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Cependant, Batchano avait répondu à François Vigier qu’il ne croyait pas à la guerre, mais se réjouissait de cette alerte; puis, interrogé, il avait dit les rumeurs des salons et de la ville. Elles ne faisaient qu’un seul scandale de la fuite de Lovell et du désespoir de Lucien.
Batchano parlait en bredouillant, violemment ému. Dans l’existence de son Maître, l’inquiétude de l’opinion pénétrait avec ces journaux étalés.
Quand il se tut, François Vigier les montra:
--Il n’y a rien, aujourd’hui.
Puis il balaya la table.
Lorsqu’elle fut nettoyée, Batchano aperçut, près de la lampe, une coupe de porcelaine toute remplie de lettres et de cartes de visite.
--Avant que j’oublie... dit-il.
Et il tira de sa poche une enveloppe qui portait l’adresse de Lucien et le timbre du Grand Théâtre:
--Elle est arrivée le lendemain de l’accident, monsieur Vigier...
François Vigier prit l’enveloppe, eut un geste comme pour en briser le cachet, puis se ravisa, mit la lettre dans son portefeuille:
--Je la lui donnerai tout à l’heure.
--Comment va-t-il, ce matin? demanda Batchano.
--Aussi bien que possible. Il a dormi, il n’a pas de fièvre.
--Louise m’a dit que Mme Vigier avait été souffrante?
--Oui, une rechute... Je m’y attendais. Je vais l’envoyer passer quelques semaines à Compiègne.
En écoutant cette phrase, Batchano eut peine à cacher sa surprise, non qu’il n’approuvât pas la décision de son Maître, mais parce que demeurait à Compiègne, chaque automne, la cousine de Mme Vigier, Mme Charles Malan, femme riche, élégante, agitée, que François Vigier avait constamment tenue à l’écart de sa vie.
«Que signifie ce revirement?» pensa Batchano.
Il n’eut pas le temps d’y réfléchir.
--Louise vous a-t-elle dit que je lui avais parlé de Lucien? reprit François Vigier.
--Oui, mon cher Maître, et j’ai cru comprendre...
Mais le vieillard l’interrompit:
--Elle est persuadée que son frère a fait semblant de vouloir se tuer pour que je lui pardonne sa sottise de _Femina_ et que je lui permette de s’occuper de théâtre. Elle ne se trompe qu’à demi.
Batchano baissa la tête. Lui aussi avait remarqué le trajet oblique de la balle dans la poitrine.
François Vigier quitta péniblement son fauteuil, et, piétinant la litière des journaux, il se glissa entre le bord de la table et les bibliothèques, s’approcha de la fenêtre, contempla, quelques secondes, la Seine et le Louvre, les nuages couleur d’argent dans le ciel bleu, puis se tourna vers Batchano:
--J’espère que Duprin viendra aujourd’hui, dit-il. Je suis inquiet de savoir ce qui se passe à Villejuif.
--Il viendra, répondit Batchano, Renée est au salon. Et, brusquement, il se rappela la commission que Marie lui avait donnée: Marie Lewinska est au salon, elle aussi, reprit-il. Ne voulez-vous pas la recevoir?... Puis, comme François Vigier hésitait: Voyez-la, Maître. Elle vous est vraiment dévouée. Elle ne cesse de prendre la défense de Lucien, et elle connaît tout Paris.
--Je la verrai avec plaisir, dit François Vigier.
Il s’appuyait sur la table. Il plongea la main dans la coupe de porcelaine, fit glisser entre ses doigts les cartes de visite et les lettres:
--Il va falloir écrire à tous ces curieux. Que de temps perdu!
Alors, Batchano, timidement:
--Quelle est votre version officielle, Maître, de l’accident de Lucien?
Mais Louise se précipita dans la pièce:
--Père, viens vite! Maman recommence...
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