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LES MODES--LES BIJOUX
Je vais au hasard, sans ordre, mais non pas sans but. Car je cherche vainement jusqu'ici à trouver une idée juste ou féconde, méthodiquement poursuivie, conforme à ce que les philosophes ont appelé parfois le progrès humain. Ce n'est pas ma faute si je n'ai rencontré jusqu'ici qu'incohérence et impuissance.
Dans les grandes, comme dans les petites choses! Or je ne parlerai dans ce court chapitre, que des toutes petites choses, c'est-à-dire des modes.
Qu'elles soient masculines ou féminines, c'est tout un, et la sottise est égale. Peut-être trouverions-nous un peu plus de ridicule chez les femmes, mais au fond c'est la même inspiration qui domine; une vanité bête, le désir de paraître plus riche, plus moderne que les autres. On imite, et on veut se singulariser dans l'imitation. Curieux mélange de servilité et d'indépendance.
Et alors, tous les ans, changement à vue. Chaque vêtement y passe: la robe, le manteau, le corset, les gants, les bottines, les bas, les fourrures; le chapeau surtout, édifice instable qu'il faut renouveler sans cesse.
Si l'on mettait bout à bout les conversations qu'en Europe les dames du monde et leurs modistes ont tenues sur les chapeaux, il y aurait une amplification colossale au fameux chapitre qu'Aristote écrivait sur ce sujet.
Quelle frivolité! Quelle nullité! car, bien entendu, l'esthétique, l'esthétique vraie, n'y est pour rien.
Ici il n'est pas inopportun de remarquer que l'espèce humaine est si peu inventive qu'elle n'a pas trouvé mieux comme décor que les plumes étalées par les oiseaux mâles au temps des amours pour séduire leurs femelles. Nos femmes prennent pour parures les parures des autruches, des paons, des lophophores, des oiseaux de paradis et des aigrettes. De même en fait de fourrures, nous n'avons rien trouvé de mieux que les peaux de renards, d'ours, de chinchillas, d'hermines et de skons.
Décidément, pour l'imagination décorative, l'homme n'a été que le plagiaire de l'animal.
Sauf sur un point! Il est vrai que sur ce point la supériorité humaine est écrasante. Il s'agit des pierres. En fait de pierres, sans contestation possible, nous sommes les maîtres.
Il en fut ainsi dès les premiers âges de l'humanité. Dans les cavernes préhistoriques, on trouve déjà des colliers faits de coquillages. Nos arrière-grands-mères s'en entouraient les fesses et les cuisses, comme font encore quelques Hottentotes et quelques Tasmaniennes arriérées. Mais les Européennes font beaucoup mieux.
Elles se sont persuadé que certaines pierres étaient précieuses, par exemple les perles, c'est-à-dire ces couches concentriques de carbonate de chaux qui s'accrochent autour d'un imperceptible centre microbien dans les huitres malades. Quand ces perles sont bien rondes, et que leur poids dépasse cinq ou six grammes, ces petites tumeurs minérales acquièrent une valeur prodigieuse. Cette folie, qui était sans doute déjà ancienne du temps de Cléopâtre, a pris un magnifique développement. Il paraît que certains colliers de perles ont été payés un million de francs. Et nous ne nous amuserons pas à supputer ce que ce million représente de force inutile, appendue quatre ou cinq fois par an au cou de je ne sais quelle grande ou petite dame.
Le diamant est un plus haut seigneur encore. Mais sa dignité ne dépend pas de lui-même, car, en sa réalité chimique, c'est tout simplement du carbone, c'est-à-dire du charbon; du charbon cristallisé peut-être, mais enfin du charbon. Rien de plus. Rien de moins. Pourquoi le charbon cristallisé a-t-il mille millions de fois plus de prix que le charbon non cristallisé? Les plus malins seraient très embarrassés de le dire. Il faut se contenter d'accepter pour toute explication que le charbon cristallisé est rare, qu'il faut peiner dur pour le rencontrer, et que son prix dépend de sa rareté.
Notons, pour grandir encore l'ineptie humaine, qu'on peut imiter le charbon cristallisé, si parfaitement que les plus experts s'y trompent. Par conséquent, quand on est assez fou pour donner 500.000 fr. de diamants à une femme, ce n'est pas pour qu'elle soit plus belle, puisqu'avec trois cents francs de strass on obtiendrait le même éblouissement, mais c'est parce qu'avec cette pierre d'un haut prix on flatte les éléments les plus misérables de sa vanité.
Des colonnades, des statues, des tableaux, des meubles splendides, dans un palais de marbre! De riches étoffes de satin, de soie et de velours, soit! Ce sont les joies de la richesse, et je comprends qu'on soit tenté de donner un cadre somptueux à la femme qu'on admire et qu'on aime. Mais des tumeurs huitrières ou du charbon cristallisé! vraiment, c'est se maintenir triomphalement au plus haut niveau de la bêtise humaine.
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