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Mon nom est Sosiclès, citoyen d'Athènes. Je suis né dans le bourg d'Acharne, à trois lieues de la ville. De ma maison on voit la mer.
Mon père était Méryon, fils de Polystrate, fils d'Agathocléon, fils d'Aristodème, fils de Xénonate, qui fut l'un des vainqueurs de Marathon.
Xénonate fut tué par les Perses à la bataille de Platée. Aristodème fut tué par les Thébains à Tanagre. Agathocléon fut tué par les Siciliens sur le rempart de Syracuse. Mon père fut tué par les Macédoniens à Chéronée.
Tous sont morts, frappés par devant, en combattant pour la patrie.
Un seul, Polystrate, mourut dans son lit à l'âge de trente ans, victime de la grande peste d'Orient qui emporta la moitié des Athéniens. Mais comme il avait déjà reçu trois blessures en différentes batailles, il est à croire que sans la peste il aurait eu la même gloire que tous les autres.
Pour moi, j'avais commencé et je comptais finir comme eux; mais Jupiter et les autres dieux immortels en ont décidé autrement. Je mourrai dans le pays des barbares, et je ne m'en plains pas: car d'abord nul ne peut régler la destinée; ensuite, ma patrie étant tombée depuis trente ans sous le joug des Macédoniens, j'ai perdu toute envie de revoir les rives fleuries de l'Ilissus et le Parthénon radieux.
Je vis maintenant sous un maître de mon choix qui m'appelle son ami. Cela ne vaut pas la liberté, mais c'est ce qui en approche le plus.
Or voici comment je quittai la ville de Minerve aux yeux glauques et commençai à courir le monde, moitié pour m'instruire, moitié pour faire fortune.
Dans cette fameuse bataille de Chéronée, si funeste à tous les Grecs, mon père Méryon était chiliarque, c'est-à-dire commandait mille hommes, et je combattais à côté de lui lorsque la cavalerie thessalienne commandée par Alexandre, fils de Philippe, se jeta sur nous et rompit nos rangs. Mon père, frappé d'un javelot, tomba raide mort. Moi, âgé de dix-huit ans alors, j'essayai d'emporter son corps loin de la mêlée, je reçus et je rendis plusieurs coups de sabre, dont l'un m'étendit sans mouvement.
Le soir même, le vainqueur fit relever les blessés et ensevelir les morts. Alexandre, qui m'avait remarqué pendant le combat,--à cause de mon courage et de ma piété filiale, comme il eut la bonté de le dire,--me fit panser avec soin, et me demanda d'être son ami.
Je n'étais pas en passe de refuser; j'acceptai donc son amitié et je lui donnai la mienne.
Alexandre de Macédoine n'était pas alors le farouche conquérant et le tueur d'hommes qu'on a connu depuis et qui épouvanta tous les peuples.
C'était un beau jeune homme de dix-huit ans à peine, de taille moyenne, mais qui paraissait plus grand que tous ses compagnons à cause de la majesté naturelle de sa démarche et de son attitude. Brun d'ailleurs avec des cheveux bouclés, un teint vermeil, une peau blanche et des yeux où l'esprit et le courage étincelaient tout ensemble, mais qui dans la colère paraissaient lancer la foudre, il était la vivante image du divin Apollon, fils de Jupiter.
On a dit de lui qu'il était brutal; mais ce n'est pas tout à fait exact. Il est vrai qu'après souper il se mettait volontiers en colère, qu'alors il jetait à la tête de ses meilleurs amis tout ce qui lui tombait sous la main, y compris sa javeline, et qu'il en a tué plusieurs par ce moyen. Il est encore vrai qu'on l'a soupçonné d'avoir fait assassiner son père, qui mourut, comme chacun sait, poignardé au milieu d'une fête par un Macédonien nommé Pausanias.
Ce n'est pas impossible. Philippe venait de répudier sa mère Olympias pour épouser une autre femme. Alexandre en était fort contrarié: car, sans compter l'affront fait à sa mère, il perdait, lui, l'espérance d'hériter du trône; enfin dans les mœurs détestables de ce pays-là, l'assassinat paraît une chose presque ordinaire, à tel point qu'Alexandre n'a pas dû hésiter beaucoup à faire ce que tout le monde faisait si aisément autour de lui.
Par un hasard singulier, Philippe est le seul de cette race tragique qui n'ait jamais voulu tuer personne, excepté en bataille rangée. Aussi fut-il assassiné par ordre de sa femme et de son fils. Du moins, c'est ce qu'on disait publiquement dans Athènes, la ville du monde entier où se colportent le plus de fausses nouvelles.
La postérité en croira ce qu'elle voudra. Je ne garantis rien, excepté ce que j'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles.
Pour revenir à moi-même et à mon héros qui n'est pas Alexandre le Grand, mais un autre vaillant guerrier dont vous saurez bientôt le nom, je dirai qu'après la bataille de Chéronée je devins le secrétaire et l'ami du roi de Macédoine, que je le suivis en Thrace, en Grèce, en Asie Mineure, en Syrie, en Égypte, que j'assistai aux deux batailles du Granique et d'Issus, dont il sera parlé aussi longtemps qu'il y aura des historiens sur la terre, que je passai avec lui l'Euphrate au gué de Thapsaque, où nous eûmes de l'eau jusqu'aux épaules (heureusement c'était en été, on n'était pas fâché de prendre un bain), et après l'Euphrate,--à trente lieues de là,--le Tigre, plus profond et plus rapide.
Le roi des Perses, Darius, avait envoyé dix mille hommes pour nous disputer ce dernier passage; nous aurions, selon toute apparence, servi de nourriture aux poissons. Mais ce pauvre roi avait perdu la tête. Comme on l'avait battu sur le Granique au passage d'une rivière, à Issus dans les montagnes, il crut qu'il nous battrait à son tour dans la plaine, et nous attendit à Gaugamèle, qui signifie, en assyrien, la maison des dromadaires. C'est un relais de poste entre Babylone et la Médie.
Là, comme un bon propriétaire qui fait sabler les allées de son jardin et sarcler les mauvaises herbes, il était tout occupé d'aplanir le terrain déjà si plat, afin que sa cavalerie pût galoper à l'aise et nous fouler aux pieds de ses chevaux.
Nos cavaliers thessaliens, qui servaient d'avant-garde et d'éclaireurs, racontèrent en revenant au camp que l'armée des Perses devait être au moins de sept ou huit cent mille hommes, et en effet leurs tentes s'étendaient à perte de vue dans la plaine. Au delà, bien au delà, s'élevaient les montagnes bleues de la Gordyène, par où l'on pénètre au centre de la Médie.
Peut-être les éclaireurs ne mentaient-ils pas, quoique d'un Thessalien à un menteur la différence ne soit pas grande, et quoiqu'il soit bien difficile de nourrir huit cent mille hommes, deux cent mille chevaux et six cent mille bêtes de somme et de boucherie dans une plaine où je n'ai vu pour ma part qu'un platane. C'est celui qui couvrait de son ombre le Relais des dromadaires.
Mais enfin il se peut que, par la faveur des dieux et contre l'opinion de tous les gens du métier, cette immense armée ait trouvé pendant dix jours sa nourriture dans un pays où trois moutons trouveraient à peine à brouter entre deux levers de soleil. Seulement il faut convenir que les trois quarts de ce peuple passaient leur temps, suivant l'usage de tout l'Orient, à servir, nourrir et désaltérer le dernier quart, lequel était seul composé de combattants.
Je ne veux pas diminuer la gloire d'Alexandre, qui fut le plus grand conquérant dont on ait jamais parlé; mais je voudrais mentir le moins possible, foi de Sosiclès. C'est assez d'avoir tué les malheureux Perses; il n'est pas nécessaire de les accuser de lâcheté. Ils se battirent maladroitement, c'est vrai, mais aussi bravement que nous-mêmes. Leur roi était un peu poltron; leurs alliés, ou, si vous préférez, leurs sujets les trahissaient, car tout le monde était las de leur payer tribut; voilà, outre son courage personnel et son habileté dans le métier de général, ce qui fit le succès d'Alexandre.
Au reste, qu'ils fussent huit cent mille, comme on l'a dit, ou moins nombreux, comme je crois (en ne comptant, bien entendu, que ceux qui portaient les armes), Alexandre ne s'en inquiéta pas et vint camper dans la plaine à une lieue de l'ennemi.
C'était la veille de la bataille d'Arbèles.
Comme on avait marché une partie de la nuit, et comme on n'était arrivé au lieu du campement qu'une heure ou deux après le lever du soleil, toute l'armée se hâta de dresser ses tentes, de manger et de prendre du repos. La chaleur était si forte et la fatigue si grande, qu'on ne pouvait plus supporter le poids des armes, et que la cavalerie des Perses aurait eu bon marché de nous si, galopant au hasard dans la plaine, elle était venue nous attaquer pendant que nous étions étendus sous nos tentes.
Heureusement, ils avaient aussi chaud que nous-mêmes, et la vue de nos grand'gardes placées en avant du camp leur fit croire que nous étions sous les armes.
De là vint que nous fûmes vainqueurs au lieu d'être vaincus, qu'Alexandre passa pour un héros sans pareil au lieu d'être mis en croix, et que moi, Sosiclès, fils de Méryon, j'écris tranquillement cette histoire dans mon palais sur le bord du Gange, au lieu de ramer sur les galères du grand roi Darius, comme il est arrivé à beaucoup de guerriers malheureux. Vers quatre heures de l'après-midi, Alexandre, ayant fini sa sieste, parut sur le seuil de sa tente et fit sonner les trompettes pour avertir chacun de prendre les armes.
Je me hâtai d'accourir en me frottant les yeux, car le grand homme n'aimait pas qu'on le fît attendre. De la main ou du pied il savait réveiller le zèle des plus engourdis. Je l'ai vu, un certain jour que son lieutenant Cassandre (aujourd'hui roi de Macédoine et son successeur) n'était pas à son poste, prendre dans ses bras ce malheureux quand il arriva. Il l'enleva de terre, lui cogna la tête dix ou douze fois contre le mur comme s'il avait voulu faire une brèche (mais le casque dont il était coiffé empêcha les os de Cassandre d'être mis en bouillie), et ne le laissa retomber que dans le dessein de le percer de sa lance. Heureusement, pendant qu'il la demandait à son écuyer, Cassandre, qui mourait de peur, se sauva dans les bois comme un lièvre, et le lendemain obtint sa grâce.
Je vous l'ai dit, le grand homme n'était pas brutal, si l'on veut; mais pour vif, il l'était, à coup sûr. Sa main était toujours prête à frapper, elle était aussi prompte à donner, je dois l'avouer. Il remplissait d'or les mains de ses amis après avoir vidé les mains de ses ennemis. Avec lui personne ne pouvait demeurer en paix ni compter sur une heure de tranquillité. Il comblait de richesses ses amis pour l'avoir bien servi, et quelques jours après les faisait tuer sur un simple soupçon. Quant à ses ennemis, il les punissait ou les récompensait au hasard pour l'avoir bravement combattu. Tout dépendait de l'humeur du moment.
Ah! certes, c'était un homme brave, et ses soldats l'ont regretté longtemps. Moi, Sosiclès, qui l'ai vu de près pendant plusieurs années, étant son secrétaire et son ami, je remercie tous les matins le grand Jupiter de m'avoir tiré de ses mains redoutables! J'accourus donc, apportant mes tablettes, insignes de mes fonctions, et, planté devant lui, j'attendis ses ordres. Heureusement, il était de bonne humeur ce jour-là, et ne demandait qu'à rire. Il avait fait dresser une table devant sa tente. Dix ou douze de ses généraux et de ses amis étaient assis à droite et à gauche sur des bancs de bois, et les esclaves apportaient des amphores remplies de vin d'Arménie.
Quand il m'aperçut, il dit:
«D'où sors-tu, ami Sosiclès? Tes yeux sont gonflés de sommeil.»
J'essayai de m'excuser sur la chaleur, sur les longues marches, sur je ne sais quoi encore; mais mon discours fut interrompu par un appel de la trompette, et quinze ou vingt cavaliers thessaliens entrèrent dans le camp.
Devant eux s'avançait, monté sur le plus beau cheval arabe que j'aie vu de ma vie, un homme demi-nu, robuste, bien fait et beau comme un jeune dieu.
Sa tête était coiffée de la crinière d'un lion; ses yeux, d'un bleu verdâtre comme l'émeraude, étaient pleins d'orgueil et de gaieté; ses longs cheveux châtains flottaient sur ses épaules nues; sa ceinture de soie portait un long cimeterre, dont la poignée était enrichie d'or et de pierreries.
Alexandre le regarda longtemps sans parler, les yeux dans les yeux, comme il regardait lui-même Alexandre. C'est ainsi, je suppose, que le tigre et le lion doivent se rencontrer au fond des bois.
Enfin le roi demanda aux Thessaliens:
«Quel est cet homme? Un prisonnier, sans doute?»
Mais avant que les Thessaliens eussent pu répondre, l'autre prit la parole, et, d'une voix forte et sonore comme la trompette:
«Je ne suis pas prisonnier. Je viens ici de mon plein gré pour te voir, et nouer avec toi les liens de l'hospitalité, Alexandre, fils de Philippe, le plus vaillant des Grecs et des Macédoniens! Moi, je suis Gaulois, né sur le bord de la Garonne, à deux lieues de Toulouse, ville des Tectosages. Mon nom est Pendragon, fils d'Astarac.»
Alexandre se mit à rire et dit à ses amis:
«Voilà un homme! Je n'en ai jamais vu de cette espèce.»
A quoi Pendragon répliqua sans être interrogé:
«C'est que tu n'as jamais mis le pied dans le pays qui est entre la Garonne et les Pyrénées.
--Que veux-tu de moi?
--Ton amitié. Je t'offre la mienne en échange.»
Ici les éclats de rire redoublèrent, et Perdiccas, qui était, après Parménion, le principal lieutenant d'Alexandre, s'écria:
«Seigneur, voilà un ami digne du vainqueur de l'Asie!»
Pendragon demanda au chef des Thessaliens:
«Quel est ce gros homme qui rit comme un bouffon à côté d'Alexandre?»
A ces mots Perdiccas, rouge de colère, allait répliquer, mais Alexandre le retint:
«Tais-toi, Perdiccas. Ce Gaulois est mon hôte... Toi, Pendragon, viens t'asseoir à cette table.»
En même temps il fit apporter une coupe d'or, la fit remplir de vin d'Arménie et l'offrit lui-même au Gaulois.
Celui-ci mit alors pied à terre et confia son cheval au palefrenier du roi. On vit avec étonnement que le superbe animal n'avait ni selle, ni bride, ni étriers. Il portait seulement sur le dos une peau de tigre aux griffes dorées. A la place des yeux étaient deux émeraudes.
«Seigneur, demanda le palefrenier en s'adressant au roi, que faut-il faire de ce magnifique cheval?»
Pendragon l'interrompit:
«Il faut lui donner à boire, dit-il. Il a fait vingt lieues depuis ce matin, et il a soif.»
Le palefrenier obéit et voulut emmener le cheval. Il lui donna une tape amicale sur le cou, croyant qu'il allait le suivre; mais le noble animal, indigné, les yeux étincelants, les narines en feu, se dressa sur ses pieds de derrière en poussant un hennissement si terrible que tout le camp frémit, et qu'Alexandre lui-même, tout intrépide qu'il était, eut peine à garder son sang-froid.
Tous les autres coururent chercher leurs javelines comme si l'ennemi avait été proche. Moi-même je n'étais pas tranquille, et je me rapprochai du Gaulois.
Quant à lui, sans se troubler, riant au contraire comme s'il avait reconnu la voix d'un ami, il se retourna, et présentant la coupe à son cheval:
«Tiens, dit-il, bois le premier à la santé d'Alexandre.»
Le cheval but d'un trait la coupe et appuya sa tête sur l'épaule du Gaulois comme pour le remercier.
«A mon tour maintenant,» continua Pendragon.
Et tendant la coupe à l'échanson du roi, il la fit remplir de nouveau et la vida d'un trait. Tout le monde le regardait avec étonnement. Alexandre seul riait franchement en voyant l'audace de ce barbare.
«Entre ton cheval et toi, demanda-t-il, tout est commun, je pense?
--Pourquoi non? répliqua le Gaulois. Quand je m'enfonce dans la mêlée, est-ce qu'il refuse de m'y porter? Pourquoi n'aurait-il pas ma part des festins, puisqu'il a ma part des combats? Le même Dieu nous a créés. Le même Dieu nous recevra dans son sein quand il faudra mourir.»
Et du doigt il montrait la voûte bleue du ciel.
«Par Jupiter! tu me plais, dit Alexandre. Dis-moi ton histoire.»
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