Au même instant, toutes les cloches de Babylone sonnèrent à la fois, et remplirent les airs d'un bruit immense, profond, lugubre et belliqueux: pareil à celui que les dieux auraient pu produire, s'ils avaient voulu appeler les hommes au combat ou célébrer les fêtes de la Mort.
Les Athéniens qui croient tout savoir et tout avoir vu (en effet, rien ne leur échappe de ce qui se passe sur les bords de la grande mer Méditerranée), se demanderont peut-être ce que c'est que les cloches de Babylone; car bien peu parmi eux ont visité les bords du Tigre et de l'Euphrate, et comme le plus grand et le plus véridique des historiens, Hérodote, n'a pas soufflé mot des cloches, on aura de la peine à deviner ce que je veux dire. Peut-être même les critiques pédants, qui passent leur vie, faute de mieux, à déchirer les poètes et les historiens, lèveront de pitié leurs savantes épaules en lisant ce récit.
Mais moi, Sosiclès, fils de Méryon, du bourg d'Acharne, qui n'ai jamais menti, et qui me pique de raconter ce que j'ai vu et entendu; moi qui méprise les pédants et les ignorants; moi qui, parvenu aux confins de la vieillesse, n'ai plus d'autre désir que de faire briller aux yeux des jeunes gens quelques rayons que je crois entrevoir de l'éternelle vérité, je vais vous faire en peu de mots la description des cloches de Baal.
Ce sont d'énormes chaudrons de bronze renversés et suspendus au toit du temple par des anneaux de même métal, à l'intérieur desquels un battant, sorte de bras ou de marteau de fer, s'agite et frappe les parois, dès qu'on remue le chaudron au moyen de câbles d'une force extraordinaire, dont l'extrémité touche le pavé à trois cents pieds plus bas.
Le temple de Baal avait trois de ces cloches, dont la voix, lorsqu'on les mettait en branle, retentissait dans toute la Babylonie et jusqu'à cinquante lieues plus loin dans le désert de Mésopotamie, tant l'air est sec et le ciel pur. La plus grosse, qui avait été fondue par ordre de Sémiramis à son retour de l'Inde, portait le nom de cette grande reine. Neuf fois on essaya vainement de la hisser au sommet du temple; neuf fois elle retomba sur les prisonniers qu'on avait fait venir du fond de l'Arménie, de l'Égypte et de la Bactriane. Trois mille de ces malheureux furent écrasés dans ces essais inutiles; mais la reine déclara que, dût l'Asie entière y périr, la cloche serait enfin accrochée. Et elle le fut, car cette reine n'était pas de celles dont on se moque, et les hommes n'avaient pas plus de valeur pour elle que les mouches.
Les deux autres cloches étaient Assur et Nabopolassar. Cette dernière était celle qu'on sonnait au lever et au coucher du soleil pour appeler les fidèles chaldéens à la prière. On sonnait Assur à midi pour annoncer le milieu du jour, et Sémiramis était réservée pour les jours de fête, d'incendie ou de grand danger public; mais alors c'était un fracas plus épouvantable que tous les tonnerres; les palais de Babylone en tremblaient. Le peuple tout entier, rempli de frayeur et d'un saint respect, croyait entendre la voix de Baal, et s'attendait à voir venir la fin du monde.
Hommes, femmes, enfants, tous se jetaient à genoux, le front dans la poussière, implorant la miséricorde de leur dieu, et le priant de détourner sur leurs ennemis la foudre vengeresse.
Mais, quand Assur et Nabopolassar joignaient leurs voix à celle de Sémiramis, on entendait, au milieu des cris et des lamentations du peuple, une sorte d'hymne guerrier, qui semblait la voix de la Mort elle-même appelant à elle tous les peuples et leur promettant une place dans son empire.
Dig, din, don! Cette voix terrible faisait le tour de l'horizon, et retentissait dans toute la Babylonie comme une trompette sonnée par le plus puissant des dieux.
Au son de ces trois cloches terribles, qui soufflaient dans l'âme de tous ceux qui les entendaient la terreur et la mort, tout le peuple de Babylone se précipita dans les rues et s'entassa autour du temple de Baal. La frayeur était peinte sur tous les visages: frayeur mêlée d'indignation contre le sacrilège Macédonien qui osait forcer la porte du temple.
La stupeur l'emporta encore sur tout autre sentiment quand Pendragon, précédé d'une immense acclamation de la foule, arriva en face du bûcher.
Au même instant, amis et ennemis, tous le reconnurent, et surtout la fille d'Amalec, la belle Drangiane, qui, du haut de la tour, contemplait avec épouvante l'incendie. A peine eut-elle vu Pendragon, qu'elle s'écria:
«Père, le voilà! nous sommes sauvés!»
Le grand prêtre, averti d'ailleurs par les acclamations des Babyloniens, devina sans peine quel était celui qu'elle ne nommait pas et qui allait les sauver. Il se pencha au-dessus des créneaux pour le voir.
«Ouvrez, Amalec!» s'écria d'en bas Pendragon.
Puis, se tournant vers Héphestion:
«Toi, dit-il, fais éteindre ce feu.»
Et s'adressant aux Macédoniens et aux Chaldéens:
«Alexandre ne veut pas qu'on brûle sa capitale!»
Héphestion furieux répliqua:
«Saisissez-moi ce barbare et tuez-le, s'il fait résistance.»
Quelques soldats s'avancèrent pour exécuter l'ordre. Heureusement le champ de bataille était étroit, et l'on ne pouvait pas entourer le Gaulois.
Le premier soldat n'eut pas le temps de mettre la main sur lui: car, d'un seul coup de cimeterre, Pendragon lui enleva la tête au ras des épaules, aussi nettement que vous pourriez abattre la pointe d'un chardon avec une baguette. Le cimeterre était bon, mais le poignet était encore meilleur.
Le second soldat, un peu refroidi, voulut essayer d'une feinte, et lui donna un coup de pique dans le flanc, pendant que Pendragon regardait d'un autre côté; mais Nedjed, le bon cheval--que le Gaulois n'avait pas tort d'appeler son frère, tant l'homme et le cheval ne faisaient qu'un--Nedjed, d'une seule ruade, para le coup, envoya rouler le Macédonien dans le fossé, et lui cassa le bras, six dents et l'omoplate de droite.
Le troisième était Héphestion lui-même, qui lança sa javeline sur Pendragon, et crut le tuer du premier coup; mais le Gaulois, aussi adroit et rusé qu'intrépide, se baissa sur le cou de son cheval, pendant que la javeline, passant au-dessus de sa tête, allait s'enfoncer dans le sol, se releva comme un éclair, saisit Héphestion par le pied, l'enleva de sa selle et d'un effort prodigieux le lança contre la porte même de la grande tour du temple de Baal. Puis, d'un bond, Nedjed et son cavalier passèrent.
«Ce n'est pas un homme, Pendragon, c'est Baal lui-même», crièrent les Babyloniens, qui avaient vu avec admiration cette merveille.
Au même instant, Amalec faisait ouvrir la porte de la grande tour, et le Gaulois entra avec son prisonnier.
Derrière eux la porte se referma.
Pendragon mit alors pied à terre, et, laissant Nedjed en liberté, se jeta dans les bras du vieil Amalec. Puis, montrant au grand prêtre Héphestion, honteux de son échec et furieux:
«Père, dit-il, qu'est-ce que ce brigand te voulait?»
Le Chaldéen répliqua gravement:
«Baal seul connaît les pensées des scélérats et sait déjouer leurs desseins.»
Alors Héphestion prit la parole:
«Pendragon, dit-il, tu te repentiras d'avoir porté la main sur l'ami d'Alexandre.»
Le Gaulois se mit à rire.
«Je la porterais, répliqua-t-il, sur Alexandre lui-même s'il osait frapper mes amis, à moi!
--C'est par son ordre, reprit Héphestion, que je suis entré dans le temple de Baal...»
Pendragon l'interrompit en riant.
«Par son ordre, peut-être, dit-il, mais surtout avec mon aide: car Amalec ne t'aurait jamais reçu dans sa tour si je ne t'avais pas jeté à l'entrée comme une pierre.»
A ce souvenir, Héphestion cria:
«Tu m'as pris en traître, Gaulois, et quand j'étais désarmé.
--Par Teutatès et vingt mille autres dieux, reprit Pendragon, veux-tu recommencer la partie? Mais cette fois, je jure que je ne te ferai point grâce...»
Et, comme le Macédonien se taisait:
«Écoute, continua le Gaulois, je pourrais--je devrais peut-être--te jeter la tête première du haut de la tour dans le fossé; mais je suis bon et je t'épargne... Oui, je t'épargne, à une condition pourtant...»
Héphestion releva fièrement la tête.
«Une condition?... A moi?...
--Oui, à toi; et si tu ne l'acceptes pas, je te le promets, tu vas servir de pâture aux vautours!...»
Il y eut un court silence. Héphestion, se voyant au pouvoir de son ennemi, n'osa répliquer.
«C'est toi, continua Pendragon, qui as amené toute cette troupe pour donner l'assaut au temple de Baal; c'est toi qui vas la renvoyer.»
Un sourire plus court qu'un éclair passa sur les lèvres du Macédonien.
«Pour les renvoyer, dit-il, la première condition est de sortir d'ici moi-même.
--Et d'être libre, sans doute?
--Oui, certes, répondit le Macédonien.
--Bien imaginé, répliqua le Gaulois; et quand tu seras libre, au milieu de ta troupe de bandits, tu recommenceras l'assaut... Par Teutatès! tu ne me connais guère... Marche devant moi... monte cet escalier...»
Comme Héphestion hésitait, il le piqua entre les épaules avec la pointe de son cimeterre, et le conduisit ainsi jusqu'au premier étage de la grande tour du temple de Baal.
Là se trouvait une large fenêtre. Pendragon força son ennemi à avancer jusqu'à l'ouverture béante, et, comme l'autre hésitait, lui dit:
«Si tu n'obéis pas, ta tête va tomber dans le fossé.»
Le Macédonien, qui avait appris à ses dépens ce que l'autre savait faire, obéit et demanda:
«Que vais-je dire à mes hommes?
--Que tu commandes qu'ils retournent au-devant d'Alexandre.
--Et moi?
--Que tu restes en otage ici jusqu'à l'arrivée du roi.»
Héphestion réfléchit; mais, toujours menacé de la pointe du cimeterre, séparé de ses soldats, certain de périr s'il essayait de résister, il obéit.
Sur son ordre, les soldats retournèrent dans leurs quartiers.
«Je savais bien, dit Pendragon en riant, que je le rendrais raisonnable.
--Ah! répliqua le vieil Amalec qui ne manquait pas d'expérience, ceci n'est que le commencement de la bataille.
--Et, dit le Gaulois, nous sommes vainqueurs pour le moment.
--Et vous le serez à jamais, mon fils!» s'écria Arachosie d'un ton inspiré.
Au même instant, Pendragon, du haut des créneaux, sonna du cor.
A cet appel, tous les Enfants perdus accoururent, se rangèrent sur deux lignes et attendirent ses ordres. En tête étaient les quatre frères Bull, qui venaient d'arriver.
Pendragon commanda d'ouvrir la grande porte de la tour, après avoir fait enchaîner Héphestion et en avoir confié la garde aux prêtres chaldéens. Puis il sortit lui-même, malgré les conseils d'Amalec et les prières de Drangiane.
«On va l'assassiner, dit le vieillard.
--On n'oserait, répliqua le Gaulois. D'ailleurs, refermez la porte derrière moi.»
C'est à ce moment que j'arrivai moi-même, ayant suivi de mon mieux les frères Bull au grand trot de mon bidet de campagne, et je fus témoin de tout ce qui suivit.
Le Gaulois fut reçu par les acclamations de sa troupe. Tous ces bandits, venus des quatre coins du monde et appartenant aux nations les plus barbares, étaient fiers de leur chef, qu'ils regardaient comme le plus intrépide des hommes. Très peu d'ailleurs étaient Macédoniens, et tous haïssaient Héphestion à cause de son insolence, de son avarice, et surtout à cause de la faveur d'Alexandre. Pendragon, au contraire, était aimé de tous à cause de sa générosité, de son courage sans égal dans l'armée, et surtout à cause de sa gaieté naturelle. De plus, par les soins d'Amalec, par les miens, et surtout par ceux de Samuel qui ne parlait jamais lui-même, mais qui payait ceux qui parlent, des bruits étranges et mystérieux couraient dans l'armée macédonienne. On parlait de prophéties singulières, d'un Barbare blond et vaillant, à qui l'empire de l'Asie était promis; on racontait des choses merveilleuses sur la naissance de Pendragon (là, je soupçonne que Samuel avait dû raconter quelque histoire de son cru); on disait qu'il était né d'une grande princesse, peut-être même d'une déesse, qu'il avait été exposé sur un grand fleuve de l'Occident, rejeté par le flot sur la rive, recueilli par un vieux berger, averti de sa naissance et de sa glorieuse destinée par des moyens qu'on n'expliquait pas et que tout le monde croyait deviner...
Que sais-je? Tout cela s'était répandu si vite dans le peuple et parmi les soldats, que, si le Gaulois avait crié en public: «Vous vous trompez, mes amis, je suis Pendragon, fils d'Astarac, et le plus brave des hommes, mais non le fils des dieux et des déesses,» on ne l'aurait pas cru. On l'aurait proclamé, malgré lui, fils de roi ou fils de Jupiter.
Quant à moi, si j'avais voulu l'appuyer et avouer que j'étais avec Samuel l'auteur de toutes ces histoires, on ne m'aurait pas cru, d'abord!--et ensuite on m'aurait lapidé.
C'est pourquoi je me gardai bien de parler et de contredire l'opinion publique. Ce n'était ni mon intérêt, ni mon inclination, et je ne suis pas né citoyen athénien, au bourg d'Acharne, dans le pays des plus subtils de tous les Grecs, pour hasarder ma vie inutilement en faveur de la vérité.
Voici ce que dit Pendragon:
«Amis et compagnons, puis-je compter sur vous?
--Jusqu'à la mort! crièrent les soldats.
--Même contre Alexandre?...»
Il y eut un moment d'hésitation... Contre Alexandre!... N'était-ce pas un sacrilège?
Il le comprit et ajouta:
«Vous avez tous vu l'affront que cet insolent Héphestion a osé deux fois me faire?
--Oui, oui, à bas Héphestion! crièrent les Enfants perdus... Héphestion à la potence!
--Deux fois, continua le Gaulois, il a voulu pendant mon absence enlever la belle Drangiane, ma fiancée! Deux fois je suis arrivé à temps pour la sauver. Est-il juste que ce lieutenant d'Alexandre vienne me disputer le prix de mon courage?
--Non! non!
--Et si Alexandre décide en faveur de ce plat courtisan, laisserai-je arracher Drangiane?»
Les soldats crièrent:
«Non! non! et nous serons avec toi! Personne, pas même Alexandre, ne touchera un cheveu de ta princesse! Nous le jurons!»
Alors la porte de la grande tour s'ouvrit, et Drangiane parut, donnant la main à son père, et suivie de ses femmes et de la vieille Arachosie sa nourrice.
Elle leva son voile contre l'usage des femmes chaldéennes, lentement, mais avec une modestie et une douceur infinies, et fit voir à tous les yeux une beauté si rare, si majestueuse et si parfaite, que tous ces soldats éblouis s'écrièrent:
«Vive Drangiane! vive Pendragon! Drangiane et Pendragon pour toujours!»
Les quatre frères Bull se signalèrent par leur enthousiasme, et poussèrent une sorte de mugissement qui fit tressaillir tous les spectateurs.
Alors le vieil Amalec s'avança, mit devant tout le peuple la main de Drangiane dans celle de Pendragon, et dit solennellement:
«Gaulois, je te donne ma fille en mariage, à toi de la défendre!»
Des acclamations retentirent en l'honneur des deux fiancés. Mais, avant que Pendragon eût pu témoigner sa joie, un murmure immense qui venait de la campagne comme un grand vent, et qui croissait sans relâche, annonça l'arrivée de l'armée macédonienne et de son redoutable chef, l'invincible et impétueux Alexandre.
Un de ses lieutenants, Séleucus, commandant de la cavalerie,--celui-là même qu'on a vu plus tard et qu'on voit encore aujourd'hui roi de Syrie, et dont Babylone est la capitale,--arriva au galop près de Pendragon, et lui dit d'un air empressé et mystérieux:
«Alexandre veut te parler, suis-moi.»
Le Gaulois, sans s'étonner, répliqua:
«Je l'attends ici; mon devoir est de garder le temple de Baal contre les brigands qui ont voulu le piller et y mettre le feu.»
Séleucus, étonné de cette fière réponse, lui dit à voix basse:
«Qu'est-il donc arrivé? On assure, parmi les amis du roi, que tu souffles la révolte dans Babylone, que tu as attaqué Héphestion, que...»
Pendragon répliqua:
«Ceux qui le disent ont menti.
--Prends garde, Gaulois, à la colère d'Alexandre.»
Pendragon sourit dans sa moustache.
«Qu'il prenne garde à la mienne!» dit-il.
Sur ce mot, Séleucus, voyant qu'il n'en obtiendrait rien de plus, tourna la bride de son cheval et alla rejoindre son maître.
Quant au Gaulois, il fit rentrer Amalec et sa fille dans le sanctuaire. Il disposa les Enfants perdus dont il était sûr dans l'enceinte extérieure du temple de Baal et sur les remparts, avec ordre de n'ouvrir la porte à qui que ce fût, même au roi, sans sa permission.
Il rassura les prêtres chaldéens et les femmes, qui tremblaient de voir donner un nouvel assaut plus furieux que le premier; il promit à Drangiane et à son père que leur asile serait respecté...
«Mais vous, dit Drangiane, vivez pour vos amis, vivez pour moi! ajouta-t-elle.
--Le fils d'Astarac fera honneur à sa race, répondit le Gaulois; mais sa vie est dans la main de Teutatès, le plus puissant de tous les dieux.»