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Mais j’ai fait ce matin une découverte plus importante.

--Laquelle?

--Je suis retourné de très-bonne heure sur les lieux, et en examinant la fenêtre par laquelle on a tiré, j’ai trouvé dans la rue, entre deux pavés, un fragment de papier dont l’assassin s’est servi pour bourrer son fusil. Ce papier porte une indication précieuse, et je tenais à vous le remettre moi-même. Je vous l’apporte.

--Voyons! dit avec empressement M. Mornas.

Le commissaire de police tira de sa poche son porte-monnaie, l’ouvrit et y prit un papier mâchuré et tout noirci par la poudre.

--C’est bien une bourre, dit-il en le remettant au juge d’instruction, et vous remarquerez, monsieur, qu’on y peut lire encore des caractères imprimés. Ce fragment a été arraché d’un livre.

--Oui, sans aucun doute, et même d’un livre de vers... les mots qui restent riment entre eux... _vents_, _mouvants_... _rêve_, _grève_. Vous avez raison, monsieur, il y a là un indice précieux.

--D’autant plus précieux que Mareuil est poëte.

--Poëte! Vous venez de me dire qu’il est journaliste.

--Il appartient en effet à la rédaction d’un journal, mais il vient de publier un volume de poésies.

--Comment savez-vous cela?

--C’est M. Verdalenc qui me l’a appris. Il prétend que ce garçon passe sa vie à faire des vers, au lieu de travailler sérieusement, et qu’il mange, à faire imprimer des livres que personne n’achète, l’argent que sa mère et sa sœur ont beaucoup de peine à gagner. Et ce papier est tout neuf... l’impression est toute fraîche.

--Si vraiment ce jeune homme était l’auteur du livre que l’assassin a déchiré pour bourrer son fusil, ce serait une forte présomption contre lui... presque ure preuve. Mais comment le savoir? Il ne reste que des bouts de ligne... des rimes qui traînent partout.

--Vous pourriez appeler l’éditeur qui a mis le volume en vente, et l’imprimeur... ils reconnaîtront certainement le papier et les caractères... ils indiqueront même la page où se trouvent les quatre vers dont nous n’avons que la fin.

--Je les entendrai demain... C’est grave, très-grave, conclut M. Mornas, qui commença aussitôt une promenade silencieuse à travers son cabinet.

C’était chez lui un signe évident de préoccupation, et, de fait, il se trouvait dans un embarras extrême.

Les deux preuves apportées par le commissaire semblaient accablantes pour Louis Mareuil. La pièce à conviction surtout ne laissait presque aucun doute. D’autre part, les renseignements sur ses antécédents et sa conduite étaient favorables, et l’on pouvait s’étonner qu’un garçon si bien noté dans le rapport du chef de la sûreté se signalât tout à coup par un meurtre si audacieux.

Le juge, qui connaissait ses classiques, s’en allait récitant tout bas les vers connus:

Quelque crime toujours précède les grands crimes... Un seul jour ne fait pas d’un mortel vertueux Un perfide assassin, etc.

Mais, en dépit de cette sentence poétique, M. Mornas augurait fort mal du cas de Louis Mareuil, et il était résolu à faire son devoir, au risque de chagriner sa femme.

--Hier, vous vous êtes contenté, m’avez-vous dit, de prendre l’adresse de M. Mareuil? demanda-t-il en s’arrêtant brusquement. Mais, ce matin... n’avez-vous rien fait de plus?

--Pardon, monsieur, après avoir vu le procureur de la République, j’ai pris sur moi de passer au journal où écrit Mareuil. Ce n’était pas l’heure où les rédacteurs y viennent, mais un garçon de bureau m’a affirmé que Mareuil, contrairement à son habitude, n’y avait pas paru la veille. Au parquet, j’ai su que vous veniez d’être désigné pour instruire l’affaire, et je n’ai pas voulu pousser les choses plus loin avant de vous avoir vu.

--Que concluez-vous de l’absence prolongée de ce jeune homme?

--Qu’il n’y a pas une minute à perdre pour s’assurer de sa personne. S’il est rentré à son domicile, ce dont je doute, il n’y couchera certes pas ce soir, car il doit s’attendre à être arrêté. Il prendra, dans la journée, le train de Bruxelles ou le train de Londres.

--Je pense comme vous qu’il faut se hâter... non pas de l’arrêter, mais de l’interroger. Il se justifiera peut-être, et dans le cas où il y parviendrait, je ne veux pas avoir à regretter d’avoir pris une mesure prématurée.

Je ne vous retiens plus, monsieur. Veuillez en sortant prier de ma part le chef de la sûreté de monter ici. Vous le trouverez certainement dans son cabinet, et vous lui direz que je désire lui parler sur-le-champ.

--J’y vais, monsieur le juge d’instruction, répondit le commissaire.

M. Mornas resta seul et plus perplexe que jamais. Il commençait à penser que l’arrestation de Louis Mareuil était indispensable, mais il tenait à ne donner l’ordre qu’après avoir fait tout ce qu’il était possible de faire pour éviter d’en venir là.

Il avait pleine confiance dans les lumières du chef de la sûreté.

Il voulait le consulter préalablement, savoir comment il appréciait les faits, et s’entendre avec lui sur la marche à suivre pour arrêter Mareuil sans scandale et sans bruit.

Cet agent supérieur ne tarda point à se présenter. C’était un tout autre homme que le commissaire, un homme plus intelligent, plus fin, plus rompu aux affaires et mieux stylé, mais aussi plus fantaisiste et plus accessible aux préventions.

Aux premiers mots que lui dit M. Mornas, il l’interrompit très-poliment pour lui apprendre que Louis Mareuil venait d’entrer au Dépôt, et comme le juge d’instruction se récriait:

--J’ai agi, reprit-il, par ordre spécial du parquet, et je pensais, monsieur, que vous étiez déjà informé. On m’a remis un mandat d’amener que j’ai dû exécuter immédiatement. Il y avait urgence, car il était à craindre que l’inculpé ne se mît à l’abri en passant la frontière. C’est pour cette raison que le procureur de la République n’a pas cru pouvoir attendre.

--On aurait pu, du moins, me prévenir. J’allais le donner, cet ordre, mais je voulais y joindre certaines recommandations. La famille de ce jeune homme est honorable, et elle a droit à des égards.

--J’en ai eu, monsieur. J’ai procédé avec tous les ménagements possibles. Ainsi, je lui ai dit que le juge d’instruction, ayant un renseignement à lui demander, le priait de passer au Palais. J’ai pris avec moi trois agents, mais il ne les a pas vus. L’un d’eux est monté sur le siége à côté du cocher, les deux autres sont restés en surveillance aux abords de la maison; mais je suis entré seul dans la voiture, et pendant le trajet, il n’a pas pu se douter que je le menais en prison.

--Quelle a été son attitude?

--Elle a été parfaite jusqu’au moment où, dans mon cabinet, je lui ai déclaré qu’il allait être écroué. Là, il s’est emporté d’abord au point de m’injurier; puis il s’est calmé, et il a demandé à écrire à sa mère. Je m’y suis opposé, ne sachant pas si vous jugeriez à propos de le mettre au secret. Alors, il s’est troublé et il est sorti, la tête basse. Cette scène se passait il y a dix minutes, car je venais de l’expédier au Dépôt quand mon collègue de Boulogne est venu me dire que vous m’attendiez.

--Je vois que vous avez agi avec intelligence, comme toujours. Maintenant, monsieur, quelle est votre opinion sur l’affaire? J’ai lu votre très-remarquable rapport.

--Lorsque je l’ai écrit, je ne connaissais qu’imparfaitement les faits. Aussi me suis-je borné à des indications générales...

--Qui me seront d’une grande utilité; mais depuis que vous êtes mieux informé, vous êtes en état d’émettre un avis motivé. Avec votre expérience et votre coup d’œil, vous jugez promptement un prévenu; sa contenance et son langage suffisent à vous éclairer.

--Pas toujours, monsieur. J’ai vu des scélérats, qui ont fini sur la place de la Roquette, rester très-calmes quand je les ai arrêtés. J’ai vu aussi de très-honnêtes gens perdre la tête et se lancer dans des explications compromettantes. En général, ces sortes d’appréciations sont très-incertaines, et j’hésite toujours à me prononcer.

--Mais enfin, monsieur, croyez-vous que M. Mareuil soit coupable?

--Si l’on ne tient compte que des faits relevés jusqu’à présent, sa culpabilité n’est pas douteuse, car ils sont tous à sa charge.

--Vous paraissez sous-entendre que les preuves morales sont en sens inverse.

--Pas précisément. Ainsi, il est avéré qu’il nourrissait une haine profonde contre M. Trémentin. J’ai voulu dire seulement que pour que l’enquête soit complète, il faut aussi chercher ailleurs. Trémentin avait plus d’un ennemi.

--Si vous n’avez pas d’opinion, vous avez du moins une impression, et je vous serais obligé de me la faire connaître.

--Mon impression est que ce crime sent la femme.

--Alors, ce serait une maîtresse abandonnée par Trémentin qui l’aurait fait tuer?

--Il y a des femmes des deux côtés, dit, après un court silence, le chef de la sûreté.

--Quoi! vous penseriez que la veuve de M. Trémentin a poussé ce Mareuil à assassiner son mari!

--Je ne vais pas jusque-là... Seulement, lorsque je me suis présenté chez la mère du prévenu, j’ai trouvé là madame Trémentin.

--Ce n’est pas possible! s’écria M. Mornas consterné.

--Monsieur, dit le chef de la sûreté, madame Mareuil habite, avenue Frochot, une maisonnette précédée d’un jardin. Quand je suis arrivé, cinq personnes étaient réunies dans ce jardin: le prévenu, sa mère, sa sœur, un de ses amis, M. Darès, et une jeune femme en grand deuil que ce monsieur s’est abstenu de me nommer, quoiqu’il m’eût désigné madame et mademoiselle Mareuil. L’idée m’est venu que cette jeune femme pouvait être la veuve de Trémentin, mais j’en douterais encore si Mareuil ne me l’avait dit lui-même, pendant le voyage que nous avons fait ensemble de son domicile à la préfecture.

--Et comment vous a-t-il expliqué ce fait inouï?

--Il m’a dit, comme si c’eût été la chose la plus naturelle du monde, que madame Trémentin était la meilleure amie de sa sœur, à lui, Mareuil, et qu’elle était venue lui faire une visite...

--Quelques heures après l’assassinat de son mari!... Elle n’a donc pas de cœur!... et elle est bien audacieuse.

--Il est évident que la mort de Trémentin ne l’a pas beaucoup affectée... mais quant à l’audace, j’avoue que je n’y crois pas... Cette veuve est insensible et inconsciente, mais elle n’est pas de force à s’afficher dans le seul but de détourner les soupçons. Si elle s’était entendue avec son ancien amoureux pour se débarrasser de son mari, elle se serait bien gardée de se montrer chez cet amoureux le lendemain du crime: elle aurait attendu, pour le revoir, que l’émotion fût calmée.

--Alors, vous croyez qu’elle n’est pas sa complice, dit M. Mornas, avec un soupir de soulagement.

--Je l’affirmerais presque. Si elle l’était, elle dépasserait en hardiesse les plus habiles scélérats que j’ai connus... et j’en ai connu beaucoup. Une femme de vingt ans ne joue pas une comédie si dangereuse avec cet aplomb superlatif.

--C’est mon avis; mais que penser de ce Mareuil qui la reçoit chez lui, quoiqu’il n’ignore pas ce qui s’est passé la veille à Boulogne?... Il y était... on l’y a vu...

--Oui, mon collègue vient de me mettre au courant. Je ne puis pas affirmer que ce soit lui qui ait tiré, mais j’affirme que, si c’est lui, il n’a pas pris conseil de madame Trémentin. Si j’avais pensé autrement, j’aurais commandé à mes hommes de la _filer_ séance tenante, et je ne leur ai pas donné d’ordres.

--Vous avez bien fait. Mademoiselle Aubrac, qui a épousé, pour son malheur, M. Trémentin, est d’une excellente famille que nous devons prendre garde de déconsidérer. Je n’interrogerai pas cette jeune femme, à moins qu’il n’y ait nécessité absolue.

--Mareuil en dira plus qu’elle n’en pourrait dire. Je me permettrai aussi de signaler à votre attention MM. Darès et Caussade, qui ont vu bien des choses. Leur déposition sera très-importante. Le nœud de l’affaire est là.

--Je les entendrai après le prévenu.

--Il ne me reste qu’à me retirer, monsieur le juge d’instruction, si vous n’avez plus besoin de moi. Je me propose de me transporter aujourd’hui à Boulogne pour tâcher de recueillir de nouveaux renseignements, et, en cette saison, la nuit vient de bonne heure.

--Une dernière question, monsieur. Vous avez cité dans votre rapport M. Verdalenc... et sa femme. J’ai eu avec eux des relations de monde, et il me serait difficile de suivre l’affaire s’ils devaient y être impliqués. Pensez-vous que cela puisse arriver?

--Certainement non, monsieur. On ne peut pas les soupçonner, car ils ont poussé tous les deux à ce mariage. Madame Verdalenc n’avait plus que de l’amitié pour Trémentin. Peut-être cependant serait-il intéressant de savoir ce qu’elle pense de la mort tragique de son ancien amant. Il n’est pas impossible qu’elle connaisse quelques-unes des maîtresses qu’il a eues après elle.

--Vous avez raison. J’y songerai, murmura M. Mornas, qui tenait beaucoup à s’éclairer en consultant des gens compétents, mais qui ne voulait pas leur expliquer son plan de campagne.

Il en prétendait garder pour lui tout l’honneur, et plus l’affaire se compliquait, plus il se piquait au jeu. Les difficultés, loin de le décourager, l’excitaient.

L’arrestation de Louis Mareuil modifiait fortement l’état des choses, mais il ne désespérait pas de le trouver innocent, de découvrir ensuite le coupable et de mériter à la fois l’avancement qu’il ambitionnait et la reconnaissance de Berthe qui s’intéressait à Cécile.

Il lui tardait d’engager l’action, et il était sous les armes. Il serra dans le tiroir de son bureau la bourre accusatrice, signa une formule imprimée, sonna un huissier et la lui remit.

Cette formule, c’était l’ordre d’extraire du Dépôt le nommé Louis Mareuil, et de l’amener dans son cabinet.

Après quoi, il appela son greffier, qui reprit sa place accoutumée.

--Vous n’enregistrerez les demandes et les réponses qu’au moment où je vous ferai signe, lui dit-il. Il se peut que je ne commence pas par interroger le prévenu, et il est inutile de minuter une simple conversation.

Le greffier se le tint pour dit. Il ne demandait pas mieux que de se reposer.

Un juge d’instruction est absolument libre d’exercer comme il l’entend ses redoutables fonctions, et M. Mornas se proposait de ne pas traiter tout d’abord Louis Mareuil comme un coupable.

Malgré les charges qui s’accumulaient contre ce malheureux garçon, le mari de Berthe espérait encore qu’il se justifierait d’une façon péremptoire,--par exemple, en prouvant un alibi,--et, dans le cas où ses explications permettraient à son juge de rendre, séance tenante, une ordonnance de non-lieu, il tenait à lui épargner le désagrément de signer un interrogatoire qui devait rester au dossier.

Il importait donc de donner au début de cet interrogatoire l’apparence d’un simple entretien.

Et, afin de recevoir le prévenu sans l’intimider, le bienveillant magistrat se garda bien de siéger dans son fauteuil.

Il reprit sa promenade à travers son cabinet, et il affecta même de regarder à travers les vitres par la fenêtre qui donnait sur le boulevard du Palais.

Il n’attendit pas longtemps. L’huissier reparut, reçut un ordre, et au lieu de rentrer avec un garde de Paris escortant le prévenu, il introduisit Louis Mareuil comme il aurait introduit un visiteur.

Le pauvre garçon n’était pas encore remis du coup qu’il avait reçu, et les traitements qu’il venait de subir l’avaient exaspéré. Interrogé par le greffier du Dépôt qui avait couché son nom sur le registre où l’on inscrit ceux des voleurs, fouillé par des gardiens qui le prenaient pour un vulgaire malfaiteur, il ne se possédait plus, quoiqu’on lui eût fait, sur sa mine, la faveur de l’enfermer dans une cellule où il était seul, au lieu de le jeter dans la salle commune avec des coquins de toutes catégories.

Sa figure contractée par la colère se détendit un peu quand il vit le juge d’instruction venir à lui, et surtout quand il l’entendit lui dire:

--Remettez-vous, monsieur.

Depuis une demi-heure, on ne l’appelait plus monsieur.

--A qui ai-je l’honneur de parler? demanda-t-il sans se départir encore de sa roideur.

--Je suis M. Mornas, juge d’instruction, et j’ai quelques explications à vous demander.

--Je suis prêt à vous les donner, monsieur; mais permettez-moi de vous dire qu’on abuse étrangement de votre nom. Un homme de la police s’est présenté chez moi tout à l’heure; il m’a dit que vous désiriez me parler; j’ai consenti à le suivre, et, au lieu de m’amener dans votre cabinet, il m’a fait jeter en prison. C’est à moi de vous demander pourquoi.

--Vous étiez sous le coup d’un mandat d’amener, et il est d’usage de conduire d’abord les prévenus au Dépôt de la préfecture.

--Ainsi, cet homme n’a pas menti. On m’accuse d’avoir commis un assassinat?

--Il ne tient qu’à vous de vous justifier. Je vous ai fait venir pour vous mettre à même de prouver qu’on s’est trompé.

--Et comment le prouverai-je, s’il vous plaît?

--En me disant la vérité. Je suis _à priori_ disposé à croire que vous êtes innocent. Je n’en douterai plus quand vous aurez répondu franchement aux questions que je vais vous adresser.

--Je ne demande pas mieux... dès que nous serons seuls, dit Louis Mareuil en regardant le greffier, qui taillait nonchalamment sa plume.

Cette espèce de mise en demeure blessa M. Mornas. Si conciliant qu’il fût, il ne pouvait pas admettre qu’un prévenu lui fît la leçon, et il rentra aussitôt dans l’exercice de ses fonctions.

--Le juge d’instruction, aux termes de la loi, doit être assisté d’un greffier, dit-il en prenant place sur son siége magistral.

Et il ajouta en montrant une chaise de paille:

--Asseyez-vous.

--C’est un interrogatoire alors, dit Mareuil. Très-bien. Je préfère cela. Au moins je sais à qui j’ai affaire.

Il était écrit que Louis Mareuil ne ferait que des maladresses.

Il avait eu la chance assez rare de rencontrer un juge bien disposé pour lui, et il trouvait du premier coup le moyen de s’aliéner sa bienveillance.

Sa réponse était une impertinence.

M. Mornas comprit l’allusion et fut très-choqué d’entendre assimiler ses prévenances aux politesses perfides du chef de la sûreté. Il n’en fallait pas davantage pour qu’il changeât de ton.

--Gervais, écrivez! dit-il à son greffier.

L’homme du monde froissé dans son amour-propre redevenait magistrat et usait des prérogatives de sa charge.

Mareuil prit place sur la sellette des prévenus et attendit.

--Vous vous appelez Louis Mareuil, commença le juge en jetant les yeux sur le rapport qu’il avait lu en arrivant dans son cabinet; vous avez vingt-cinq ans, et vous demeurez avenue Frochot, 19 _bis_, chez votre mère?

--Oui, monsieur. C’est la troisième fois depuis une heure qu’on me demande tout cela, répondit le jeune homme, agité par une colère sourde.

--Quelle est votre profession?

--Je suis homme de lettres.

--Vous êtes attaché à la rédaction d’un journal?

--Oui. Mais je fais aussi de la littérature.

--Des romans-feuilletons?

--Non, monsieur, des vers. J’ai publié un volume de poésies.

--Récemment?

--Il y a trois semaines. Puis-je savoir en quoi ces détails étrangers à l’affaire vous intéressent?

--C’est à moi d’interroger, répliqua sèchement M. Mornas. Ne l’oubliez pas. Vous suivez, Gervais?

Le greffier fit un signe de tête affirmatif, et le juge reprit:

--Maintenant que vous avez répondu aux questions de forme, je passe à l’interrogatoire. Vous étiez hier soir à Boulogne-sur-Seine. Plusieurs personnes vous y ont vu et vous ont parlé... dans la rue où se trouve le restaurant Cabassol?

--Je ne le nie pas.

--A quelle heure êtes-vous arrivé à Boulogne?

--Je ne sais trop... vers dix heures, je crois.

--Par quelle voie?

--Par le chemin de fer, jusqu’à Auteuil. De la gare d’Auteuil, je suis venu à pied par la route de Saint-Cloud.

--Et vous êtes allé tout droit à la maison Cabassol?

--Oui. J’ai demandé où elle était. On me l’a indiquée. Et je n’ai pas eu de peine à la trouver. Il y avait un rassemblement devant la porte.

--Pourquoi cherchiez-vous le restaurant où se donnait le repas de noces de M. Trémentin?

--Vous le savez fort bien. Il est donc inutile que je vous réponde.

--Je sais que vous aviez espéré autrefois épouser mademoiselle Aubrac, et que vous haïssiez l’homme honorable qu’elle vous a préféré. Cela n’explique pas pourquoi vous êtes allé à Boulogne, hier soir. Tout aurait dû, au contraire, vous éloigner du lieu où l’on fêtait un mariage qui vous irritait.

--Vous en croirez ce qu’il vous plaira. Je ne suis pas tenu de vous rendre compte du sentiment qui m’a fait agir. Et je me tairai de même toutes les fois que vous me parlerez de la personne dont vous venez de prononcer le nom.

M. Mornas eut un tressaillement involontaire. Il lui semblait que Mareuil avait deviné le point délicat de l’affaire et le défiait d’y mêler madame Trémentin.

--Prenez garde, dit-il, vous vous engagez dans une très-mauvaise voie en refusant de répondre.

--Je répondrai sur les faits, pas sur autre chose.

--Vous conviendrez bien, cependant, que vous avez provoqué en duel M. Trémentin, il n’y a pas très-longtemps.

--J’en conviens. C’est un fait, cela.

--C’est un fait aussi, l’étrange propos que vous avez tenu à un de vos amis, M. Darès, qui vous a rencontré devant la porte du restaurant, au moment où le crime venait d’être commis. Il vous a dit, probablement pour vous éprouver, que le meurtrier avait tué madame Trémentin. Vous vous êtes écrié: «Ah! j’espérais que c’était lui.» Que signifiaient ces paroles?

--Je n’ai pas à vous les expliquer.

--Vous persistez dans ce système déplorable. Vous avez tort.

--Je n’ai à rendre compte que de mes actes, je vous le répète.

--Soit! Dites-moi ce que vous avez fait depuis le moment où vous vous êtes mêlé aux gens qui s’étaient attroupés dans la rue. Je sais déjà que vous avez été abordé par un de vos amis, M. Darès.

--Et par un peintre, M. Caussade, que je connais beaucoup moins. J’ai échangé quelques mots avec eux. Un commissaire de police est survenu, accompagné d’un M. Verdalenc, banquier, dont M. Trémentin était l’employé. Ce commissaire a demandé mon nom et mon adresse à M. Darès, qui les lui a donnés. C’est lui sans doute qui m’a fait arrêter.

--Que s’est-il passé ensuite?

--Rien. Ces messieurs se sont éloignés. M. Darès et M. Caussade sont entrés, je crois, dans la maison. Les autres se sont mis, je suppose, à la recherche du meurtrier.

--Et vous? Vous n’êtes pas resté là?

--Non, monsieur. Je suis revenu à Paris.

--Et vous êtes allé... à votre journal?

--Non, monsieur.

--C’était cependant l’heure où vous y travaillez tous les soirs, puisqu’il paraît le matin.

--Je n’étais pas disposé à travailler, et j’avais prévenu le directeur que je ne viendrais pas.

--Alors, vous êtes rentré chez vous?

Mareuil, pour la première fois depuis le commencement de cet interrogatoire, se troubla visiblement.

--Non, dit-il, après avoir assez longtemps hésité.

--Vous y étiez cependant lorsque le chef de la sûreté s’y est présenté, reprit M. Mornas.

--Je venais d’arriver.

--Ainsi, vous avez passé la nuit dehors?

--Probablement, dit Mareuil avec impatience.

--A quoi l’avez-vous employée?

--A me promener.

--Jusqu’à une heure de l’après-midi du lendemain? Vous conviendrez que c’est invraisemblable.

Mareuil resta muet.

Le moment était venu de lui parler de la visite de Cécile à l’avenue Frochot. M. Mornas le sentait bien, et il aurait voulu éviter d’aborder cette question brûlante. Il se demandait même s’il ne vaudrait pas mieux commencer par se renseigner ailleurs, en interrogeant par exemple M. Darès, qui s’était trouvé chez madame Mareuil en même temps que la jeune veuve.

Il dit cependant pour tâter le terrain:

--Quand vous avez reçu le chef de la sûreté, vous n’étiez pas seul. Il y avait avec vous votre mère, votre sœur, votre ami...

--Et mademoiselle Aubrac, interrompit Mareuil. C’est là que vous voulez en venir, n’est-ce pas? Eh bien, je vous le dis, quoique vous le sachiez déjà. Celle que vous appelez madame Trémentin est venue chez ma mère... elle y est venue avec moi, et j’étais allé la chercher... Interrogez-la si vous voulez savoir pourquoi elle y est venue... et faites-la arrêter, si vous l’osez.

--Il ne s’agit pas de cela, balbutia M. Mornas, désarçonné par cette réponse inattendue.

Et il fit un signe à son greffier, qui comprit. Le juge ne voulait pas qu’on enregistrât cette violente sortie du prévenu.

L’idée lui était venue tout à coup que Mareuil, en mettant en avant le nom de Cécile, espérait l’embarrasser, peut-être même l’intimider; Mareuil devait savoir que madame Mornas connaissait beaucoup mademoiselle Aubrac. L’emploi de cette tactique, si c’en était une, prouvait bien qu’il était coupable et faisait présumer que la jeune femme n’était pas sa complice.

--Madame Trémentin n’est pas en cause, reprit M. Mornas. Revenons aux faits, puisque vous prétendez ne répondre que sur des faits. Vous savez comment M. Trémentin a été tué?

--D’un coup de fusil, m’a-t-on dit. Je n’ai de ma vie possédé une arme à feu, et si j’en possédais une, je ne saurais pas m’en servir.

Le juge ouvrit lentement le tiroir de son bureau, y prit la bourre qu’il y avait serrée, et la déplia en regardant le prévenu avec attention.

Mareuil ne baissa pas les yeux et ne changea pas de visage. Il avait l’air de ne pas comprendre.

--Connaissez-vous ceci? lui demanda M. Mornas.

--Qu’est-ce que c’est que... ceci? demanda Mareuil sans laisser percer la plus légère émotion.

--Vous le voyez, répondit M. Mornas, c’est un morceau de papier, déchiré et froissé, qu’on a arraché d’un livre.

--Eh bien?

--Eh bien, si j’en juge par les mots qu’on peut lire encore sur ce fragment, le livre est un volume de poésies. Il reste des bouts de lignes qui riment.

--Que voulez-vous que j’y fasse? murmura le jeune homme en haussant les épaules.

--Je désire savoir si ces vers sont de vous, dit froidement M. Mornas.

Plus le prévenu s’exaspérait, plus le juge devenait glacial.

--S’il n’en reste que des rimes, je ne me charge pas de vous renseigner, répliqua ironiquement Mareuil. Les rimes appartiennent à tous ceux qui font des vers.

--Il y a: _vents_, _mouvants_; _rêve_, _grève_.

--Il est possible que je me sois servi de ces mots-là dans le livre que j’ai fait imprimer. Du reste, s’il vous plaît de me montrer ce papier, je pourrai vous dire s’il sort de l’imprimerie de mon éditeur.

--Alors, regardez-le, dit M. Mornas en le plaçant sur la table tout déplié, mais sans le lâcher.

Il le tenait sous son doigt, et Mareuil n’eut pas de peine à deviner pourquoi.

--Ne craignez rien, monsieur, dit-il; je n’ai pas la moindre envie de m’emparer de cet imprimé, auquel vous paraissez attacher tant d’importance. Je puis parfaitement l’examiner sans y toucher.

--Examinez-le donc.

--C’est fait. Je reconnais le grain du papier, les caractères elzeviriens... je reconnais même les rimes... elles sont riches, mais banales... et il m’en coûte un peu d’avouer qu’elles sont de moi.

--Alors, ce fragment...

--... Se trouve au haut d’une page... la page 99... le numéro y est encore... une page des _Chants des grèves_, le volume que je viens de publier.

--Vous en êtes sûr?

--Absolument sûr. Je sais mes vers par cœur, et je puis, si vous le désirez, vous réciter le complément de ces quatre que la déchirure a tronqués.

--C’est inutile. Il me suffit que vous vous déclariez l’auteur du livre dont ils faisaient partie.

--Je ne suis pas disposé à le renier, car il se vend très-bien.

--Votre réponse va être consignée, je vous en préviens, au procès-verbal de l’interrogatoire.

--Je m’y attends.

Le greffier était déjà en train de la coucher sur une feuille de papier timbré.

--Et j’attends aussi la suite, reprit insouciamment Mareuil.

--Vous ne me ferez pas croire que vous ne comprenez pas où tendent mes questions. Ce que je vous montre là, c’est une bourre...

--Une bourre? répéta Mareuil, sans broncher.

--Oui, une bourre de fusil.

--Ah!... Je croyais qu’on chargeait les fusils avec des cartouches.

--Pas tous; et celui dont s’est servi l’assassin était fait d’après l’ancien système, car cette bourre a été ramassée dans la rue, sous les fenêtres du restaurant Cabassol... et elle a été noircie par la poudre.

--Je m’en rapporte à vous; je n’ai aucune notion sur le maniement des armes à feu, je vous l’ai déjà dit.

--Vous avez fait votre volontariat, je suppose?

--Oui, je confesse même que j’ai été un très-mauvais soldat, car je n’avais pas de vocation pour l’état militaire. J’ai remarqué cependant qu’on ne bourrait pas le chassepot qu’on m’a mis entre les mains... et comme je n’ai jamais chassé, c’est la première fois que je vois un objet comme celui que vous me montrez.

Ce fut dit d’un ton dégagé et persifleur qui étonna au plus haut point M. Mornas. Il se demandait si ces airs d’assurance dédaigneuse étaient inspirés à ce garçon par la certitude de n’avoir rien à se reprocher, ou s’il jouait une comédie qui eût été le comble de l’impudence.

--Comment expliquez-vous, demanda-t-il, que l’homme qui a assassiné M. Trémentin ait employé pour charger son arme une feuille de votre livre?

--Je ne l’explique pas, répondit sèchement Mareuil.

--Vous sentez bien cependant que c’est une preuve contre vous, et une preuve des plus graves.

--Je ne vois pas cela du tout. Les exemplaires de mon livre ne sont pas tous restés dans la boutique de mon éditeur. La première édition est presque épuisée, et elle a été tirée à quinze cents. Le volume se trouve donc dans bien des mains. On l’a beaucoup acheté, et je l’ai offert à beaucoup de mes amis... je l’ai même offert à des personnes qui étaient pour moi de simples connaissances.

--Ainsi vous prétendez que l’assassin le possédait, à un titre quelconque, et qu’il s’en est servi précisément pour bourrer son fusil? Ce serait là, convenez-en, une singulière coïncidence.

--A moins que ce ne soit un calcul de sa part.

--Que voulez-vous dire?

--Que si quelqu’un a intérêt à détourner sur moi des soupçons qui pourraient l’atteindre, il a choisi le meilleur moyen pour en venir à ses fins.

--Vous supposeriez alors qu’il était au courant de la situation particulière où vous vous trouviez vis-à-vis de M. Trémentin, et qu’il prévoyait qu’on vous accuserait.

--Pourquoi pas? Bien des gens savent que j’ai eu une querelle avec M. Trémentin, et que je lui ai proposé un duel, qu’il a refusé. Il n’en fallait pas plus pour qu’on me chargeât d’un crime que je n’ai pas commis... La preuve, c’est que vous m’avez fait arrêter.

Ce raisonnement frappa M. Mornas, qui s’apercevait que plus il serrait de près le prévenu, plus celui-ci produisait de bons arguments pour se défendre. Déconcerté d’abord, il s’était remis peu à peu, et il luttait maintenant pied à pied, mieux peut-être que ne l’eût fait un avocat.

Était-ce là une présomption d’innocence? Le juge était très-porté à penser le contraire.

--Je me permettrai même d’ajouter, reprit Mareuil, que si j’étais assez lâche pour assassiner quelqu’un, je ne serais pas assez bête pour fourrer dans le canon de mon fusil un morceau de papier arraché d’une page de mon livre. Autant aurait valu y mettre ma carte de visite.

Cette fois, Mareuil avait touché juste, et M. Mornas, au lieu de continuer à le presser, se mit à réfléchir.

--Quelles sont, demanda-t-il après un silence, les personnes auxquelles vous avez fait cadeau d’un exemplaire de votre livre?

--Je n’en ai pas gardé la liste, répondit Mareuil avec indifférence, et je n’aperçois pas le but de la question que vous m’adressez.

--Ce but est cependant très-clair, et c’est dans votre intérêt que je vous interroge en ce moment. J’admets que votre hypothèse soit fondée, que le meurtrier ait imaginé cette ruse abominable, qu’il ait employé pour vous perdre un feuillet de votre livre. Je dois en tirer deux conclusions: la première, c’est qu’il avait ce livre en sa possession, et la seconde, c’est qu’il vous connaissait parfaitement. Ce serait donc parmi ceux qui ont reçu de vous le volume dont vous êtes l’auteur qu’il faudrait chercher ce misérable.

--Je ne dis pas le contraire.

--Alors, nommez-les.

--D’abord, je ne saurais vous les nommer tous; je n’ai pas assez de mémoire... et je me garderai bien de vous en nommer quelques-uns.

--Pourquoi cela?

--Parce que vous pourriez partir de là pour accuser encore un innocent. C’est bien assez que vous m’accusiez, moi, qui suis sûr de me justifier, parce que je n’ai pas peur. Un autre, qui ne serait pas plus coupable que moi, se troublerait peut-être et se défendrait mal.

--Croyez-vous donc que vous vous défendez bien?

--Je n’en sais rien, et peu m’importe. J’ai ma conscience pour moi, et je dis ce que je dois dire. Vous pouvez me garder en prison, mais je vous défie de me prouver que j’ai tué M. Trémentin. Je l’exécrais, je l’avoue, mais la pensée de l’assassiner ne m’est jamais venue.

--Je comprends que vous protestiez, car c’est un crime infâme. Frapper un homme, le jour de son mariage, en présence de la jeune fille qu’il vient d’épouser!... les plus grands scélérats n’ont jamais rien fait de si atroce. Mais des protestations ne sont pas des raisons, et c’est à vous de démontrer que vous n’étiez pas là au moment où l’on a tiré. Établissez un alibi.

--Interrogez M. Darès et M. Caussade. Ils vous diront ce que je vous ai déjà dit. Peut-être leur ferez-vous l’honneur de ne pas douter de leur témoignage.

M. Mornas se tut. La réponse de Mareuil venait de lui suggérer une idée.

M. Mornas, après avoir réfléchi un instant, se mit à écrire une lettre très-courte, se leva, la remit à un huissier qui apparut à son coup de sonnette, et causa un instant à voix basse avec ce subalterne.

Puis, revenant à Louis Mareuil, qui n’avait pas bougé:

--Je n’ai plus rien à vous demander ici, dit-il.

--Alors, vous allez me renvoyer en prison? demanda le prévenu sans s’émouvoir.

--Non, monsieur.

--Quoi! je suis libre?

--Pas encore. Je vais, comme vous venez de me le demander, vous mettre en présence de M. Darès et de M. Caussade. Je n’ai plus qu’une question à vous adresser dans ce cabinet. Vous ne vous êtes pas couché cette nuit, m’avez-vous dit?

--Non.

--Vous êtes donc vêtu comme vous l’étiez hier soir à Boulogne?

--Oui... Je rentrais chez moi lorsque votre agent m’a arrêté, et je n’avais pas de motif pour changer de costume avant de rentrer. C’est bon pour les coquins de profession de faire peau neuve chez un fripier, afin qu’on ne les reconnaisse pas.

--Très-bien. C’est tout ce que je voulais savoir. Vous pouvez vous retirer.

Louis eut la fierté de ne pas demander où on allait le conduire. Il suivit l’huissier qui attendait à la porte, et il sortit sans saluer son juge.

Dans le couloir se tenait le garde de Paris qui l’avait amené du Dépôt et qui se disposait à l’y réintégrer. L’huissier dit quelques mots à l’oreille de ce soldat municipal et s’éloigna pour porter à qui de droit le message de M. Mornas.

Louis resta seul avec son surveillant, qui lui fit signe de marcher devant et le suivit de très-près. Ils passèrent par de longs corridors et ils descendirent un escalier assez étroit qu’ils avaient monté pour venir.

Louis, qui reconnaissait le chemin, ne doutait pas qu’on ne le reconduisît au Dépôt. Il avait déjà traversé la cour latérale que borde d’un côté la Sainte-Chapelle, et il savait que cet escalier y débouchait.

Mais lorsqu’ils arrivèrent au rez-de-chaussée, le soldat, au lieu de le pousser dehors, l’introduisit dans une espèce de corps de garde, où deux sergents de ville fumaient leur pipe, et l’invita gracieusement à s’asseoir sur un banc de bois d’un aspect peu engageant.

Mareuil ne profita point de la permission et attendit, debout, qu’on disposât de lui. Il était préparé à tout, excepté à une seule épreuve, et il commençait à craindre que le juge ne le soumît précisément à celle-là: qu’il ne le confrontât avec Cécile. Il aurait mieux aimé mourir que de paraître devant elle entre deux agents de police, et il se demandait avec une véritable terreur si les soupçons n’allaient pas se porter aussi sur la veuve de M. Trémentin.

Au bout de vingt minutes, qui lui parurent bien longues, il entendit une voiture s’arrêter devant la porte, et il devina que c’était pour lui.

Cette fois, ce n’était plus le coupé administratif, mais un fiacre à quatre places; il y avait un agent sur le siége et deux agents dans l’intérieur.

Il fallut bien y entrer, et il s’y résigna; mais il eut le courage de ne pas interroger les policiers qui l’escortaient, et le fiacre sortit de la cour par le quai des Orfèvres.

A ce moment, de l’autre côté des vastes bâtiments du palais, par la porte voûtée qui donne sur le quai de l’Horloge, le fameux coupé partait emportant le juge d’instruction, le chef de la sûreté et le commissaire de police de Boulogne.

Ceux-là savaient fort bien ce qu’ils allaient faire et ne se gênaient pas pour causer de l’opération que M. Mornas avait décidée.

--Alors, disait M. Mornas, vous croyez que votre secrétaire trouvera ces messieurs chez eux?

--Pour le peintre Caussade, ce n’est pas douteux, répondit le chef de la sûreté. Il passe toutes ses journées dans son atelier. Quant à l’autre, ce sera peut-être un peu plus long; mais j’ai laissé des hommes en surveillance à l’entrée de l’avenue Frochot... et entre autres un qui est fort intelligent. Si M. Darès a quitté la maison de Mareuil, ce gaillard-là se sera arrangé de façon à savoir où il est allé. Je ne serais pas très-surpris que Darès eût reconduit madame Trémentin chez la baronne Aubrac.

--S’il y est allé, il n’y a pas resté, je l’espère.

--C’est peu probable; mais, après mon départ, madame Trémentin a dû lui dire où elle a rencontré Mareuil, et il faudra bien qu’il vous l’apprenne, quand vous l’interrogerez comme témoin.

--Aujourd’hui, ce ne sera qu’à titre de renseignements. Je veux que lui et son ami Caussade m’expliquent, à l’endroit même où ils se sont passés, les faits qui ont suivi le coup de fusil... je veux suivre avec eux le chemin qu’ils ont parcouru en donnant la chasse à un homme qui fuyait... constater le point précis où ils l’ont perdu de vue.

--C’est très-important pour vérifier si l’alibi que le prévenu prétend établir est possible, dit le commissaire.

--Je lui ferai répéter sur place la scène, telle qu’elle a eu lieu hier, à l’en croire, reprit M. Mornas.

--Nous pourrions, en attendant son arrivée, visiter la cabane d’où est

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