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DE QUELQUES AUTRES POISONS
Il fallait faire une place prépondérante au seigneur alcool. D'autres personnages de moindre importance le suppléent et le complètent, démontrant avec une douloureuse précision que décidément l'homme chérit les poisons, et que le métier d'empoisonneur est le plus fructueux de tous. Aussi son industrie, sans se lasser, trouve-t-elle dans le monde végétal des produits franchement toxiques, parfaitement aptes à détruire l'intelligence et à pervertir la santé.
Et c'est avant tout l'opium, dont la fumée âcre et nauséeuse est, par des millions d'individus, avidement recherchée.
De même que l'alcool, et plus que l'alcool peut-être, l'opium fait perdre, au pauvre hère qui en use, la notion de sa détresse. C'est l'oubli, le délicieux oubli d'une vie misérable. Mais quel réveil affreux! Alors, sous peine d'indicibles tortures, il faut augmenter la dose, et recommencer l'usage du poison, puis le lendemain recommencer encore, et recommencer toujours, jusqu'à en être imbibé, sursaturé, jusqu'à se transformer en un squelette ambulant, livide, hâve, décharné, qui se traîne dans les ruisseaux, et souffre mille morts avant que le cœur, qui s'est graduellement affaibli, n'arrête enfin sa dernière pulsation, avant que ne s'éteigne la petite flamme de vie qui vacillait encore dans la poitrine.
La Chine a l'opium: les civilisés ont la morphine. De même qu'on extrait un poison du raisin, on peut extraire un poison du pavot. C'est une petite poudre blanche qui, aux malades épuisés par l'insomnie, procure un sommeil bienfaisant, mais qui, aux individus vigoureux, apporte un progressif abrutissement. Même, comme l'ingestion par l'estomac n'a pas des effets immédiats, pour supprimer l'attente, et pour s'empoisonner plus vite, on introduit la drogue sous la peau par une petite seringue. En quelques secondes le tour est joué. Cette pratique nécessite un élégant attirail chirurgical qu'on rehausse parfois de quelque luxe. Et certes rien de semblable ne se rencontre dans le monde des animaux.
Après tout la supériorité de l'homme est peut-être de savoir se faire une injection sous-cutanée de chlorhydrate de morphine.
A côté de l'opium et de l'alcool, les autres poisons habituels paraissent peu de chose: cocaïne, éther, haschich. Je les mentionne simplement pour mieux établir la malsaine fécondité de l'intelligence humaine.
Il ne faut pas oublier un autre poison aussi répandu que l'alcool, moins délétère, mais également bête: c'est le tabac.
Manie étrange! Aberration absurde! Je puis en parler très doctement, car je suis grand fumeur. C'est une habitude dont je me suis empêtré, sans avoir d'autre excuse que l'universelle folie; une chaîne bête que je n'ai pas le courage de briser.
La fumée du tabac est nocive. Elle contient des gaz pernicieux, de l'oxyde de carbone, de l'acide cyanhydrique, des vapeurs de nicotine. Et alors je vis au milieu de ces poisons. Au lieu de respirer le bienfaisant et généreux air pur, je pervertis mon appétit, ma mémoire, mon sommeil, ma circulation cardiaque, en respirant des vapeurs méphitiques. Je ne peux même pas, comme beaucoup de fumeurs, prétendre, pour m'absoudre, que le tabac est inoffensif, puisque je sais parfaitement que le tabac est mauvais, franchement mauvais. C'est un produit toxique qui n'a d'autre raison d'être que de fournir aux gouvernements un impôt facile à percevoir.
Donc le tabac est pernicieux! Mais quoi! Ai-je la prétention d'être plus sage que les autres hommes?
En tout cas, ma manie de fumeur est une démonstration nouvelle, inattendue, de l'incorrigible bêtise humaine. Le tabac est une habitude stupide, à laquelle je me suis enchaîné, tout en me rendant compte de ma stupidité. Et mon erreur est d'autant plus grave, que je la comprends davantage.
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