vastes que des cruches ordinaires.
Pendragon et son cheval les burent d'une seule lampée;--chacun la sienne.
«Voici l'affaire, dit le Gaulois. Nedjed peut en témoigner comme moi, et Nedjed n'a jamais menti.»
Il y eut un grand éclat de rire parmi les amis d'Alexandre, et Perdiccas, qui voulait prendre sa revanche, ayant été déjà maltraité par le Gaulois, s'écria en se tenant les côtes:
«Si Nedjed pouvait parler, il mentirait tout comme...»
Je pense qu'il allait dire:
«... Comme son maître...»
Mais il n'en eut pas le temps, car Pendragon lui lança un regard si terrible que la voix s'arrêta dans son gosier. On aurait cru qu'elle venait d'être gelée par un vent d'hiver.
«Comme toi, interrompit Pendragon, comme toi, Perdiccas le pansu, Perdiccas le mal élevé, gros hoplite à deux pattes, qui devrais en avoir quatre et porter les bagages à l'arrière-garde, au lieu de te carrer en forme de seigneur à la tête de la phalange!»
Puis, s'adressant à son cheval:
«Nedjed, dit-il, regarde bien ce Perdiccas!...»
Nedjed regarda.
«C'est la seconde fois qu'il t'insulte!»
Ici Nedjed se dressa sur ses pieds de derrière et poussa un hennissement de colère en regardant le Macédonien.
«La première fois, continua le Gaulois, il voulait te chevaucher comme si un cheval tel que toi était fait pour être monté par un âne tel que lui!»
Ici Nedjed s'avança sur Perdiccas d'un air si menaçant que tous les assistants frémirent. Alexandre, à quelques pas de là, donnait des ordres aux éclaireurs thessaliens. Il ne se retourna pas et même s'aperçut à peine de ce qui se passait.
«... La seconde fois, ajouta le Gaulois, il a osé dire que si tu pouvais parler, tu mentirais comme lui!»
A ce mot: «tu mentirais», Nedjed, averti sans doute par l'accent et le regard de son maître, car je ne puis croire qu'il eût compris le sens exact des mots, s'avança les yeux brillants, les narines en feu, la crinière au vent, sauta d'un bond par-dessus la table qui le séparait du Macédonien et, comme un lion, saisit avec les dents l'épaule de Perdiccas.
Un grand cri s'éleva parmi les assistants.
Alexandre se retourna et d'un ton sévère:
«Pendragon!» dit-il.
Mais déjà le Gaulois avait fait signe au cheval de lâcher sa proie.
Nedjed obéit docilement, et Perdiccas évanoui fut ramassé par ses amis et porté dans sa tente, où Philippe, médecin du roi, lui fit un premier pansement et déclara, suivant l'usage, que la blessure était grave, très grave, excessivement grave, qu'en d'autres mains que les siennes Perdiccas aurait certainement passé les rives du Styx; mais qu'étant pris à temps et soigné comme il savait soigner (lui Philippe), il en serait quitte (lui Perdiccas) pour passer six semaines à l'ambulance et pour observer une diète rigoureuse.
«Hélas! hélas! quelle triste chose que la diète! s'écria le blessé, qui avait pris, depuis qu'il était en Asie, l'habitude de vider par jour deux amphores de vin de Crête, chacune de deux pieds de haut et de deux pieds de diamètre à la base.
--Ce que c'est que de nous! ce que c'est que de nous! disaient pour le consoler ses deux amis Séleucus et Lysimaque, en le portant l'un par les pieds, l'autre par la tête. Qui aurait jamais cru, ce matin, que tu en serais réduit pour six semaines à boire de l'eau?
--Ah! la vie est un vase fragile! ajoutait Lysimaque en soupirant.
--La briser, hélas! est facile! continuait Séleucus d'un air attendri.
--Oh! cria Perdiccas, je me vengerai, je me vengerai, je me vengerai.
--Au revoir, pauvre ami, nous allons boire à ta santé!» dirent en le quittant Séleucus et Lysimaque.
Et ils tinrent parole jusqu'au lendemain matin. Ils furent rappelés à leur poste par le son de la trompette qui les avertissait de ranger leurs soldats en bataille.