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--Bonsoir, papa!... Oh! que je suis contente!... Bonsoir, Batchano!

C’était Louise. Derrière elle, Mme Vigier, Marie et Lucien entrèrent.

Mme Vigier tenait dans ses bras deux grandes gerbes de roses qui encadraient le tout petit visage et caressaient le menton pointu où riait la fossette inattendue.

Plus jeune, plus jolie que jamais, Mme Vigier raconta, tout de suite, avec orgueil, qu’on lui avait apporté tant de fleurs, à la gare de Compiègne, qu’elle n’avait pu en prendre que la moitié.

--Lucien, mon chéri, emporte celles-là. Je ne voudrais pas les voir mourir!

--Je m’en chargerai, Madame, fit Marie.

--Mais non, Mademoiselle! dit poliment Mme Vigier.

--Laisse-la faire, maman, dit Lucien. Personne n’arrange les fleurs mieux que Marie.

Mme Vigier eut l’air un peu surpris que son fils appelât Mlle Lewinska par son prénom.

--Si nous allions au salon? proposa François Vigier que gênait cette invasion de son cabinet de travail.

--Qu’avez-vous fait des Duprin? reprit-il, quand tous furent réunis devant la cheminée où le feu crépitait.

--Ils viennent avec les bagages, répondit Mme Vigier. Louise et moi, nous sommes arrivées dans l’automobile du baron Gastaud. Je vous le présenterai, François; c’est un jeune homme très intelligent, qui a eu pour Louise mille attentions.

--Pour toi surtout, maman, c’est ton flirt, dit Louise qui se chauffait, et s’adressant à son père: Tu sais, papa, je suis contente d’être ici!... J’ai découvert que je n’étais pas mondaine, pas du tout!... La chasse à courre, ça, c’est amusant!... Mais les dîners, les soirées!... Et puis, je mange trop: alors j’engraisse... Il faut que tu m’indiques quelque chose pour me faire maigrir.

Elle bombait la poitrine et se donnait de petites tapes amicales sur les seins.

Cependant Marie avait quitté le salon, emportant les fleurs, et Mme Vigier avait attiré son fils près de la grande lampe qui était à côté du piano.

--Tu as tout à fait bonne mine, mon chéri.

--C’est que je suis heureux, répondit Lucien. On joue _les Attendris_ dans un mois, au Grand Théâtre, avec la permission de papa.

--Vraiment? fit Mme Vigier.

Batchano s’approchait:

--Vous l’avez guéri, Docteur. Merci!

Elle lui donna la main.

--Je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour moi, dit Lucien, en regardant Batchano; mais Batchano lui rendit trop vivement son regard:

--C’est mademoiselle Lewinska qui a été bonne pour vous, dit-il.

Et Lucien baissa les yeux.

--Quand lui enlèverez-vous cette affreuse écharpe? demanda Mme Vigier, montrant le foulard qui soutenait le bras replié.

--Dans une semaine. Il ne la garde plus que par précaution. Mais vous, chère madame, reprit-il avec galanterie, comme vous êtes en beauté!

Elle sourit à ce compliment qu’elle méritait, si fine et si souple dans sa robe de voyage: un tailleur bleu, à longue redingote. Les vives couleurs de ses lèvres et de ses joues avaient de la fraîcheur, un naturel qui, jadis, leur faisait défaut.

--C’est le grand air, dit-elle,

Puis, comme pour s’excuser:

--Si vous m’aviez rencontrée, il y a un mois, quand ce méchant garçon nous donnait encore des inquiétudes, vous ne m’auriez pas reconnue, tant j’étais laide. Ah! je me souviendrai des premières semaines que j’ai passées là-bas!

Elle était franche. Il lui avait fallu presque quinze jours pour oublier le drame qu’elle avait laissé derrière elle. Et pourquoi lui tiendrait-on rigueur de l’avoir si vite oublié? Elle sortait de prison, elle s’était efforcée d’être gaie pour obéir aux ordres qu’elle avait reçus. A Compiègne, sa cousine, Mme Charles Malan, qui menait grand train, l’avait présentée à tous ses amis, et l’on devine combien fut fêtée la jeune femme de François Vigier.

Chaque soir, sous une robe nouvelle, elle put montrer ses charmantes épaules. Elle était la sœur de Louise. On le lui avait dit. Elle n’en douta pas. Elle flirta, mais ne trahit point, pas tout à fait, son vieux mari, et cela mérite que l’on ait pour elle, qui n’était que frivole et sans mémoire, un peu d’indulgence.

--Comment avez-vous eu la cruauté de me séparer de mon petit? dit-elle encore.

Batchano ne lui répondit pas. Il observait Lucien qui regardait Marie. Elle apportait au salon les vases fleuris.

On sonna à la porte d’entrée. Sans doute était-ce les Duprin. Louise quitta les bras de son père et se précipita dans le vestibule. François Vigier la suivit d’un regard affectueux.

--Ce soir, Yvonne, nous aurons un grand dîner en l’honneur de votre retour, dit-il. Marie, Batchano et les Duprin sont des nôtres.

Mme Vigier ne parut pas ravie d’avoir à présider à cette fête familiale. Où étaient les somptueuses soirées du château Malan?... Toutefois, elle répondit:

--Comme vous êtes bon, François, d’avoir pensé à cela!

--Et, si vous n’êtes pas trop fatiguée, reprit-il, nous écouterons _les Attendris_, après le dîner. Veux-tu, Lucien?

--Avec plaisir, père. Mais je t’avertis que la pièce, sans être inconvenante, n’est peut-être pas faite pour des jeunes filles.

--Oh! dit Mme Vigier, si elles ne l’entendaient pas ce soir, elles la liraient en cachette.

Cependant, Louise et Jacques, et la triste Renée, annoncèrent que les bagages étaient arrivés, et Mme Vigier, aussitôt, déclara qu’elle allait ouvrir ses malles.

--Veux-tu m’aider, Lucien?

Batchano remarqua le mouvement que fit Marie, mais Mme Vigier s’approcha de la jeune fille:

--Pardonnez-moi de vous quitter, dit-elle. On a emballé mes robes en mon absence et je crains qu’elles ne s’abîment.

Puis, se tournant vers Lucien:

--Viens, mon chéri.

Et Lucien accompagna sa mère.

«Ah! quelle influence elle a sur lui!» pensait Marie, les regardant s’éloigner avec Batchano.

Elle se rappelait les quelques minutes qu’ils avaient passées, avant que Mme Vigier n’arrivât, dans le salon que, seule, éclairait l’incertaine lumière des bûches brûlant dans l’âtre. Marie s’était assise auprès de Lucien, sur la liseuse. Il était tellement ému qu’il ne pouvait parler. Marie l’avait entouré de ses bras. Elle était fière qu’il l’eût prise pour témoin du grand serment qu’il avait prêté. Elle s’était blottie contre son épaule, l’avait embrassé timidement d’abord, puis, comme il demeurait insensible, mieux: sur les lèvres, et, s’il était resté froid, perdu dans ses pensées, Marie, elle, avait senti, de nouveau, tout son être se disperser et se fondre. Que se passait-il dans sa chair?... Qu’était cela?... Elle aurait voulu que Lucien l’écrasât contre sa poitrine, qu’il la meurtrît, la fît souffrir, et les dents serrées, la gorge frémissante, elle l’attirait, en murmurant, d’une voix qui lui paraissait, à elle-même, bizarre, surprenante, presque tragique:

--Je t’aime, je t’aime, Lucien.

Il l’avait repoussée. Maintenant, il l’abandonnait pour accompagner sa mère.

Tout à coup, Marie eut peur sans savoir pourquoi.

Vite, elle salua François Vigier, Louise et les Duprin, quitta l’appartement, et ce ne fut que dans l’automobile si plein de souvenirs qu’elle reprit confiance. Le 16 janvier, leurs fiançailles seraient officielles, le 16 janvier, si Marie avait la patience d’attendre jusque-là... Trois semaines, c’était bien long! A cette minute, elle aurait préféré que Lucien n’eût pas écrit un chef-d’œuvre.

Tandis que le bel automobile roulait sur les quais, François Vigier écoutait en souriant Louise, bavarde:

--Et ce pauvre Lecamus? Moi qui oubliais de demander de ses nouvelles?

--Il va mal! dit Jacques Duprin. J’ai parié avec monsieur Vigier que nous l’aurions avant un mois.

--Oh! Jacques, si maman vous entendait!

--Allons! allons! Duprin, dit François Vigier, il n’est que six heures: au travail!

--Mais il faut que je m’habille, mon cher Maître, protesta Duprin. Madame Vigier ne me pardonnerait pas si je dînais chez elle en veston.

--Elle vous pardonnera, dit François Vigier, je m’en charge!

Et, au grand déplaisir de Louise, il emmena le jeune homme dans le bureau, et l’y retint jusqu’au moment où ils se mirent à table.

Ce fut ainsi que deux «sordides» vestons, détonnant avec les toilettes des autres convives, rappelèrent à Mme Vigier les repas et les souffrances du temps passé.

Ce manque de tenue l’irrita vivement. D’ailleurs, tout l’irritait, les éclats de rire de Louise, la nervosité de Lucien, les bredouillements de Batchano, l’air d’être chez soi qu’affectait Marie Lewinska, l’odieuse couleur jaune du corsage de Renée, l’appétit vorace de Jacques Duprin, le service de Gertrude, les histoires d’hôpital et les «on-dit» d’Académie qui qui firent tout d’abord le sujet de la conversation. Et, pour leur échapper, silencieuse, ramenant sur ses épaules les plis du châle égyptien, elle pensait à ses amis de Compiègne dont elle garnirait la salle du Grand Théâtre, le jour de la «première» des _Attendris_.

Elle comptait en effet garder ses relations nouvelles. Il lui semblait, à présent, qu’elle avait été niaise de redouter ce vieillard qu’elle observait à la dérobée et qu’elle trouvait un peu ridicule avec sa frange de cheveux blancs, sa figure constamment immobile, son menton qui s’appuyait sur les boucles défraîchies de la cravate lavallière, le cadre d’affreuses tapisseries que lui faisait le dossier du fauteuil patriarcal. Quel droit avait-il de prendre de telles attitudes, lui, presque meurtrier?... C’était à son tour d’être humble et de se repentir. Au besoin, elle saurait le lui rappeler. De temps à autre, elle fronçait les sourcils, et cela donnait à son petit visage une expression enfantine, boudeuse.

--Quel énorme dîner vous avez commandé, François! dit-elle, au moment que Gertrude apportait le quatrième service.

--Mais je n’ai rien commandé, dit François Vigier. Prenez-vous-en à la cuisinière.

Il détourna la tête et parut suivre avec intérêt la discussion où s’acharnaient Batchano et Jacques Duprin. Il s’agissait des problèmes que soulevait l’agonie de Lecamus. Batchano parlait avec abondance et autorité. Duprin lui opposait une logique serrée. Pour encourager Duprin, Louise clignait des yeux.

A côté d’elle, Renée, lugubre, jalouse, comparait sa vieille robe bouton d’or, sa maigre poitrine, aux dentelles qui recouvraient la gorge parfaite de Marie.

«Elle est riche, il l’épousera. Ah! qu’elle est heureuse!» pensait Renée, en soupirant pour ce beau Lucien qu’elle aimait.

Et lui, moins par désir de caresses que par souci d’être amoureux, tenait son pied déchaussé, ganté de soie, sur le pied de Marie.

Marie, d’abord scandalisée, maintenant s’abandonnait, et Renée avait raison: Marie était heureuse. Pouvait-elle deviner que les doux mouvements de la jambe de Lucien contre sa jambe étendue ne correspondaient chez lui à aucune émotion?

Il rougissait, pâlissait, tour à tour, et l’accent de sa voix trahissait la fièvre qui lui faisait battre le cœur, mais cette fièvre n’était que la crainte de la lecture qu’il avait promise.

Que penserait son père des _Attendris_?... Qu’en penserait ce Batchano auquel Lucien avait dit timidement, tout à l’heure: «Je lis très mal. Ne jugez pas ma pièce sur ce que vous entendrez, ce soir. Et cependant, rendez-moi le service de m’avertir si quelque chose vous déplaisait. Vous êtes la seule personne, ici, avec mon père, dont l’opinion compte pour moi...»

Quiconque a jamais trahi un amour soigneusement caché même à la personne aimée, sait qu’on ne revoit pas sans honte, après la trahison, l’objet de ce secret amour. Ainsi avait honte Lucien en face de Batchano, et, tandis qu’il s’imposait de caresser Marie, il oubliait son regard sur l’ardente figure qu’il avait si longtemps et si purement chérie.

Gertrude apporta les fruits. A ce moment, Louise se mit à décrire les scandales mondains de Compiègne avec une telle verve que toute la fin du repas en fut égayée. Seul d’entre les convives, François Vigier resta grave.

Depuis que la conversation s’était éloignée des sujets d’hôpital, le vieillard n’écoutait plus. Il était rentré en lui-même et avait retrouvé son hôte. Encore quelques jours, et François Vigier atteindrait l’âge qu’avait son père, ce soir de neige, quand il s’était affaissé, en descendant de traîneau, au seuil de la maison, et maintenant le docteur Vigier n’existait plus que dans la mémoire de son fils, et, quand François Vigier aurait, lui aussi, gagné la tombe, le docteur Vigier rentrerait à jamais dans le néant. Il aurait suffi de quarante années pour que s’effaçât son souvenir? Ce serait comme s’il n’avait pas vécu. Et que serait-ce de François Vigier lui-même, non pas dans quarante années, mais dix ans après sa mort?...

Comme on se levait de table, il unit dans sa pensée Jacques et Louise qui se souriaient l’un à l’autre. Ceux-là, quand l’amour qui germait en eux aurait fleuri, créeraient sans doute un foyer où viendrait se réchauffer, dans les causeries du soir, celui qui ne serait plus que des idées, une œuvre et un nom.

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