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LE LIBRE ÉCHANGE

Malgré leurs formidables divagations, les hommes auraient pu tout de même établir un régime d'échanges qui leur eût permis de profiter tant soit peu des fruits de la terre, ou des œuvres de leur industrie.

Mais, pour le commerce et les échanges--plus que pour le reste, si possible--les hommes sont dépourvus du bon sens le plus élémentaire. Et ce qui est grave, c'est que l'aberration n'est pas seulement l'apanage des ignorants et des imbéciles, mais qu'elle triomphe avec éclat chez les chefs, les conducteurs d'hommes, les soi-disant intellectuels, qui, en ces matières, délirent avec solennité, solidité, et stupidité.

Dans certains pays, il y a des mines de charbon; dans d'autres, des mines de fer, ou de cuivre, ou de plomb; certaines contrées sont couvertes de grands bois; d'autres sont entourées de mers poissonneuses; d'autres offrent de magnifiques pâturages qui nourrissent de nombreux troupeaux. Selon le sol et le climat, telles régions sont aptes à la culture des betteraves, ou du blé, ou du riz, ou du raisin, ou des olives, ou des dattes, ou des bananes, ou du café, ou du thé, ou du colza, ou du lin, ou du coton. Il est des nations où l'industrie est florissante; d'autres qui sont exclusivement agricoles.

Tout individu, même de moyenne intelligence, en conclurait simplement ceci: c'est qu'il convient de laisser aux pays houilliers la tâche de produire de la houille, et aux pays à pâturages le soin d'élever des bestiaux. Les terres aptes à la culture de la vigne devront produire du raisin, et il faut abandonner la culture des bananes aux climats où poussent les bananes.

Mais cette conclusion serait beaucoup trop rationnelle. Alors on a inventé autre chose.

Et, en effet, un pays quelconque, pourvu qu'il soit de quelque étendue, et que le climat ne soit pas trop rude, peut fournir un peu de charbon, un peu de pâturages, un peu de raisin, un peu de betteraves, un peu de blé. A la vérité le charbon est rare, le raisin mûrit à peine, le blé est grêle. Il n'importe: les indigènes disent: «Il faut avant tout protéger nos industries nationales.» Et alors, pour vendre à plus haut prix charbons nationaux, blés nationaux, et vins nationaux, ils mettent des droits d'entrée prohibiteurs aux charbons, aux blés, aux vins, qui pourraient venir du dehors.

Le pays qui ne possède que de médiocres mines à mauvais charbon, d'extraction coûteuse, dit aux pays qui produisent de l'excellent charbon en abondance: «Vous pourriez nous envoyer du charbon à 40 francs, mais alors nos charbonniers seraient ruinés! Or nous ne voulons pas qu'ils soient ruinés. Comme ils ne peuvent produire du charbon, même détestable, qu'à 50 francs, nous chargerons votre beau charbon d'un droit de 20 francs, pour que, dans notre commerce intérieur, on n'ait à choisir qu'entre le vilain charbon (national) à 50 francs et le beau charbon (étranger) à 60 francs.»

Ainsi chaque citoyen du pays à mauvais charbon a l'incomparable avantage de dépenser 50 francs pour avoir du mauvais charbon, alors qu'il eût pu acheter un excellent charbon à 40 francs.

Grâce à cette ingénieuse disposition, toutes les industries sont grevées d'un poids mort qui les écrase; car tous les transports, toute la navigation, toutes les exploitations industrielles, toutes les usines électriques, forcées de payer un droit écrasant, ne peuvent plus travailler qu'en d'exécrables conditions. La vie renchérit partout. Le pays protégé est mis, grâce à cette protection, hors d'état de lutter contre les pays voisins.

_On a décrété son infériorité industrielle._

A cette détresse générale, il est pourtant une magnifique compensation. C'est que les producteurs du mauvais charbon national réalisent d'énormes fortunes. La protection leur profite terriblement. Aussi poussent-ils des cris effroyables, des hurlements de désespoir et de colère, dès qu'on ose parler d'une diminution des droits. Alors aussitôt, pour les apaiser, on les protège, sans comprendre que les protéger, c'est certainement les enrichir, mais c'est bien plus certainement encore appauvrir tout le pays.

Même il est appauvri, ce malheureux pays, bien plus qu'on ne se l'imaginerait tout d'abord. En effet le peuple qui produit beaucoup de charbon n'est pas satisfait. Il cherche des représailles, et il en trouve: «Ah! vous imposez mes charbons!... eh bien! je vais imposer vos vins!»

Et voilà comment, par un mécanisme très simple, qui fait le malheur de deux peuples, en même temps que la joie de quelques industriels et de quelques viticulteurs, les gens du pays A payent leur vin trop cher et les gens du pays B leur charbon trop cher. La consommation diminue, le bien-être décroît. A exporte moins de charbon; et B exporte moins de vin. Tout est bien; les peuples pâtissent, mais les propriétaires de mines et les gros marchands de vins sont enchantés.

Répétez cette histoire du charbon et du raisin pour les laines, les huiles, les sucres, les blés, les fers, le cuivre, et vous aurez une juste idée de la protection. Chaque pays protecteur, pour favoriser la vente de ses mauvaises laines, de ses mauvaises huiles, de ses mauvais blés, de son mauvais fer, surcharge à l'entrée les laines, les huiles, les blés, les fers provenant des autres pays; de sorte que les habitants de ces pays où il y a mauvaises laines, mauvaises huiles, mauvais blés, mauvais fer, ne peuvent se procurer laines, et huiles, et fer, qu'en les payant à des prix exorbitants.

Oh! que cette protection est cruellement bienfaisante! Heureux! trois fois heureux, les peuples qui ne sont pas protégés!

Toute protection est un précieux encouragement à la routine. Un industriel, si la protection le garantit contre l'invasion de marchandises étrangères, ne va pas être assez fou pour renouveler son outillage, perfectionner ses techniques, et intensifier sa production! A quoi bon? Pourquoi se donner cette inutile peine? Pourquoi se livrer à des dépenses superflues? Il n'a rien à craindre; la France entière le défend. Elle charge d'un droit de 20% tous les produits étrangers. Il peut donc travailler 20% plus mal.

La protection est une prime à la malfaçon. La protection est un stimulant à la paresse. La protection est un secours à l'incurie. La protection favorise un citoyen pour en incommoder dix mille.

Imaginons qu'un ingénieux horticulteur ait construit chez nous, à très grands frais, une serre chaude où il cultive des ananas. Chaque ananas lui coûtera environ 19 francs. Il ne peut pas les vendre à moindre prix; car il y perdrait. Et alors il dit à son gouvernement: «Protège-moi. Protège une industrie nationale. J'ai dans mes vastes serres deux cents ouvriers qui mourraient de faim si je ne réussissais pas à vendre mes ananas 20 francs. Que deviendraient-ils, si tu n'imposais pas de 19 fr,50 chaque ananas venant du Brésil, car là-bas les ananas poussent en pleine terre, on peut les vendre 25 centimes, et ils sont bien meilleurs que les miens. Mais tu ne peux te désintéresser des miens, qui sont des ananas nationaux.»

Si les doléances de cet astucieux individu étaient écoutées, on imposerait de 19,50 tous les ananas, de sorte qu'il ne serait plus permis à un Français d'avoir un ananas au-dessous de 20 francs.

Les hommes ont horreur de la logique: c'est leur bête noire. S'ils étaient logiques, ils établiraient ce dilemme: «Ou l'industrie nationale fait mieux que l'industrie étrangère; ou elle fait moins bien. Si elle fait mieux, pourquoi la protéger, puisque son succès est assuré! Si elle fait moins bien, pourquoi l'encourager à mal faire?»

Je suppose qu'on fabrique à Milan pour 2.500 francs des pianos aussi bons (ni plus, ni moins) que les pianos français vendus 3.000 fr. Pourquoi imposer, à tous les Français qui voudront jouer du piano, une amende de 500 francs due uniquement à l'incapacité? Faut-il rendre tous les Français victimes de l'impuissance de leurs compatriotes? Pour enrichir mille personnes qui font mal les pianos, on va grever le budget de deux cent mille personnes innocentes.

Entourer un pays d'une barrière protectrice, c'est le faire vivre dans un milieu artificiel et favoriser sa paresse. Si l'on veut être utile à ses compatriotes, qu'on les stimule à bien faire, au lieu de les stimuler à être médiocres. Qu'on protège les consommateurs! Ce sera plus intéressant que de protéger les producteurs; car il y a mille consommateurs pour un producteur. Or les producteurs qui ne peuvent prospérer qu'à la condition d'être protégés contre des concurrents plus habiles, ces producteurs là ne méritent pas qu'on prenne leur défense.

Voici l'idée élémentaire que je suggère aux intellectuels de la protection; c'est de laisser chaque peuple produire avec intensité ce qu'il est le plus apte à produire. Tant pis pour les pays à sol pauvre: (ce n'est pas le cas de la France.) Tant pis pour les populations maladroites et peu intelligentes: (ce n'est pas le cas de la France.) Tant pis pour les paresseux et les incapables: (j'aime à croire qu'il ne s'agit pas des Français.)

Demander la protection, c'est faire solennellement aveu d'impuissance.

Sans la protection les prix de toutes les denrées seraient réels et non factices. Surtout la vie serait à bon marché. Chaque pays produirait ce qu'il est le plus apte à produire. On ne verrait pas l'Allemagne faire du vin de Champagne; Namur, du raisin; la France, des moutons; l'Italie, du sucre.

C'est très simple. Et pourtant, je ne suis pas assez naïf pour croire qu'on va m'entendre. On ne me lira même pas. Il ne m'en chaut guère. Écrire pour complaire aux préjugés publics, c'est le dernier des métiers.

De fait, l'intérêt du _plus petit nombre_ est la loi qui gouverne les sociétés.

On dit quelquefois--mais c'est sans doute par ironie--que c'est l'intérêt du plus grand nombre qui domine tout. Hélas! jamais, au grand jamais, l'intérêt des masses ne l'emporte sur l'intérêt de quelques privilégiés.

Chaque individu, en effet, a une ambition qu'il déguise à peine; c'est de se faire classer parmi les privilégiés. Comme c'est charmant, comme c'est commode, comme c'est élégant, de pouvoir, grâce au mirifique privilège d'un simple décret douanier, anéantir toute concurrence.

Quelles délices que de s'endormir, comme en un gros fromage, dans la sécurité d'un monopole protecteur!

«Tuez-nous la concurrence»: c'est le mot d'ordre de tous les commerçants.

Ils savent sans doute que la concurrence, c'est le progrès. Mais que leur importe le progrès?

Allons plus loin. Essayons de pénétrer le tréfond de la pensée humaine. Toute la conduite des hommes relève de cette même idée, c'est qu'il faut se séparer au lieu de s'unir; se combattre, au lieu de s'aider; lutter individu contre individu, famille contre famille, nation contre nation. Ils ont, ces pauvres hommes, des ennemis communs, ennemis acharnés dont la rage ne se lasse pas; les parasites, microbiens et autres, c'est-à-dire les maladies; les climats, c'est-à-dire l'extrême froid et l'extrême chaleur. Il leur faut des abris, des vêtements, des aliments. Ils ont des vices, des vices très chéris qui ne peuvent être satisfaits qu'à force de travail. Mais non! avant tout il s'agit de s'organiser en groupes humains distincts, vastes ou étroits, qui tâcheront de ne se pas connaître et qui mettront toute leur industrie à se nuire.

L'étranger, c'est l'ennemi. Tel est le mot d'ordre universel.

Robinson Crusoé vivait heureux dans son île. Il avait son parasol, son chien, sa cabane. Un jour, il aperçoit sur le sable la trace d'un pied humain. Et aussitôt la terreur le prend... «Quoi! un homme, un homme, ici, dans mon île! Alors je suis perdu!...»

L'état d'âme de Robinson Crusoé est l'état d'âme de tous les humains.

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