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EN QUOI CONSISTE LA STUPIDITÉ

On s'étonnera sans doute qu'en comparant l'animal à l'homme je trouve constamment l'animal moins stupide. Et, en effet, à un premier examen superficiel, on serait tenté de croire que l'intelligence de l'homme est incomparablement supérieure à celle de l'animal.

Mais il faut s'entendre. Stupidité ne veut pas dire qu'on n'a pas compris, mais qu'on agit comme si l'on n'avait pas compris.

Savoir ce qui est bien et faire ce qui est mal; s'infliger de la douleur en sachant qu'on va s'infliger de la douleur; connaître la cause du malheur et se précipiter sur cette cause, c'est être stupide. Passe encore quand on est victime d'une aveugle passion; car la passion est un torrent qui entraîne tout. Mais, quand on va droitement au malheur, pour obéir à des préjugés, des erreurs, des raisonnements défectueux et baroques, on est inexcusable. Mieux vaut être dépourvu d'intelligence que d'en faire un si déplorable usage.

Lorsqu'un nègre se traverse la lèvre inférieure avec une grosse tige de bois, il sait qu'il va souffrir. Tout de même, il prend ce bois, et stoïquement se l'enfonce dans la chair. Pourquoi? Parce qu'il a d'autres idées (parfaitement ineptes) qui dominent celle de la souffrance. .... Il faut faire comme les ancêtres. .... La beauté de cette lèvre transpercée séduira toutes les jeunes vierges de la tribu. .... Les Dieux exigent cette mutilation. .... Une légion d'idées absurdes tourbillonne dans ce pauvre cerveau nègre, et lui inspire les actes les plus ridicules.

Que l'homme ait parfois découvert certaines fragmentaires vérités, qu'il ait, dans la connaissance des choses de ce monde effectué quelques piteux progrès, c'est possible; mais en quoi ces connaissances et ces progrès vont-ils lui être utiles, s'il n'en profite pas pour diriger son action?

Par exemple, il a découvert que la fièvre malarienne est produite par piqûre des moustiques. Voilà assurément l'apparence d'un progrès. Mais ce n'est qu'une apparence; car ce progrès ne sera progrès que si quelque effort est fait pour détruire les moustiques, propagateurs du mal. Nous savons par des preuves irréfutables que la malaria est due aux moustiques, et nous ne détruisons pas les moustiques. Stupidité.

A la rigueur, on comprendrait l'ignorance, puisque aussi bien, grâce à notre fondamentale impuissance intellectuelle, nous ignorons à peu près tout du vaste univers. Mais ici il n'y a pas ignorance. Il y a négligence, aveuglement, paresse. Les Romains et les Grecs, qui ne savaient pas que la malaria est propagée par les moustiques, n'avaient pas à la combattre. Mais nous!!!

Nous sommes d'autant plus stupides dans nos actes, que nous sommes moins ignorants.

Voilà pourquoi les animaux, étant ignorants de tout, ne sont ni stupides, ni sots. Les chiens ne savent pas que la maladie des jeunes chiens est contagieuse. Aussi, malgré le danger de la contagion, la mère chienne laissera-t-elle, sans intervenir, ses petits s'approcher des animaux malades. Ce n'est pas stupidité, c'est ignorance.

Reprocher à l'homme de ne rien connaître à l'univers immense, ce serait une injustice. Autant vaudrait reprocher à un hanneton d'ignorer la géométrie analytique. Nos sens sont limités, notre intelligence est restreinte: _Vita brevis, ars longa, experientia fallax, tempus præceps!_ Soit! l'obscurité est profonde et restera profonde. Mais vraiment, ce n'est pas notre faute. Nous vivons entourés de forces énormes, mystérieuses, qui nous écrasent par leur puissance et par leurs ténèbres.

Résignons-nous donc à ignorer à peu près tout. Mais au moins, dès que nous avons découvert quelque vérité, si infime qu'elle soit, sachons en profiter, sous peine de bêtise.

Quand la raison est absente, on ne peut être déraisonnable. Plus on est pourvu d'intelligence, plus on est apte à se noyer dans la mer des absurdités.

Par exemple tout homme comprend parfaitement que quelques gouttes d'eau versées sur la tête seront toujours incapables de conférer la sainteté morale à un criminel. Entre l'eau lustrale et la conscience du devoir, il ne peut y avoir aucun rapport.

Il s'agit de deux objets distincts qui sont sans relation, sans point de contact, évoluant dans deux mondes différents. Et pourtant combien de gens, à cette heure, aveuglés par de puériles superstitions, disent, en prenant des airs graves, que le baptême lave du péché originel? Comme le sauvage qui se transperce le nez pour complaire à ses idoles, les chrétiens sont obnubilés par toute une troupe d'idées, décidément absurdes. Ils sont assez intelligents pour comprendre que l'eau et la conscience du devoir sont deux concepts différents; mais ils se conduisent comme s'ils étaient très bêtes, en pratiquant pieusement le sacrement du baptême pour eux et leurs enfants.

Loin de moi l'intention de méconnaître la raison humaine.

De ci, de là, malgré ses erreurs énormes, l'être humain fournit quelques preuves d'intelligence. Il a le feu; il a le langage, qui permet l'idée abstraite; il a des vêtements, des bâtiments, des villes, des bibliothèques, des Musées, des écoles. Et puis, faisant contraste avec le troupeau bestial, quelques grands esprits ont apparu.

Donc l'homme n'est pas dépourvu de raison. Mais cette raison, au lieu d'être un argument contre sa stupidité, est une terrible preuve de sa stupidité même. Avoir la raison, et être déraisonnable, c'est beaucoup plus grave que d'être dépourvu de raison.

Dire 2 et 2 font 5, c'est un crime intellectuel; tandis qu'il n'y a aucun crime à ignorer ce que signifie 2 et ce que signifie 5. Un goujon ne dira jamais 2 et 2 font 5, et, par conséquent, il ne sera pas déraisonnable, tandis que l'écolier qui dit 2 et 2 font 5 se trompe et est absurde.

Persécuter Galilée parce qu'il dit que la terre tourne, cela dénote quelque intelligence, mais une intelligence viciée, infiniment plus viciée que celle d'un requin. Le requin affamé se précipite brutalement sur le premier objet qu'il rencontre; mais jamais un requin ne sera assez bête pour traiter Galilée de misérable.

Prendre du raisin, le presser, extraire le liquide qui s'écoule, le faire fermenter, le mettre dans un alambic sur un foyer, recueillir et condenser la vapeur qui distille, la répartir dans des bouteilles de verre multicolores pour la distribuer habilement à des foules innombrables, c'est assurément donner une preuve d'intelligence. Ni les lapins, ni les chats, ni même les singes, ne pourraient en faire autant. Et pourtant cette intelligence n'aboutit qu'à l'absurde. L'inondation d'alcool va pervertir chez des milliers d'individus ce qui leur reste de raison, décomposer le sang, disloquer le système nerveux. Il vaudrait mieux, comme les lapins, les chats et les singes, ignorer l'art de la distillerie.

L'aménagement d'un vaisseau cuirassé témoigne à certains égards d'une prodigieuse intelligence. Puissantes machines, télégraphies sans fil, canons énormes pourvus de poudres savantes, forces électriques régissant tout le mécanisme, salons luxueux, bibliothèques choisies, hydravions rapides! C'est parfait. L'ingénieuse disposition de toutes les parties du bâtiment permet de faire voguer sans péril, en toutes les mers, toutes les merveilles de la civilisation accumulées en un étroit espace. Oui! c'est beau, et j'admire! Mais bientôt, quand je réfléchis, mon admiration s'évanouit. Elle s'évanouit même si bien qu'il n'en reste plus de trace. Car enfin quelle est la destination de ce magnifique appareil? Détruire un autre appareil analogue. Alors à quoi bon?

Imagine, ô lecteur, qu'on ait construit un chronomètre excellent, incomparable, qui, sans le moindre accroc, pendant deux années, marque avec une rigoureuse exactitude les secondes et les fractions de seconde. C'est superbe. Mais, si la mission de ce merveilleux chronomètre est uniquement de détraquer d'autres chronomètres aussi merveilleux, dis-moi si tu ne trouveras pas cette construction bien ridicule.

Plus l'effort est grand, plus la sottise devient épaisse. Il ne suffit pas de créer des œuvres ingénieuses. Dès que ces œuvres ingénieuses préparent douleurs, maladies, blessures et misères, elles dénotent la stupidité de leur créateur. Le génie et la stupidité ne s'excluent pas. Qu'un peintre admirable produise des tableaux splendides, mais que, le soir venu, il se complaise à les lacérer, et à jeter aux fosses d'aisance les billets de banque que lui a rapportés la vente de ses tableaux, je déclarerai que ce peintre admirable est stupide. Combien plus stupide encore, s'il emploie cet argent à acheter de la strychnine ou de l'arsenic pour empoisonner ses enfants! Tout son génie de peintre ne l'empêchera pas d'agir comme un aliéné.

Les machines aériennes, c'est une très belle chose, une victoire décisive sur la pesanteur, cette implacable pesanteur qui paraissait devoir, jusqu'à la consommation des siècles, nous clouer au sol, et j'admire religieusement. Mais quand nous réservons pour essentielle fonction à ces machines d'aller survoler des villes paisibles pendant la nuit pour y semer les bombes incendiaires et l'horreur, aussitôt toute mon admiration s'écroule, et je préfère la société des pingouins et des bisons qui ne connaissent rien à l'aviation.

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