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--Ah! changer de figure, n’être plus le même!
Lucien serrait les lèvres.
Il fit jouer les muscles de ses mâchoires, il ramena sur ses tempes la frange de ses cheveux, la rejeta en arrière, puis, las d’une vaine comédie, enfonça la tête dans les oreillers.
--A-t-elle compris?... Si elle a compris, je ne la reverrai plus!
Mais non, elle n’avait pu comprendre, elle n’avait pu deviner... Elle ne savait rien, quand elle était entrée dans la pièce. Si elle avait su, elle ne l’aurait pas accablé de questions. Les nerveuses, au début de leurs crises, ont souvent une sorte de double vue, mais, quand la crise est passée, leur mémoire ne garde aucun souvenir.
Tout à coup, Lucien entendit Louise qui courait, dans le corridor, vers le cabinet de travail, puis qui revenait, suivie par François Vigier et par Batchano.
--Voilà! elle est malade... pensa-t-il. Et c’est ma faute!
Il s’était soulevé, en s’appuyant sur le coude, pour mieux entendre le bruit des pas. Il aperçut, au pied du lit, sur l’édredon, les roses de Marie.
--Quelles belles fleurs!
Il allongea le bras, parvint à saisir les tiges, se recoucha, tenant les roses près de son visage.
--Qui me les donne?... Ce n’est pas Louise: cela ne lui ressemblerait guère... Sans doute est-ce Renée?... Pauvre petite!
Depuis longtemps, il avait deviné qu’elle l’aimait, et il en était orgueilleux. Il ressentait toujours de l’orgueil, quand une jeune fille se troublait sous ses regards. C’était le contraire avec les femmes... Quand, séduite par sa beauté, une femme lui souriait, il éprouvait pour elle une sorte de haine. Il avait envie de fuir. Mais les jeunes filles!...
Lorsqu’il luttait encore, avant de connaître Reggie, il se disait parfois:
--Si je me mariais?
L’amour n’était pas son ennemi. Ce qu’il haïssait, c’était la prostituée, l’adultère, l’adultère qui se donne à heure fixe: on arrive, on se déshabille, et il faut...
Il lui suffisait de se représenter une femme nue et prête pour qu’il eût la nausée. Mais une jeune fille!
Une jeune fille, c’est un être chaste, doux, craintif, des parfums frais, des yeux candides...
Sa fiancée serait la sœur qu’il n’avait pas eue, une sœur qui n’aurait ni les vivacités, ni la niaiserie de Louise, une sœur d’élection.
Elle serait belle et pure comme une vierge de Luini, et très riche, car il avait besoin d’une vie large, luxueuse. Renée était un laideron et Renée était pauvre.
--Et puis, non! non! ce serait un crime... Après les fiançailles, il faudrait...
Pourtant, s’il voulait guérir, il ne lui restait qu’à essayer cela: un grand amour.
--Comme ces fleurs sont embaumées!... Un grand amour!... Un amour exceptionnel, surhumain!
Et il pensa à Batchano.
--Père me demande de rester auprès de toi, Lucien, dit sèchement Louise qui entrait.
Sans le regarder, elle alla vers la fenêtre.
--Comment va maman? interrogea Lucien.
--Mal.
--Oh! je suis désolé...
--Il y a de quoi!... Tu peux te vanter... commença Louise, mais elle se tut.
Elle pensait: «A quoi bon?...» Et Lucien se tut, lui aussi: «Quoi que je lui explique, elle ne comprendra pas. Elle est trop terre-à-terre.»
Après un silence, il demanda:
--Qui m’envoie les roses que tu m’as apportées?
--Marie Lewinska, dit Louise qui tapotait les vitres et regardait la cour pleine de soleil.
--Comme c’est gentil! s’écria Lucien. Elle est venue elle-même?
--Elle est au salon, avec Renée.
--Ah! est-ce qu’elles savent?...
--Quoi?
--Que j’ai voulu...
--Toute la ville sait que tu t’es mis une balle dans l’épaule.
--Dans l’épaule?... Ce n’est pas exactement dans l’épaule!... Et puis tu m’agaces, Louise. Va-t’en!... Je n’ai pas besoin de toi! Rejoins ton amie, et remercie de ma part mademoiselle Lewinska. Tu peux lui montrer le plaisir qu’elle m’a fait en lui disant ton manque de cœur.
Louise se retourna vivement:
--Mon manque de cœur!
Mais, dans le corridor, la voix de François Vigier appelait:
--Louise!
La jeune fille sortit de la pièce.
--Eh bien! c’est fini, papa? dit-elle.
--Elle est plus calme, répondit François Vigier. Je désire que tu restes auprès d’elle. La crise peut recommencer et Batchano doit rentrer chez lui. Je ne veux pas abuser davantage de sa complaisance.
--Et moi qui comptais me promener avec Renée! fit Louise.
--Tu te promèneras demain. Sois gentille.
--Avec toi, toujours, papa, dit Louise, et elle s’en alla dans la direction du salon.
--Où vas-tu? Ta mère est dans sa chambre.
--Je vais prévenir Renée qu’il ne faut pas qu’elle m’attende.
--Dis à Marie que je la verrai dans quelques minutes.
François Vigier entra chez Lucien.
--Comment te sens-tu? demanda-t-il en lui prenant le poignet.
--Je souffre. Et maman?
--Elle est mieux. De quoi parliez-vous quand la crise a commencé?
--Elle m’interrogeait... Je te remercie, papa, de ne pas lui avoir raconté... Mais je te supplie d’éviter que je sois seul avec elle.
--Sois tranquille! J’ai l’intention de l’envoyer, demain, à Compiègne, avec Louise. Il m’est pénible, à moi aussi, de les savoir auprès de toi.
--Oh! père, pourquoi me dire cela?
--Pour que tu y réfléchisses.
Lucien garda le silence. Il pensait:
«Voilà donc son plan!»
On allait le tenir enfermé, dans la solitude.
--Marie Lewinska m’a apporté des fleurs, dit-il, en montrant les roses.
Mais François Vigier tira de sa poche l’enveloppe qui portait le timbre du Grand Théâtre et la tendit à Lucien.
--C’est une lettre du Grand Théâtre. Il s’agit sans doute de ta pièce, mais nous avons le temps de parler de cela.
--J’aimerais mieux t’en parler tout de suite, fit Lucien qui avait rougi.
--Non, répondit François Vigier. Nous en parlerons quand tu te sentiras capable de franchise. Rappelle-toi que je ne te pardonnerai plus un mensonge.
Et il s’éloigna.
Il traversa le corridor, rentra dans le cabinet de travail, s’arrêta devant la grande table, contempla la litière des journaux sur le tapis, plia sa longue taille, prit les feuilles, les mit au panier, se releva lentement, puis ouvrit la porte du salon.
--Marie, voulez-vous venir?
Elle s’entretenait avec Renée Duprin et Louise de la situation que rendait plus difficile la rechute de Mme Vigier, et elle n’offrait rien moins que de s’installer dans l’appartement pour soigner les deux malades.
A l’appel du vieillard, elle accourut, les mains tendues.
--Je sais que vous êtes mon amie, lui dit-il, en réponse à ses protestations. Asseyez-vous et écoutez-moi.
Il lui montrait une chaise, et, quand elle l’eut prise, lui-même restant debout devant la fenêtre, le dos tourné à la lumière, il commença, sur un ton plus grave qu’il n’avait accoutumé:
--Je vous suis très reconnaissant, Marie. Batchano m’a dit avec quel courage vous avez défendu mon fils, sans être même certaine qu’il ne fût pas coupable.
Elle s’agita sur sa chaise. Il lui fit signe de ne pas l’interrompre, et poursuivit:
--J’estime que mon devoir est de vous mettre au courant de ce qui s’est passé. Voici: comme toutes les calomnies, celle que vous avez entendue n’est que la déformation d’un fait. Il est exact que l’enquête concernant ce Lovell dont Paris s’occupe a été suspendue pour que mon nom ne fût pas prononcé, même incidemment, au cours d’une affaire si malpropre. Peut-être aurait-il été plus sage de laisser agir la justice. L’innocence de Lucien eût éclaté aux yeux de tous. J’en ai la preuve.
Il s’arrêta. Il ne regardait pas Marie. Elle se sentait émue, inquiète. Qu’allait-elle apprendre?
--Ce que je puis vous affirmer, reprit-il, c’est que Lovell n’a été pour rien dans le geste déplorable de mon fils. Oui, Lucien a voulu se tuer, mais pour d’autres raisons... Depuis quelques mois, il se préparait, en secret, à suivre une carrière que je tiens pour dangereuse, car il y faut du génie. Sans génie, l’auteur dramatique m’apparaît comme un homme méprisable... Lucien savait mon opinion à ce sujet, et cependant il n’a pas hésité à publier l’article que vous avez lu dans _Femina_. J’ai eu la faiblesse de me croire atteint par cet article ridicule. J’ai exigé de Lucien la promesse qu’il écrirait à _Femina_ pour démentir la nouvelle donnée à propos de sa pièce, et je l’ai prévenu que, s’il manquait à sa parole, j’enverrais moi-même ce démenti. Son orgueil, blessé par la crainte d’un affront public, l’a poussé à un acte de démence. J’ajoute qu’il ignore, et que moi-même j’ignorais, jusqu’à hier, les mesures prises contre Lovell.
Il se tut.
Tandis qu’il achevait ce récit, Marie s’était bien aperçue qu’il y avait dans la voix et dans l’attitude de son Maître quelque chose d’étrange et de faux. Néanmoins, les affirmations de François Vigier la trouvèrent d’autant plus crédule qu’elles confirmaient ses propres hypothèses:
«Je n’aimerais pas être la fille d’un grand homme», avait-elle dit à Batchano.
C’était en usant de cette phrase qu’elle avait expliqué dans les salons le désespoir de Lucien, et, autour de cette phrase, elle avait construit tout un roman: le père illustre écrasant du poids de sa gloire le jeune poète peut-être génial, lui aussi... Elle avait tellement discouru sur ce thème qu’elle fut presque heureuse de ne s’être point trompée. D’ailleurs, les remords que traduisaient, croyait-elle, la voix et l’attitude de son héros, ne le diminuaient point à ses yeux.
Elle se leva, et, dans un de ces mouvements de théâtre qui lui étaient familiers, elle prit la main du vieillard.
--J’avais compris, Maître, dit-elle. Mais je vous remercie de m’avoir parlé comme si j’étais votre fille.
Il eut un brusque mouvement de recul. Il éprouvait pour lui-même un immense dégoût... Quoi de plus louable cependant que de mentir pour sauver l’avenir d’un fils?... Mais François Vigier se sentait descendre... On ne sauve pas qui ne peut être sauvé!... Qu’avait-il besoin de forger des mensonges? Il les avait débités pour que Marie les répétât dans ces salons qu’il méprisait, et il lui semblait que la foule, non pas même la foule qui est grande parfois, mais le «monde», le monde médiocre, le monde ricaneur envahissait sa retraite.
Marie l’accabla de mots tendres et finit par lui proposer ce qu’elle avait offert à Louise, de s’installer dans l’appartement pour soigner Mme Vigier et Lucien.
--Car, comment ferez-vous? Louise ne peut être à la fois dans les deux chambres et vous ne devez pas délaisser Villejuif. Les expériences commencées vous réclament. Le docteur Batchano a d’autres malades. Moi, je suis tout à fait libre.
--Pas tout à fait, Marie, vous avez vos études.
--Oh! mes études!... Mais n’est-ce pas un peu ridicule de ma part, Maître, de vouloir étudier la médecine? A quoi vais-je aboutir? A rien!... Donc, si je trouve l’occasion de me rendre utile, il faut que je la saisisse. Et justement, puisque je suis une étudiante, il n’y a pas d’inconvenance à ce que je soigne Lucien.
--Nous en reparlerons, ma petite.
--Non, Maître! décidons tout de suite. Dites: oui!
--Je dis que vous serez toujours la bienvenue. Cet après-midi, Louise et moi suffirons à la besogne. Mais, demain, je compte envoyer Louise et Mme Vigier à Compiègne. Il faut séparer les nerveux. Et demain après-midi, si vous êtes assez gentille pour passer quelques heures avec Lucien, vous me rendrez service.
On grattait à la porte. C’était Jacques Duprin. Il avait pris un air de circonstance qui seyait mal à sa grosse figure.
«Va-t-il donc falloir recommencer avec celui-là?» pensa François Vigier.
Et il n’en eut pas le courage.
--Excusez-moi pendant quelques minutes, Duprin. Je vais auprès de Mme Vigier qui a été souffrante. Oui, une rechute... Mlle Lewinska vous expliquera. Voulez-vous lui répéter, Marie, tout ce que je vous ai dit à propos de Lucien, tout, s’il vous plaît?
Il les laissa, et Marie, d’une voix importante et grave, s’acquitta de la mission qu’il lui avait donnée.
Quand elle eut fini, Jacques Duprin la remercia en peu de paroles. Il n’aimait pas la Lewinska, comme il disait. Il aimait peu Batchano, dont elle venait de faire l’éloge. Il reprochait à François Vigier de s’entourer de «rastas», ne comprenant pas le goût que son Maître avait pour l’inconnu et le pittoresque de caractères si différents du sien.
--Parlez-moi de Lecamus, monsieur Duprin, dit Marie pour rompre le silence. Est-il vrai qu’il ne soit plus en danger?
--Avec Lecamus, Mademoiselle, on ne sait jamais, répondit Jacques Duprin.
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