Advertisement
ENCORE LES CRÉDULITÉS
C'est surtout en étudiant l'histoire des sciences qu'on voit briller en tout son éclat notre absolu défaut d'esprit scientifique. L'évolution des sciences n'est qu'un long tissu de crédulités; et vraiment, même à côté des erreurs religieuses, les erreurs scientifiques ne font pas trop mauvaise figure.
La méthode est différente; le résultat est à peu près le même. Les théologiens procèdent par la foi, les savants par le raisonnement. Or, ni les uns, ni les autres, malgré leurs naïves prétentions, n'ont pu réussir à résoudre les énigmes du monde.
_Les Énigmes du monde!_ N'est-ce pas de nos jours qu'un savant honorable, un Allemand, a osé, sans rire, composer un livre sur les sept énigmes du monde. Sept énigmes à l'univers, comme il y a sept jours à la semaine, au chandelier sacré sept branches; et à la création sept phases. Sept énigmes à l'univers! Pourquoi pas dix ou douze? ou mille? ou un milliard? Je pencherais plutôt à croire qu'il y a mille milliards d'énigmes.
Aucune de ces énigmes n'a été résolue. Et peut-être aucune ne le sera-t-elle jamais!
Triste, très triste, mais douloureusement probable!
Pourtant, comme le doute n'est pas un mol oreiller, les pauvres hommes se sont fait des idées, qu'ils disent scientifiques, sur les choses et les êtres.
Ils avaient imaginé que la Terre, leur habitacle, était un grand plateau suspendu dans l'espace!
Or, puisque c'est un plateau, quand on arrive à ses bords, on doit ne rencontrer que le vide. Dans un vieux livre français du XVIe siècle, le frontispice représente un pèlerin qui a atteint l'extrémité de l'Univers. Il veut essayer de regarder au-dessous, mais la demi-sphère céleste, appliquée sur la terre, le force à se coucher sur le sol et à baisser la tête.
Avant Christophe Colomb personne n'avait supposé que la terre était ronde comme une boule et qu'on peut en faire le tour en marchant droit devant soi.
Thalès savait, il est vrai, que le soleil était très grand, mais il ajoutait: _au moins aussi grand que le Péloponèse_.
Pendant vingt siècles on a admis qu'il y a quatre éléments; le feu, l'air, la terre et l'eau. Et les hommes ont attendu jusqu'à Lavoisier pour comprendre que ni le feu, ni l'air, ni la terre, ni l'eau, ne sont des éléments. On croyait aussi qu'il y a quatre humeurs dans le corps: le sang, la bile, l'atrabile et la pituite; personne n'ayant d'ailleurs jamais vu ou touché l'atrabile et la pituite.
Jusqu'à Franklin, la foudre était restée un des mythes terrifiants de la nature. Jusqu'à Galvani, on ignorait la force électrique. La boussole et l'aimant n'ont été connus qu'au Moyen Age. De nos jours, malgré Ampère, malgré Faraday, malgré Hertz, malgré Maxwell, nous ne savons de l'électricité que quelques-uns de ses effets. Nous en usons tant bien que mal, mais quant à comprendre!!... Il faut une foi aussi robuste que celle du chamelier de la Mecque pour être persuadé que dans mille ans notre _théorie des ions_ ne sera pas considérée comme un tissu d'enfantillages.
Avant Pasteur, que savait-on sur l'origine des maladies?
Van Helmont raconte qu'en mettant une chemise sale dans un pot de terre on fait naître des souris. Paracelse savait que les pierres ont un pouvoir magnétique, ou magique, qui dirige chaque destinée humaine. Ambroise Paré avait de ses propres yeux vu des diables. Et les médecins du XVIe siècle racontent doctement les évolutions et les contorsions des démons, qu'ils regardaient, pendant les exorcismes, sortir en virant et en gambadant du corps des possédés.
Quel recueil comique,--et péniblement comique--on pourrait faire en reproduisant toutes les sottises admises par les plus grands savants et professées solennellement dans les Universités. En ouvrant au hasard un livre de Pline, ou d'Aristote, ou de Galien, ou de Descartes, ou de Galilée, ou de Leibniz, c'est-à-dire des plus grands parmi les plus grands, on demeure horrifié devant leurs ignorances et surtout devant leurs crédulités.
Si les maîtres de la pensée humaine déraisonnaient ainsi, alors qu'advenait-il de la foule ignare, du menu fretin parmi les hommes? Hé! bon Dieu! ce n'est ni bien difficile à supposer, ni bien long à dire. Ils n'avaient rien compris à rien, et cependant ils croyaient avoir tout compris à tout.
O nos pauvres ancêtres!
Ne les raillons pas cependant, car dans un millier d'années, plus tôt peut-être, nos théories en chimie, en physique, en astronomie, en médecine, seront si démodées qu'on n'en parlera plus que pour s'en moquer. Et si quelque éminent professeur de ces temps futurs lit un fragment d'un de nos livres devant ses élèves, ce sera pour faire rire l'auditoire. De même nous amusons nos élèves en leur racontant que les médecins d'il y a quatre-vingts ans faisaient dans le cours de quelques mois deux cents saignées à un seul individu, et que les chirurgiens d'il y a cinquante ans, avant d'opérer, essuyaient leurs instruments sur leur tablier de dissection.
Ce que les savants enseignaient en 1619, le peuple y croyait dur comme fer, de même qu'il croit en 1919, dur comme fer, à ce qu'enseignent les savants de 1919.
Au fond, peuple et savants n'ont guère que la même âme, et une âme bien singulière. Pour admettre une sottise, pour la consigner gravement dans leurs livres, pour la répandre dans leurs journaux, pour la commenter dans leurs discours, dans leurs conférences, et dans leurs conversations, ils ne demandent ni démonstrations exactes, ni preuves rigoureuses. Il suffit que ce soit une opinion bien ancienne, bien classique. C'est assez! Ah! Certes non! Ils ne sont pas exigeants.
Mais qu'on leur apporte, appuyé de preuves nombreuses, un fait nouveau, vraisemblable ou invraisemblable, aussitôt tout un monde d'objections s'élève. C'est un bouillonnement d'indignations ou de sophismes.
Par sa résistance têtue à tous les arguments et à toutes les preuves, le scepticisme aveugle marche de pair avec la crédulité aveugle, de sorte qu'on ne sait vraiment ce qui est plus stupide: croire sans aucune preuve, ou ne croire à aucune preuve.
Harvey, dans son incomparable livre sur la circulation du sang, raconte quelque part qu'il a entendu le cœur battre dans la poitrine. Un médecin italien lui dit: «Illusion! Illusion profonde! A Londres peut-être le cœur en se contractant fait-il du bruit, mais à Venise, nous n'entendons rien de semblable!»
Bernard de Palissy, Buffon, et d'autres naturalistes constatent qu'il y a des coquilles fossiles dans les gisements de certaines montagnes. Voltaire, le merveilleux, le spirituel Voltaire, prétend que ces débris ont été apportés par des pèlerins qui, venant de Terre-Sainte, à leur retour, ont jeté des coquilles sur le sol!
Soyons modestes. Nos grands-pères nous paraissent ridicules. Eh bien! Et nous? Comment serons-nous jugés par nos petits-fils? Nous ne sommes pas d'autre farine que nos devanciers.
Il est maintes théories contemporaines, dites scientifiques, absurdes pourtant, auxquelles nous sommes asservis, et maintes autres théories, dites hérétiques, auxquelles, malgré des preuves éclatantes, nous ne voulons pas croire. Cependant que de faits nous ont totalement échappé! Que de théories grandioses dont nous ne soupçonnons rien! Elles seront vraies un jour, ces théories, au moins pour un temps. Mais si aujourd'hui nous venions à les connaître, elles nous combleraient de stupeur.
Advertisement