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LA GUERRE

Quand j'évoque la guerre, la sanglante, cruelle, hideuse guerre, alors aussitôt les images se précipitent en tumulte à mon esprit, ardentes, frémissantes, en tel nombre et avec de telles couleurs que j'en suis comme ébloui.

Grâce à la guerre, les preuves de l'ineptie humaine sont si éclatantes que toute parole ne pourrait que les affaiblir... Mais je tâcherai de mettre une digue à ce flot débordant d'idées et de calmer mon indignation.

Que la guerre fasse des morts, et des morts, et des morts, il est inutile de le répéter. Mais ce ne sont pas ces innombrables morts que je lui reproche. Après tout, nous devons tous mourir, quelque jour. Un peu plus tôt, un peu plus tard, ce n'est pas une grosse affaire.

Il existe à la surface terrestre quinze cents millions d'êtres humains, et notre magnifique guerre de 1914/1918 n'a pu faire périr que quinze millions d'hommes. C'est peu; car ces quinze millions ne représentent qu'une petite fraction d'humanité, un centième, c'est-à-dire presque rien. Deux ans de fécondité augmentée compenseront cette hécatombe. Et je serais presque tenté de parler comme Napoléon, qui, le soir de la bataille d'Eylau, contemplant tous les cadavres qu'avait sur le sol accumulés son orgueil, murmurait avec un bon sourire: «Une nuit de Paris réparera tout cela».

Je sais bien aussi qu'il y a les usines détruites, les chaumières éventrées, les châteaux démolis, les villes ravagées, les cathédrales incendiées, les forêts mutilées, les champs de blé transformés en charniers dans lesquels s'entassent les ossements des jeunes hommes. Mais il ne faut pas s'en émouvoir. Le lugubre spectacle ne durera pas toujours. Après quelques printemps, toute la végétation ancienne reparaîtra, et bientôt le laboureur insouciant, heurtant, par-ci, par-là, un squelette qui ébrèchera le soc, mènera joyeusement sa charrue dans les lieux où l'horreur est épandue aujourd'hui.

Partout la vie renaîtra forte et drue, et, au prochain siècle, il ne restera plus de l'affreux carnage qu'un souvenir se déroulant dans les livres d'histoire. La guerre de 1914/1918 sera le passé, comme les invasions des barbares, comme la guerre de Cent ans, comme les guerres du Premier Empire. Les plaies que le colossal massacre a infligées aux hommes et aux choses seront bientôt cicatrisées... Je dis bientôt, car un siècle, deux siècles, dix siècles même, ce n'est rien dans l'histoire humaine.

Ce ne sont pas les morts et les ruines qui me font dire que la guerre est la grande infâme. Car les nouveau-nés remplacent les morts. Les ruines se restaurent. Les arbres poussent. Les moissons renaissent. Mais il est une réalité sinistre que rien, dans l'éternité des temps, ne pourra effacer: c'est la douleur.

La douleur! Oui! tout simplement. Une prodigieuse et universelle douleur.

La douleur par le fait de la guerre a coulé à flots pressés, cent fois, mille fois plus que le sang, pourtant si prodigalement répandu.

Insistons; car nous touchons ici l'extrême folie des hommes, si vaste, que les mots font défaut pour en dépeindre l'immensité.

Tous les êtres aspirent au bonheur, but suprême et unique de leur existence. Imaginer une autre fin à notre destinée, c'est tomber dans les nuages d'une folle métaphysique. Individus et sociétés vivent pour être heureux. La chose est tellement évidente qu'il paraît naïf de le dire. Si quelque illustre penseur prêchait une doctrine qui enseignerait à l'homme le malheur comme but de l'existence, nous aurions le droit de déclarer que ce grand philosophe n'est qu'un farceur. Le bonheur, voilà notre idéal à tous.

Même, pour que cet idéal ne soit pas entaché d'un sombre égoïsme, nous devons généraliser la formule, et dire qu'il ne s'agit pas de notre bonheur seul, mais du bonheur des autres.

L'effort de l'humanité est vers le bonheur, qu'il soit collectif ou individuel. Par conséquent le seul moyen de juger les choses, c'est de mesurer la quantité de bonheur ou de malheur qu'elles apportent aux êtres humains.

Imaginons dans l'espace une colossale balance, avec deux gigantesques plateaux. Dans l'un vont s'entasser toutes les souffrances des habitants de la Terre; dans l'autre, toutes leurs joies. De quel côté, dans les temps de guerre, va s'incliner la balance?

Certes la guerre apportera de sérieux bonheurs qui tomberont bruyamment dans le plateau des choses délectables. D'abord elle aura conféré une grosse, très grosse, fortune aux constructeurs de canons et aux fabricants de munitions. Elle aura permis à maints fournisseurs de s'enrichir rapidement et grassement. Or c'est là, je crois bien, un réel bienfait, nullement négligeable. La guerre crée de nouveaux riches. Ils ne sont pas très nombreux, ces nouveaux riches; mais leur fortune est si énorme, que l'intensité compense la rareté.

Tous les autres bienfaits de la guerre pâlissent à côté de celui-là. Pourtant çà et là elle comporte quelques agréments qui sont sérieux. Il y a des soldats très braves qui ont obtenu des pensions, des décorations et des grades. Il y a de mauvais drôles qui ont péri. Les amateurs d'émotions fortes ont pendant quatre longues années trouvé chaque matin dans leur journal, lu au coin du feu, des nouvelles sensationnelles (et fausses) dont ils s'abreuvaient sans danger. Les beaux parleurs et les écrivains diserts ont pu, sans risquer la plus petite surface de leur peau, proférer des paroles injurieuses et retentissantes sur le patriotisme et la vengeance, ce qui leur a fait de par le monde une réputation de héros; car le tirage des journaux augmente avec le ronflement des banalités emphatiques. Tout individu qui enflait la voix s'est alors figuré être devenu, tout ensemble, un puissant artiste, un penseur génial, et un patriote valeureux.

Ce ne sont pas là, je le reconnais, de minces bénéfices. Mais que pèsent-ils à côté des douleurs de la guerre?

Il y aura eu, dans cette guerre de 1914/1918, plus de 15 millions de morts. Admettons que chacun des morts ne soit pleuré que par cinq personnes, le père, la mère, la femme, la sœur, le fils, l'ami. Voilà donc septante millions de douleurs atroces, qui se prolongeront pendant des années et des années. Croit-on que la jeune femme qui vient de perdre son mari, la mère qui a perdu son fils, pourront se consoler en un an, deux ans, ou dix ans? Leur vie est désormais empoisonnée. La mort qui a frappé l'être adoré, les a frappées, cette mère et cette épouse, plus cruellement que le soldat tombé. Leur existence sera désormais décolorée, misérable. Et ces malheureuses ne pourront plus rire, ni sourire. Les heures passeront; les jours, les mois, les années; mais la torture sera aussi dure qu'au premier jour, ce jour néfaste, où, comme un coup de foudre, cette parole a retenti: «Ton fils est mort, ton mari est mort!»

Quinze millions de morts, ce n'est pas un grand malheur!--au moins pour les morts--car les morts ne souffrent pas, ne pleurent pas dans une désespérance prolongée. Quinze millions de morts se réparent par quinze millions de naissances. Mais cent millions d'infortunés! cent millions de martyrs, pour qui toute joie est à jamais tarie. Voilà l'immense folie humaine. Quels que soient les bénéfices des constructeurs de canons, des banquiers, des mercantis; quels que soient les patriotiques orgueils des impérialistes triomphants; quelque flatteuses que soient les Croix de fer et les Légions d'Honneur prodiguées aux braves, si nous prenions une balance gigantesque et que dans un plateau nous mettions ces décorations et ces bénéfices, et dans l'autre plateau ces cent millions de définitives douleurs, de quel côté pencherait la balance?

Mais il faut que le plateau des douleurs soit bien plus colossal encore, si nous voulons y mettre toutes les autres souffrances dues à la guerre. Alors l'énumération devient effarante.

D'abord, vingt millions de blessés; c'est-à-dire vingt millions d'hommes, jadis vigoureux, qui maintenant, tremblant de fièvre, pâles, décharnés, impotents, passent des journées et des journées dans les hôpitaux, opérés et réopérés. Quelques-uns d'entre eux peut-être s'en tireront sans autre dommage que des cicatrices, des lésions nerveuses, des douleurs lancinantes, plus ou moins incurables. Oui! il y aura dix millions de non mutilés, mais les dix millions de mutilés!... Ils n'ont pas eu, ceux-là, la chance de mourir. Il leur faudra continuer à traîner une lamentable existence; il y aura à peu près quinze mille aveugles, cent mille borgnes, cinq cent mille manchots, cinq cent mille boiteux. D'autres sont sourds, d'autres atrocement défigurés, d'autres atteints de crises épileptiques, d'autres encore ont les deux bras coupés; il en est un qui a eu les deux bras, les deux jambes coupées, et qui est presque aveugle. Joli! très joli spectacle!

Ces dix millions de mutilés que la charité publique sera forcée de soutenir, représentent l'épanouissement d'une civilisation humaine vieille de trente siècles. Voilà à quoi auront abouti ses efforts!

Puissent-ils, ces héros, vivre longtemps et longtemps encore, pour attester, par leur seule présence, l'effroyable et sacrilège bêtise de l'espèce humaine.

Est-ce tout? Oh! que nenni! il y a les ruines. Des maisons ont été détruites, où étaient amassés tous les souvenirs et toutes les richesses d'une famille. Six millions de Belges, six millions de Serbes, six millions de Polonais, six millions de Français, expulsés de leurs domiciles, traqués comme des bêtes fauves, fuyant devant l'incendie et le pillage, laissant leurs femmes et leurs filles à la merci d'une soldatesque sauvage, et ne devant retrouver à leur retour qu'un foyer dévasté, rendu abject par les ordures que les vainqueurs y ont déposées.

Est-ce tout? Non! Pendant trois ans le spectre de la faim a frappé à toutes les portes de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie, des pays envahis, de la France, de l'Italie et de la Grande-Bretagne. Pas de charbon! pas de vêtements! pas de souliers! pas de sucre! pas de beurre! pas de pain!

Deux cents millions d'êtres humains, encore qu'ils ne soient pas morts d'inanition, ont eu la terreur de la famine et l'angoisse de la faim.

Ce n'est pas tout. Il y a eu six millions de prisonniers. On racontera quelque part, pour faire honte à l'humanité entière, l'existence de ces infortunés. On dira quelle infecte nourriture ils ont été forcés d'ingérer! dans quels hangars ils devaient dormir! quelle promiscuité dans la fange, les excréments et la vermine! quelles tyrannies leur étaient infligées par de vils soudards, transformés en bourreaux! Quatre années, quatre longues années sans que la plus pâle lueur d'espérance brillât à travers les grilles de fer barbelé qui les encerclaient!

Et puis, chez tous les habitants de l'Europe, la haine, l'injure, l'outrage, la calomnie, avec des cris de colère, de vengeance, de rage, qui endeuillent l'âme. La guerre fait vibrer tous les instincts sales et féroces qui sont le propre de l'homme, de l'homme plus sale et plus féroce que le pourceau et le chacal. Tout ce qui est bas, et vil, et bête, porté au pinacle! Un cabotin vaniteux, comme Guillaume II, une vieille brute inepte, comme Hindenburg, traités comme des divinités par cent millions d'imbéciles! Le mépris de tout ce qui est la justice. L'adoration de tout ce qui est le mensonge. L'insulte à tout ce qui est la pitié. L'humanité entière se vautrant avec délices dans la boue et le sang, et y trouvant je ne sais quelle joie malsaine, pire qu'une noble douleur.

Il semble que l'homme, ayant cherché ce qui peut lui donner à la fois le plus de souffrance et de bassesse, ait enfin réussi à se procurer le maximum. Il a adapté toute son énergie, toute son astuce, toute sa passion à cette œuvre de malheur.

Et d'ailleurs avec succès. Le résultat a été splendide. Pendant cinq à six mille ans, par de petites guerres peu meurtrières (perpétuelles d'ailleurs) l'homme s'était essayé à la guerre. Mais ce n'étaient encore que des ébauches, des essais enfantins, de médiocres préludes au magnifique ouvrage accompli de 1914 à 1918. Ah! cette fois ce fut réussi. Le but a été atteint. La somme des malheurs humains a dépassé toutes les prévisions, même les plus optimistes.

Plus la guerre a exigé d'énergie, de courage, d'héroïsme, plus elle a fait apparaître avec éclat notre folie, puisque ces trésors de courage, d'énergie, d'héroïsme, ont été consacrés à la destruction. Si la dixième partie de cet immense effort avait servi à combattre nos maladies, nos vices, nos ignorances, le sort de l'humanité serait presque divin.

Pour en donner un exemple concret, la guerre aura coûté à peu près mille milliards de francs. Eh bien! supposons qu'on ait, à la lutte contre l'alcoolisme, la syphilis, la tuberculose, employé la dixième partie de cette somme, soit cent milliards, ces fléaux auraient disparu.

Certes ils auraient disparu. Mais qu'est-ce que les douleurs de la tuberculose, de l'alcoolisme, de la syphilis, à côté des joies de la guerre?

L'humanité ressemble à un pacha qui aurait deux épouses. L'une, belle, jeune, saine, resplendissant de grâce et de douceur, à la voix harmonieuse, aux formes éblouissantes, au regard éclairé par la tendresse et l'amour. A celui qui l'approche, elle donne la volupté, le sourire, la sérénité. C'est la Science. L'autre épouse est une sale vieille putain, abjecte, châssieuse, vrai squelette ambulant. Les dents déchaussées, l'haleine fétide, couverte de ses excréments, vomissant partout, le corps ravagé par des ulcères nauséabonds, elle n'a plus que quelques rares touffes de cheveux gris empétrés de vermine. Violente, coléreuse, menteuse, se livrant à des accès de rage frénétique, elle bave et elle mord. Elle hurle au lieu de parler. A distance elle exhale un relent infect. C'est la Guerre.

Et voilà cependant l'épouse que cet ineffable pacha a choisie. Il la pare des bijoux les plus précieux, des robes les plus luxueuses, des plus somptueuses étoffes. Il aspire son souffle empesté et passe une langue amoureuse sur ses gencives putrides: il lèche ses ulcères purulents; il embrasse ses pieds nauséabonds. Il se pâme d'amour devant cette sinistre gueuse et force l'autre à en être la docile esclave.

Oh! hommes de goût! comment jugerez-vous ce pacha?

Imaginons encore un riche propriétaire, un amateur fortuné qui possède une splendide collection de tableaux, de marbres et de livres. Voici qu'un jour la fantaisie lui vient de les détruire. Avec des haches, des torches, des barils de poudre, il saccage tout, et il s'acharne à cet ingénieux travail avec un tel enthousiasme, que, le soir venu, de toute sa fortune passée, il ne lui reste plus que des débris. Alors, comme s'il se repentait--mais il n'a garde de se repentir--il arrête le feu, il noye les poudres, il laisse reposer sa hache. Il cherche tant bien que mal à restaurer les toiles éventrées, à arracher du feu quelques bribes de ses anciens trésors. Mais il ne réussit à récupérer qu'une minuscule partie de ce qu'il a si énergiquement voulu anéantir.

Voilà ce que fait le chirurgien qui, le soir d'une bataille sanglante, tâche de rendre un peu de vie à quelques mourants. On a, tout le jour, égorgé cinquante mille jeunes gens, et toute la nuit on essaye d'en sauver deux cents! C'est comique, lugubrement comique.

Supposons que toutes les nations de la terre se soient concertées pour construire une monstrueuse machine qui, prenant l'eau de la mer à dix kilomètres du rivage, l'élève à une immense hauteur pour la rejeter ensuite avec fracas, au loin, dans la campagne. Les ingénieurs les plus habiles en ont dressé les plans. Mille milliards de francs ont été dépensés. Tous les peuples, tous les individus ont travaillé sans relâche à cette œuvre inouïe. Pistons énormes, bielles gigantesques, outils d'une précision merveilleuse! tout est conçu et exécuté magistralement. Le plus humble des habitants de la terre est fier de ce chef-d'œuvre collectif auquel les plus grands penseurs et les plus petits ouvriers, pendant plusieurs générations, ont collaboré. C'est extraordinaire, prodigieux, colossal!

Avant d'admirer, attendez.

Supposons que cette mer, puisée par un tel gigantesque effort, va retomber au milieu des villes, noyer les bibliothèques, les musées, les palais, les chaumières, détruire les récoltes, corrompre le sol, condamner quatre provinces à la stérilité et à la famine! que penseriez-vous alors de ce chef-d'œuvre? Et n'auriez-vous pas le droit de vous écrier! «O insensés! à quoi bon toute cette intelligence, si elle est un instrument de malheur?»

Imaginons qu'un physiologiste génial ait enfin découvert une substance dont la préparation lente, laborieuse, difficile, soit un miracle de sagacité et d'adresse. Il a appris que cette drogue nouvelle provoque des douleurs atroces dans tous les membres, et des céphalées qui font hurler de désespoir; elle pourrit le sang, tue le sommeil, l'appétit, la gaieté. Elle dégrade l'intelligence, paralyse le cerveau. Et cependant, matin et soir, notre homme génial s'abreuve de cette abominable substance. Dirons-nous! «Voilà un bien grand savant!» ou dirons-nous «Quel crétin!» Chacun pourra avoir une opinion différente, mais pour moi tout son génie s'effondrera devant son énorme bêtise.

On prétendre peut-être--car il y a quelques amateurs de la guerre--que les générations actuelles sont malheureuses, mais qu'elles travaillent pour les générations futures. Le présent est exécrable, certes, mais il s'agit de préparer l'avenir...

Eh bien! soit! Parlons de l'avenir!

L'avenir, c'est la naissance de nouvelles générations plus vigoureuses, plus braves, plus intelligentes que les générations passées. Et alors, évidemment, ces nouvelles générations seront d'autant plus brillantes qu'elles seront issues de générateurs plus excellents. Telle est la loi d'hérédité. Elle est absolue. Pour fortifier une race, il faut choisir les meilleurs. Ce serait l'affaiblir, l'anéantir même, que de prendre pour la perpétuer des avortons et des débiles.

C'est vrai pour les chiens, les chevaux, les pigeons. C'est vrai pour les poires, les pommes et les raisins. C'est vrai pour les champignons et les microbes. Une espèce, pour progresser ou même seulement pour se maintenir, a besoin d'une perpétuelle sélection. Aussi la Nature, pour l'empêcher de disparaître, condamne-t-elle à la stérilité ou à la mort tous les individus défectueux.

Or la guerre fait aussi une sélection, _mais c'est à rebours_. Elle élimine les braves, les jeunes, les forts, les vigoureux, les beaux, et ne laisse survivre, pour perpétuer l'espèce, que le rebut humain.

Nul doute n'est possible. Dans une bataille, et à plus forte raison dans une série interminable de dures batailles, ce sont les meilleurs qui ont succombé.

Tous nos régiments d'infanterie se sont renouvelés cinq ou six fois. Des deux millions de soldats qui sont partis en août 1914, et qui ont continué à se battre, il reste à peine quelques centaines d'hommes valides. Les autres sont des prisonniers, des malades, des morts ou des mutilés. Il ne survit--sauf quelques glorieuses exceptions--pour perpétuer l'espèce que les réformés et les lâches.

Que dirait-on d'un éleveur qui, nourrissant une centaine de petits cochons, et estimant que tous les ans dix lui suffisent pour conserver l'espèce, sacrifierait, avant qu'ils fussent en âge de se reproduire, les quatre-vingt-dix normaux, et conserverait, avec un soin jaloux, les dix porcelets les plus vilains, les petits, les ulcéreux, les difformes. Au bout de cinq ou six années, il aurait un joli troupeau!

Mais, heureusement pour l'espèce porcine, aucun éducateur ne comprend l'élevage de cette manière. Ce n'est pas la manière de l'homme pour son bétail, c'est la manière de l'homme pour l'homme.

Et c'est ainsi que nous réservons l'avenir.

Il fut un temps où je croyais qu'on pourrait faire admettre aux Français que la paix a quelques avantages, et que la guerre a quelques inconvénients. Dans des réunions publiques, où venaient parfois jusqu'à trente personnes, j'essayais cette démonstration... Or, un jour, dans une réunion contradictoire, un de mes auditeurs, un journaliste dont il ne me convient pas de citer le nom ici, comme je parlais de la sélection à rebours, s'écria avec une conviction éloquente: «Mais il reste les femmes!»

Eh oui! mon cher contradicteur, les femmes restent... Et c'est fort heureux. Car, s'il en était des femmes comme des hommes, c'est-à-dire, s'il n'y avait pour perpétuer l'humanité que les naines, les idiotes, les aveugles-nées, les démentes, les rachitiques et les lépreuses, c'en serait fini à tout jamais de l'espèce humaine.

Les femmes restent... C'est entendu. Mais les malheureuses qui restent doivent se contenter des nains, des aveugles-nés, des idiots, des déments, des rachitiques et des lépreux. Après quatre ans de guerre, c'est tout le résidu mâle que nous pourrons leur offrir. Ajoutons-y quelques tuberculeux, des embusqués de haut vol, et les veufs de plus de cinquante ans. Après une bonne guerre, nous n'aurons rien de mieux à leur présenter.

Les femmes restent.... Voilà qui est incontestable. Mais, à elles toutes seules, elles sont impuissantes, avec le rebut de la population masculine, à faire des générations vigoureuses et saines.

Les femmes restent.... Et c'est peut-être la parole la plus forte qu'on puisse prononcer en faveur de la guerre.

Pourtant non! En approfondissant la question, on finit par trouver un témoignage décisif: c'est l'argument qu'on peut appeler l'_argument de nécessité_. Il est simple, connu, commode. Il s'applique à la guerre, comme à la douleur, à la misère, à la prostitution, au choléra. Il dispense de tout effort mental. Il se met à la portée des plus humbles comme des plus grands parmi les hommes. _Les choses sont ainsi: donc elles ne pouvaient pas être autres._

Cette proposition métaphysique est peut-être vraie. Notre intelligence est trop obtuse pour en décider définitivement. Que la fatalité et la nécessité gouvernent les choses; soit: j'accepte. Mais alors tout de suite il faudra reconnaître que les choses ne sont telles que grâce à la bêtise prodigieuse des hommes (ce qu'il fallait démontrer).

Que depuis Homère, après Platon, Aristote, Cicéron, Saint-Augustin, Saint-Jérôme, Léonard de Vinci, après Pascal, après Voltaire, après Montesquieu, après Leibniz, après Kant, l'humanité n'ait pas trouvé mieux pour résoudre ses querelles, que l'entre-égorgement de trente millions de ses jeunes gens, les meilleurs, les plus beaux, les plus braves, c'est la démonstration écrasante, irrésistible, d'une totale impuissance intellectuelle.

Vous dites: «C'était fatal»! Peut-être: Après tout qui sait si la fatalité n'est pas la loi de tout? Mais cette fatalité n'est fatalité que grâce à notre inintelligence.

Même cette inintelligence paraît si profonde que je ne perdrai pas mon temps à prôner quelque palliatif de la guerre, ou à rêver une humanité moins aveugle.

Allez donc, mes frères, continuez! Courage! Poussez! Poussez ferme. Vous voici à l'aurore des temps nouveaux. Car cette guerre n'est qu'une trêve. D'autres batailles renaîtront, et nos petits-enfants verront de plus glorieux massacres encore. Ils souffriront des douleurs plus aiguës et plus prolongées.

Allez! En avant! Bon appétit! Perfectionnez l'art de tuer! Il y a encore de belles choses à inventer, car vous êtes loin de la limite que vous pouvez atteindre. Evertuez-vous! Travaillez! Vous aurez d'ici à quelques années de superbes résultats!

Chassez donc ce qui vous reste de timidité! Quelle que soit votre férocité, votre ineptie sera plus immense encore, et devant elle votre férocité sera toute petite, comme un roseau à côté de la Tour Eiffel.

Ils sont tellement abêtis, ces pauvres hommes, qui s'entretuent sans se haïr (le mot est de Bossuet) qu'ils ne m'inspirent plus aucune pitié, mais une sombre humiliation. Oui, je suis, au plus profond de moi-même, humilié d'appartenir à cette vilaine espèce animale, la plus sotte de toute la création.

... Il y a quelques années une grande dame, qui, quoique anglaise, porte un des plus brillants noms de la noblesse française, comme elle combattait avec une généreuse âpreté la vivisection, me fit cette proposition singulière: «Pourquoi, me dit-elle, au lieu de martyriser des singes et des chiens, ne leur apprenez-vous pas à jouer au crockett?»

J'ai peut-être souri, mais j'avais tort de sourire. Il serait mille fois plus facile d'apprendre le crockett à des singes que de faire reconnaître aux hommes que la paix vaut mieux que la guerre.

Je n'ignore pas qu'il y eut, de par la guerre, et provoqués par la guerre, maints exemples magnifiques d'héroïsme.

On écrirait d'énormes livres en relatant tous les actes de splendide dévouement, d'abnégation intrépide que des hommes, obscurs parmi les obscurs, humbles parmi les humbles, ont prodigués.

Je pourrais, en face de ces héroïsmes, mettre les lâchetés; en face de ces dévouements, les vilenies; en face de ces sacrifices, les infamies. Mais non! je veux pour un instant oublier les ignominies humaines et ne parler que des héros!

Cependant je formulerai une question indiscrète: ces héroïsmes furent-ils judicieux ou absurdes?

Deux paladins, Roland et Olivier, luttent trois jours. Les rochers et les forêts retentissent des terribles coups qu'ils se donnent. Quand leur sang a bien coulé, quand leurs forces sont épuisées, ils s'aperçoivent qu'ils étaient stupides. Alors ils s'arrêtent, se réconcilient. _C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude._ Leur courage a été magnifique; mais leur bêtise a monté bien plus haut que leur courage.

Le soir d'une bataille, vingt mille blessés sont couchés par terre, accotés aux cadavres. A perte de vue, ils gisent dans la campagne, livides, agonisants, perdant leur sang, gémissant, râlant. Dans tous les fossés, dans tous les trous d'obus, dans tous les chaumes, il y en a: il y en a encore: il y en a toujours. Ces mourants ont été des héros.

C'est entendu; mais tout cet héroïsme, celui des vainqueurs comme celui des vaincus, a consisté à tuer des hommes et à se faire tuer par des hommes.

Si la bataille avait été engagée entre les hommes d'un côté et de l'autre les loups, les tigres, ou les requins, on pourrait s'extasier sur la vaillance de l'espèce humaine. Mais des hommes contre des hommes! pour l'honneur de l'espèce humaine c'est beaucoup moins séduisant!

Et les causes furent si futiles, si mesquines, si misérables, qu'on peut les résumer en un mot: des bêtises.

L'héroïsme déployé pour une bêtise, c'est, en bonne langue française, l'apothéose de la bêtise humaine.

Que dirait-on d'une cité qui, afin de donner aux pompiers une magnifique occasion d'exercer leur vaillance, consacrerait chacune de ses nuits à l'organisation d'un immense incendie? Ah! oui certes! on verrait alors de beaux actes d'énergie qui pourraient gonfler d'orgueil l'âme de tous les citoyens. Les poètes composeraient des poèmes superbes sur l'intrépidité des pompiers. Les sculpteurs élèveraient des statues de marbre. Les architectes construiraient des arcs de triomphe. Les cendres des martyrs seraient portées dans des Panthéons avec de grands honneurs. Mais, malgré tout, je limiterais mon enthousiasme, et déclarerais éminemment stupide cette cité riche en pompiers sublimes.

Est-ce que d'ailleurs l'héroïsme suffit à tout effacer? Les brigands, les souteneurs, les malandrins, les bandits de grands chemins font preuve d'un souverain mépris de la mort. Ils se battent courageusement contre les gendarmes et les agents de police. Et pourtant nous n'avons pour ces bandits qu'une sympathie des plus mitigées.

Le courage, pour être admiré, doit s'adapter à une noble cause. Où est-elle, cette belle cause, soldats de Jules César, de Charles-Quint, de Charles XII, de Napoléon, de Guillaume, qui portiez la dévastation, le désespoir et la mort?

Nécessairement, dans une guerre, il y a eu toujours au moins un agresseur, et je n'ignore pas combien il est idiot et lâche de ne pas repousser une injuste agression. Mais ces agresseurs ont été des hommes, et l'espèce humaine entière est responsable de leur crime.

Et, d'ailleurs, quelle nation ne fut jamais, dans le cours de sa longue histoire, agressive? Tous les peuples furent, à un moment donné, provocateurs de guerre (successivement et parfois simultanément). Et, comme de juste, ç'a été l'occasion, donnée à de vaillants guerriers, d'être vaillants. Mais la première cause de cet héroïsme a toujours été la félonie ou la cupidité de tel ou tel peuple.

Qu'un explorateur hardi affronte les mers et les glaces du pôle pour planter le drapeau de la science à l'extrémité du globe, j'admire, et sans réserve. Mais que trois millions de soldats courageux se massacrent pour conférer quelque fragment de soi-disant gloire à un Napoléon ou à un Guillaume, j'admire leur courage, mais, quant à leur intelligence.....???

Tout ce que je puis concéder, c'est que, malgré son effarante ineptie, l'homme est capable d'héroïsme, et que cet héroïsme est parfois si beau, qu'il atténue un peu--bien peu--la stupidité collective de l'espèce humaine.

Voici une classe de collégiens, une quarantaine de petits polissons bruyants, criards, hargneux, indociles. Ils se disputent frénétiquement, se bousculent, se mordent, s'égratignent, vocifèrent sans se lasser. Leurs querelles sont perpétuelles; grimaces, gifles, coups de pied, coups de poing, taloches. Le malheureux pion ahuri qui les surveille aurait trop à faire s'il devait à chaque minute juger équitablement le différend qui s'est élevé. Est-ce Paul qui a commencé? est-ce Pierre? est-ce André? Il ne sait où donner de la tête; car les batailles, les pleurs, les hurlements, se succèdent sans fin. C'est tantôt Pierre, tantôt Paul, tantôt André! Et le pion infortuné est forcé de conclure, en légitime conclusion: «Voilà des mômes insupportables!»

Si, du haut de Sirius, quelque ange, malgré la distance, pouvait distinguer les ébats belliqueux de l'espèce humaine, il dirait à bon droit: «Voilà d'insupportables mômes.»

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