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Au salon, Louise et Renée servirent le café, tandis que Marie cherchait où placer la table sur laquelle Lucien s’appuierait en lisant _les Attendris_.
Enfin, cette lecture commença, François Vigier étant installé dans un fauteuil, au coin de la cheminée, à côté de Marie, Mme Vigier étendue sur la chaise-longue débarrassée de son paravent, Renée, Jacques et Louise groupés dans un angle de la pièce, Batchano debout près de ce groupe, et Lucien, devant le piano, assis sur une chaise un peu basse, derrière un guéridon qui supportait une lampe, les trois cahiers reliés de carton jaune, une carafe et un verre que Louise avait apportés avec un sourire moqueur.
--LES ATTENDRIS, _pièce en trois actes_... Oh! je vous en prie, Batchano, asseyez-vous!
Quand Batchano se fut assis en face de François Vigier et de Marie, de l’autre côté de la cheminée, Lucien allongea les jambes, sortit de sa manchette un petit mouchoir, le roula dans la paume de la main, puis, s’adressant à sa mère:
--Vrai! maman, cela ne t’ennuie pas?
--Mais non, mon chéri, dit Mme Vigier. J’espère seulement que je ne vais pas pleurer comme les autres fois...
--D’ailleurs, reprit Lucien, j’ai changé quelques scènes. C’est vous que je plains, ma pauvre Marie!
Marie haussa les épaules et le menaça du geste, gentiment.
Lucien eut une moue coquette, sourit, montra les dents, passa sur son front la main qui tenait le mouchoir:
--Je commence! dit-il.
Et il énuméra les personnages:
GÉRALD LEHIDEC, 40 ans.
FRÉDÉRIC HARTMANN, 35 ans.
SYLVANDRE LEHIDEC, 28 ans.
MARTHE LEHIDEC, 19 ans.
Puis il expliqua:
--MARTHE est la sœur de GÉRALD, et SYLVANDRE, sa femme.
--Quel drôle de nom: SYLVANDRE! interrompit Louise.
--Oh! s’il te plaît, ma petite, garde tes réflexions pour toi, s’écria Lucien qui se tourna vers Louise et reçut le regard tendre de Renée, car les deux amies étaient sur le même canapé.
--Les autres personnages ont moins d’importance. SCÈNE PREMIÈRE: _le décor représente_...
Il le décrivit, puis attaqua le dialogue.
Le début fut pénible.
L’exposition d’une pièce prête rarement à la lecture. A chaque instant, Lucien s’arrêtait pour indiquer la mimique des acteurs, ce qui nuisait à l’intérêt, sans donner l’illusion du théâtre, et Marie voyait, avec inquiétude, s’assombrir les visages.
En hommes de science habitués à construire des thèses, François Vigier et Batchano s’attendaient à ce que le problème--car ils ne doutaient pas qu’il y eût un problème à résoudre--fût nettement posé dès les premières phrases. Il n’en était rien.
On assistait à l’existence banale que menait la famille Lehidec, sur cette rive de la Méditerranée où l’avait conduite l’incurable phtisie de SYLVANDRE. Et ces courts tableaux, assez habilement construits, paraissaient, à François Vigier et à Batchano, puérils et fades, ni bons, ni mauvais: littérature inutile, comme l’étaient à leurs yeux tous les travaux littéraires qui n’atteignaient pas au chef-d’œuvre.
Seule, les intrigua et les inquiéta la beauté, mise en valeur par vingt répliques, la beauté surprenante que Lucien prêtait à l’ami d’enfance de GÉRALD LEHIDEC, au musicien FRÉDÉRIC HARTMANN, l’amant de SYLVANDRE. D’ailleurs, FRÉDÉRIC rappelait Batchano, comme SYLVANDRE, Mme Vigier, et MARTHE, Louise, et cela nuisait encore à l’illusion. Quant à GÉRALD, cet utopiste, cet apôtre, ce plaintif mari, n’était-il pas un peu falot?
Lucien lisait dans le vide. Il avait beau changer d’intonation, imiter l’accent de Provence quand les domestiques parlaient, faire des mines, rouler les yeux, le contact ne s’établissait pas. Chacun, même l’amoureuse Renée, entendait le crépitement des bûches dans la cheminée et le roulement des voitures sur le quai.
Mais, à l’avant-dernière scène du premier acte, dès le long monologue où GÉRALD, après avoir rappelé à FRÉDÉRIC l’amitié qui les avait toujours unis, après un émouvant éloge de cette amitié, disait âprement ses souffrances, l’inquiétude d’un cœur que se partageaient l’amour, la jalousie et la compassion, dès cette tirade qui ne manquait pas de souffle, mais qui tenait cinq pages de texte et dont l’écriture était trop compliquée, trop précieuse, la voix de Lucien, jusque-là hésitante, se développa, s’émut, et, par son émotion même, devint émouvante.
Il s’était calomnié en affirmant à Batchano qu’il lisait mal. Sans doute manquait-il d’expérience, mais il savait, il osait se donner à ses héros, il sentit ses paupières devenir humides, tandis qu’il souffrait des soupçons qui gâtaient la noble affection de GÉRALD pour FRÉDÉRIC. Et ce discours si dangereux au théâtre, par sa longueur et le coup de foudre qui le terminait:--_Ne mens pas, Frédéric, ne mens pas! A quoi bon?... Je suis résigné... Elle t’aime! Si elle avait plus d’un an à vivre, je t’ordonnerais de l’épouser. Hélas! elle mourrait avant que la loi ne permît votre mariage... Demain, je partirai..._--ce discours, que Marie jugeait digne d’un grand poète, assura le succès de la lecture.
Pourtant, lorsque Lucien avait entrepris l’éloge de l’amitié, François Vigier et Batchano avaient échangé un regard, mais, peu après, dans la souffrance de Lehidec, François Vigier trouva l’écho de ses propres souvenirs. Lui aussi avait vu s’éclairer le visage de sa femme quand paraissait un homme, ce Vendel qu’il aimait comme un jeune frère. Quant à Batchano, il s’aperçut vite que Lucien avait tiré le sujet de son drame de cet épisode que lui-même lui avait raconté, et il en éprouva de l’orgueil.
Ainsi devinrent moins critiques ces deux juges. Lucien lisait pour eux, il s’enhardit en les devinant ébranlés dans leur résistance.
Il murmura sourdement, sans faire une fausse note, la réponse de FRÉDÉRIC:
«_Comme toi, j’ai pour elle une immense pitié..._»
Puis la reprise de GÉRALD, proposant l’épreuve:
«_Monte dans l’atelier. Tandis que tu joueras sur l’orgue le chant qu’elle aime, je lui dirai que je pars. Si elle essaie de me retenir, je ne partirai pas._»
Et la fin de l’acte, la grande scène où Hélène Favre serait sublime, il la déclama, avec un élan d’enthousiasme tellement sincère, que sa conviction lui gagna la partie, et que Marie, quand il se tut, put s’écrier, sans crainte d’être contredite:
--N’est-ce pas que c’est beau?
Dans cet auditoire, à l’exception de Jacques Duprin, amateur de théâtre,--et la politesse lui ordonnait de se taire--il n’y avait personne qui fût capable de signaler, même de sentir, les écueils sur lesquels la pièce devait se heurter.
L’atmosphère était créée. Mme Vigier avait retrouvé son admiration de jadis. Étendue sur la liseuse, elle avait oublié Compiègne et le baron Gastaud. L’intrigue avait conquis Louise:
--Que va-t-il se passer? disait-elle à Renée qui, pâle, frémissante, penchait son buste maigre et tendait son ingrate figure vers Lucien.
François Vigier écoutait Marie. Elle lui citait les phrases qu’elle préférait, et il hochait la tête avec approbation.
Batchano pensait:
«Pourquoi n’aurait-il pas du génie?»
Habilement, Lucien évita de s’interrompre. Il but un verre d’eau, s’essuya les lèvres et entama le second acte.
Au crépuscule, dans les jardins de la villa LEHIDEC, sur une terrasse que bordent des rochers tombant à pic dans la Méditerranée, FRÉDÉRIC interroge MARTHE. Après trois mois d’absence, GÉRALD vient d’annoncer son retour.
«_J’ai reçu une lettre de Marthe qui m’inquiète_», a-t-il écrit à FRÉDÉRIC. Et MARTHE avoue à FRÉDÉRIC que cette lettre inquiétante ne parlait que de lui.
C’était la première scène, et, vraiment, une scène bien conduite.
L’hésitation de MARTHE, la pudeur de ses indirects aveux, sa crainte de n’être pas comprise, tout cela était excellent. Lucien avait su faire parler une jeune fille. Il avait su, également, montrer l’épouvante de FRÉDÉRIC, sa faiblesse, l’amener peu à peu au crime, et même, dans le duo d’amour qui suivait, il y avait de la beauté.
SYLVANDRE survenait et MARTHE lui laissait la place.
La sortie était mal amenée.
Jacques Duprin réprima un sourire, tant l’opposition entre les deux scènes lui sembla grossière, enfantine: après l’amour divin, l’amour diabolique; après l’amour pur, l’amour infâme.
Dans la passion de SYLVANDRE, Lucien avait mis tout son sadisme. Toute la haine que lui inspirait la femme, bête avide de luxure, il l’avait exprimée en avilissant ce caractère.
Encore une fois, le regard de François Vigier rencontra le regard de Batchano.
Mais, cependant que FRÉDÉRIC, dompté par le désir, rendait à la mourante ses affreux baisers, un double coup de théâtre se produisait: une tragique plainte, un long gémissement partait des bosquets qui entouraient la terrasse, et ce gémissement coïncidait avec la brusque arrivée de GÉRALD.
--_Où est Marthe?_ criait-il.
Il renvoyait, loin de la brise du soir, SYLVANDRE que FRÉDÉRIC accompagnait, et il appelait, il cherchait MARTHE. C’était elle qui avait crié. Il la trouvait affaissée, derrière le buisson qui lui avait permis d’entendre les caresses des amants. A demi-évanouie, il la déposait sur le banc où SYLVANDRE, tout à l’heure, enlaçait FRÉDÉRIC, et quand la jeune fille reprenait conscience d’elle-même, il lui arrachait son secret, hurlait de douleur, se confessait à son tour devant elle qui criait sa haine, il lui disait son propre sacrifice, lui parlait de l’effroyable mort, de la mort qui guettait SYLVANDRE, et MARTHE l’écoutait, paraissait se laisser convaincre. Oui, il avait raison. Oui, MARTHE avait, devant elle, des années, et SYLVANDRE, des semaines. Oui, l’amour ne valait pas que l’on vécût pour lui, elle oublierait, elle quitterait la villa dès demain, elle irait à Paris, elle oublierait, elle oublierait vite. Oui, c’était bien; elle ferait cela, mais que Gérald, à présent, lui permît de rester seule.
--_Je t’en supplie, permets-moi de souffrir!_
GÉRALD lui obéissait. Et Lucien, alors, avait osé un retour aux procédés du théâtre antique: MARTHE confiait au ciel et à la mer que la vie ne valait pas que l’on vécût sans amour, si l’amour ne valait pas que l’on vécût pour lui.
En vérité, ce monologue était l’œuvre d’un poète.
Jacques Duprin peut sourire. Renée, pauvre âme sensible, ne s’y trompe pas: elle sanglote. Et François Vigier s’inquiète: point de guérison pour celui qui sait décrire, avec de tels accents, l’horreur qu’il éprouve devant les gestes de la chair.
Ce que MARTHE souffre, Lucien l’a souffert. MARTHE ne se plaint pas d’être trahie, elle se plaint d’avoir vu un homme et une femme, semblables aux bêtes, se frotter l’un contre l’autre, se flairer, grogner, râler, elle se plaint d’avoir vu l’amour, et c’est de cette vision, de cette blessure qu’elle va mourir.
Sans doute est-ce cette vision qui rend la voix de Lucien déchirante.
Du haut des rochers qui tombent droit comme une falaise, MARTHE, cette enfant qui a eu peur, se jette dans l’inconnu de la nuit.
Lucien se tait.
Les sanglots de Renée, seuls, troublent le silence. Duprin trouve sa sœur imbécile, car cette scène est idiote, invraisemblable, franchement absurde. Il s’irrite parce que Mme Vigier se mouche, parce que personne n’éclate de rire et que lui en a fort envie, parce qu’il faut qu’il réponde affirmativement à la question de Louise:
--Vous aimez ça?
Marie s’est tournée vers Batchano et semble lui demander:
«N’êtes-vous pas ému, vous qui êtes toujours sceptique?»
Mais Batchano pense que le suicide de MARTHE est moins compréhensible, moins excusable que ne le serait, un jour, le suicide de Marie.
--TROISIÈME ACTE: _même décor qu’au premier_.
Lucien promène, autour du salon, son regard qui brille.
Il aperçoit les yeux attentifs de son père, les yeux pleins d’orgueil de Marie, les larmes de Renée, les paupières rouges de Mme Vigier. Mais c’est pour les yeux profonds de Batchano qu’il veut lire.
Même décor qu’au premier acte: le hall de la villa. GÉRALD va et vient tête basse. Il donne des ordres aux domestiques: SYLVANDRE doit ignorer la mort de MARTHE. Pour SYLVANDRE, MARTHE a été enlevée, la veille, par des amis qui l’ont retenue, chez eux, à Menton.
C’est le matin. Le soleil luit derrière le vitrail. On apporte, avec mille précautions, un cercueil vide. A peine a-t-il disparu dans la chambre où se trouve le cadavre, que SYLVANDRE paraît. Elle est gaie, elle fredonne une chanson, elle cherche FRÉDÉRIC.
--_S’il vient ici, envoyez-le moi. Je monte à l’atelier. C’est l’heure de ma leçon._
Elle s’est prise de passion pour la musique. Jadis, elle jouait du piano. Elle parle à son mari des progrès qu’elle a faits et qu’elle fera sous la direction d’un maître incomparable. Sa voix est rauque, fiévreuse. GÉRALD n’a pas la force de lui répondre.
Elle s’éloigne. On l’entend qui tousse.
GÉRALD ouvre la porte de la chambre mortuaire.
Un instant, le théâtre reste vide; puis GÉRALD rentre, suivi de FRÉDÉRIC, et cette scène commence que Lucien pourrait déclamer en fermant le manuscrit.
A FRÉDÉRIC que sa douleur écrase, GÉRALD dicte sa volonté:
--_Tu diras à Sylvandre..._
Il lui dira que MARTHE les a vus s’embrasser, la veille, sur la terrasse, qu’elle est partie pour ne plus revenir et que GÉRALD la suit.
--_Tu lui expliqueras que je suis sans colère et vais lui donner l’occasion d’un divorce. Promets-lui de l’épouser. Qu’elle garde l’illusion de sa guérison probable. Je te condamne à l’aimer jusqu’à sa mort._
FRÉDÉRIC se révolte. Il accuse GÉRALD, lui reproche son premier départ:
--_Tu te croyais un héros, tu n’étais qu’un lâche. Tu ne pensais qu’à jouir du sublime de ton sacrifice. Il fallait emmener Marthe. Je ne t’obéirai pas... Sylvandre me fait horreur!_
--_Veux-tu donc la tuer, elle aussi?... Elle ne vit que de ton amour. Qu’elle, du moins, ne souffre pas de notre crime!_
Et le duel entre FRÉDÉRIC et GÉRALD se termine par la défaite de FRÉDÉRIC.
--_Ta vie m’appartient, j’en dispose!_
A cette minute, est descendue du cintre l’harmonie passionnée du duo de TRISTAN. C’est SYLVANDRE qui appelle FRÉDÉRIC.
Mais un valet annonce l’arrivée du fourgon qui doit emporter le corps de MARTHE.
--_Adieu!_ dit GÉRALD. _Nous ne nous reverrons plus. Va la rejoindre._
C’est le mot de la fin. Le reste n’est que jeu de scène.
«... _Tandis que Frédéric s’éloigne d’un pas ivre, les porteurs, soutenant le cercueil que couvre le drap funèbre et blanc traversent le théâtre. Le duo de TRISTAN les accompagne. Il cesse tout à coup, Frédéric a rejoint Sylvandre. Gérald suit le cercueil..._»
--Et voilà!... dit Lucien. Qu’en pensez-vous?
Alors, chacun s’ébroua. Puis des exclamations partirent des quatre coins du salon.
--Dieu! que c’est beau! affirma Mme Vigier.
--Cette fin est épatante! dit Louise.
--Bravo, mon garçon! fit François Vigier.
--C’est simple comme un drame antique! assura Batchano.
--La situation est vraiment neuve! concéda Duprin.
--C’est affreux!... Que vont-ils devenir? gémit Renée, tandis que Marie, courant vers son fiancé, lui murmurait:
--Je t’aime.
Puis, à voix haute:
--Vous avez lu comme un dieu!
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