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Accablé de fatigue, Lucien souriait aux éloges.
--Vraiment, vous ne trouvez pas cela trop mauvais? disait-il sur un ton de modestie.
La joie l’enivrait: il les avait vaincus!
--Tu as changé la dernière scène, remarqua Mme Vigier. Autrefois, c’était FRÉDÉRIC qui jouait TRISTAN pendant qu’on emportait le cercueil de MARTHE.
--C’est moi qui lui ai conseillé cette retouche, dit Marie. Il me semblait que FRÉDÉRIC ne pouvait pas se consoler si vite.
--Mais cela ne prouvait pas qu’il se fût consolé. Il jouait pour obéir à SYLVANDRE et le symbole était plus net, affirma Mme Vigier.
--Quel symbole? interrogea Marie.
Elles discutèrent.
Pour leur échapper, Lucien se leva, et, s’adressant à Batchano qui s’entretenait avec François Vigier, non des personnages, mais de la thèse des _Attendris_ qu’ils avaient enfin découverte:
--Mon cher Costi, voulez-vous me permettre d’inscrire votre nom sur la première page de ma pièce, quand elle paraîtra en librairie? Ce sera une faible preuve de ma reconnaissance et de mon amitié.
Il avait parlé à voix très haute. Marie s’arrêta au milieu d’une phrase qu’elle disait à Mme Vigier, s’arrêta et rougit.
--Mais avec joie, dit Batchano, moins satisfait qu’étonné par ce compromettant hommage.
Et, comme Lucien lui tendait les deux mains, il dut les prendre.
Au milieu du salon, c’était un admirable couple: ce blond, ce gracieux Lucien, et ce sombre, cet ardent Batchano. François Vigier et Marie tournèrent la tête pour ne pas les voir.
Cependant, Duprin frappa Batchano sur l’épaule:
--Du whisky ou du cognac, mon cher?
Mme Vigier l’avait chargé de servir les boissons que Gertrude venait de poser sur la table.
Batchano se sépara de Lucien, et Lucien s’approcha de François Vigier qui était adossé à la cheminée.
--J’aurais voulu t’offrir cette dédicace, papa, lui dit-il tout bas, mais je me suis souvenu de notre conversation. Je pense que ton nom ne doit pas paraître sur ma première œuvre. Le jour que j’aurai acquis un peu de gloire, tu me permettras de rappeler à mes lecteurs que je suis ton fils et que je te dois tout?
--Je souhaite vivre jusqu’à ce jour, Lucien, répondit François Vigier. Le succès, que tu viens de remporter, est de bon augure. Je suis content... Toutefois, je voudrais, reprit-il en baissant la voix, que ta prochaine pièce me prouvât ta guérison, car j’ai noté, dans celle-ci, des erreurs de psychologie qui sont dues, n’en doute pas, à ce que tu sais...
--Mais indique-moi ces erreurs, père, je t’en conjure! dit Lucien en fronçant les sourcils. Tu me rendras service.
--Je ne crois pas que tu puisses les corriger, mon garçon, et je te conseille de ne pas toucher à ton drame. Tel que tu nous l’as lu, il est émouvant. Mais n’oublie pas ceci: il faut avoir le cœur pur pour écrire un chef-d’œuvre.
Opinion de vieux savant, de bourgeois et d’honnête homme... Lucien jugea tout à fait inutile de la discuter.
D’ailleurs, François Vigier, abandonnant la cheminée, s’éloignait de lui.
--Je vous quitte, mes enfants, disait-il. Vous m’excuserez, Marie. J’ai une foule de paperasses à mettre en ordre avant d’aller dormir. Bonsoir, mon cher Costi... Mon vieux Duprin, ne vous couchez pas trop tard: il faut que vous soyez à Villejuif avant neuf heures... Bonsoir, Renée, comme ce méchant Lucien vous a fait pleurer!... Bonne nuit, petite Loute. Tu seras contente de retrouver ta chambre?... Encore merci, Lucien... Bonsoir, Yvonne. Vous devriez m’imiter: vos yeux sont lourds de sommeil.
--Vous avez raison, je tombe de fatigue.
Et, tandis que François Vigier, dans le cabinet de travail, en face de ses livres, pensait à la pièce de Lucien et avait un geste indécis et un peu méprisant, Mme Vigier prit congé de ses hôtes.
--Surtout, ne partez pas, dit-elle. Sinon, je reste, et je suis très lasse...
Elle embrassa Lucien avec effusion.
--Bonne nuit, mon grand poète!
Quand elle fut sortie, deux groupes se formèrent, séparés par toute la longueur du vaste salon.
Dans l’un de ces groupes, on ne s’occupa point des _Attendris_. Renée se taisait et Louise flirtait avec Jacques.
Dans l’autre, Batchano se sentait fort mal à l’aise: Lucien, le poussant contre la cheminée, lui parlait, de tout près, de trop près, et avec véhémence, des idées de sa pièce; et c’était en vain que Marie essayait de se mêler à la conversation.
Chaque fois qu’elle s’y risquait, Lucien l’arrêtait d’un mot sec ou ironique.
--Mais que vous ai-je fait, ce soir? s’écria-t-elle enfin, après avoir subi une rebuffade presque grossière.
--Je vous ai expliqué cent fois que GÉRALD était un médiocre, dit Lucien. Et c’est irritant de devoir constamment recommencer.
--Pardonnez-lui, Mademoiselle, dit Batchano. Un auteur, après une lecture, est toujours nerveux.
Il tira sa montre:
--Minuit vingt. Je me sauve!
Lucien l’accompagna dans l’antichambre.
--Maintenant que nous sommes seuls, Costi, soyez sincère: cela vous plaît?
--Beaucoup, répondit Batchano qui endossait son pardessus. Mais rappelez-vous, Lucien, que vous nous avez démontré, ce soir,--et il changea de voix,--très nettement démontré qu’une jeune fille peut mourir d’un chagrin d’amour.
--Pourquoi me dites-vous cela? fit Lucien, avec un haut-le-corps.
--Vous me comprenez parfaitement! riposta Batchano qui le regarda droit aux yeux.
Et il sortit de l’antichambre.
Mais Lucien le suivit sur le palier:
--Non, mon cher, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous.
--Souvenez-vous de MARTHE, dit Batchano qui se hâta de descendre.
Il avait franchi deux étages que Lucien restait encore penché sur la rampe.
Puis Lucien rejoignit Marie. Il s’assit à côté d’elle, devant la cheminée, se prit la tête dans les mains et ne prononça pas une parole.
Marie s’irrita de ce silence, devint nerveuse à son tour. A voix basse, elle lui fit des reproches: pas une fois, pendant qu’il lisait, il ne l’avait regardée!... Est-ce qu’il regrettait déjà?... Qu’il le lui avouât franchement!... Pour un artiste, le mariage est toujours un sacrifice. Les poètes ne devraient jamais se marier.
Lucien haussa les épaules.
Elle insista d’une voix tremblante. Elle se serra contre lui qui tisonnait.
«Ils s’aiment!» pensait Renée.
Et Lucien songeait:
«Je n’aurais pas dû accepter son argent!»
Puisque _les Attendris_ avaient triomphé, ce soir, devant un public hostile, puisqu’ils avaient ému François Vigier, Batchano et même Louise, la valeur de cette pièce n’était plus en question.
«Avec un peu de patience, j’aurais trouvé un directeur de théâtre moins cupide que Vincent.»
Et Lucien eût été libre de faire à Marie les aveux qu’elle réclamait, libre de lui dire qu’elle avait raison, que le mariage l’épouvantait, car enfin, mari d’une femme trop riche, jalouse, autoritaire, quelle serait son existence?... Batchano ne se trompait pas: tout cela finirait par un drame... Était-ce l’amour qui avait jeté Lucien dans les bras de Marie?... Mais non! c’était l’influence du grand air sur ses sens reposés, une réaction physique--et la plus bestiale! Il ne l’aimait pas. Elle lui avait prouvé qu’il n’était pas un infirme, soit!... Mais il demeurait un monstre, puisqu’il était un poète.
Marie lui parlait à l’oreille, elle mêlait les mots tendres aux mots amers, les caresses aux plaintes:
--Pourquoi dédier _les Attendris_ à Batchano? Tu m’as fait tant de peine!...
Il répliqua sèchement que c’était naturel, puisque Batchano lui avait fourni le sujet de sa pièce.
Marie protesta. Ce n’était pas naturel! Il eût été naturel, au contraire, que Lucien donnât cette dédicace à sa fiancée:
--N’avons-nous pas dit, ce matin, que les _Attendris_ m’appartenaient?
Il ne put se taire davantage, tant cette femme l’agaçait:
--Évidemment, ils vous appartiennent, mais il serait généreux de me le laisser oublier!
--Oh! ceci est de trop, fit Marie. Bonsoir!
Il n’essaya pas de la retenir.
Elle salua les Duprin et Louise.
«Ils se sont querellés, pensait Renée: comme ils sont heureux!»
Lucien suivit Marie dans le vestibule, l’aida à s’envelopper dans ses fourrures. Elle était très malheureuse. Et Lucien était plus malheureux encore, irrité contre lui-même et contre elle. Il savait bien qu’il se sentirait affreusement seul, quand elle ne serait plus là.
--Vous n’allez pas partir comme ça? murmura-t-il tout à coup.
Elle tourna vers lui son visage où le sang montait.
--Écoutez, Lucien! dit-elle sur ce ton posé, net et précis, qu’elle employait parfois, je vous aime de toute mon âme. Mais si je découvrais, un jour, que vous êtes indigne d’être aimé, je ne vous reverrais plus, et la réponse que vous m’avez faite, tout à l’heure, était vraiment vile!
Puis, dans un sourire:
--Ce n’est pas vous qui l’avez faite... Je l’ai oubliée.
Et, jetant un prompt regard sur l’antichambre déserte:
--Embrasse-moi!
QUATRIÈME PARTIE
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