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LES DIEUX
Malgré leurs prétentions à une sagace méfiance, les hommes sont formidablement crédules, et crédules jusqu'à la folie furieuse. Ils acceptent sans contrôle toutes les billevésées qu'on leur sert. L'histoire des religions, et de toutes les religions, le prouve avec éclat.
Qu'un personnage vêtu de somptueux ornements présente à la foule un gros bœuf pacifique regardant, avec toute la quantité d'ahurissement dont ce quadrupède est capable, la foule immense qui l'entoure, et que l'homme chamarré s'écrie: «Voilà votre Dieu!» aussitôt tout le troupeau humain, saisi d'une invincible frayeur, se jette la face contre terre. Que si, par hasard, le bœuf Apis se met alors à mugir, ou qu'il rende bonnement, à la manière des bœufs vulgaires, ses excréments, voilà la terreur à son comble!
Un Dieu, c'est-à-dire la Force invisible, immuable, éternelle, suprême, qui, par delà les espaces et les temps, régit les évolutions des mondes, si mystérieuse qu'aucune intelligence humaine n'est capable de comprendre la mille-milliardième partie de ce que ce mot signifie. Quoi! cet humble ruminant serait Dieu! Dieu lui-même! Dieu tout entier, dissimulé sous cette forme grotesque!
Mais la bêtise de l'homme égale la grandeur de Dieu!... Et tout un peuple de trente millions d'hommes, pendant dix siècles, fut convaincu que le bœuf Apis était Dieu.
Remarquons que nulles preuves ne sont, par le personnage somptueusement vêtu, apportées à l'appui de ce qu'il vient dire.
Aucune démonstration, aucun raisonnement. Il dit: «C'est ainsi. Il faut croire, sous peine d'être un coquin.» Et la foule naïve ne se torture pas à chercher de vaines démonstrations. «Nos pères l'ont cru. Nous ne pouvons pas penser autrement que nos pères. Ne soyons pas des impies. Donc le bœuf Apis est un Dieu!»
Les invraisemblances ne comptent plus. Puisque le doute est un crime, les méchants seuls pourront se révolter contre les saintes traditions. Qu'avons-nous besoin de preuves? Elles ne feraient qu'accentuer notre scepticisme. Il est plus beau de croire sans preuves qu'après de fragiles démonstrations. Plus notre croyance est absurde, plus elle témoigne de notre vertu morale.
Et alors les légendes, les fables, les mythes, s'amassent. La distinction entre le vrai et le faux, entre le vraisemblable et l'absurde, entre la raison et la folie, n'existe plus. Il n'y a plus d'invraisemblances, plus d'absurdités, plus de folies. Tout est sacré.
Minerve est sortie toute armée du front de Jupiter, que Vulcain, le forgeron, ébranla d'un énorme coup de marteau. Jupiter s'est changé en pluie d'or pour séduire Danaé, en taureau pour enlever Europe. Tous les matins Apollon attelle quatre chevaux à son char pour traîner le Soleil derrière lui. Noé assemble dans un immense vaisseau tous les animaux de la création. Ève a causé très intimement avec un serpent qui lui a fait manger une pomme. Balaam a entretenu une conversation de haute philosophie avec son ânesse. La femme de Loth fut muée en une statue de sel, comme la nymphe Daphné en un laurier rose, (ce qui est d'ailleurs plus poétique). Jonas, englouti par une baleine, y est resté trois jours et trois nuits. Samson, avec une seule mâchoire d'âne, a démoli trente mille Philistins. Contre Vichnou, mille fois mille anges se sont révoltés, et le pardon ne leur est accordé que si, pour se purifier, ils passent dans le corps de mille fois mille bêtes. Cerbère est le chien à trois têtes qui garde les enfers. Heureusement on peut l'apaiser en lui jetant de gros pains de farine. D'après les Grecs, Atlas soutient le monde sur ses épaules; mais, d'après les Indiens, la Terre repose sur la carapace d'une tortue, à moins que ce ne soit sur le dos d'un éléphant (car les exégètes de l'Inde ne sont pas d'accord sur ce point). Daniel a conversé avec des lions affamés qui devaient le déchirer, et le feu n'avait pas prise sur lui; plus heureux qu'Hercule, dévoré, quoique Dieu, par la tunique de Nessus et par la flamme du bûcher. Des milliers de lotus jaillissent du nombril de Vichnou. Brahma est sorti d'un œuf que le Seigneur avait couvé pendant trois milliards d'années. Bouddha est né d'une vierge, avant le Christ, et comme le Christ. Mahomet a été enlevé au ciel par la touffe de ses cheveux, et sur terre l'ange Gabriel lui apportait de là-haut, feuille par feuille, des épreuves manuscrites du Coran (avec un bon à tirer sans doute). Jéhovah a fait reculer la mer Rouge, et Josué arrêta le Soleil. Cinq petits pains se sont accrus en cinq mille petits pains et l'eau de Kana s'est changée en vin. Lazare, quoique mort et enseveli, a ressuscité le troisième jour. Jésus a chassé les démons dans un troupeau de cochons qui ont été immédiatement se noyer dans la rivière. Et toujours il y eut un Ange du mal, Satan, Ahriman, Belzébuth, ou Pluton, qui très vaillamment a lutté, soit au pugilat, soit à la boxe, soit avec des armes de chevalerie, contre Dieu même. Mais, par bonheur, l'Ange mauvais a constamment, après de durs combats, fini par être vaincu.
Et je ne parle ici que des choses accomplies par les personnalités divines, car les serviteurs de la divinité, lévites, saints, fakirs, prophètes, bonzes, ont accompli bien d'autres prouesses plus singulières que celles de leurs patrons. Peut-être même seraient-ils aujourd'hui encore capables d'en perpétrer de nouvelles, si le scepticisme pervers de notre temps ne rendait chaque jour la divulgation d'un miracle plus difficile.
Les croyances enfantines engendrent des pratiques de même acabit. Les Romains et les Grecs consultaient les entrailles des victimes, ou le vol des oiseaux. La couleur, le volume et la forme du foie fournissaient des signes fatidiques qui révélaient l'avenir, et le peuple y croyait solidement, encore que les augures ne pussent se regarder sans rire. L'eau du baptême suffit à laver tous les péchés. Une hostie consacrée, c'est-à-dire un petit morceau de pâte sur lequel des paroles fatidiques ont été prononcées par un tonsuré, c'est le Dieu du ciel et de la terre.... oui, vraiment, Dieu tout entier, corps, esprit et sang; car, Dieu, dans ce cas, a du sang. Les morts, après la mort, entreront dans des paradis variés. Tantôt ils boiront des coupes d'hydromel; tantôt ils jouiront d'almées plantureuses; tantôt ils feront cortège avec des légions d'anges diaphanes, Trônes, Dominations, Gloires, munis de harpes sonores. Aussi bien tous les morts se réveilleront-ils dans la vallée de Josaphat au bruit d'un immense clairon retentissant, à moins qu'ils n'émigrent de bête en bête par une série de transformations successives, chenilles, crocodiles, éperviers, ânes et singes. Quant à Allah, il réserve toute sa bienveillance à ceux qui passeront un pont fragile suspendu au-dessus de l'abîme.
L'ensemble de ces religions auxquelles les hommes ont cru et croient encore, est tellement piteux, que tout individu doué de raison ne peut qu'en sourire. Mais il doit se contenter de sourire, et il serait très fou s'il essayait de combattre ces erreurs. A quoi bon? Tous les croyants, c'est-à-dire ceux qu'aveugle une crédulité invraisemblable, ont leur opinion faite, et si bien faite, qu'aucune démonstration n'ébranlerait leur foi tenace. N'essayez pas de leur prouver que le nombre 1 n'est pas le nombre 3, que des lotus ne sortent pas d'un nombril, qu'une ânesse ne parle pas en hébreu à son maître, et que le Cocyte ne roule pas sept fois autour de la porte des enfers! Vous perdriez votre peine! Ne gaspillez pas votre temps et vos paroles! Taisez-vous.
Mais au moins qu'en immolant leur raison les croyants ne nous parlent plus de leur raison. Qu'ils n'inventent pas de mornes théologies! Qu'ils ne nous fabriquent pas de gros livres indigestes pour appuyer leur foi. Le chamelier de la Mecque, qui croit à Allah et à Mahomet son prophète, ne s'embarrasse pas de ces arguties scolastiques. Il dit tout simplement «Allah est Dieu et Mahomet est son prophète.» Voilà toute sa science. Et il frappe de son fouet ou de son couteau l'impie qui ne croit pas à Allah ni à Mahomet!...
Le chamelier de La Mecque est beaucoup plus sage, à lui tout seul, que tous les théologiens de l'Occident.
Je n'entrerai donc dans aucune discussion religieuse, de sorte que personne ne pourra me reprocher d'entamer la foi traditionnelle de mes grands-mères. Je me contenterai de signaler une statistique effrayante, bien douloureuse pour notre pauvre intellectualité humaine.
Depuis que le monde existe, il a vécu à peu près six cents milliards d'êtres humains. On peut admettre qu'il y eut, en chiffres ronds, cent milliards d'Hindous, cent milliards de Païens divers, cent milliards de Bouddhistes, cent milliards de Musulmans, cent milliards de Catholiques, et cent milliards de Protestants. Or cela fait, si je ne me trompe, six religions bien distinctes, et il n'est pas possible que toutes ces six religions soient vraies. Il y en a tout au moins cinq de fausses, sur les six.
Si donc, en mettant les choses au mieux, il en est une parmi les six qui soit véritable et authentique--tout est possible--il n'en demeure pas moins avéré, évident, incontestable, que les cinq autres sont fausses, et, par conséquent, que les cinq sixièmes de l'humanité ont mené pendant des siècles, et mènent encore aujourd'hui, une existence faussée à sa base par une affreuse et ridicule erreur. Les cinq sixièmes de l'humanité ont été et sont absolument stupides.
Voilà une démonstration dont la rigueur mathématique est impeccable.
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