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LA DÉFENSE CONTRE L'AVARIE

Que l'homme soit condamné à la vieillesse et à la mort, c'est la loi, une loi commune à tout être vivant. Ce serait chose bien sotte que de s'indigner, plus sotte de pleurer, plus sotte encore de lutter.

Que l'homme soit victime des maladies, c'est tout simple, si ces maladies sont accidentelles, fortuites, inévitables.

Supposons, au contraire, qu'il s'agisse d'une maladie qu'on est allé librement chercher là où elle est. Supposons qu'on ne fasse aucun effort sérieux pour empêcher cette infection de s'étendre! Voilà le comble de l'incurie et de la bêtise.

L'incurie et la bêtise seront d'autant plus graves que la maladie sera plus redoutable. Si l'avarie est une maladie innocente, de mince importance, je rétracte le mot bêtise. En revanche, si elle est cruelle, longue, inexorable, l'homme est sans excuse de la cultiver avec amour.

L'excellent Ambroise Paré, recherchant les causes de la vérole, en reconnaissait deux: la première, c'est la grande ire de Dieu; la seconde, c'est d'avoir eu commerce avec un homme ou une femme infectés de cette maladie.

Laissons la grande ire de Dieu; car la Force qui régit les immensités des mondes a trop à faire pour employer son temps à syphiliser de pauvres bougres, coupables de paillardise.

Reste donc l'autre cause. Elle est seule opérante.

Elle n'a pas besoin de l'ire de Dieu. Le contact sexuel avec une personne infectée est la condition nécessaire et suffisante. Personne ne pourra soutenir que ce contact est involontaire. Donc, la syphilis est une maladie volontaire.

De par son origine elle prête à rire. C'est une source féconde de plaisanteries grivoises, parfois spirituelles, de mots salés et galants, de propos égrillards. De toutes les maladies, c'est la plus drôle. Elle est farce. Elle porte en elle une force comique, _vis comica_, qui lui donne une saveur spéciale inconnue aux autres affections morbides.

O incohérence humaine! Cette maladie amusante est terrible. La peau se couvre d'éruptions abondantes, fébriles, de pustules hideuses. Les gencives s'ulcèrent, les cheveux tombent. Des céphalées infernales empêchent le sommeil. La voix devient rauque, et l'haleine fétide. Une sénilité précoce envahit la malheureuse victime. Plus tard les os se nécrosent. L'œil se trouble. Des tumeurs apparaissent aux membres. Plus tard encore le système nerveux se disloque. Alors apparaissent des atrophies, des ataxies, avec des douleurs fulgurantes, si aiguës et si rebelles qu'elles poussent au suicide; des paralysies, la paralysie générale surtout, la plus atroce dégradation du corps et de l'âme.

Sur cent des aliénés qui pourrissent dans les asiles, il y a quarante alcooliques et quarante syphilitiques. L'aliénation est une maladie que l'homme s'est volontairement donnée.

Les avariés sont stériles. Si par hasard il naît un enfant, c'est un avorton infect, qui, heureusement, ne peut vivre que quelques heures ou quelques jours.

Une maladie amusante! Dans les premiers jours peut-être, et pour les spectateurs. Mais plus tard, quand il faudra traîner sa vérole pendant deux ans, dix ans, vingt ans, toute une existence! Non! en vérité, si l'avarie est une maladie comique, c'est d'un comique qui n'est pas bien gai.

Tout de même il serait assez injuste de reprocher aux malheureux qui l'ont si facilement et si bénévolement acquise, de n'avoir pas su résister aux triomphants attraits de la prostituée qui les a pris par le bras un soir, au fond d'une ruelle obscure. Les hommes sont de grands enfants, et il faut les traiter comme tels. Les syphilitiques ont été des imprudents, mais non des criminels. Ils ne sont ni plus méchants, ni plus débauchés que les autres hommes. Ils n'ont pas eu de chance. Voilà tout ce qu'on peut leur reprocher. Soyez sincères avec vous-mêmes, vieillards qui me lisez, et dites-vous si depuis votre lointaine adolescence, vous n'avez jamais commis quelque imprudence qui vous a exposés à ce désastre.

Ce qui est grave, c'est que la société ne fait rien pour protéger les grands enfants. Rien et rien.

Telle syphilitique, dans une ville de garnison, a infecté 20% de l'effectif du régiment qui y cantonnait. A dix clients par jour, ce qui était la moyenne de son travail quotidien, c'était 300 soldats par mois. Et ces trois cents malheureux jeunes hommes allaient propager partout, chez leurs femmes, leurs maîtresses, leurs fiancées, chez d'autres prostituées aussi, le mal inexorable dont ils étaient atteints.

Nulle, la répression; nulle, la limitation. Aucune digue ne s'élève contre cette marée montante d'un des plus vilains abcès de l'espèce humaine.

On affecte de dire qu'il faut respecter la liberté individuelle, arche sainte à laquelle il est interdit de toucher. Mais la liberté individuelle est une sinistre plaisanterie, quand il s'agit de toute licence donnée à la plus hideuse des infections.

On défend à un pharmacien de vendre deux grammes de laudanum. Or il est plus dangereux de toucher une femme syphilitique que d'avaler deux grammes de laudanum. Après deux grammes de laudanum, on est hébété pendant quelques heures, mais au bout d'une demi-journée on ne s'en souvient plus, tandis qu'une bonne syphilis abrège et corrompt les trente années qu'on pourra encore vivre.

Pourquoi un syphilitique est-il, même quand sa maladie s'épanouit en pleine floraison, libre d'infecter cinquante personnes? Pourquoi lui est-il permis de se marier? Pourquoi n'y a-t-il pas quelque part un internement des contagieux?

La liberté individuelle! Argument hypocrite qui masque mal notre veulerie, notre inertie, notre indifférence.

Je me résume: 1o Si chaque individu n'était pas d'une imprudence stupide, il n'y aurait plus jamais d'infection.

2o Si les pouvoirs publics daignaient prendre quelques mesures protectrices rigoureuses, ils auraient, en trois ans, fait disparaître la syphilis.

Le beau malheur que d'avoir gêné les amours des syphilitiques, et diminué le budget de la prostitution!

Mais, en fait, personne ne se soucie de réformer ses mœurs. Nous sommes assez aveugles pour ne jamais songer, ni comme individus, ni comme sociétés, à notre santé, le premier de tous les biens.

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