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LES RUINES

Au cours de la longue histoire humaine, certains hommes privilégiés, exceptionnels, ont réussi à créer quelques belles œuvres dignes de respect.

Ils sont rares, ces ouvrages où la forme est irréprochable, l'idée profonde et hardie. Le vaste troupeau des médiocres, étant radicalement incapable de concevoir rien de semblable, devrait donc prendre soin de ces chefs-d'œuvre. Eh bien! non! il n'en a cure. Les plus beaux peut-être ont disparu. Souvent la pensée des plus nobles créatures humaines a été perdue, abîmée sans retour.

Est-il un plus merveilleux poète qu'Eschyle? _Les Perses_, _Prométhée enchaîné_, _Les Choéphores_! C'est la plus pure forme de l'art dramatique, angoissant et généreux! Le grand Eschyle avait composé cent pièces, davantage peut-être! Il nous en reste sept, c'est-à-dire un douzième à peine!!

Est-il un plus admirable historien que Tacite!... Pour le style éclatant, pour la grandeur d'âme, pour la forte conception, pour la connaissance des choses et des hommes, il est, sans aucun doute possible, le premier des historiens. Or les trois quarts de son œuvre ont disparu.

De Shakespeare, l'égal d'Eschyle et de Tacite pour la puissance du drame et pour la force du verbe, de Shakespeare, nous avons tout gardé... Mais c'est par un hasard presque invraisemblable que son œuvre entière n'a pas été jetée aux vents.

Les statues de l'antiquité grecque dépassent par leur perfection tout ce que les modernes ont pu faire, et de beaucoup. Même Donatello, même Michel Ange, même Puget, sont au-dessous de l'art antique. Et pourtant de l'art antique nous n'avons guère que des débris... Myron, Phidias, Praxitèle, ne nous sont connus que par quelques-unes de leurs œuvres, les moins pures, peut-être. Et rien ne permet de supposer que les statuaires de l'avenir, même pendant plusieurs siècles, pourront jamais compenser ce lamentable anéantissement...

Quant à la peinture des maîtres anciens, il ne nous en est rien resté. Car on ne soutiendra pas que les fresques de Pompéi représentent la peinture ancienne! C'est comme si l'on prétendait que les enseignes de nos cabarets et de nos boutiques donnent une juste idée de nos meilleurs artistes modernes. On étonnerait fort nos peintres décorateurs qui, pour une somme modique, badigeonnent les murs des restaurants et des hôtels, si on leur disait que leur adresse technique balance l'œuvre de Rembrandt, de Vélasquez, de Titien et de Goya.

Et les magnifiques Temples d'autrefois! Et les Villes superbes du passé! qu'en reste-t-il? Philé est à peu près intacte, grâce au soleil et aux sables de l'Égypte. Mais Athènes? Corinthe? Rome? Ninive? Babylone? Palmyre? Troie? Rien ne survit de tous ces vieux mondes, ou presque rien. Rien des anciennes cités du Mexique et du Pérou. Rien ne restera sans doute de nos grandes villes. Les guerres, les incendies, les pillages, les bombardements anéantissent ce qui fut la gloire et l'honneur de l'homme.

Omar a peut-être détruit la bibliothèque d'Alexandrie; mais, à coup sûr, le Parthénon a été canonné par les navires anglais, comme le Kremlin a été démoli par Napoléon. Les Bolcheviks, qui admirablement représentent tout ce qu'il y a de plus immonde dans l'homme, achèvent de détruire ce qui fut l'art russe. Guillaume a ravagé Louvain, Arras, Reims et Ypres. Les pauvres Vandales ont été calomniés. Ils n'ont pas fait autant de ruines, ni provoqué autant de désastres que les Huns anciens et modernes.

Ainsi, quand certains hommes, une fois par hasard bien inspirés, ont pu enfin arriver à parachever une œuvre d'art, les soldats et les foules se hâtent de la détruire.

Partout et toujours _Homo stultus_ règne en maître.

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