C'était le lendemain soir, dans la grande salle du palais d'Assur, le plus puissant des rois qui eussent régné sur Babylone et Ninive.

Cette salle était de forme ovale comme un théâtre. D'une extrémité à l'autre était dressée la table du roi et de ses principaux officiers.

Alexandre était couché sur un lit d'une magnificence extraordinaire et n'avait pour compagnon que son ami Héphestion. Tous les convives étaient couchés trois par trois sur les autres lits, suivant l'usage. Un seul lit était vide: c'est celui qui avait été placé en face d'Alexandre, de l'autre côté de la table.

Des centaines de flambeaux éclairaient la salle et leur lumière était réfléchie par des cristaux innombrables et par l'or étincelant des coupes. Quant au festin, il était, par l'abondance et la recherche des mets, digne d'Alexandre et digne de Babylone.

On y voyait tout ce que la terre, l'air et la mer peuvent fournir de viandes, de gibiers exquis et de poissons recherchés pour le service de l'homme; on y buvait les vins les meilleurs, à commencer par le vulgaire hypocras et par le vin de Samos qui a le goût et le parfum du miel, et à finir par ce vin merveilleux qu'on récolte sur les coteaux de Persépolis et qu'on réserve tout entier pour la bouche sacrée des descendants de Cyrus.

Déjà même on avait à moitié dîné, beaucoup d'amphores étaient vides et l'on commençait à parler très haut, lorsque l'un des convives (c'était, je crois, Perdiccas) s'avisa de demander tout haut à son voisin Lysimaque:

«Où donc est le Gaulois? sa place est vide.»

Il montrait le lit placé en face d'Alexandre. Celui-ci l'entendit et dit:

«Il est sans doute auprès de la princesse. Leur mariage est fixé à demain.

--Vous y avez consenti?» demanda le gros Perdiccas avec étonnement.

Alexandre répliqua:

«Le vieil Amalec le voulait, Drangiane aussi. J'ai donné ma parole.

--Ah! ah! reprit Perdiccas. Vous l'aviez donnée aussi à ce pauvre Héphestion, je crois?

--A condition qu'Amalec y consentirait, reprit Alexandre. Mais Amalec, bien loin de consentir, a pris les armes, et si je n'étais pas arrivé fort à propos, Héphestion serait encore son prisonnier... Enfin, Pendragon est mon ami. Je veux qu'on le sache et qu'on le traite comme tel.»

Cette réponse coupa un instant la parole aux courtisans, qui tous enviaient la fortune subite du Gaulois; mais le vindicatif Héphestion souffla à demi-voix dans l'oreille d'Alexandre:

«Sais-tu la prédiction du devin Anaxandre?

--Qu'est-ce donc?» demanda le roi, qui était très superstitieux.

Alors Héphestion se fit prier pour dire son secret.

«Je crains, reprit-il, si je parle, que tu n'attribues mes paroles à un désir de vengeance...

--..... Dont il est incapable», dit tout bas Perdiccas à Lysimaque qui éclata de rire à son tour, car il n'aimait pas plus Héphestion que le Gaulois.

Mais Alexandre insista.

«Eh bien! reprit Héphestion, pour que tu ne croies pas que j'ai inventé cette histoire pour perdre un ennemi, interroge toi-même Anaxandre.»

On envoya chercher le devin, qui dînait dans une taverne à trente pas du palais d'Assur avec quelques-uns de ses amis.

Averti que le roi voulait lui parler pour affaire d'importance, il entra d'un pas lent et majestueux et attendit en silence la question du roi.

«Parle, dit Alexandre, raconte-nous la prédiction que tu as faite sur Pendragon.»

Anaxandre échangea un rapide coup d'œil avec Héphestion. Sans doute ils étaient tous deux d'accord.

Puis, se tournant vers le roi:

«Seigneur, dit-il, voici le fait. Mais vous savez comme moi que les oracles sont souvent trompeurs, bien que souvent aussi les dieux nous avertissent par ce moyen du danger qui nous menace...

--Va toujours, reprit Alexandre impatienté; c'est à toi de parler et à moi de savoir ce que je dois croire.

--Seigneur, Héphestion est venu me trouver ce matin suivant sa coutume, car il ne néglige guère de s'informer si les dieux vous sont favorables ou s'il faut les apaiser par quelques sacrifices. Voici donc ce qu'il avait vu en songe:

«Un bélier et un bouc. Le bélier était le plus beau d'un troupeau immense et qui semblait à Héphestion couvrir toute l'Asie. Il était couronné de fleurs comme vous l'êtes vous-même en ce moment pour le festin. Et je ne sais comment tout à coup il a cru voir ce bélier prendre votre figure, et c'était vraiment vous!...

--Ah! ah! dit Alexandre, voilà qui est particulier. Continue. Qu'est-ce que c'était que le bouc? Quelque chose de fort extraordinaire, je pense?»

Le devin reprit:

«Le bouc, toujours au dire d'Héphestion, suivait le bélier un peu en arrière et comme s'il avait eu contre son compagnon quelque dessein sinistre. Au moment où l'autre s'y attendait le moins, le bouc l'a frappé par derrière et fait tomber dans un précipice qui se trouvait là tout près, et la couronne de fleurs du bélier a disparu pendant que le bouc était couronné tout à coup d'une couronne de diamants comme un roi.

--Et, demanda le roi, frappé de ce présage, qu'était-ce que ce bouc?»

Le devin répondit:

«Je ne sais. C'est à Héphestion de parler.»

Celui-ci, interrogé à son tour, répliqua que le bouc couronné et assassin du bélier avait pris tout à coup la figure de Pendragon, et qu'Anaxandre lui-même regardait ce prodige funeste comme un avertissement des dieux qui voyaient Alexandre menacé d'un sort funeste et voulaient l'en préserver.

Le roi réfléchit un instant, puis il donna l'ordre d'appeler Pendragon, qui était alors enfermé dans le temple de Baal.

Le Gaulois ne tarda pas à paraître dans la grande salle du palais d'Assur.

Tout le monde attendait en silence quelles paroles échangeraient ces deux hommes, dont l'un était le plus puissant roi et le plus terrible conquérant du monde connu. L'autre, sans être roi, avait dans les yeux, dans les gestes, dans la démarche et dans le cœur, de quoi inspirer le respect à tous. Il s'avança sans empressement ni lenteur affectée et dit:

«Tu m'as demandé, roi, que me veux-tu?»

Le Macédonien répliqua:

«Mets-toi sur ce lit, en face de moi, Pendragon. Toi, Médios, remplis sa coupe.»

Le silence de tous les assistants était si profond, qu'on aurait entendu voler les mouches.

Pendragon vida deux fois sa coupe et la replaça sur la table. Alors le roi continua, en le regardant fixement dans les yeux:

«On m'avertit que tu veux m'assassiner, Gaulois, est-ce vrai?»

L'autre soutint ce regard avec une inaltérable tranquillité.

«Ce n'est pas la première fois qu'on te donne cet avis, dit-il, et je vois près de toi celui qui me rend ce service...»

Il montrait du doigt Héphestion.

«Mais, reprit Alexandre, n'as-tu rien à dire pour te justifier?»

Pendragon se leva brusquement.

«Ai-je la figure d'un traître ou d'un assassin, fils de Philippe? s'écria-t-il. Est-ce à l'accusé de prouver qu'il est innocent, ou à l'accusateur de prouver qu'il est coupable?... Et si ce misérable...»

Il montrait toujours Héphestion, mais le roi l'interrompit:

«Ce n'est pas lui qui t'accuse, dit-il, c'est la voix des dieux immortels...

--Ou celle de son complice Anaxandre qu'il achète et fait parler pour les dieux et pour lui! O roi! est-ce ainsi que tu aimes tes amis et que tu as confiance en eux?... Au reste, ajouta-t-il fièrement, je ne suis pas ton sujet, fils de Philippe, mais ton ami et ton allié, tu me l'as dit toi-même. Si tu te défies de moi, séparons-nous. La terre est assez grande pour toi et pour moi.»

Le roi vit le danger. Intrépide, généreux et magnanime comme il était lui-même, il ne pouvait faire au Gaulois un crime de sa fierté.

«Tu as raison, dit-il en feignant de rire, la terre est assez grande pour toi et pour moi,--mais non l'Asie. Jusqu'ici tu as été mon ami; sois-le encore et toujours, Pendragon, et séparons-nous... L'orient est à moi; retourne à l'occident.»

Les officiers d'Alexandre éclatèrent de rire, croyant que leur maître avait voulu se moquer du Barbare, mais Pendragon répliqua:

«Roi, j'accepte ton amitié...»

Et comme les convives continuaient de rire avec affectation, il reprit:

«... Car je la crois sincère...

--En douterais-tu? demanda le Macédonien, qui déjà, ayant trop bu, suivant sa coutume, commençait à s'échauffer.

--Je n'en doute pas, répliqua Pendragon, mais ces gens qui t'environnent et qui te flattent voudraient m'en faire douter.»

Il y eut un long murmure.

Pendragon continua:

«Quant au chemin que je vais prendre, qu'il soit à l'orient ou à l'occident, je n'en dois rendre compte à personne... Et si quelqu'un essayait de barrer le passage!...»

Il ne dit pas un mot de plus, mais d'un geste il fit voir que ce malheureux quelqu'un serait envoyé du premier coup dans le royaume de Pluton.

«Oh! oh! mon coq gaulois, dit Alexandre irrité, tu chantes bien haut! Oublies-tu qu'il y a trois semaines tu es venu dans mon camp, ne possédant rien que tes armes et ton cheval, et qu'il n'a tenu qu'à toi, aujourd'hui même, de recevoir de ma main le gouvernement d'un de ces royaumes...

--... Que nous avons conquis ensemble, toi et moi, dans la bataille d'Arbèles, répliqua Pendragon; car ce jour.. là, si je n'avais sauvé Parménion et la moitié de l'armée, qui sait si tu serais maître de l'empire ou si tu serais couché là-bas dans la plaine avec tant d'autres vaillants qui ont péri?»

Alexandre rougit de colère.

Un de ses voisins, Perdiccas, s'écria, pensant faire sa cour au roi:

«Quelle insolence!»

Héphestion se pencha vers l'oreille de son maître, lui dit quelques mots à voix basse, et sur un signe d'Alexandre sortit pour donner des ordres. Je pense qu'il s'agissait de fermer les portes du palais et de faire Pendragon prisonnier.

Tous les yeux étaient tournés sur lui. Il n'avait que des ennemis ou des envieux dans la salle. Une centaine de gardes étaient rangés derrière les convives, debout, appuyés sur leurs longues piques et n'attendant qu'un signal du maître pour frapper.

Le Gaulois, lui, n'avait que son cimeterre; mais pour l'audace, le sang-froid et le mépris de la mort, personne ne le surpassera jamais. Il vit le signe d'Alexandre, il devina les ordres qu'allait porter Héphestion.

«Roi, dit-il, on m'attend. Reçois mes adieux.

--Reste avec nous ce soir, répondit Alexandre.

--Impossible. On m'attend!

--Ah! ah! cria Perdiccas.

--Oh! oh!» ajouta son voisin Lysimaque.

Et tous les autres se mirent à rire comme s'il avait dit quelque chose de très plaisant.

Mais Alexandre ne riait pas.

«Où vas-tu? demanda-t-il.

--Dans le temple de Baal.

--Tu vas rejoindre Amalec?

--Oui.

--Reste ici. Tu vas le voir paraître avec sa fille.»

Pendragon dit:

«Il ne viendra pas!

«Et, continua le roi, tu assisteras demain au mariage d'Héphestion et de Drangiane.»

A ces mots le Gaulois s'écria:

--Fils de Philippe, plutôt que de voir un pareil mariage, j'abattrais la tête d'Héphestion à mes pieds, et je la ferais accrocher sur une tour du temple de Baal.»

Alexandre, à son tour, déjà échauffé par le vin et par la colère, se leva du lit où il était couché, saisit le javelot d'un garde qui était debout derrière lui, et le lança sur Pendragon.

Mais l'autre avait prévu le geste. Des deux mains il saisit la table royale sur laquelle étaient les plats, les assiettes, les coupes et les amphores, il la souleva brusquement, s'en fit un bouclier où vint se planter le javelot, et la renversa tout entière sur les autres convives.

Un immense cri s'éleva dans la salle. Le roi et ses amis étaient couverts des débris du festin. Les sauces et les vins dégouttaient sur les vêtements et sur les barbes; les flambeaux étaient renversés; quelques-uns étaient éteints.

Alexandre s'écria:

«Fermez les portes du palais et tuez ce Barbare!»

Mais Pendragon était sur ses gardes. Il tira son cimeterre et répliqua:

«Mes amis les Bulls, à moi!»

Au même instant les quatre frères Bulls, qu'il avait, sans le dire à personne (et par mon conseil), placés par précaution à la porte de la salle, entrèrent en même temps, armés de longues piques et se frayèrent dans la foule des gardes un large chemin jusqu'à Pendragon. Puis ils sortirent tous les cinq en culbutant tout ce qui s'opposait à leur passage, et malgré les ordres d'Alexandre, qui, du haut de sa fenêtre, menaçait de mort le concierge s'il ouvrait la porte.

Heureusement l'aîné des Bulls entra dans le pavillon du pauvre concierge, qui se cachait de son mieux, ne sachant à quel maître obéir et se voyant menacé de mort de tous les côtés.

«La clef?» demanda Bull.

L'autre hésitait à répondre. Un coup de pied terrible et qui a dû rendre ce pauvre concierge boiteux pour la vie lui rendit la parole.

«Hélas! s'écria-t-il. Hélas! A droite, dans le coin de la porte.»

Bull aîné prit la clef, ouvrit la porte et sortit avec ses frères et Pendragon. Alexandre, embarrassé de sa robe médique qui lui servait pour le festin mais non pour le combat, ne jugea pas à propos de les poursuivre. La nuit était déjà très avancée.

Il se contenta de donner ordre qu'on fît bonne garde autour du temple de Baal, dont la grande porte s'ouvrait sur la même place que celle du palais d'Assur et en face. C'est là que le Gaulois s'était réfugié avec ses compagnons, et il commanda de préparer l'assaut pour le lendemain.

C'est le moment de dire ce qu'avaient fait pendant ce temps-là les amis de Pendragon et ce que j'avais fait en particulier, moi qui écris cette histoire.

Mais pour cela il faut revenir à ce qui s'était passé la veille.