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DE QUELQUES AUTRES CRÉDULITÉS

Je suis bien trop respectueux d'une religion pour confondre avec elle la superstition qui souvent l'accompagne; mais la dissociation est difficile. Quand Socrate, le sage des sages, au moment de mourir, recommande de sacrifier un coq à Esculape, de quel nom appeler ce scrupule? Quand certains dévots catholiques représentent entouré de flammes le muscle cardiaque de Jésus-Christ, et qu'ils adorent le Sacré-Cœur, est-ce idolâtrie ou piété? Les Perses, qui allumaient en faveur de Zoroastre de grands bûchers; les Romains, qui examinaient avec angoisse le foie des volailles immolées; les Napolitains, qui injurient la châsse de saint Janvier parce que le sang du Bienheureux ne se liquéfie pas assez vite; les vieilles filles, qui implorent saint Antoine de Padoue pour qu'il leur fasse retrouver un chat égaré! Faut-il classer ces délires à l'article religion ou à l'article superstition?

Il me semble que plus haut je parlais, avec quelque mépris, du gris-gris des nègres. J'étais injuste. Car la moitié des Européens, hommes à peau blanche, aussi blanche que la mienne, ont des superstitions qui ne le cèdent nullement en ineptie à celle des hommes à peau noire.

Faut-il mentionner les amulettes, les talismans, les reliques, les signes de croix, les eaux bénites, les sachets consacrés? A quoi bon? Pourquoi chagriner et humilier les pauvres créatures qui vivent dans ces soulageantes illusions? Les Mahométans ont la main de Fatma; les Italiens ont le morceau de corail qui préserve du mauvais œil; les paysans russes ont leurs icônes, misérables enluminures, devant lesquelles brûle toute la nuit une petite lampe. L'orteil de saint-Pierre à Rome est usé par la lèvre des pèlerins. Ils trouvent quelque consolation à ces enfantillages: je ne crois pas qu'ils en soient à plaindre.

Le christianisme n'a fait que modifier toutes les histoires païennes de fées, d'enchanteurs, de sorciers. Les saints ont pris la place des druides. On croit aux farfadets, aux loups garous, aux Kobols, aux Ondines. Que sais-je? On admet tout, plutôt que la géométrie. Dieu est géomètre, avait pourtant dit Platon.

Le bon peuple croit aux somnambules, aux devineresses, au marc de café, aux tireuses de cartes, à la chiromancie, à un tas de fariboles. Le public de 1919 n'est pas plus éclairé que le public de 1619, qui admettait le sabbat, les sorcières, les incubes, la magie, l'astrologie, l'alchimie. Sans doute on ne brûle plus, comme en 1619, les sorcières et les magiciens: mais on leur paye des consultations. C'est le même aveuglement; la même absence de jugement.

Et pourtant tout homme s'imagine qu'il est doué de raison.

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