«Seigneur Héphestion, dit Amalec avec dignité, je viens vous demander la grâce et vous apporter la rançon de mon peuple.»
Un éclair de joie et d'avidité brilla dans les yeux du Macédonien.
«C'est bien, prêtre, répliqua-t-il. Vous avez tous mérité la mort; mais je consens à faire grâce... provisoirement. Alexandre, lorsqu'il sera venu, dira ce qu'il veut faire.»
Amalec ne répliqua rien. Il regardait Héphestion d'un air impassible et majestueux.
«Voyons, continua celui-ci, où est la rançon?»
Aussitôt les mages remontèrent sur le char et déchargèrent avec beaucoup de peine un grand coffre de bois de cèdre, fermé de trois cadenas et scellé du sceau d'Assur.
«Ouvre, dit Héphestion, et montre-moi tes dariques.»
Aussitôt le grand prêtre s'agenouilla, baisa pieusement le sceau d'Assur, tira d'une poche de sa robe trois clefs d'or du travail le plus précieux, ouvrit successivement les trois cadenas et souleva le couvercle du coffre.
Héphestion et ses officiers s'approchèrent, tout prêts à plonger leurs mains avides dans l'intérieur. Héphestion ne put s'empêcher de prendre deux ou trois poignées de dariques d'or, de les montrer à ses amis et de les faire briller au soleil.
«Mon compte y est, au moins? demanda-t-il. Car vous autres Barbares, vous ne vous feriez pas scrupule de tromper et de voler un honnête Macédonien!...»
Je riais au fond du cœur en pensant à cet Héphestion qui craignait d'être volé.
Au reste, le vieil Amalec répondit sans s'émouvoir:
«Seigneur, les mille talents d'or sont dans le coffre. Voyez vous-même.»
Ici le Macédonien s'écria furieux:
«Prêtre, te moques-tu de moi?... Par Jupiter, sais-tu que je pourrais te faire couper la tête sur-le-champ?
--Faites, si vous l'osez!» répliqua le Chaldéen.
Mais si la tête d'Amalec ne tenait qu'à un fil, celle d'Héphestion n'était peut-être pas beaucoup plus solide sur ses épaules. Après tout, la fureur d'un peuple désarmé, mais puissant par le nombre, pouvait venir à bout de quinze cents soldats aguerris. Héphestion le sentait.
«Je t'ai demandé trois mille talents d'or, dit-il enfin, et c'est à ce prix seulement que je consens à pardonner.
--Et moi, dit Amalec, pour montrer la soumission de mon peuple, je t'en apporte mille. Quant au reste, Alexandre décidera.
--C'est moi qui représente ici Alexandre!
--Nous verrons bien!
--Si avant la fin du jour, reprit le Macédonien, je n'ai pas reçu les deux mille talents d'or, je te ferai couper la tête. Soldats, saisissez ce vieillard et tous les prêtres qui l'accompagnent!»
A cet ordre, les tambours des Chaldéens retentirent, cent mille cris lugubres d'hommes, de femmes et d'enfants s'élevèrent à la fois vers le ciel comme pour invoquer la protection de Baal. Le vieil Amalec se remit lui-même aux mains des soldats et dit d'une voix forte:
«Que la foudre de Baal tombe sur la tête de l'impie! Vous tous, Babyloniens, rentrez dans votre ville sainte!»
En effet, en quelques instants toute la plaine fut couverte de fuyards.
Puis, s'approchant d'Héphestion et lui parlant à demi-voix, ce qui m'étonna beaucoup, il lui dit en langue grecque:
«Seigneur, puisqu'il le faut, vous aurez les deux mille talents d'or avant la fin du jour; mais épargnez-moi, je vous en supplie! Je n'ai plus que quelques jours à vivre.
--Ah! ah! dit Héphestion en riant et en se tournant vers ses officiers, je savais bien que je viendrais à bout de ce misérable lâche. Le sabre, voyez-vous, camarades, le sabre et la hache, voilà les deux maîtres de l'univers!»
Et il se réjouissait de sa finesse et de sa pénétration.
Je ne savais que penser et j'étais presque indigné de la sottise et de la lâcheté d'Amalec.
Quant à lui, sans s'occuper des grossières railleries d'Héphestion ou de mes pensées intimes, il dit au Macédonien:
«Un seul homme, après moi, connaît mon trésor et sait où l'on peut le prendre. C'est ce vieux prêtre chaldéen que voilà.»
Il me désignait du doigt.
Je commençais à frémir: sous mon déguisement, étais-je assez bien caché pour ne pas être reconnu par les yeux perçants d'Héphestion, qui m'avait vu mille fois en compagnie d'Alexandre et qui lui-même, quoique le premier favori du roi, avait souvent envié mon crédit auprès du maître?
Heureusement je baissai la tête à propos, et ne montrai qu'une touffe de cheveux blancs dont je m'étais coiffé le matin pour éviter les mauvaises rencontres. Héphestion, tout occupé d'ailleurs de regarder et de manier les dariques d'or dont il remplit ses coffres et ceux de ses officiers, m'aperçut à peine ou ne daigna pas faire attention à moi.
«Que faut-il faire? demanda le grand prêtre Amalec. Veux-tu me rendre la liberté ou la rendre au vieux Kormyath, mon plus fidèle serviteur? Excepté lui et moi, nul ne sait où sont les deux mille talents d'or.»
Héphestion se mit à rire.
«Oui, oui, dit-il, je comprends... Si je te laissais partir, tu irais faire révolter ton peuple. Non, non, prêtre, tu vas rester ici, et ta tête me répondra de la sagesse des Babyloniens.
--Qu'il soit fait comme tu l'auras voulu,» reprit Amalec en soupirant.
Puis, s'adressant à moi, il me dit en langue chaldéenne:
«Ami, je suis perdu à moins d'un prodige des dieux. Mais je ne veux pas mourir sans vengeance. Avant de partir, j'ai tout prévu. Tu vas rentrer dans Babylone. Tu verras ma fille Drangiane et sa nourrice Arachosie. Tu remettras à Drangiane cet anneau: c'est le signe de ma volonté dernière. Tu feras préparer une barque pontée sur l'Euphrate. Tu chargeras cette barque de ce que Drangiane aura de plus précieux, et surtout de ses pierreries et d'un coffre plein d'or que tu trouveras dans la chambre la plus secrète de mon palais. Arachosie te montrera le chemin.
«Cela fait, tu transmettras mes ordres aux chefs des prêtres pour qu'ils fassent prendre les armes à tout le peuple. Cela suffira pour arrêter Héphestion et le forcer d'attendre l'arrivée d'Alexandre. S'il ose se hasarder avec sa troupe dans les rues de Babylone, les tuiles des toits suffiront pour les écraser tous.
--Mais, seigneur, après avoir donné ces ordres que faudra-t-il que je fasse?
--Tu partiras avec ma fille Drangiane, Arachosie et quelques serviteurs fidèles. Tu descendras l'Euphrate jusqu'à son confluent avec le Tigre, et tu attendras des nouvelles. Si Héphestion ne m'a pas fait tuer, si Alexandre n'est pas le plus fou des conquérants, s'il veut régner sur un peuple riche et industrieux au lieu de le piller et de l'exterminer, alors je rappellerai ma fille et toi avec elle, et je te donnerai une récompense digne du service que tu m'auras rendu. Si je suis tué, tu avertiras Pendragon et tu partiras pour l'Inde avec Drangiane.»
Je me prosternai suivant la coutume chaldéenne; il me donna sa main à baiser et ajouta:
«Va, pars!»
Mais, pendant que le vieil Amalec me donnait ainsi ses instructions, une idée avait germé dans la dure cervelle du terrible Héphestion, et cette idée le faisait sourire.
Il me fit signe de rester et dit au grand prêtre:
«Amalec!
--Seigneur!
--N'as-tu pas une fille?»
A cette question, Amalec pâlit.
«Oui, seigneur.
--Une fille à marier, je pense?
--Oui, seigneur.
--Tu n'as pas d'autre héritier, fille ou garçon?
--Non, seigneur.
--Tu es gouverneur de la Babylonie en même temps que grand prêtre de Baal?
--Oui, seigneur.
--Ton père, ton grand-père et tous ses aïeux l'étaient avant toi, je suppose?
--Ils l'étaient.
--Alors le mari de Drangiane héritera de ta prêtrise et de ta province?
--Peut-être, seigneur..., si le roi Alexandre y consent.
--Il y consentira, reprit Héphestion en se caressant le menton avec la main. Je me charge de l'y faire consentir.»
Il y eut un court silence; Héphestion reprit:
«Vieillard, je te demande ta fille en mariage.»
Le grand prêtre le regarda fixement et demanda:
«Pour qui?
--Pour moi, Héphestion, fils de Gorgon, fils de Persée, fils d'Androclès, ami particulier d'Alexandre.
--Jamais! répondit Amalec. Ma fille ne peut épouser qu'un roi.»
Héphestion reprit:
«Je ne suis pas né roi. Je le deviendrai. Je suis du bois dont on fait les rois.
--Oui, quand on fera des rois de bois,» répliqua derrière lui un de ses officiers.
Il se retourna pour frapper l'insolent qui osait se moquer de lui; mais tous les visages étaient redevenus impassibles derrière lui.
Ne sachant sur qui se venger, il reprit:
«Amalec, tu peux choisir entre me donner ta fille et mourir.»
Le vieux Chaldéen répliqua:
«Pour mon argent, prends-le si tu peux et si tu l'oses. Quant à ma fille, plutôt que de la voir mariée à un Héphestion, j'aimerais mieux la poignarder de ma main!»
Et il ne mentait pas, cet Amalec! Ces Barbares d'Orient ont pour leurs femmes et pour leurs filles un respect et une tendresse que l'Occident ne connaît pas.
Après un moment de réflexion, Héphestion me dit:
«Kormyath, va dans Babylone et ne reviens qu'avec deux mille talents d'or et Drangiane!
--Tu diras à Drangiane de fuir, et tu la suivras,» répliqua Amalec en chaldéen pour être entendu de moi seul.
Quant à moi, muni de ces instructions opposées, mais bien décidé à exécuter les ordres d'Amalec, je partis sur-le-champ.
Une heure après, j'étais en présence de Drangiane voilée et de sa nourrice Arachosie.
En me voyant, toutes les deux furent très alarmées, car on avait appris déjà les menaces d'Héphestion, et la rentrée des fuyards de la procession avait répandu l'épouvante dans toute la ville.
«Sosiclès, qu'as-tu fait de mon père?» demanda la belle Drangiane.
Elle attendait ma réponse avec une terrible inquiétude. Je la rassurai d'abord, autant qu'il était possible, disant que le vieil Amalec avait été gardé en otage, mais qu'il courait peu de danger, qu'on l'en tirerait facilement en payant la rançon des deux mille talents d'or. J'hésitais en parlant, car je n'osais répéter les terribles menaces d'Héphestion et le prix auquel il mettait la vie d'Amalec.
Drangiane s'aperçut de quelque chose et s'éloigna, sous prétexte de faire, suivant l'ordre de son père, ses préparatifs de départ; mais la nourrice Arachosie, qui lisait sa pensée dans ses yeux, resta pour m'interroger; et moi-même, craignant que Drangiane, si mon silence venait à causer la mort de son père, ne voulût un jour s'en venger sur moi, je racontai tout ce qui s'était passé dans le camp macédonien.
A ma grande surprise, Arachosie ne fut pas trop émue de la nouvelle.
Elle traça sur un papyrus des figures bizarres, prononça quelques paroles étranges que je ne compris pas et qui peut-être n'étaient d'aucune langue, et dit enfin:
«Rassurez-vous. Ce qui doit arriver arrive. L'homme brun a beau menacer ma Drangiane. Je vois là-bas dans le lointain un homme blond qui galope la lance en main... Piques croisées... C'est signe de querelle. Le blond aura le dessus... Ah! quel danger! Du sang! des malheurs!...»
Et autres paroles extravagantes auxquelles je ne fis nulle attention.
Je sortis pour exécuter les ordres d'Amalec, avertir les prêtres d'armer tout le peuple et faire préparer la barque pontée. Trois serviteurs fidèles me suivaient portant quelques objets précieux.
Dans la rue, je rencontrai le juif Samuel, qui guettait mon retour du camp.
«Eh bien! dit-il, Amalec a voulu faire des économies déplacées, et le voilà, lui, tout près d'être pendu par le cou, à moins qu'il ne soit décapité par la hache! Hé! hé!»
Il riait de toutes ses forces, le bon Samuel, en pensant que le descendant de ces rois babyloniens, qui avaient pris deux fois Jérusalem et emmené son peuple en captivité, allait avoir la tête coupée.
Quant à moi, j'aurais ri bien volontiers si j'avais été hors de Babylone, de l'Arménie, de la Perse, de la Susiane, de l'Asie Mineure, de la Macédoine et des îles, et si j'avais été occupé dans mon jardin d'Acharne, le matin, à greffer mes oliviers et mes figuiers, et, le soir, à causer avec mes amis dans le jardin d'Académos.
Oui, j'aurais été heureux de discuter après souper sur le juste et l'injuste avec quelques autres philosophes. Il est vrai que dans Athènes on ne mange que du pain, des figues, des raisins secs et des olives, ce qui est un maigre régal en comparaison des repas somptueux que nous avons faits au fond de l'Asie; mais du moins nous sommes libres, nous disons au hasard tout ce qui nous passe par la tête; un maître ne nous menace pas à tout moment de nous faire pendre ou de nous percer de sa javeline.
Ah! certes, il est doux d'être riche, somptueusement vêtu, nourri des meilleures viandes et des ragoûts les plus exquis, abreuvé des meilleurs vins de l'Europe et de l'Asie; mais il est plus délicieux encore de vivre librement et sobrement, ce qui entretient la santé et la gaieté, ces deux sources éternelles du bonheur des hommes.