Advertisement
L'INÉGALITÉ DES HOMMES
Jusqu'à présent nous n'avons fait encore qu'effleurer notre sujet. En somme les castrations, les circoncisions, les tatouages, les virginités forcées, ne sont que peccadilles. Et, si les fantaisies de l'homme se limitaient à de pareilles pratiques, toutes sottes qu'elles soient, il n'y aurait pas lieu de l'accabler sous notre mépris.
Mais nous allons trouver de bien plus lourdes incompréhensions. Ces ignorances, ces erreurs, dont les conséquences pèsent depuis des milliers d'années sur notre triste espèce humaine, et vont, probablement, prolonger leur terrible écrasement pendant des milliers d'années encore.
Or, disons-le nettement tout d'abord, l'inégalité des êtres et des choses est une nécessité absolue, bien plus absolue qu'une loi physiologique, car c'est une loi mathématique, c'est-à-dire inexorable. Deux êtres identiques ne peuvent pas exister. Les grains de sable innombrables que caresse la vague du rivage sont tous différents, par la couleur, par la forme, par le poids. Si la différence ne porte pas sur la première décimale de la mesure, ce sera alors sur la deuxième, ou sur la troisième, ou sur la dixième, ou plus loin encore. Peu importe! Fatalement, un moment arrivera où l'identité aura disparu.
Qu'un objet soit grand ou petit, la nécessité d'une différenciation est la même. D'ailleurs, les mots _grand_ et _petit_ sont vides de sens. On est toujours petit par rapport à un être plus grand. On est toujours grand par rapport à quelque être plus petit. Vérité naïve et évidente qu'on méconnaît sans cesse.
Plus la complication des formes ou des fonctions s'accentue, plus l'inégalité éclate. Si deux cailloux sont toujours dissemblables, à plus forte raison, deux feuilles. A plus forte raison encore, deux fourmis. Que sera-ce de deux hommes? Même entre ceux qui se ressemblent le plus, les caractères différentiels sont innombrables et formidables.
Ici il ne s'agira pas de cette divergence nécessaire, mais des aggravations fantastiques que les sociétés humaines ont successivement apportées à l'inégalité inévitable.
Délivrons-nous donc, si possible, de nos préjugés, ces idoles de _temps_ et de _lieu_ qui excitaient le juste mépris de Bacon. Étudions froidement, comme des spectateurs sans passion et des juges sans partialité, l'inégalité des conditions humaines.
Cette inégalité est prodigieuse: car il y a des pauvres et des riches, des maîtres et des esclaves, des grands seigneurs et des serfs, des rois et des sujets.
Abordons la question des rois. Elle ne fait guère honneur à l'intelligence humaine.
Au bon vieux temps, un roi, dans sa puissance sans bornes, avait droit de vie et de mort sur les millions de sujets qui lui étaient échus à son berceau. Et, comme il était entouré d'une troupe de serviteurs solidement armés, robustes et sans scrupules, il pouvait faire pendre et estrapader selon son bon plaisir. Même il pouvait forcer des millions d'individus à travailler pour son palais ou pour son tombeau pendant des années et des années. Les pyramides ne sont pas seulement un magnifique édifice: c'est encore un splendide témoignage de la folie humaine, puisque tout un peuple a remué et entassé d'énormes pierres pendant trente ans, à seule fin de construire au roi Chéops une sépulture qui dessinât son prodigieux profil à quelques kilomètres de distance. Que dix millions d'esclaves aient ainsi, sans se révolter, sué, peiné, souffert, pour la satisfaction d'un seul personnage, si Chéops qu'il soit, c'est une ineptie qui monte bien plus haut que le sommet de la haute pyramide.
Mais Chéops n'est pas le seul à avoir asservi un grand peuple à des besognes absurdes. L'histoire du monde est surtout celle des divers Chéops, obscurs ou fameux, qui ont sévi sur des millions d'esclaves. Il y a eu Sésostris, Xerxès, Darius, Néron, Jules César, Charlemagne, Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon, Guillaume II, et bien d'autres potentats encore, qui ont écrasé sous leurs fantaisies d'immenses populations dociles et stupides.
Que certains de ces demi-dieux, Charlemagne ou Louis XIV, Charles-Quint ou Napoléon, aient témoigné d'une intelligence supérieure à celle des hommes vulgaires, c'est à peu près indiscutable. Tout de même quelle disproportion entre l'énormité de leur puissance et la vigueur de leur esprit! Tout comme leurs sujets les plus humbles, ils étaient des hommes. Leur sang était de même couleur, et leurs excrétions de même espèce. Ils ont respiré leur premier souffle et rendu leur dernier soupir à la manière des plus modestes mammifères.
Remarquons en passant que les peuples serviles n'ont guère tiré profit de leur servilisme. Les Empereurs, les Césars, les Rois des Rois, ont profité de leur force surtout pour apporter le malheur à leurs peuples. Et tout leur génie,--quand ils avaient du génie--n'a guère réussi qu'à déchaîner des misères sans nom. Il semble que l'inégalité humaine ait consisté à donner un pouvoir sans borne à des malfaiteurs.
Si encore tous les potentats avaient l'intelligence merveilleuse de Jules César ou de Napoléon, on comprendrait tant bien que mal, et plutôt mal que bien, mais enfin on comprendrait que les hommes vulgaires se fussent, pieds et poings liés, abandonnés à ces grands chefs. Mais non! Jules César et Napoléon sont des êtres exceptionnels, rarissimes, et la plupart des potentats qui les ont pris pour modèles furent dépourvus de talent, d'intelligence et de vertu, franchement inférieurs aux plus médiocres de leurs sujets, laids comme Louis XI, vicieux comme Louis XV, débauchés comme Henri VIII, aliénés comme Caligula, lâches comme Néron, féroces comme Pierre le Grand, fantasques comme Charles XII. Leur autorité ne tenait pas plus à leur mérite que la floraison des pommiers ne dépend de la migration des harengs.
Certains animaux ont de vagues institutions sociales. Ils vivent en troupes, comme les pingouins, les buffles, les antilopes, les mandrills et les canards. Le plus vieux, probablement le plus sage, de la tribu en dirige les mouvements. Il est devenu un guide, et son autorité est acceptée parce qu'elle est justifiée. Mais son seul privilège est d'être suivi quand il donne le signal de l'attaque ou de la fuite. Il n'a pas une cohorte de domestiques attachés à sa personne, qui préviennent ses caprices et rient de ses bons mots. Il n'habite pas un palais que lui ont construit les pingouins, les buffles ou les mandrills vulgaires. Il ne porte ni vêtements chamarrés, ni cordons d'ordres royaux étranges. Il n'a pas droit de cuissage, de pillage et de torture sur les petites gens de sa troupe...
Mais chez les hommes!!
On a vu des tsars (qui étaient des imbéciles éclatants,) des empereurs (qui étaient des aliénés authentiques), des rois (qui étaient des bandits avérés), régner, sans que rien ne les gêne, sur cent millions d'esclaves humains.
Cet absolu asservissement à un maître serait déjà exorbitant si le maître était un grand homme, un Pascal, un Rembrandt, un Léonard de Vinci, un Galilée, un Colomb, un Leibnitz, un Kant, un Hugo. Mais, dans la réalité des choses, jamais aucun de ces nobles esprits n'a eu part à aucun pouvoir. Ils ont été des hommes de génie, tout simplement, et, comme tels, ils sont restés isolés parmi une foule ignorante et aveugle. La démesurée bêtise des populations humaines leur a dénié toute autorité, en même temps qu'elle accordait son idolâtrie à des crétins.
Ce qui aggrave terriblement la servitude des peuples, c'est que les souverains ont autour d'eux des gardes, prétoriens ou janissaires, troupe avide et pillarde, et une famélique légion de laquais, qu'on appelle la Cour, tous, valets et soudards, participant abusivement de l'autorité du maître. Le chambellan d'un puissant monarque, c'est-à-dire son premier domestique, dispose d'une telle quantité de puissance que c'en est risible, ou lamentable, selon qu'on tourne au comique ou au tragique les sottises humaines.
Mais les inégalités sociales vont bien au delà des palais princiers. Elles pénètrent dans les plus obscures bourgades et s'infiltrent dans les plus humbles chaumières. En effet, chez tous les peuples et dans tous les temps, on a distingué deux classes d'hommes: les seigneurs et les serfs. Il est vrai qu'aujourd'hui, sauf dans les pays arriérés, comme l'Austro-Allemagne, cette différenciation tend à n'être plus que nominale, et que, d'après tous les Codes actuels de justice, fussent-ils allemands, chacun des individus d'une nation paraît avoir les mêmes droits civiques, et quelque chose comme l'égalité devant la loi.
Mais cette égalité n'est qu'un fantôme. Il y a toujours encore deux classes d'hommes!
Deux classes qui ne se distinguent plus par les quartiers de noblesse, mais par la plus ou moins grosse somme d'argent dont elles disposent. Le groupe des riches succède au groupe des seigneurs; la classe des pauvres, immense, représente la classe des serfs. La ploutocratie remplace l'aristocratie.
Cette séparation des hommes en groupements distincts dérive toujours du même principe: qui est la _transmission héréditaire des vertus_. En soi cette conception n'est pas trop absurde. Elle est même rationnelle en partie, en partie admissible. Mais, quand elle s'exagère au point de devenir la caractéristique différentielle des individus humains, elle nous fait tomber dans des abîmes d'iniquité.
Le fils d'un roi, le fils d'un gentilhomme, le fils d'un riche, n'ont encore donné, quand ils sont dans le ventre maternel, ou même dans le maillot de leur nourrice, aucune preuve de supériorité. Quelque large part qu'on accorde à l'hérédité de l'intelligence, on ne pourra attribuer qu'une mince supériorité au fils du gentilhomme et au fils du milliardaire, sur le fils du laboureur ou le fils du loqueteux. C'est violer outrageusement la bonne et due justice que de mettre entre les deux fœtus un fossé profond, de donner tout à l'un et rien à l'autre.
Même si tous les rois, tous les seigneurs, tous les riches étaient de souveraine vertu, et de lumineuse intelligence, il n'y aurait pas lieu de ranger leurs enfants dans deux catégories sociales, très éloignées; car la vertu et l'intelligence ne sont que parcimonieusement héréditaires. Je veux bien qu'il y ait quelque vague présomption en leur faveur; mais ce sera une supériorité impondérable, une infinitésimale nuance. Or une société ne peut être constituée sur des nuances.
Il va de soi qu'en supposant aux rois, aux seigneurs, et aux riches, une intelligence exceptionnelle, je m'abandonne à une hypothèse prodigieusement invraisemblable, dont on comprendra l'absolu néant en ouvrant les yeux et en regardant.
En tout cas il suffit de réfléchir une petite minute pour comprendre qu'on ne peut classer les hommes que par leur mérite. D'un côté ceux qui sont laborieux, probes, braves, intelligents; de l'autre ceux qui sont paresseux, voleurs, poltrons et bêtes.
Or pour établir cette distinction équitable, le seul signe extérieur, c'est la richesse acquise. Seule, la richesse acquise pourra mesurer bien quelque peu les proportions de talent et de vertu qui distinguent les divers individus.
Si, avant d'entreprendre la route de la vie, les enfants partaient du même point, c'est-à-dire de leur berceau, dotés des mêmes avantages, à trente ans ils seraient séparés par des distances énormes. L'ivrogne serait ruiné et misérable; le paresseux croulerait dans le dénument; le lâche, dans le mépris universel. Seul, l'homme intelligent aurait réussi à faire fortune.
Rien n'est plus légitime qu'une grande richesse acquise; rien n'est plus inique qu'une grande richesse héréditaire.
Une hiérarchie se serait établie; hiérarchie nécessaire, car on ne peut mettre au même niveau l'imbécile et l'homme de génie; hiérarchie équitable, car chacun doit être payé suivant ses mérites. Par conséquent, hiérarchie justifiée et acceptée.
Hélas! comme nous sommes loin de cette société imaginaire!
Nul argument ne serait plus fort pour démontrer l'impuissance de l'homme à résoudre les problèmes sociaux que de faire un voyage d'érudition à travers le marécage actuel dans lequel nous pataugeons; homélies, brochures, conférences, livres, discours, phrases, paradoxes, raisonnements qui se sont accumulés par milliers. Toute cette agitation n'a abouti qu'à l'inégalité actuelle, laquelle est d'une iniquité criante.
Je n'ai point la folle et peu excusable présomption de proposer, moi aussi, un système réformateur, et d'ajouter un livre à l'immense bibliothèque de l'économie sociale, si touffue et si stérile tout ensemble. Je me garderai de cette aberration! Même--ce qui n'est pas--si j'apportais un appareil irréprochable de déductions et de raisonnements, appuyé sur des vues profondes, il me serait impossible de faire aboutir la réforme idéale que j'aurais rêvée. Les hommes, avec leurs passions, leurs intérêts, et surtout leurs bêtises, auraient bien vite réduit toute mon argumentation en poussière. Ce serait un livre inutile de plus. Non, en vérité, je ne suis pas un réformateur! Je montre, ou j'essaye de montrer, l'inanité de ce qui est, sans même croire que quelque chose de bon pourra être institué définitivement.
Que, depuis les temps historiques et préhistoriques, quelques commencements de progrès aient été ébauchés, c'est possible. Tout de même, pour faire rougir de honte les hommes qui pensent--il y en a quelques-uns--c'est assez que pendant cent siècles la base de tout état social ait été l'injustice. Voilà qui ne se trouverait dans aucune société animale, même la plus dégradée.
Qu'on n'aille pas en tout cas supposer que, pour réparer ces hurlantes inégalités du bon vieux temps, le système socialiste réponde à l'idéal entrevu. Justes! Justes Dieux! Le principe du socialisme est de courber tous les hommes sous le même joug, sans accorder quelque prééminence aux bons et aux braves. Singulier progrès que d'écraser toute supériorité intellectuelle.
Si le catéchisme socialiste venait, par infortune, à être adopté par les nouvelles générations, on verrait d'autres iniquités que les présentes, mais non moindres. Les paresseux, sûrs de leur bien-être, se croiseraient les pouces en regardant les laborieux travailler.
L'Évangile dit: «l'arbre qui ne produira pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu». Nous n'allons pas jusqu'à demander que les fainéants soient jetés au feu. Il nous suffira de les laisser s'avachir dans la misère qu'ils auront méritée. Pourquoi une société consentirait-elle à nourrir ceux qui n'auront ni su, ni voulu, contribuer à l'œuvre commune? _Qui non laborat non manducat._
Ainsi donc, oscillant entre deux systèmes antagonistes, l'humanité a passé et passera du féodalisme au socialisme, ou du socialisme au féodalisme, sans pouvoir obtenir ni l'égalité, ni la justice.
L'égalité absolue est une si grossière erreur qu'elle n'a pu éclore que dans le cerveau fumeux des théoriciens. Il est juste, il est absolument juste que les travailleurs et les intelligents soient récompensés. D'autre part, il est juste, il est absolument juste, que les paresseux et les imbéciles expient par une misère réelle leur paresse ou leur imbécillité. Et alors l'égalité absolue s'effondre, avec toute la doctrine socialiste.
Hé mais! au fait, en prétendant que chaque individu doit être l'unique artisan de sa fortune, et que le bien-être sera réservé à ceux qui l'ont gagné, nous voici revenus à la bonne loi de Nature, au combat pour l'existence, au _struggle for life_, si magistralement exposé par Ch. Darwin. Tous les êtres de notre pauvre petit globe se livrent d'incessantes batailles, et la victoire est aux plus habiles, aux mieux armés, aux plus nombreux. Ceux qui succombent méritent de succomber, parce qu'ils ont des armes moins puissantes. Leur infériorité explique, justifie et légitime leur écrasement. De même, dans nos sociétés humaines, les plus intelligents, les plus vigoureux, les plus braves, doivent l'emporter sur ceux qui sont mols, efféminés et bêtes.
Or nos civilisations méconnaissent cette sainte loi, et même il semble qu'elles se soient évertuées à la contrecarrer. Elles ont des trésors d'indulgence pour les médiocres; elles protègent les poltrons, les malades, les souffreteux, les infirmes, et entourent de soins touchants les faibles, les laids, et les crétins. Les enfants d'un milliardaire, d'un seigneur, ou d'un roi, ou tout simplement d'un bourgeois aisé, peuvent mener une oisive et malfaisante existence. Tout le mécanisme admirable de la concurrence vitale est vicié par les privilèges monstrueux que les embryons humains ont déjà trouvés dans la matrice maternelle.
Si l'on voulait, dans une course de chevaux, décider quels sont les plus rapides, on se garderait bien d'alléger les uns et de surcharger les autres. Quel résultat sérieux compte-t-on obtenir d'une pareille épreuve, faussée en son principe même?
Une fois encore, je dirai, comme au début de ce livre; toutes les fois que l'homme veut troubler les lois animales, faire mieux ou autrement que la vraiment divine Nature, il tombe dans l'absurde. Il corrige la sélection sexuelle en donnant à des créatures chétives et vilaines des avantages écrasants, et alors les races s'abâtardissent au lieu de se fortifier. Il corrige le combat pour l'existence en favorisant les faibles, et alors les forts--c'est-à-dire les meilleurs--succombent. Il institue un régime d'inégalités éclatantes qui font honte à la justice, tandis qu'en fait d'inégalités celles-là seules seraient justifiées qui auraient pour base la quantité d'énergie morale ou physique qu'on a su déjà développer dans la lutte pour la vie.
Ce n'est pas une réforme que de demander le retour à l'état naturel, sans rechercher une chimérique égalité, sans créer des distinctions factices, de ridicule origine. Le jeu normal des forces va donner immédiatement une légitime supériorité à l'intelligence, au courage, au travail, à la noblesse de l'âme et du corps.
Mais je doute qu'il y ait dans l'espèce humaine d'assez sages législateurs pour promulguer, et d'assez sages peuples pour accepter ce retour aux lois qui régissent les espèces animales.
Advertisement