Advertisement
L'ALCOOL
Ainsi c'est l'ahurissement qui a réglé de tout temps et qui réglera sans doute longtemps encore les relations interhumaines. Mais on peut à la rigueur soutenir que cet ahurissement était inévitable, à cause de l'effroyable complexité des problèmes sociaux. De sorte qu'on trouverait un semblant d'excuse aux détestables institutions royales, féodales, ploutocratiques, socialistes, et autres, dont le genre humain pâtit si durement, en alléguant qu'il n'était pas possible de trouver mieux.
Pour ma part, je croirais plutôt, à voir les infortunes humaines, qu'il n'était pas possible de trouver pis. Peu importe! Admettons, pour pousser l'indulgence à des limites déraisonnables, que la solution des questions sociales était rendue impossible par leur difficulté et par notre débilité.
Soit. Et passons.
Je dénonce maintenant une des plus colossales folies de l'homme, et une folie qu'il lui était parfaitement facile d'éviter.
Car non seulement cette folie est volontaire, mais encore elle a exigé une longue et savante élaboration pour aboutir aux sommets de perfection qu'elle a atteints. A force d'application, les hommes ont trouvé le moyen d'intensifier, par un produit nouveau qu'ils ont découvert, leur misère et leur abrutissement. Ils se sont donné une peine énorme pour se rendre malades et malheureux. Ils pouvaient vivre sereinement, simplement, et s'alimenter à la manière de tous les animaux de la création.... mais voilà qu'ils ont imaginé un affreux poison, dont ils ont généralisé et codifié l'emploi. Ils ont fait de cet exécrable produit une des bases de leur nourriture.
Il serait facile d'écrire sur l'alcool et l'alcoolisme plusieurs épais volumes, (ils ont d'ailleurs été écrits); mais je me contenterai de quelques indications sommaires. Ainsi éclatera en pleine lumière l'incomparable stupidité de l'espèce humaine.
C'est un beau et philosophique spectacle que la vie des êtres à la surface de la terre. Les plantes puisent dans le sol quelques-uns des matériaux nécessaires à leur existence; mais, comme le sol ne leur suffit pas, elles vont chercher l'autre partie de leur aliment dans l'air. Elles se nourrissent dans l'air. Quand le soleil les éclaire, elles ont la merveilleuse propriété de fixer le carbone qui est dans l'atmosphère, et d'amasser ainsi de l'énergie. Donc, puisque c'est la chaleur solaire qui accumule le carbone dans les tissus des végétaux, toutes les matières carbonées qui sont dans les plantes peuvent être considérées comme de l'énergie solaire condensée. Quand, dans un foyer, brûle une bûche de bois, la chaleur qui se dégage de cette combustion, c'est, restituée à l'atmosphère, la chaleur solaire qui s'était, sous forme de cellulose, emmagasinée dans la bûche. Un rayon de soleil qui tombe sur une forêt, ou sur une prairie verdoyante, provoque un phénomène chimique immédiat, qui met du carbone dans la plante. L'énergie solaire s'amasse dans les plantes sous forme de carbone.
Or l'animal n'est pas, comme le végétal, capable de se nourrir avec le carbone de l'air, il ne peut pas fixer le carbone. Il peut seulement le brûler. C'est un dissipateur, un dépensier, alors que le végétal est un producteur, un économisateur, un amasseur. L'animal ne peut dégager de l'énergie et du mouvement qu'en brûlant du carbone. De là cette conséquence que les animaux, pour vivre et pour se nourrir, ont besoin du carbone des plantes. Ils se nourrissent des végétaux, qui, grâce à la chaleur solaire, ont pu dans leurs tissus entasser des réserves de carbone, c'est-à-dire d'énergie. Les animaux, qu'ils soient des mollusques, des oiseaux ou des hommes, ayant besoin de force, vont la chercher dans le carbone des végétaux; lesquels eux-mêmes la doivent à l'énergie solaire.
Les végétaux vivent par le soleil, et les animaux vivent par les végétaux. Magnifique et grandiose ordonnancement des choses terrestres, qui nous rend tous, animaux et végétaux, tributaires de l'astre lumineux immense autour duquel nous tournons, et dont, en définitive, nous sommes tous les enfants.
Tous nos mouvements, toutes nos pensées, toutes nos sensations, dérivent du soleil. C'est toujours la force solaire qui est utilisée par l'animal, puisque l'animal puise les éléments de sa force dans le végétal, et que le végétal doit sa force, c'est-à-dire son carbone, à la chaleur solaire.
Il y a des herbivores, qui mangent des végétaux; des carnivores, qui mangent des herbivores; des omnivores, comme l'homme, qui mangent, indifféremment et simultanément, les tissus des herbivores et ceux des végétaux.
Voilà tous les aliments naturels. Et il ne devrait pas en exister d'autres.
Or l'homme a découvert qu'en faisant putréfier certains aliments il obtenait de nouveaux produits d'apparence alimentaire.
Qu'il laisse, avant de les manger, pourrir des faisans, des bécasses et des chevreuils; c'est assez dégoûtant; mais l'inconvénient n'est pas grave; d'abord parce que ces mets nauséabonds sont réservés à une élite de gens blasés, ensuite parce que notre muqueuse digestive est assez solidement construite pour résister tant bien que mal à l'ingestion des viandes pourries.
Il n'en est pas de même pour les végétaux pourris. Car, en pourrissant, les végétaux sucrés donnent un poison, qui est terrible: c'est l'alcool.
Et alors, au lieu d'ingérer l'aliment légitime, normal, que la grande loi naturelle lui commande et lui recommande, l'homme se délecte à des végétaux putréfiés..... je dis _putréfiés_, puisque la fermentation alcoolique n'est qu'une pourriture analogue aux autres pourritures.
Le vin, le cidre, la bière, sont des aliments de corruption, de putréfaction, de dépravation. Ils font horreur à tout être vivant, quel qu'il soit, et rejetés avec dégoût. Mais l'homme fait exception. Ne fût-ce que par son goût pour l'alcool, l'homme mériterait d'être mis à part de toute l'animalité. Il y a un _Homo stultus_ qui chérit le poison alcool, il n'y a pas de _stultum Animal_.
Les belles grappes de raisin, savoureuses, dorées ou rosées, dont la vue est charmante, dont le goût est délicieux, jetées pêle-mêle dans une vaste cuve, broyées, écrasées, mutilées, deviennent hideuses. Une odeur écœurante s'en dégage. Bientôt des rustres arrivent, qui sautent à demi nus dans la cuve, et avec leurs sales pieds infectent ce magnifique aliment. Ces grappes splendides deviennent une fange infecte, où toutes les vermines, microbiennes et autres, pullulent à plaisir. Les pommes succulentes, à couleurs exquises, appendues comme des bijoux précieux à nos beaux pommiers, sont jetées dans le trou à fumier. On y fait couler le purin pour que la liqueur ait plus de goût: et c'est la macération de ce sinistre mélange dont l'homme fait une de ses boissons favorites.
Voilà en quels ignobles produits l'homme réussit à transformer ces deux adorables fruits de la terre, et il n'est pas de plus vilain spectacle que cette profanation.
Si encore nous nous contentions de boire--même jusqu'à en être malades--ces boissons putréfiées... mais non! nous avons trouvé mieux. Nous sommes arrivés à en extraire la pernicieuse essence. L'homme ne se contente pas d'ingérer une pourriture; il la distille; il en recueille le principe, de sorte qu'il finit par retirer du raisin pourri un poison sûr et actif, l'alcool, le puissant, le mirifique alcool.
Certes, le raisin qui a fermenté, les pommes et les cerises qui ont fermenté, le houblon qui a fermenté, sont des aliments bien impurs, mais il leur restait tout de même encore quelque chose d'à demi alimentaire. Or c'était trop pour nous. Nous avons appris à condenser leur impureté pour constituer une liqueur toxique, facile à produire en quantités immenses, qui emmagasine toute la toxicité de la liqueur fermentée.
Et c'est ainsi que, grâce à sa perfide intelligence, l'homme est tombé au-dessous des pires brutes.
Est-il besoin d'insister sur la puissance toxique de l'alcool? A dose modérée, il trouble les fonctions digestives, enlève l'appétit, détruit le sommeil, cause une vive stimulation passagère, bientôt suivie d'un affaissement intellectuel. A dose forte, il paralyse tous nos sens, fait vomir et tituber, annihile la faible lueur de raison qui vacille dans notre triste intelligence. Bientôt il jette par terre l'homme le plus vigoureux, le transforme en une brute furieuse, qui, les yeux injectés de sang, la face empourprée, vocifère des injures et des menaces contre ce qui l'entoure, et insulte des ennemis imaginaires. Jamais, dans aucune espèce animale, ni chez les cochons, ni chez les chacals, ni chez les ânes, pareille ignominie n'apparaît. L'objet le plus laid de la création, c'est l'ivrogne, être répugnant, devant lequel on se dit qu'il est honteux d'appartenir à la même espèce vivante.
Si l'ingestion du poison se répète, alors, définitivement, toute la raison disparaît. Le foie s'hypertrophie, le cerveau s'altère, les mains tremblent, la démarche devient incertaine.
Un alcoolique de trente ans est déjà un vieillard. Dans ses nuits d'insomnie et de fureur, il balbutie des paroles incohérentes. Une honte, je le répète, une honte, qui nous déshonore tous.
Et l'aberration est universelle. Les nègres--et on reconnaît à cela que, malgré leur peau noire et leurs cheveux crépus, ils sont des hommes--sont assoiffés d'alcool. Dans les villes et les campagnes, partout l'alcool est fêté comme un Dieu. Le culte de Bacchus ne connaît pas de dissidents. Dans la seule ville de Paris, il y a 65.000 établissements qui distribuent cette détestable denrée. En admettant que chaque débitant, avec sa femme, ses enfants, son personnel domestique, représente six individus, cela fait 400.000 empoisonneurs. On pourrait classer les Parisiens en deux groupes: 400.000 empoisonneurs et 1.600.000 empoisonnés.
Ce sont les alcooliques qui remplissent nos salles d'hôpitaux, et nos asiles d'aliénés. Grâce à l'alcool, un peuple de travailleurs est remplacé par un peuple de déments, de paresseux, d'infirmes.
Je ne sais trop pourquoi je répète ces très banales banalités, car toute la pestilence de l'alcool a été dite et bien dite, démontrée et bien démontrée. Mais, malgré la rigueur de ces démonstrations, les hommes se conduisent comme s'ils n'en avaient jamais ouï parler. Dites à un Allemand que la bière est une boisson funeste, à un Français que le vin détériore la santé, vous serez traité de maniaque. Tous ces malheureux hommes s'imaginent que l'alcool donne vigueur et gaieté. Dans certains pays de France, on en donne aux enfants quand ils vont à l'école, et même, m'a-t-on assuré, aux nouveau nés nourris au biberon.
Par tous les représentants de l'espèce humaine, l'alcool est regardé comme un liquide bienfaisant et nourricier.
Il me paraît impossible de déraciner cette erreur qui fait tant de victimes. Je ne l'essaierai pas. Je constate les faits éclatants, indéniables. En imaginant ce produit factice, inconnu aux animaux, l'homme a accru ses misères. Eh bien! tant pis pour lui! _Vult decipi, ergo decipiatur._
D'ailleurs jamais aucune lutte anti-alcoolique ne pourra réussir.
Ce n'est pas tant parce que le vin, l'eau-de-vie, la bière, sont, à la suite d'un long et pervers usage, devenus agréables au goût, c'est surtout parce que ces boissons procurent une notable stimulation intellectuelle. Après un grand verre de vin, on se croit plus heureux, plus fort, plus sain. Les idées arrivent, plus abondantes. Les pauvres oublient leur misère. Leurs galetas deviennent moins sinistres; leurs loques, moins sordides. Illusions, certes, suivies d'un douloureux réveil, mais c'est quelque chose que de se réfugier pour un temps, fût-il très court, dans un monde imaginaire, moins cruel que la sombre réalité.
Les misérables ne renonceront pas facilement à une boisson magique qui va leur donner l'illusion du bonheur, même si elle leur apporte plus tard la réalité de l'infortune.
Et puis, la fabrication des boissons fermentées et de l'alcool occupe une population immense qui ne se résignerait pas à la ruine. Allez donc persuader aux vignerons, aux bouilleurs de cru, aux distillateurs, à ces infâmes marchands de vin surtout, qu'il faut changer de métier. Pour peu qu'ils soient les plus forts, ils vous pendront à la lanterne.
N'a-t-on pas vu ce spectacle scandaleux d'un Parlement n'osant pas interdire l'usage de l'alcool, de députés tremblant devant les débitants qui sont leurs fidèles courtiers électoraux? Une loi suffirait, très simple à promulguer, très facile à appliquer. Mais on a l'adoration du mal, quand il prend (pour les députés, comme pour les marchands de vin) la forme du veau d'or.
La chimie a su travailler les végétaux et en extraire des poisons; strychnine, aconitine, atropine, dont il est absolument interdit de mettre en vente même un milligramme, sans une ordonnance médicale. Et pourtant la liberté de ce commerce serait sans aucune conséquence fâcheuse, tandis que des millions de trafiquants débitent librement, aux applaudissements de l'État et de la foule, un poison bien plus terrible que la strychnine, l'aconitine, et l'atropine, car il décime et déshonore toute la race.
Il n'est pas pour établir l'infériorité de l'homme sur l'animal d'exemple plus saisissant que l'alcoolisme.
Résumons-nous.
1o Le poison alcool n'existe pas dans la nature. C'est un produit chimique créé par notre industrie. Donc le mal qu'il provoque est provoqué par notre volonté.
2o Ce poison est reconnu poison. Il n'y a pas de surprise. Les effets nocifs de l'alcool sont aussi éclatants que la lumière du soleil en plein midi. Tous les hommes savent que c'est un poison, et cependant ils continuent à s'empoisonner.
3o Les Rois, les Parlements, les Académies, les Ministres, tous ceux qui prétendent diriger le populaire, sachant parfaitement que le populaire se dégrade par l'alcool, ne font rien pour empêcher cette dégradation.
Ce n'est pas seulement une stupidité, c'est une honte!
Advertisement