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ENCORE LES MUTILATIONS
Après les mutilations graves, examinons les petites. Elles sont bêtes, mais innocentes. Elles n'en valent pas moins pour établir la stupidité de l'homme. Leur insignifiance même prouve, mieux que tout argument, à quel point nous sommes capables d'être absurdes, _in minimis et in maximis_.
Et je n'en citerai que deux, minuscules, mais ridicules.
Les sauvages de Tasmanie se percent les lèvres, les dames européennes se percent les oreilles; les uns, pour introduire des tiges de fer ou de bois; les autres, pour suspendre des anneaux qui portent des pierres. On aura beau s'évertuer, on ne pourra découvrir d'autre différence essentielle entre ces deux coutumes saugrenues, que le coût différent des appendices annexés à la mutilation. Le fer et le bois qui décorent la lèvre des Tasmaniens sont sans valeur vénale, tandis que parfois la pierre suspendue à l'oreille des Européennes donnerait le bien-être à cinquante familles.
A la circoncision, à la castration, à la déformation toulousaine, on pourrait, à la rigueur, objecter que ce sont pratiques rares, vétustes, tombées en désuétude, condamnées par le mépris universel des civilisés, et relevant des erreurs passées. Ici cette excuse n'est pas valable; car le percement des oreilles est une pratique contemporaine qui est générale. Toute mère de famille dit un jour à sa fille, quand elle a sept ou huit ans: «il faut qu'on te perce les oreilles». C'est entendu. La chose va de soi. On ne peut pas faire autrement quand on se respecte. L'enlaidissement de l'oreille est devenu un rite inéluctable, presque religieux. Aussi l'enfant ne cherche-t-il pas à s'y soustraire. Et, plus tard, jamais l'idée ne lui viendra qu'il y avait là une tradition résiduelle de la sauvagerie atavique.
Après une courte période de suppuration, la blessure guérit. On a soin d'ailleurs de l'aviver en y introduisant un anneau; car l'orifice tend à se fermer, la Nature faisant toujours du mieux qu'elle peut pour réparer les sottises de l'homme. Enfin la plaie volontaire se cicatrise, et les deux oreilles restent percées, de sorte qu'on peut avec fierté introduire dans chacun de ces deux trous les ornements que permet l'état de fortune de la mutilée, des boucles d'oreille d'un franc, ou de cinquante francs, ou de mille francs, ou de cent mille francs.
On caractériserait très exactement l'espèce humaine en disant que, parmi tous les êtres de la création, l'homme est le seul qui s'impose, pour son plaisir, des plaies, des cicatrices, des mutilations.
Le tatouage est plus grotesque encore et plus douloureux. Sur la peau de l'imbécile qui le paye, un soi-disant artiste dessine des linéaments grossiers, le plus souvent obscènes. Il y fait déflagrer un peu de poudre, et la cicatrice de cette très cuisante brûlure est colorée en bleu, ou en rouge, ou en vert, ou en jaune, selon la composition chimique de la poudre qui a brûlé.
On a dressé une sorte de catalogue de ces tatouages divers. C'est un monument stupéfiant de la vilenie humaine. Certes, dans les classes qui se disent supérieures, le tatouage n'est pas chose commune; mais, pour déshonorer l'humanité entière, c'est assez que des milliers et des milliers d'individus portent imprimés sur leur peau en caractères indélébiles les stigmates de leur ineptie.
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