Il était plus de midi. L'armée tout entière avait fait halte et dressé ses tentes pour se garantir de la brûlante réverbération du soleil sur le sable de la Babylonie. De tous côtés, les officiers et les soldats buvaient, paresseusement appuyés sur des tables de bois, ou dormaient, étendus à l'ombre comme des lézards. Alexandre, lui-même, était assis sous la tente d'Héphestion et, couronné de roses, habillé d'une longue robe de pourpre brodée d'or à la façon des Mèdes, il buvait avec ses amis en attendant l'heure du départ.

Cependant, il me parut préoccupé de quelque inquiétude secrète. Enfin, il demanda tout haut à Héphestion:

«Pourquoi ce Gaulois n'est-il pas venu au-devant de nous? Qui peut le retenir? N'a-t-il pas reçu mon ordre?

--Ton ordre est parti, dit Héphestion; mais tu connais l'audace et l'impudence des Gaulois. Peut-être celui-ci a-t-il osé désobéir!»

Les yeux du roi brillèrent de colère.

«S'il avait osé..., dit-il, ce jour serait le dernier de sa vie.»

Mais, au même instant, une immense acclamation s'éleva dans le camp, et tous les soldats crièrent:

«Pendragon! voilà Pendragon!»

En effet, nous vîmes arriver au triple galop cinq cavaliers, que suivait un nuage de poussière.

Le premier des cinq était le Gaulois. Les quatre autres étaient les frères Bull.

Le visage d'Alexandre s'éclaira d'un sourire et il se leva pour accueillir Pendragon.

«Tu viens un peu tard, lui dit-il.

--J'ai été retardé, répliqua Pendragon, en regardant Héphestion qui pâlissait sous ce regard.

--Assieds-toi près de moi et dis-nous ce qui t'a retardé, dit le roi. Héphestion, recule-toi un peu place à un ami.

--Je ne prendrai jamais place à côté d'un traître, dit Pendragon.

--D'un traître! Que veux-tu dire? demanda le roi étonné. Qui est le traître ici?

--Celui qui est à ta droite,» répliqua le Gaulois en montrant du doigt le bel Héphestion.

«Ce Gaulois a déjà bu sans doute, dit insolemment le Macédonien, ou le soleil lui aura frappé la cervelle...»

Alors Pendragon reprit d'une voix tonnante:

«Héphestion, voici la preuve de ton crime, et toi, fils de Philippe, lis toi-même!»

En même temps, il remit au roi l'ordre d'assassinat qu'avait donné le favori.

Alexandre lut la lettre d'Héphestion en fronçant les sourcils d'une façon terrible. Il garda un moment le silence, et, tout à coup:

«Tu avais lu la défense que je faisais aux Enfants perdus de te suivre?

--Je l'avais lue.

--Et l'ordre qu'Héphestion donnait de t'assassiner?

--Je l'ai lu aussi.

--Et tu es venu sans hésiter au-devant de moi?»

Pendragon sourit.

«Seigneur, dit-il, je n'hésite jamais. J'avais confiance dans le fils de Philippe, comme il peut avoir confiance dans le fils d'Astarac.

--Et tu avais raison, dit Alexandre en l'embrassant pour la seconde fois. Les lions ne tendent pas de pièges aux lions. Maintenant, assieds-toi à la place d'Héphestion.»

Et comme celui-ci, plein de rage et de confusion, essayait de se justifier, de rejeter son crime sur l'amitié qu'il avait pour Alexandre, le roi lui ordonna durement de se retirer.

«Et maintenant, Gaulois, raconte-nous tes aventures depuis que tu es entré dans Babylone. La ville est-elle vraiment magnifique comme on le publie? Est-elle vraiment la capitale de l'Asie? Ses tours, ses palais sont-ils plus beaux que tout ce que nous avons vu en Grèce et dans le pays des Perses? Sont-ils plus beaux que les temples de ton barbare pays de Gaule?»

Pendragon répondit avec gravité:

«Mon pays n'a pas de temples comme ceux-ci. Nos temples à nous, ce sont des forêts. Comment oserions-nous opposer des temples de pierre, qui sont l'œuvre des hommes, aux forêts de chênes, qui sont l'œuvre des dieux? Partout, sur la terre des chênes, le Gaulois est en présence de la divinité.

--Et vous n'avez pas d'autels?

--Nous avons des dolmens qui sont des rochers entassés sur d'autres rochers, le plus souvent au sommet des montagnes; c'est là que nous faisons nos sacrifices humains.

--Chaque nation a ses coutumes, dit en riant Ptolémée Lagos, alors général de cavalerie et qu'après la mort d'Alexandre on a vu roi d'Égypte. Les Gaulois sacrifient des hommes et nous sacrifions des moutons. Lequel vaut le mieux?

--Nous sacrifions des ennemis qui peuvent se défendre, répliqua Pendragon, et non les plus doux et les plus utiles de tous les animaux.»

Alexandre reprit:

«Laisse là tes forêts, Pendragon, et dis-nous ce que tu penses de Babylone.

--Je pense, répliqua le Barbare, qu'il n'y aura jamais ville plus grande sur la terre, ni qui contienne plus de maisons, d'hommes, de femmes, d'enfants, d'animaux, de temples, de meubles, d'or, d'argent, de bijoux, de vin, de viande, de farine et de biens de toute espèce...

--Alors, interrompit Ptolémée, les Babyloniens sont les plus heureux de tous les hommes, car ils ont en abondance tous les biens de la vie.

--Non, répliqua le Gaulois, car ils craignent toujours de les perdre.

--Ah! dit Alexandre, ce Barbare pourrait bien avoir raison.»

Parmi ces discours et beaucoup d'autres le soleil commençait à baisser, et le roi donna le signal du départ.

Au même instant, et comme les trompettes sonnaient, mêlées de clairons, de tambours et de cymbales, un mendiant s'approcha de moi dans la foule et me demanda l'aumône.

Pendant que je cherchais quelque menue monnaie pour soutenir la réputation de générosité des prêtres chaldéens dont je portais l'habit, le mendiant me dit d'une voix claire, mais de manière à n'être entendu que de moi:

«Ne me reconnais-tu pas, Sosiclès?»

Alors je regardai attentivement ses yeux noirs et brillants, son nez recourbé sur le menton, sa figure qui pétillait de ruse et de malice, et je répondis sur le même ton:

«C'est toi, Samuel?

--C'est moi. Il y aura du sang de versé aujourd'hui ou demain dans Babylone.»

Cette nouvelle me fit frémir. J'avais vu beaucoup de batailles et d'assauts, et j'ose dire que je ne crains pas plus la mort que tous les autres fils de Deucalion et de Pyrrha; mais l'idée d'une ville de deux millions d'habitants mise à feu et à sang, après un combat acharné comme on devait s'y attendre, me rappela l'horrible siège de Tyr, où nous avions tué un tiers des citoyens et réduit le reste en esclavage, après avoir brûlé la ville entière... Quel était le crime de ces malheureux?... Ils n'avaient pas voulu reconnaître Alexandre pour maître!... O grand Jupiter! roi des dieux et des hommes, si tu vois tous ces crimes qui sont commis pour satisfaire l'orgueil d'un mortel, que fais-tu de ta foudre?

Je demandai au Juif:

«Pourquoi ce sang sera-t-il versé?»

Sans répondre à ma question, il me dit ces deux mots:

«Fais venir Pendragon.»

Le Gaulois averti se détacha de la troupe des généraux qui entouraient Alexandre, et, s'écartant avec nous de la foule, entendit ce qui suit:

«Héphestion est furieux.

--Je le sais, dit Pendragon en riant et retroussant sa moustache... On le serait à moins.»

J'ajoutai:

«Il n'est plus à craindre. Il est en pleine disgrâce. Toutes ses trahisons sont connues.

--Ah! ah! dit le Juif en ricanant.

--D'ailleurs, ajouta Pendragon, ceci au bout de cela (il montrait son sabre au bout de son bras) suffirait pour lui rendre le goût de la paix.

--O Barbare étourdi, comme tous les Barbares de votre pays de Gaule, dit Samuel, vous croyez avoir gagné la partie? Point du tout, vous l'avez perdue.

--Comment! perdue?

--Oui, perdue. A l'heure qu'il est, Drangiane votre fiancée va tomber aux mains de votre ennemi Héphestion qui l'a demandée en mariage à son ami Alexandre, et, comme Alexandre ne lui refuse rien, il a juré de la lui donner, et rien ne résiste à la volonté du roi.»

Pendragon se redressa en souriant, et, brandissant son cimeterre:

«Ceci résistera, dit-il, quand la Macédoine et la Perse, l'Europe et l'Asie viendraient se jeter au travers... Mais Amalec?»

Samuel leva les épaules.

«Amalec est un vieux prêtre qui aime tendrement sa fille, qui se fera tuer pour elle s'il le faut, mais qui n'a jamais porté les armes. Les prêtres chaldéens qui l'entourent ne connaissent pas le métier mieux que lui, et n'ont pas le même intérêt à se défendre. D'ailleurs, les bourgeois de Babylone sont pacifiques. Ils ont peur de voir piller et brûler leurs bazars et leurs boutiques. Les massacres qu'Alexandre a faits dans toutes les villes qui ont pris les armes contre lui les épouvantent terriblement...»

Pendragon l'interrompit.

«Qui t'a donné ces nouvelles? demanda-t-il.

--Amalec d'abord, qui m'envoie pour te rappeler à Babylone et qui n'a d'espoir qu'en toi... Puis, j'ai d'autres amis. Nous autres, pour les besoins de notre commerce, nous sommes forcés de savoir bien des choses et de nous mêler des grandes affaires. Tel héros qui tue, qui pille et qui brûle, et qui, par ce moyen, acquiert une gloire immortelle, ne doit tous ses exploits qu'à l'argent d'un Juif qu'il maltraite, mais qui le domine.»

Pendragon, qui l'écoutait à peine, l'interrompit tout à coup:

«Où est Héphestion?»

Le Juif sourit.

«Si je le savais, dit-il, je ne te le dirais pas!

--Tu ne me le dirais pas! Pourquoi cela, Juif?

--Pour t'épargner une sottise, seigneur!

--Une sottise! s'écria Pendragon irrité. Ménage tes mots, Samuel!

--Une folie, si tu veux, reprit Samuel. Que veux-tu faire d'Héphestion?

--Le chercher.

--Bon!

--Lui couper la gorge...

--Excellent!

--Et par ce moyen l'empêcher d'épouser Drangiane.

--Parfait! s'écria Samuel. Je l'avais deviné... Vous avez, seigneur, deviné du premier coup le moyen de ne pas épouser Drangiane et de vous faire tuer avant la fin du jour.

--Au moins, dit Pendragon, j'aurai tué mon ennemi.

--C'est probable, répliqua Samuel, à moins qu'il ne soit sur ses gardes, ce qui est certain, et qu'il ne vous attende, caché derrière Alexandre et toute la phalange macédonienne... Alors, à quoi vous servira votre courage?... Ce n'est pas ici en rase campagne, à la vue de toute l'armée, que se livrera la bataille, et, pour preuve, Héphestion, qui a quitté le camp depuis deux heures, est déjà entré dans Babylone avec une troupe choisie et va s'emparer de Drangiane.»

A ces mots, Pendragon s'écria, rouge de fureur:

«Tu le savais, Samuel, et tu ne me le disais pas!

--Seigneur, vous ne m'avez pas laissé le temps de m'expliquer.»

Alors le Gaulois s'approcha d'Alexandre:

«Roi, dit-il, tu sais maintenant si tu peux avoir confiance dans le fils d'Astarac?

--Oui, certes, dit gracieusement Alexandre. Je suis ton ami comme tu es le mien!

--Roi, laisse-moi prendre les devants et retourner à Babylone.

--Qu'y a-t-il?

--Un de mes amis court le plus grand danger.

--Va, Pendragon! Je t'attends demain à souper dans le palais d'Assur.»

En un instant, le Gaulois disparut à l'horizon, et les frères Bull, voyant qu'il leur serait impossible de le rejoindre, ralentirent l'allure de leurs chevaux. Pour moi, qui étais monté sur un bon bidet de campagne, solide, paisible et doux comme il convenait à un vieux prêtre chaldéen tel que je paraissais être (car j'avais mis une perruque blanche par-dessus mes cheveux noirs et je me gardais bien de faire le hardi cavalier), je les rejoignis sans trop de peine à l'entrée de la ville, et je ne vis pas de mes yeux ce qu'on va lire, mais cent témoins oculaires me l'ont raconté.

Au bruit des fers de Nedjed qui retentissaient sur les pavés de briques de la grande rue de Babylone, une immense clameur s'éleva de tous côtés:

«Le voilà! le voilà! Le sauveur! Le seigneur Pendragon! Le père des Babyloniens!»

En même temps, chacun s'écartait pour lui faire place. Pour lui, saluant de la tête et penché sur Nedjed, il brandissait son cimeterre en criant:

«Où est Héphestion?»

Tout le monde lui répondait:

«Là-bas! là-bas! Il veut enfoncer les portes du temple de Baal.»

Voici ce qui s'était passé.

Au moment où le bel Héphestion fut chassé de la présence d'Alexandre et vit son ennemi en faveur plus que jamais, il choisit une troupe de deux ou trois cents Macédoniens parmi ceux qui lui étaient le plus dévoués, et résolut d'enlever Drangiane en l'absence du Gaulois. Le roi, lui ayant promis la fille d'Amalec en mariage avec le gouvernement de la Babylonie pour dot, ne s'indignerait pas sans doute d'un peu de violence. Le vieil Amalec prendrait sans doute son parti d'un enlèvement qui le faisait beau-père de l'homme le plus puissant de l'armée après Alexandre, et qui peut-être, si celui-ci venait à être tué en bataille rangée, pourrait succéder à son maître.

Quant à Drangiane, élevée à la mode des riches Chaldéennes dans l'ignorance de tout, pliée à l'obéissance passive par son père et par les préceptes de la religion de Baal, elle ne pouvait manquer de se soumettre à sa destinée. Il suffisait donc de s'en emparer pour quelques heures, de faire célébrer le mariage sur-le-champ à la mode macédonienne, et Héphestion n'aurait plus rien à désirer.

Tel était le plan de cet insolent favori d'Alexandre. Voici maintenant quel en fut le succès.

A peine entré dans Babylone avec sa troupe, il se présenta devant la grande porte de l'enceinte du temple et voulut entrer de force; mais Amalec, qui avait deviné son projet, déclara, du haut de la tour qui dominait le pont-levis et le fossé, que rien ne pourrait l'obliger à introduire des hommes de guerre, et que Baal punirait sévèrement un tel sacrilège.

Héphestion furieux répliqua:

«Au nom du roi, dont je suis ici le lieutenant et le représentant, je t'ordonne d'ouvrir, si tu ne veux avoir la tête coupée et attachée aux créneaux de la muraille.»

Amalec reprit:

«Je crains Baal plus que toi et plus qu'Alexandre lui-même. Où pourrais-je fuir les flèches et la colère de Baal, si je livrais son temple à ses ennemis?»

Le Macédonien dit:

«Vous tous, amis, apportez des poutres et enfoncez la porte!»

Les soldats entrèrent dans une maison voisine, en démolirent une partie, choisirent la plus grosse poutre et, s'unissant tous, frappèrent d'un même effort la grande porte.

Mais elle était de fer massif, d'une épaisseur de dix pouces et d'une pesanteur énorme. Le coup retentit comme le tonnerre et ne produisit pas d'autre effet. Plusieurs Babyloniens crurent que Baal venait de lancer sa foudre. Mais Baal, qui sans doute préparait un autre secours à ses serviteurs, ne prit aucune part personnelle au combat.

«Apportez des échelles,» dit alors Héphestion après plusieurs essais infructueux.

Mais l'enceinte du temple était si haute, qu'aucune échelle n'y pouvait atteindre. On eut beau en attacher trois l'une à l'autre, elles arrivaient à peine à la hauteur de la muraille. Héphestion se désespérait, craignant que son ennemi Pendragon ne fût averti à temps de son entreprise et ne vînt au secours d'Amalec.

Ce n'est pas tout. Alexandre lui-même allait faire son entrée dans Babylone, et qui pouvait savoir de quel œil il verrait une pareille entreprise voisine du sacrilège? Il est bien vrai qu'une fois l'affaire terminée, Alexandre, qui permettait tout à son favori, ne lui tiendrait pas longtemps rigueur; mais encore fallait-il réussir.

Alors il prit un parti décisif, mais dangereux. Il commanda d'apporter tous les meubles du voisinage, de les entasser les uns sur les autres devant la grande porte; puis il y mit lui-même le feu, et une grande flamme s'éleva tout à coup jusqu'au ciel.

C'est à ce moment que Pendragon arrivait. Une partie de la foule s'écarta en criant: «Au feu! au feu! Le temple de Baal va brûler!»

D'autres, au contraire, poussèrent une longue acclamation: «Voici Pendragon! Pendragon! Pendragon!» comme ils eussent annoncé l'arrivée d'un dieu.