Advertisement
LES ANIMAUX
L'ingratitude de l'homme pour les animaux est plus cruelle encore que pour les arbres. Même, le terme ingratitude n'est pas tout à fait exact. Je devrais dire imprévoyance, cruauté, et stupidité toujours.
A vrai dire le mot qui convient le mieux ici est un mot allemand, mot qui répond sans doute, puisqu'il règne dans la langue allemande, à l'esprit allemand: la _Schadenfreude_, c'est-à-dire la joie de faire du mal. Heureusement ce substantif n'a pas d'équivalent dans notre langue française.
Quoique la _Schadenfreude_ soit un mot allemand, je n'aurais garde de la croire réservée à tel ou tel peuple. Chez tous les hommes, même ceux qui ne sont pas des Allemands, à des degrés divers se retrouve l'amour du mal, le plaisir de la destruction, l'acharnement brutal contre des êtres innocents et inoffensifs.
En Espagne, la grande passion, qui est dévoratrice, qui absorbe tout, qui fait taire toutes les querelles, politiques, sociales, religieuses, familiales, ce sont les _corrida de toros_. Un taureau, élevé à grands frais pour ce jour de fête, est amené dans l'arène. Alors, entouré de lâches ennemis dont les armes sont irrésistibles, il va donner le long spectacle de sa souffrance et de sa mort, mort dramatique qui réjouit et enflamme tout un peuple. D'abord il se refuse, magnanime, au combat, mais l'homme ne lui permet pas d'être magnanime. Il est harcelé par des piqûres qui font couler son sang et l'animent d'une juste colère. On amène contre lui des chevaux qu'il éventre. La lutte inégale continue, jusqu'à ce que sanglant, harassé, il tombe, jetant un regard d'angoisse sur ses bourreaux. Enfin le sacrificateur arrive, bien protégé par un cortège imposant de _banderilleros_, et, quand la pauvre bête n'a plus qu'un reste de vie, le toréador l'achève. Alors le délire de la foule ne se contient plus. Elle hurle, elle trépigne... Cette agonie d'un noble animal est le plus glorieux plaisir qu'elle ait inventé.
Dans d'autres pays on lance contre un cerf, ce coureur gracieux, qui fut jadis l'ornement de nos forêts, une troupe de chiens avides. Des dames en grande parure, des seigneurs habillés en rouge, mènent la chasse. Quelle joie, quand, épuisé par sa course effrénée, trépidant d'angoisse, de fatigue, de frayeur, le malheureux être est saisi par la meute féroce qui le dévore tout vivant!... Et c'est un insigne honneur que de pouvoir alors lui donner, sans danger, le coup mortel!
Ailleurs encore ce sont des pigeons, ces êtres aux instincts mystérieux et profonds, si jolis, si tendres... On les fait tomber sous les coups des chasseurs--chasseurs ou assassins--et les pauvres oiseaux vont par douzaines, à quelques cent mètres du champ de tir, déplumés, avilis, sanglants, expier, par une agonie cruelle, la gloire d'avoir été pris pour cible par l'homme.
Il est vrai que l'homme pourrait adopter d'autres cibles, aussi aptes à prouver son adresse, des boules de verre projetées par un appareil automatique! Mais ces boules de verre ne sont pas en vie! Un pigeon vivant! un être à tuer! c'est bien plus amusant!
Dans toutes les campagnes, les indigènes, femmes, vieillards, enfants, s'acharnent contre les petits oiseaux.
Pour les perdre, il n'est point de ressort qu'ils n'inventent.
Pièges, trappes, filets, glus, postes à feu. Or ces petits oiseaux, c'est une minuscule bouchée de viande. Il faudrait trois douzaines de ces bestioles pour satisfaire l'appétit d'un mangeur médiocre. Au point de vue alimentaire, c'est moins que rien. Et, pour cette parcelle de repas, tous les campagnards de tous les pays sacrifient par milliers les êtres les plus charmants de la Nature, fauvettes, becs-figues, pinsons, bergeronnettes, ortolans, verdiers, roitelets, rossignols, dont les chants ailés nous pourraient ravir si nous n'étions pas des sauvages. Quelle inexpiable sottise que de tordre le cou à ces petits êtres joyeux, peu farouches, qui nous suivent d'un œil spirituel et amical quand nous passons dans la forêt; qui sautent de branche en branche, en jouant devant nous; qui détruisent la vermine et les animaux nuisibles, qui jettent leurs couleurs et leurs chansons dans notre vie fastidieuse.
Les enfants lancent des pierres contre les nids et grimpent sur les arbres pour les détruire. Le plus pauvre paysan a un fusil pour les tuer; chaque villageois leur dresse des collets. En certains pays on pousse la cruauté jusqu'à crever les yeux d'un oisillon captif pour qu'il chante à tue-tête et attire par son chant ses frères vers la glu perfide. Quelle joie que d'avoir par une belle matinée d'automne entassé dans un sac une demi-douzaine de ces adorables petites victimes! Ce n'est pas pour s'être procuré un insuffisant repas, c'est parce qu'on a laissé plein cours à l'amour de la destruction. La _Schadenfreude_ s'est donné libre carrière.
On a essayé d'enrayer ces inutiles tueries.
A quoi bon? Que peut valoir un arrêté préfectoral contre la _Schadenfreude_?
Il y avait, jadis, dans l'Amérique du Nord, de magnifiques troupeaux de bisons. La chasse en était passionnante, car elle donnait l'apparence du danger, ce qui est délicieux. Et alors, contre ces malheureux bisons, l'homme, pourvu d'armes toutes-puissantes, a organisé des battues si meurtrières que les bisons ont disparu.
De même ont été anéanties dans les mers glacées des Pôles les baleines. De même, sur les rives du Pacifique, ces innocentes légions de phoques dont un tel carnage a été fait que les gouvernements ont cru nécessaire--mais trop tard--d'intervenir. Le mal est fait. Les phoques vont disparaître.
Et voilà comment, grâce à la fureur destructive de l'homme, périssent de belles espèces animales!
Une espèce animale qui s'éteint! Quel sacrilège!
Nulle force, ni humaine, ni divine, ne pourra plus la faire reparaître. C'est fini, à tout jamais fini!
Aussi bien pouvons-nous prévoir que bientôt l'homme aura réussi à anéantir la plupart des admirables formes vivantes qui décoraient la terre. Cupidité et stupidité tout ensemble! car, ainsi que l'avare qui tua la poule aux œufs d'or, l'homme se sera par son imprévoyance ruiné sans espoir.
L'avenir que l'homme se prépare ainsi est peu récréatif, peu élégant. En fait d'animaux vivants, à part les insectes malfaisants qui continueront à pulluler, nous ne connaîtrons plus que les espèces domestiques, chats, chiens, chevaux, ânes, vaches, moutons, chèvres, porcs, poules, cygnes, pintades, canards, oies, dindons. La vue et l'odorat pourront largement se satisfaire dans ces chenils, ces écuries, ces bergeries, ces étables immenses. Peut-être, pour le plaisir de la chasse, laissera-t-on survivre quelques perdreaux, quelques lapins, quelques chevreuils, quelques lièvres. Mais ce sera encore de l'élevage; car les faisans et les perdreaux sont devenus des animaux de poulailler.
Alors les traités de zoologie ne seront plus que des traités de paléontologie. Si, comme cela est possible, les bombardements ne détruisent pas tous nos Musées d'histoire naturelle et toutes nos galeries zoologiques, on connaîtra encore, mais seulement par des spécimens rongés de vermine, ou par des squelettes, les singes, les éléphants, les girafes, les ours, les antilopes, les zèbres, les phoques, les autruches, les kangourous, les castors, les perroquets... On les aura pourchassés si bien qu'il n'en restera plus un seul en vie.
Partout l'homme apporte la mort. Il arrive au Pôle, dans les régions les plus inhospitalières du globe, et il y trouve des colonies de pingouins, étranges animaux qui résistent à ces climats terribles. Mais, si l'homme continue à vouloir visiter les pôles, les colonies de pingouins, demain, n'existeront plus qu'en photographies pour les cinémas.
Sur quelque point de la planète qu'il mette le pied, l'homme se met à détruire, avec un acharnement obstiné, tout ce qui est vivant. Il tue sans cause et sans excuse. Tout l'atavisme de la brute qui est en lui se réveille. Et il tue. Il tue toujours. Que l'animal soit beau, élégant, doux, peu lui importe! C'est vivant! Tuons d'abord. Et il tue!
Joseph de Maistre a trouvé admirable cet instinct de l'homme.
Et comme l'espèce humaine est plus forte et plus nombreuse, la résistance des espèces animales est impossible. Elles fuient devant l'homme, mais l'homme les traque dans leurs plus sûres retraites. Par le fer et le feu, comme par la ruse et le poison, il détruit tout. Chaque individu humain semble s'être donné un devoir, un devoir inepte et cruel, d'anéantir quelques animaux de plus. N'est-il pas Roi dans la création? Et la caractéristique de la royauté n'est-t-elle pas de faire preuve de sa force, d'imposer sa domination et sa paix, _pax humana_.
_Ubi solitudinem facit, pacem appellat._
Assurément je ne pousse pas le respect des formes animales jusqu'à pleurer la fin des bêtes nuisibles. Le loup disparaît de l'Europe, et c'est bien. En Afrique, comme l'aigle, comme le vautour, le lion se fait de plus en plus rare. Le crocodile, le caïman, l'hippopotame, le rhinocéros, reculent devant nos carabines, et bientôt ils ne seront plus représentés que par quelques spécimens que les jardins zoologiques se disputeront à prix d'or. Soit! Je ne m'attristerai pas sur le départ de ces êtres malfaisants. Mais on ne m'empêchera pas de regretter l'ours, cet animal sagace, rusé, curieux, intelligent, rarement carnivore. Je regretterai même les singes, spécialement les singes anthropoïdes, le doux et mélancolique orang, le chimpanzé, agile et spirituel, (si proche de l'espèce humaine), voire le gorille féroce, devenu si rare aujourd'hui qu'il n'en reste peut-être plus une douzaine d'exemplaires vivants. Je regretterai surtout l'éléphant, dont la merveilleuse intelligence n'est dépassée--et encore n'est-ce pas bien sûr--que par celle de l'homme stupide.
Si réellement l'homme voulait justifier sa royauté, il devrait s'attaquer uniquement aux êtres qui lui portent dommage. Il exercerait sa science de chasseur et de trappeur contre les tigres qui dévastent l'Inde; contre les serpents venimeux qu'il n'a pas pu faire disparaître encore, même dans une petite île comme la Martinique. Il s'acharnerait surtout contre les insectes perfides, tels que les mouches et les moustiques propagateurs de maladies; contre les parasites microbiens qui infectent la vie des animaux et des végétaux. Mais allez donc parler de microbes à un chasseur. Il vous rira au nez. Il y a gloire et profit à tuer une baleine, un éléphant, une autruche, voire une perdrix ou une alouette. C'est bien plus beau que d'empêcher la pullulation de mille milliards de microbes infectieux.
D'ailleurs--je l'ai déjà dit et le répéterai encore--je ne suis nullement un apôtre. Je ne tiens pas à faire des prosélytes. Mon aveuglement ne va pas jusqu'à croire que l'indignation sert à quelque chose. Au contraire, je suis solidement convaincu qu'on ne détournera pas le cours de la fureur humaine déchaînée.
Féroce et bête, irrésistiblement bête et féroce, hantée par la soif de la destruction, l'espèce humaine fera le vide autour d'elle. Certes elle finira par régner, mais ce sera sans prestige, sur un globe pelé, dont les champs de betteraves, les carrés de choux, les porcheries et les poulaillers seront l'unique agrément.
Advertisement