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LES MUTILATIONS

Une des formes les plus communes de l'humaine bêtise, c'est la mutilation.

Les malheureux hommes, obéissant à des routines invraisemblables, égarés par des raisonnements enfantins, s'imaginent volontiers qu'en corrigeant ce que la Nature a édifié ils vont améliorer leur sort.

Voici quelques exemples de cette aberration.

I.--Dans certaines campagnes des environs de Toulouse, à une époque qui n'est pas lointaine, on comprimait par des bandelettes la tête des enfants nouveau-nés, de manière à donner à ce pauvre petit crâne docile la forme d'un pain de sucre. C'est tellement insensé qu'on se demande si c'est vrai. Eh bien oui! C'est vrai. Et ce qui est plus étonnant encore, c'est que les jeunes campagnards ainsi déformés n'étaient pas définitivement abrutis par cette déformation. Il faut, en effet, que l'homme se donne énormément de peine pour modifier la constitution de son organisme, et c'est une œuvre assez difficile que de la détériorer radicalement. Malgré le supplice qu'on lui infligeait, le cerveau continuait à grandir, et les enfants n'étaient guère plus idiots que les pères.

II.--On pourra objecter que cette déformation du crâne n'est pas une pratique commune, et qu'elle est, de nos jours, à peu près hors d'usage. Mais il est une autre coutume très répandue, et qui même est devenue un rite religieux: la circoncision.

Je n'ai pas fait de recherches historiques sur ce point, et, comme je n'appartiens pas à la religion juive, j'ignore ce qu'est devenue la circoncision rituelle d'autrefois, et comment elle est pratiquée aujourd'hui. Mais de deux choses l'une: ou elle est faite rigoureusement, et le prépuce est enlevé dans sa totalité: ou elle n'est qu'un simulacre.

Si le prépuce est enlevé totalement, voilà une opération chirurgicale sérieuse, qui peut entraîner, et qui a entraîné la mort, qui, somme toute, est une mutilation, et une mutilation non négligeable, encore que le prépuce soit un appareil sans élégance et sans importance.

On essaye parfois de justifier la circoncision en disant qu'elle est une mesure d'hygiène et de propreté. Quoi! pour qu'un homme soit propre, il faut lui avoir enlevé un fragment de sa peau! Ainsi les chrétiens sont condamnés à n'être jamais aussi propres que les Juifs! Absurde! Étonnamment absurde! _Homo stultissimus!_

Mais, dira-t-on, les rabbins _éclairés_ ne font qu'un simulacre d'opération. Un simulacre! Alors c'est bien pis! Vous ne croyez pas que la circoncision, la vraie, la complète, soit utile! et vous faites semblant de le croire! De quels noms appeler cette hypocrisie? Circoncire sans circoncire! Enlever le prépuce en conservant le prépuce! Voilà, pour un enfant, dès les premières heures de l'existence, une belle initiation à la loyauté.

N'espérez pas, par un subterfuge, échapper à ce dilemme, en disant que la circoncision n'est qu'un symbole. Un symbole! Rien n'est plus commode pour échapper à une bêtise que de lui donner un caractère symbolique. A ce compte les gestes les plus ridicules seraient de pieux souvenirs traditionnels, et on serait mal venu de les critiquer, puisqu'ils n'ont aucune importance en soi.

Et, d'ailleurs, un symbole qui fait verser du sang--car il faut que le sang ait coulé, paraît-il--passe immédiatement dans le domaine de la plus concrète réalité.

Certes la circoncision est peu de chose, et l'absence de prépuce n'endommage rien. Mais je n'ai pris cet exemple que pour illustrer la bêtise humaine, et je ne prétends nullement écrire un mémoire sur les inconvénients de la circoncision.

III.--Laissons donc de côté cette mutilation grotesque et insignifiante, mais parlons d'une autre plus importante: la castration. Celle-là fait les délices de beaucoup de pays.

La castration, même quand elle est pratiquée par d'habiles chirurgiens, est toujours une opération délicate. A plus forte raison quand elle est laissée à des mercantis quelconques, aussi ignorants qu'avides, pour qui la vie d'un enfant est quantité négligeable. Dans certains pays, en Éthiopie, par exemple, la mortalité des enfants chez qui on la pratique totalement, est presque de cent pour cent. Tous les organes génitaux sont coupés au ras du corps, et, pour arrêter le sang, le pauvre petit mutilé est enfoui dans du sable chaud. Naturellement, il en survit bien peu. Mais qu'importe, puisque ceux qui survivent sont vendus à des prix très élevés. Et, en effet, les eunuques de cette belle sorte sont extrêmement recherchés par les riches pachas de Stamboul pour garder leurs harems en toute sécurité.

L'opération est grave. Les conséquences, si l'enfant survit, sont plus graves encore. Il devient ignoble, prend les hanches, les seins, le menton et la voix d'une femme. (S'il reçoit quelque éducation musicale, on en peut faire un ténor à très haut registre. Les plus réputées messes de la Chapelle Sixtine étaient celles que chantaient, avec leurs voix frêles, les châtrés.) Il n'a pas de barbe, il est gras, potelé, avec des muscles peu développés. Il est fourbe et servile, dépourvu de tout courage. Son intelligence demeure enfantine et vicieuse. Bref, c'est un être de rebut.

Et vraiment cet exemple de la castration suffirait à lui tout seul pour établir l'énorme stupidité humaine, car enfin il ne s'agit pas d'une peuplade sauvage égarée dans une île lointaine de la Mélanésie. La coutume de la castration règne en Europe (Constantinople), en Asie (Smyrne et Bagdad). Elle tend à disparaître, dit-on, mais on n'empêchera pas qu'elle ait régné triomphalement depuis des siècles dans le monde. Les eunuques de Byzance ont même eu quelque part au pouvoir. Après avoir détérioré un homme, on le prend comme conducteur d'hommes.

Nul animal n'est assez intelligent pour réaliser cette infâme mutilation, mais, si c'est à une bonne castration que mène l'intelligence, je préfère la plus humble animalité à cette ingéniosité humaine.

IV.--D'ailleurs, de tout temps, et en tout pays, les fonctions de la génération ont été savamment perverties par de néfastes inventions.

Quelle absurde anomalie que les vœux de virginité, soit de l'homme, soit de la femme! Une des fonctions les plus nobles--j'oserais même dire les plus saintes--de l'être humain, c'est de donner naissance à des êtres humains. S'il y a quelque but à notre existence--ce qui est à la rigueur admissible--c'est de prolonger dans le temps, par des générations nouvelles, notre espèce. C'est donc violer la loi primordiale imposée à tout être vivant, que de le condamner à une virginité perpétuelle. Et pourtant ne fut-il pas des Vestales? N'existe-t-il pas des fakirs? Ne voyons-nous pas, dans les églises et les monastères, des religieux et des religieuses qui croient conquérir la sainteté par la virginité? Sainteté bien singulière, qui consiste à ne pas obéir aux lois divines.

Si ces Vestales, ces Capucins, ces Carmélites, ces Dominicains, ces Jésuites, ces Fakirs, étaient accessibles à un raisonnement, je leur dirais que, par leurs vœux de virginité, ils vont directement contre la manifeste volonté du Dieu auquel ils croient. En se révoltant contre leur destinée, ils font acte de rebelles. C'est offenser le Créateur que de prétendre faire mieux que lui, en désobéissant impudemment à la loi suprême qu'il a ordonnée à tout être vivant.

On ne prétendra pas qu'il s'agit là, comme pour les eunuques, d'une rarissime exception. De fait, les célibats volontaires s'étendent, comme la religion chrétienne, sur toute la surface terrestre. Même le vulgaire entoure d'une pieuse vénération les malheureux et les malheureuses qui se sont mis ainsi en dehors--ou plutôt au-dessous--des lois humaines. Mais que m'importe l'opinion du vulgaire? Que m'importe l'aveuglement de mes contemporains? N'ai-je pas le droit de constater que l'homme, trompé par les erreurs de sa piètre intelligence, s'est mis en dissentiment avec l'unanimité des êtres? Seul, dans l'immense Nature, il s'impose la virginité. Il est donc le seul à être absurde!

En disant qu'il faut respecter l'œuvre de Dieu, je suis plus près de la religion que les religieux eux-mêmes.

Comme physiologiste, étudiant les ressorts de la machine vivante, j'ai été lentement et sûrement conduit à une conclusion générale, simple et formelle, c'est que notre corps et notre âme sont dans un état normal si excellent que toute modification, au lieu d'améliorer, empire; au lieu de perfectionner, dégrade. L'idéal d'une vie heureuse, saine et puissante, c'est la vie naturelle. Croire qu'on progresse en supprimant les fonctions génératrices, c'est aussi insensé que de croire arriver à une moralité supérieure par des fustigations et des jeûnes. L'exercice régulier et modéré de nos fonctions normales, voilà la vraie sainteté. La sage et féconde Nature nous a indiqué clairement sa volonté quand elle nous a munis de tels ou tels organes. Nous l'insultons en croyant faire mieux qu'elle.

Non seulement nous l'insultons, ce qui la laisse bien indifférente: mais encore, vis-à-vis de nous-mêmes, nous sommes stupides.

Il paraît, dit-on quelquefois, que ces virginités sacerdotales, menées par des théories de nonnes et de moines, sont protestations contre les débauches du siècle. Mais parle-t-on sérieusement? En quoi cinquante saintes femmes qui se prosternent sur une dalle vont-elles éteindre les obscénités de tout un monde de courtisanes? Les dames romaines de la décadence portaient des phallus à leur cou. Cette grossièreté était-elle amoindrie parce que dans le temple de Vesta soupiraient des vierges qui alimentaient le feu sacré? Ce sont deux aberrations au lieu d'une. Elles s'ajoutent au lieu de se neutraliser.

Ce qui fait la supériorité de l'animal sur l'homme, c'est que jamais aucun animal n'a cherché à modifier le cours normal de sa vie physiologique. Et ainsi il a trouvé, tout de suite, sans effort, l'_optimum_ dont l'être vivant ne peut que s'écarter avec ses inventions, ses imaginations, ses préjugés.

_L'intelligence s'accouplant avec la bêtise_: c'est ainsi qu'on peut résumer l'évolution humaine! Se servir de la raison pour corriger les instincts animaux, c'est très déraisonnable. Employer son intelligence à faire disparaître ses instincts, c'est faire preuve, non d'intelligence, mais d'ineptie. Si, perfectionnant toutes les capacités de déduction ou d'induction qui fermentent dans notre cerveau, nous les appliquions à compliquer et à grandir nos instincts, de manière à nous conformer de plus en plus aux lois naturelles, nous nous rendrions peut-être supérieurs à l'animal. Point. Il semble que tout notre effort tende à s'opposer aux lois que la Nature donna à notre être.

Est-ce assez fou de croire qu'on imaginera mieux que l'Amour pour développer notre énergie morale?

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