Advertisement
LE COLLIER D’ACIER
PAR FORTUNÉ DU BOISGOBEY
Deuxième Édition
PARIS E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10
1883 Tous droits réservés
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l’étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en mars 1883.
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
LE COLLIER D’ACIER
CHAPITRE PREMIER
Ce n’est pas un mariage du grand monde; ce n’est pas non plus une noce d’ouvriers, où chacun paye son écot.
Il n’y a pas de voitures de maître à la porte du restaurant, mais les mariés et leurs témoins sont venus dans des landaus de louage, conduits par des cochers gantés de blanc et traînés par des chevaux enrubannés.
Si le dîner a été commandé dans la banlieue, c’est que, dans l’intérieur de Paris, les salons de cent couverts sont assez rares; mais l’établissement du père Cabassol, à Boulogne-sur-Seine, n’est pas une guinguette. Il est avantageusement connu depuis quarante ans, et sa spécialité, c’est de confectionner, au plus juste prix, les repas de noce de la bourgeoisie aisée.
Plus d’un gros négociant, qui tient maintenant le haut du pavé sur la place, y a fêté jadis le plus beau jour de sa vie, alors qu’il débutait dans les affaires et qu’il s’estimait trop heureux d’épouser la fille d’un boutiquier, avec cent mille francs de dot.
Cette fois, c’est la fille d’un médecin qui épouse le caissier d’une maison de banque.
Le médecin, mort il y a deux ans, a laissé une assez belle fortune à sa fille unique. Le marié ne possède que ses appointements et quelques économies; mais il a de l’avenir. Le banquier qui lui a confié sa caisse vient de le prendre pour associé et compte en faire plus tard son successeur.
Edmond Trémentin, le marié, a trente ans. La mariée Cécile Aubrac, en a dix-neuf.
Edmond est un beau garçon, bien planté, bien tourné, et très-intelligent. Cécile est adorablement jolie; elle est aimable, elle est bonne.
Impossible d’imaginer un couple mieux assorti, et tout fait présager qu’ils seront heureux en ménage.
Pas de belles-mères pour troubler leur bonheur conjugal; pas de beaux-pères. Ils sont orphelins tous les deux.
Cécile est assise à côté de M. Verdalenc, le chef de la maison où son mari est employé. Edmond, qui lui fait vis-à-vis, est placé entre madame Verdalenc et madame veuve Aubrac, tante par alliance de sa femme.
Ces respectables dames et cet honorable financier ont arrangé ce mariage, qui n’est pas tout à fait un mariage d’inclination, et ils sont au comble de la joie.
On a convoqué le ban et l’arrière-ban des amis et connaissances. Le dîner a été plantureux, les vins excellents. On en est au champagne, qu’on verse avec profusion. Les jeunes têtes sont déjà échauffées, et comme on doit danser au piano après dîner, le bal promet d’être très-gai.
Les conversations se croisent, et les toasts se succèdent. C’est le moment psychologique où, du temps de nos pères, on chantait au dessert; mais le banquier Verdalenc, qui se pique de belles manières, n’a garde de donner le signal.
Tous ses commis sont là, et quelques-uns risqueraient volontiers des couplets de circonstance, mais ils n’osent pas.
Les demoiselles, impatientes de valser, commencent à trouver que la séance est trop longue.
C’est aussi l’avis de deux invités, placés côte à côte, au bas bout de la longue table où festoient soixante-dix convives, deux invités qui n’appartiennent ni à la banque, ni au corps médical.
On les a priés un peu par raccroc. L’un est auteur dramatique; ses pièces ont du succès, et il donne souvent des loges à madame Verdalenc, qui aime beaucoup le théâtre et qui n’aime pas à payer sa place. L’autre est un peintre de talent. Il a été lié autrefois avec le docteur Aubrac, et il a fait les portraits du père et de la fille.
Ils sont venus pour ne pas désobliger de braves gens qui ont cru leur être agréables en les convoquant à cette réunion de famille, et comme ils ne s’amusent pas outre mesure, ils échangent à demi-voix, pour égayer cet interminable festin, des observations sur les gens de la noce, y compris, bien entendu, les nouveaux époux.
--Mon cher, dit le peintre, qui a nom Alfred Caussade, quand tu écriras un rôle pour Geoffroy, du Palais-Royal, tu devrais prendre modèle sur Verdalenc. Quel type que ce banquier! C’est Joseph Prud’homme tout craché, avec ses lunettes d’or et sa voix de basse-taille.
--Pas si bête! J’ai besoin de lui, répliqua le vaudevilliste Georges Darès. Il va chantant mes louanges chez tous les négociants de la rue du Sentier.
--Bah! il ne se reconnaîtrait pas, si tu le copiais.
--Il est plus malin que tu ne penses. D’ailleurs, les types ne manquent pas ici. Le marié est bien plus curieux à étudier que Verdalenc.
--Ce fort gars qui a une tête de modèle! il ferait un superbe chef de rayon dans un grand magasin de nouveautés, mais je ne lui trouve rien de particulier.
--Parce que tu ne l’as pas pratiqué. Moi qui fréquente, depuis des années, la maison de son patron, je l’ai vu à l’œuvre, et je te garantis qu’il vaut la peine d’être observé. C’est un ambitieux de première force. Il a commencé par balayer les bureaux chez Verdalenc. Tu conviendras qu’il lui a fallu de l’énergie et du savoir-faire pour devenir le monsieur que tu vois.
--D’accord; mais c’est l’histoire de tous les jeunes gens qui font leur chemin dans le commerce.
--Non pas. M. Trémentin est arrivé par les femmes. Il a été d’abord l’amant de madame Verdalenc.
--Allons donc! Elle a cinquante-cinq ans.
--Elle n’en avait que quarante-cinq lorsqu’il lui a plu. Il a gagné les bonnes grâces de monsieur, et il est resté bien avec madame, puisque c’est elle qui le marie.
--Avec cette pauvre Cécile! Je la plains de tout mon cœur, car c’est un intrigant de la pire espèce, ce bonhomme-là. Sacrebleu! si mon vieil ami le docteur vivait encore, ça ne se passerait pas comme ça. Malheureusement, sa belle-sœur, qui s’est chargée de la petite, n’a pas l’ombre du sens commun. Qu’attendre d’une vieille folle qui se fait appeler la baronne Aubrac, sous prétexte que le père de feu son mari était colonel et baron du premier Empire? Ce qui m’étonne, c’est que Cécile ait consenti à épouser ce bellâtre.
--Mon cher, ce bellâtre est un beau ténébreux. Il a eu trois ou quatre maîtresses dans le meilleur monde, et personne ne les a jamais connues, quoiqu’elles lui aient toutes été utiles.
--Comment le sait-on?
--On le devine. On prétend même que madame Verdalenc était jalouse de la dernière, et que pour jouer un tour à sa rivale, elle a poussé son Edmond à se marier, et endoctriné mademoiselle Aubrac, qui a fini par se laisser faire, quoiqu’elle eût une inclination.
--Où diable as-tu appris tout ce que tu me racontes là?
--Je suis lié avec un garçon que tu as dû rencontrer dans les ateliers de notre quartier, et j’ai reçu ses confidences. Il était amoureux de cette jeune fille; il l’est encore, et je crains que le chagrin de la perdre ne lui tourne complétement la cervelle. Un poëte!... ça n’aurait rien d’étonnant.
--Un poëte?
--Eh! oui... Louis Mareuil, qui vient de publier un volume de vers, et qui fait du journalisme à ses moments perdus.
--Je le connais. Il est fort bien de sa personne, et il a du talent. Et Cécile lui a préféré ce caissier! C’est humiliant pour les artistes. Si j’avais su, j’aurais refusé l’invitation de la tante, et je te déclare que je vais filer, dès qu’on se lèvera de table. Je ne veux pas assister au départ de la mariée, et quand le sacrifice sera consommé, je ne mettrai jamais les pieds chez madame Trémentin.
--Moi aussi, parbleu! je vais filer. Mais la question, ce sera de trouver une voiture pour nous ramener à Paris. Il est dix heures du soir, et nous sommes à Boulogne, où les fiacres n’abondent pas après le soleil couché. Et comme il n’y a pas de place pour nous dans les carrosses de la noce, et qu’il fait un temps à ne pas mettre un caniche dehors...
--C’est vrai... il tombe des hallebardes, dit Caussade en regardant les fenêtres fouettées par la pluie.
Le salon de cent couverts était au premier étage de la maison Cabassol, un premier étage qui n’était qu’un rez-de-chaussée surélevé.
La nuit était noire, et le vent soufflait avec furie. L’affreux automne de cette année faisait des siennes.
--Bah! conclut Darès, faute de mieux, nous pourrons toujours prendre le tramway à Saint-Cloud. Il n’y a que le pont à traverser.
Ah! voilà le bel Edmond qui se lève pour répondre au discours de ce bénisseur de Verdalenc. La mariée, qui pressent qu’il va être question d’elle, rougit et baisse la tête...
Un bruit de verres brisés coupa la parole à l’auteur dramatique.
Une vitre venait de voler en éclats, et le marié, qui faisait face à la fenêtre, tomba, frappé au cœur par une balle.
La foudre, éclatant au milieu de la table, n’aurait pas jeté les convives dans un désarroi plus complet que ne le fit cet écroulement subit du marié, qui venait de se lever pour vider à leur santé une coupe pleine de vin de Champagne.
Ils ne comprenaient pas encore, et, en le voyant tomber à la renverse, ils crurent presque tous qu’il avait été pris d’un étourdissement.
Quelques-uns pensèrent même qu’il était ivre, et, à vrai dire, il avait beaucoup bu.
Les plus rapprochés se précipitèrent pour le relever, et réussirent, non sans peine, à le remettre debout, en le soutenant sous les bras.
Alors un cri d’horreur sortit de toutes les bouches.
Le sang coulait à flots de la blessure qu’il avait reçue en pleine poitrine, inondant le plastron immaculé de sa chemise de noces et tachant les mains de ceux qui l’étayaient. Son visage était d’une pâleur livide, et sa tête, rejetée en arrière, retomba inerte sur son épaule dès qu’on lui eût fait reprendre la position verticale.
Il était mort, et il avait été tué roide.
La mariée s’évanouit. La baronne Aubrac s’enfuit à l’autre bout de la salle, et madame Verdalenc s’affaissa sur elle-même.
M. Verdalenc, de sa voix de basse profonde, appelait: Un médecin! un médecin!... et comme il y en avait là trois ou quatre,--d’anciens confrères et amis du père de Cécile,--les secours ne manquèrent pas au malheureux, qu’on avait assis sur une chaise.
Mais les assistants effrayés, consternés, abasourdis, ne songèrent point à se demander d’où venait la balle meurtrière. Ils n’avaient entendu que le fracas de la vitre brisée. Sans doute, le vent avait emporté le bruit du coup de feu, qui devait cependant avoir été tiré d’assez près.
Un seul invité s’était à peu près rendu compte de ce qui s’était passé, et celui-là, c’était le vaudevilliste Georges Darès.
Au moment précis où M. Trémentin avait été frappé, Georges observait Cécile, qui tournait le dos à la fenêtre à laquelle son mari faisait face.
Non-seulement Georges avait vu la vitre voler en éclats, mais il avait vu aussi une lueur briller au dehors comme un éclair et s’éteindre aussitôt.
Il suffisait de regarder la victime de ce crime abominable pour deviner que les soins qu’on lui prodiguait ne lui rendraient pas la vie, et Georges, qui avait l’esprit prompt, pensa aussitôt à l’assassin.
--Ils le laisseraient s’échapper, si nous n’y mettions ordre, dit-il vivement à son ami Caussade. Mais il n’a pas encore eu le temps d’aller bien loin, et tu vas m’aider à l’empoigner.
--Volontiers, répondit le peintre, qui ne s’étonnait jamais de rien.
Et, au lieu de se mêler au groupe des empressés inutiles, ils coururent à la porte.
--On l’aura arrêté, quoi que tu en dises, reprit Caussade en descendant l’escalier. Il y avait du monde dans la rue, que diable!
--Tu oublies qu’il pleut à verse, répliqua Darès.
La raison était excellente, car ils n’eurent pas plutôt passé le seuil de la maison qu’ils purent constater que la rue était absolument déserte.
Au restaurant Cabassol est annexée une auberge avec remises et écuries.
Les cochers de la noce, après avoir mis à l’abri leurs voitures et leurs chevaux, soupaient à la cuisine. Pas un des fiacres qui avaient amené les invités n’était resté pour les attendre, et à dix heures du soir, par une pluie battante, les habitants de Boulogne ne flânent guère sur la voie publique.
Évidemment, les gens de service qui festinaient dans les sous-sols n’avaient pas encore connaissance de l’événement, car aucun d’eux n’avait quitté la table.
--Je ne vois personne, grommela Georges Darès en regardant à droite et à gauche. Le gredin a déjà décampé. Par où est-il passé? Je ne m’en doute pas. Et toi?
La rue n’était ni large ni longue. Elle aboutissait d’un côté à la route qui va de la porte d’Auteuil au pont de Saint-Cloud, et du côté opposé, elle se confondait avec un chemin qui mène au bois de Boulogne, en longeant la propriété de M. de Rothschild.
En face du restaurant, il n’y avait, en fait de constructions, qu’une baraque en planches qui devait servir de magasin à quelque industriel du pays, et qui ne paraissait pas avoir jamais été habitée.
Georges Darès eut cependant l’idée que le meurtrier pouvait s’être réfugié là, et il allait monter à l’assaut de ce hangar perché sur un talus dont le sommet dominait de trois mètres le pavé de la rue, lorsque Caussade s’écria:
--Je le vois... Il se sauve vers le bois.
Le vaudevilliste se retourna, et, à la lueur tremblante d’un bec de gaz planté au bout du village comme une sentinelle avancée, il aperçut un homme courant à toutes jambes et tenant à la main un objet qui pouvait bien être un fusil.
Cet homme avait au moins cinquante pas d’avance, et il allait d’un train qui laissait aux deux amis peu d’espoir de le rattraper.
--Essayons, dit Darès.
Caussade répéta: Essayons!
Et ils se lancèrent à la poursuite du fuyard, en criant: Arrêtez-le!
Malheureusement, il n’y avait là personne pour lui barrer le chemin, et ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.
La chasse commença, dans de mauvaises conditions pour les chasseurs, car l’homme s’était aperçu qu’ils couraient après lui, et la crainte d’être rejoint lui donnait des ailes.
Il était petit et mince. De loin, on eût dit un enfant. Et l’exiguïté de sa taille lui donnait un avantage de plus, car elle lui permettait de se dissimuler dans l’ombre plus aisément que ne l’aurait pu faire un grand gaillard, large d’épaules. C’était bien ce qu’il espérait, car il se dirigeait en ligne droite vers le bois, où l’obscurité allait le dérober aux yeux de ceux qui voulaient le prendre.
Ils y auraient peut-être réussi en rase campagne, car ils avaient probablement plus de fond, mais ils avaient aussi moins de vitesse, et bientôt l’homme disparut sous les arbres.
Ils remarquèrent pourtant qu’au lieu de se jeter dans les taillis où ils n’auraient jamais pu le retrouver, il enfilait une allée sinueuse qui devait déboucher sur l’hippodrome de Longchamps, et ils ne se découragèrent point.
Ils entrèrent dans le bois deux minutes après lui. Là, Caussade, faute d’y voir clair, mit le pied dans une ornière et tomba. Il se releva en jurant, mais Darès s’était arrêté pour l’aider, et ils avaient perdu quelques secondes. La chasse était manquée.
--J’en ai assez, grommela le peintre.
--Moi pas, répliqua l’auteur dramatique, mais ce n’est pas la peine de continuer. Nous sommes distancés.
--Sans compter que si, par hasard, nous le rattrapions, il pourrait nous en cuire. Son fusil doit être à deux coups. Il a une seconde balle à notre service, et nous n’avons pas même une canne.
--C’est vrai, et ce serait trop bête de nous faire casser la tête par ce coquin-là. J’aime mieux me conserver pour déposer contre lui, quand il passera en cour d’assises... car on le repincera, c’est sûr.
--Hum!... il a opéré avec une habileté qui prouve que toutes ses précautions sont prises, et...
--Chut!... écoutons, interrompit Darès. Est-ce que tu n’entends pas le roulement d’une voiture?
--Si... là-bas, devant nous. Eh bien?...
--C’est lui qu’elle emmène, parbleu!
--Comment! tu te figures qu’il a un équipage à ses ordres?
--Pourquoi pas?
--Parce que généralement les assassins ne roulent pas carrosse.
--D’accord, mais tout est extraordinaire dans cette affaire. Et d’ailleurs, cet homme évidemment n’est pas un assassin de profession. Il n’a pas tué Trémentin pour le voler. Donc, il y a une vengeance là-dessous, et l’on rencontre encore dans le monde des gens riches qui se vengent.
--Il me semble que le bruit s’éloigne.
--Il cesse... Il a cessé. Dans une demi-heure, cet homme sera à Paris, et rien ne l’empêchera de se promener sur le boulevard, si le cœur lui en dit. Personne ne le reconnaîtra, puisque personne n’a vu sa figure.
Retournons, mon cher, je suis trempé jusqu’aux os, et j’éprouve le besoin de me sécher.
--Et moi, donc!... nous sommes en habit noir et en cravate blanche... sans paletot... sans chapeau... Ah! la fille de mon vieil ami Aubrac peut se vanter de m’avoir fait faire une extravagance. C’est parce qu’il s’agissait de son mari que je me suis lancé dans cette jolie expédition. Et si je n’en rapporte pas une fluxion de poitrine, j’aurai de la chance.
--Dis donc, Alfred, la voilà veuve, cette charmante Cécile. Louis Mareuil, maintenant, pourra l’épouser.
--Veuve avant d’avoir été femme, murmura Caussade. Voilà une situation à mettre au théâtre. Elle pourra te servir quand tu écriras une comédie, mon cher.
--Je ne fais que des vaudevilles et des pièces à femmes, répliqua Georges Darès; et puis, le sujet n’a rien de comique. Je n’y vois qu’un gros drame.
--Et une cause célèbre, si l’on retrouve l’homme qui vient de nous échapper. J’en doute fort, mais rentrons, je te prie. Je grelotte... Et d’ailleurs, je voudrais savoir ce qu’ont fait les gens de la noce, pendant que nous poursuivions l’assassin.
--Moi aussi. Marchons... au pas accéléré... ça nous réchauffera.
Ils reprirent le chemin qu’ils avaient suivi en courant, et qui leur parut cette fois beaucoup plus long, comme il arrive toujours quand on revient d’une chasse manquée.
La pluie redoublait de violence, et le vent leur soufflait au visage. Mauvaises conditions pour causer. Ils avançaient donc silencieusement, mais Darès, tout en se hâtant, examinait les abords de la route.
A droite, s’élevait le mur du parc Rothschild; à gauche, s’étendaient des terrains vagues. La rue où se trouvait le restaurant n’était bâtie que d’un seul côté, car la baraque en planches qui faisait vis-à-vis à l’établissement du père Cabassol ne pouvait guère passer pour une bâtisse.
Le meurtrier avait donc eu toutes facilités pour faire feu et pour fuir sans être vu. Il avait dû choisir sa place à l’avance et calculer ses chances. Le coup avait été longuement et savamment prémédité.
--Cher ami, reprit Caussade, ennuyé de garder pour lui seul les idées qui lui venaient à l’esprit, je crois, comme toi, que ce malheureux a été victime d’une vengeance, mais je ne devine pas qui l’a tué.
--Quelqu’un qui avait intérêt à l’ôter de ce monde, parbleu! grommela Darès, en haussant les épaules. Les crimes sont toujours commis par ceux à qui ils profitent; c’est un axiome de droit. Il y a même une phrase latine pour exprimer ça.
--En français, on dit aussi: Cherchez la femme.
--Dans le cas présent, ça revient à peu près au même.
--Comment! tu penses que c’est une femme qui a tiré sur Trémentin?
--Non, puisque l’être que nous venons de poursuivre appartient au sexe fort, mais il a pu agir par ordre.
--C’est-à-dire pour le compte d’une femme... Quelle femme?... Une maîtresse délaissée et furieuse contre son amant qui se mariait?... Elle l’aurait fait assassiner sous les yeux de la mariée, au milieu du repas de noces?... En effet, c’est bien là une vengeance féminine; mais quelle maîtresse? Il paraît que M. Trémentin en a eu beaucoup.
--Oui, mais je ne les connais pas. Je n’en connais qu’une... la plus ancienne... celle que je t’ai nommée à table.
--Madame Verdalenc! il est impossible que ce soit elle, puisqu’elle voulait ce mariage... N’est-ce pas elle qui l’a fait?
--Elle y a du moins fortement contribué. Elle n’avait donc aucun motif de ressentiment contre Trémentin. Et, de plus, elle était assise à côté de lui, lorsqu’il a été frappé. Si elle avait commandé le meurtre, elle aurait choisi une place moins dangereuse; une balle peut dévier.
--Alors, ce serait sa rivale... cette femme mariée qui, depuis six mois, accaparait le beau caissier?
--Peut-être bien.
--Bon! Madame Verdalenc la dénoncera.
--Oui, si elle sait son nom, ce qui ne m’est pas prouvé. Le bel Edmond était très-discret. Sa patronne a pu deviner, en observant ses allures, qu’il avait une liaison, et ne pas découvrir avec qui.
--La mort de M. Trémentin restera donc inexplicable?
--J’en ai peur. Est-ce que tu la déplores?
--Ma foi, non. Je n’aime pas plus les Alphonses bourgeois que les Alphonses de barrières. Mais je plains Cécile Aubrac.
--Elle n’est pas si à plaindre. Elle n’aimait pas Trémentin, et elle est libre de se remarier... selon son cœur, cette fois.
--C’est la grâce que je lui souhaite... Mais, dis donc, j’y pense... il y a une autre hypothèse, tout aussi admissible que les tiennes... si le coup avait été fait par l’amoureux évincé?...
--Louis Mareuil? J’affirme qu’il est incapable d’une pareille action. Il aurait volontiers tué Trémentin en duel... Il l’a provoqué récemment, et ce n’est pas sa faute si l’affaire n’a pas eu de suites... Mais l’assassiner!... jamais de la vie.
--D’ailleurs, je suppose qu’il n’a pas la tournure grêle du gredin qui courait si bien tout à l’heure?
--Il n’est pas très-grand non plus ni très-gros, répondit Darès, après avoir un peu hésité. Mais qu’est-ce que ça prouve?
--Oh! je ne l’accuse pas. Seulement, si le juge d’instruction apprend que ce jeune homme est violemment épris de Cécile, et que ce mariage le désespérait, je ne serais pas surpris qu’il le fît appeler, et qu’il lui demandât de justifier de l’emploi de son temps pendant cette vilaine soirée.
--Eh bien! Mareuil ne sera pas embarrassé. C’est le garçon le plus rangé que je connaisse. Il a le tort de faire des vers, mais il a des habitudes régulières, et je parierais volontiers qu’en ce moment, il est à son journal occupé à découper des faits divers dans les feuilles du matin pour le numéro de demain.
Il faut bien vivre, et la poésie ne nourrit pas les poëtes, tandis qu’un rédacteur a des appointements.
--Bon! mais il ne doit pas aller dans le monde, ton Mareuil. Comment a-t-il connu mademoiselle Aubrac?
--Je te raconterai ça plus tard. Nous voici à l’entrée de la rue... Il me semble qu’il y a un attroupement devant la maison Cabassol.
--Oui... une douzaine de curieux tout au plus... mais j’aperçois aussi des marmitons en veste blanche qui lèvent le nez en l’air... et des messieurs qui sortent du restaurant.
--Pour aller chercher le commissaire de police, probablement. Ils ne se sont pas beaucoup pressés, à ce qu’il me paraît, et ce magistrat de la banlieue arrivera un peu tard pour débrouiller le mystère. J’ai bien envie de faire mon enquête avant qu’il commence la sienne.
--Ton enquête! Tu veux empiéter sur les attributions des agents de la sûreté? Quelle mouche te pique?
--Mon cher, tu viens de me mettre la puce à l’oreille en me disant qu’on pourrait soupçonner ce brave Louis. Je vais tâcher de recueillir des preuves de son innocence.
--Où les trouveras-tu?
--Dans ce hangar que tu vois là-bas. Je suis convaincu que le coup de fusil est parti de là.
--C’est assez probable; mais, alors même que ce serait certain, tu n’en serais pas plus avancé.
--Qui sait? Le meurtrier a pu laisser des traces de son passage. Viens toujours.
--Mais, malheureux! si on nous surprenait dans cette baraque, faits comme nous voilà, on nous prendrait pour des complices.
--Ce serait drôle. Mais toute la noce attesterait, au besoin, que nous siégions au banquet lorsque Trémentin a été frappé.
Viens, te dis-je. Si tu me lâchais, je te renierais pour mon ami.
--Que le diable t’emporte! maugréa Caussade. Me promets-tu au moins qu’après cette sotte inspection, tu me laisseras rentrer pour prendre mon chapeau et mon pardessus?
--Sois tranquille. Je ne tiens pas du tout à revenir à Paris la tête nue.
Ayant dit, Georges, au lieu d’enfiler la rue, grimpa lestement sur le talus qui la dominait du côté gauche, et Caussade, qui se souciait fort peu de découvrir le vrai coupable, suivit, bien à contre-cœur.
Le terrain sur lequel ils marchaient, pour gagner la baraque, était très-accidenté. Boulogne finissait là, et les habitants de cette commune suburbaine ne se gênaient pas pour venir déposer sur ce champ inculte des pierres, des plâtras et une foule d’autres débris qui s’y amoncelaient tous les jours et qui avaient fini par y former des éminences.
D’autre part, on y avait creusé des trous pour en tirer du sable, de sorte que, la nuit et par le temps qu’il faisait, les deux chercheurs risquaient de s’y rompre le cou en tombant dans une fondrière, ou de s’y casser un membre en buttant contre un tas de cailloux.
Caussade, au premier faux pas, se remit à jurer comme un crocheteur, et si haut que Darès le pria de se taire.
Il fallait que la visite fût faite à petit bruit, sous peine d’attirer l’attention des gens qui s’étaient rassemblés à la porte du restaurant, et le vaudevilliste tenait beaucoup à opérer isolément.
Après avoir trébuché plus d’une fois, ils atteignirent, sans accident sérieux, la cabane vermoulue où ils supposaient que l’assassin s’était mis à l’affût pour tirer le mari de Cécile comme on tire un lapin.
Ils avaient suivi le bord du talus, et du côté où ils arrivaient, cette cabane n’avait pas d’ouvertures. Caussade commençait déjà à dire entre ses dents que personne n’y était entré, puisqu’elle était close; mais Darès l’entraîna, bon gré, mal gré, à en faire le tour, et au milieu de la façade en bois qui regardait le terrain abandonné, ils aperçurent une porte toute grande ouverte.
Le battant allait et venait, secoué par le vent.
--J’en étais sûr! s’écria Darès. Le coquin s’est sauvé par là...
--Je n’en ai jamais douté, grommela Caussade, qui ne voulait pas avoir tort. Voilà en vérité une belle découverte, et elle te mènera loin!
--Peut-être... et il était si pressé qu’il n’a pas pris le temps de refermer la porte.
--Parbleu! il se doutait bien qu’on viendrait tout d’abord visiter cette baraque, et il n’avait garde de s’y attarder... Mais comment expliques-tu qu’il soit descendu dans la rue pour gagner le bois de Boulogne, alors qu’il aurait pu si facilement couper à travers champs?
--Il connaissait le terrain, et il savait qu’il est hérissé d’obstacles. Il a mieux aimé prendre un chemin plus commode, au risque d’être aperçu... et il a bien fait, puisque personne ne l’a vu, excepté nous qui ne l’avons pas rattrapé.
Mais il ne s’agit pas de ça!... je veux voir s’il n’a rien oublié là dedans. Il a beau être malin, quand on va tuer un homme--surtout quand on n’en a pas l’habitude--on est toujours un peu ému, et l’on ne pense pas à tout... la preuve, c’est qu’il n’a pas songé à pousser le battant et à retirer la clef... elle est encore dans la serrure. S’il avait eu la précaution de l’emporter, on n’aurait pas pu constater que quelqu’un était entré.
--Nous le constatons, dit ironiquement Caussade. Et après?
--Viens avec moi, si tu tiens à en savoir davantage.
--Je n’y tiens pas du tout, mais sous le toit de la cabane, nous serons à couvert. Si je consens à te suivre, c’est que je n’ai pas de parapluie.
--Oh! ces peintres!... ça ne pense qu’à ses aises. Tu as joliment bien fait de ne pas te mettre dans la magistrature. Tu aurais été un fichu juge d’instruction, car tu n’es pas curieux.
--Et toi, tu l’es trop. Tu étais né pour être agent de police. Entre donc, bavard.
Darès passa le premier, poussé par Caussade, qui en avait assez de la causerie en plein vent, et dès qu’ils eurent franchi le seuil, ils se trouvèrent dans une obscurité profonde, quoique le vaudevilliste n’eût pas refermé la porte derrière eux.
--Casse-cou! cria le peintre, toujours gouailleur. Heureusement, j’ai des allumettes dans ma poche, et je vais t’éclairer.
--Je m’y oppose, s’écria Darès. On apercevrait la lumière d’en bas, et dans un instant nous aurions sur le dos tous ces imbéciles qui se sont attroupés devant la maison Cabassol. Il y a une fenêtre ouverte sur la rue... là-bas, en face de nous.
--Tiens! ce sera commode pour voir ce que font les gens de la noce.
--Et pour examiner l’intérieur de cette baraque. Il y a justement un bec de gaz au-dessous... sans compter les lanternes à la porte du restaurant. Avançons... à moins que tu n’aimes mieux monter la garde ici, pendant que j’inspecterai le local.
--Ma foi, non. Puisque j’ai été assez bête pour me laisser entraîner par toi dans cette expédition ridicule, j’irai jusqu’au bout.
Ils avancèrent, et ils reconnurent tout d’abord que cette construction en planches n’était pas, comme ils l’avaient cru, un magasin destiné à abriter des matériaux ou des outils. Elle n’avait qu’un étage, mais elle était divisée en deux pièces par une cloison, deux pièces où il n’y avait pas de meubles ni de cheminées, mais qui pouvaient bien avoir servi d’habitation à un locataire peu difficile.
Darès ne manqua pas de faire remarquer ce détail à son ami. Rien ne lui échappait, et il raisonnait sur tout.
La porte de communication était restée ouverte comme la porte extérieure, et ils s’empressèrent de passer dans la seconde chambre, où il faisait plus clair, grâce aux reflets de la lanterne municipale plantée sous la fenêtre.
Cette fenêtre se fermait avec des volets de bois, que le meurtrier avait négligé de pousser après avoir tiré, et Caussade y courut pour regarder ce qui se passait dehors; mais Darès, mieux avisé, le retint par le pan de son habit, en lui disant:
--J’espère bien que tu ne vas pas te montrer. Il ne s’agit pas de haranguer la foule du haut de cette lucarne... et tu verras tout aussi bien en te tenant un peu en arrière... Nous sommes juste à la hauteur des fenêtres du salon...
--C’est vrai... et elles n’ont pas de rideaux... C’est comme si nous étions encore à table... Je vois tout... L’infortuné Trémentin est toujours assis sur une chaise entre quatre médecins... Verdalenc pérore au milieu de ses employés... mais sa femme n’est pas là... ni Cécile non plus... on les aura emmenées...
--Parbleu! l’une perd son mari, l’autre perd son ancien amant... il est assez naturel qu’elles ne soient pas restées en face de ce cadavre. Ce qui m’étonne davantage, c’est que je n’aperçois pas le moindre commissaire de police.
--Il n’est pas encore arrivé, mais, sois tranquille, il va venir.
--Il ne se presse guère, et les invités ne bougent pas du salon. Ma parole d’honneur, on dirait qu’ils n’ont pas encore compris que Trémentin a été tué par une balle, et que cette balle est partie d’ici. Ça crève pourtant les yeux.
--Ils ne sont pas comme toi... Ils n’ont pas de vocation pour le métier de policier. Que veux-tu, mon cher! on n’est pas parfait.
--Blague, va! je saurai qui a fait le coup. Ah! il a bien choisi son poste, le gredin! D’ici à la place où le marié était assis, il n’y a pas vingt-cinq mètres, et le tir horizontal est le plus facile de tous... Veux-tu que je te dise comment ce joli monsieur s’y est pris?... Il a entre-bâillé les volets, il s’est mis à genoux, il a posé le canon de son arme sur l’appui de la fenêtre... et comme ce pauvre diable de Trémentin se trouvait précisément au bout de son fusil, en ligne droite, il a pu le viser tout à son aise... et il aurait fallu qu’il fût bien maladroit pour le manquer.
--Il me semble, au contraire, qu’il a été très-adroit; car Cécile était assise en face de son mari, et pour peu qu’il eût tiré trop bas, il l’aurait tuée... d’une balle dans l’occiput... Mais, au fait... rien ne prouve que ce n’était pas elle qu’il visait.
--Oh! dit Darès qui n’avait pas songé à cette hypothèse.
--Ce serait drôle, hein? ricana Caussade; et ça dérangerait un peu tes suppositions.
--Non. Je cherche à m’éclairer, mais je n’ai pas de parti pris... et si, par hasard, tu avais deviné, ça prouverait surabondamment que mon ami Mareuil n’est pas coupable, car on comprendrait à la rigueur qu’il eût tué le mari, mais Cécile qu’il adore... c’est absurde.
--Pourquoi absurde? Il y a des jaloux qui s’en prennent à leur rival heureux; d’autres punissent la femme qui les a trahis. C’est une affaire de goût... de tempérament, si tu veux.
--Pas mal raisonné pour un homme qui n’en fait pas son état. Mais ce pauvre Mareuil n’est pour rien dans cette affaire, et il ne se doute même pas qu’on vient d’envoyer Trémentin dans un monde meilleur.
Quant au mystère, je te réponds qu’il s’éclaircira promptement. On n’aura pas de peine à savoir quel est le propriétaire de cette cahute, et quand on le connaîtra, l’enquête ira toute seule. S’il prouve que ce n’est pas lui, il faudra bien qu’il dise à qui il a confié la clef de sa maison de bois.
--C’est parfait, et je compte qu’on ne nous fera pas la mauvaise farce de nous citer comme témoins. Si ça arrivait, moi, d’abord, je dirais que je n’ai rien vu... et le fait est que je n’ai pas vu grand’chose.
--Tu as vu l’assassin qui se sauvait.
--Oh! par derrière et à cinquante pas devant moi... Tiens!... un papier, dit Caussade en se baissant pour ramasser un objet sur lequel il venait de mettre le pied.
--Voyons, dit vivement Darès; ah! c’est singulier!... ce sont des feuillets qu’on a arrachés d’un livre... et il y en a de déchirés... l’homme s’en est servi pour bourrer... donc son fusil est un fusil à baguette... car, avec les nouveaux systèmes, on emploie des cartouches toutes faites... Voilà déjà un indice... et quand j’aurai vu à quel livre les feuillets ont été pris, j’aurai une indication plus précise... Donne-moi cette pièce à conviction.
--Je n’y tiens pas, je te prie de le croire. La voici.
Darès la prit et la mit dans sa poche...
--Ah! dit le peintre, il y a du remue-ménage dans la salle à manger... et j’aperçois un personnage tout de noir vêtu qui s’avance... M. le commissaire fait son entrée, si je ne me trompe.
--C’est parfaitement lui. Filons, cher ami. Les recherches vont commencer, et je ne me soucie pas d’être surpris en ce lieu.
--Filons, je ne demande pas mieux. Et tâchons de nous faufiler au vestiaire sans qu’on remarque notre tenue, car si l’on nous demandait d’où nous venons, il faudrait bien le dire.
Darès ne se fit pas prier pour quitter la place. Ils gagnèrent à tâtons la sortie, et ils allaient affronter de nouveau la pluie qui n’avait pas cessé, quand il leur sembla entendre marcher dehors.
Ils s’arrêtèrent aussitôt, et ils écoutèrent.
Les pas se rapprochaient, des pas lents et indécis comme le sont ceux d’un homme qui cherche son chemin dans les ténèbres.
--Si c’était l’assassin qui revient ramasser les bourres, pensait Darès...
Caussade eut la même idée et donnait son ami à tous les diables, lorsqu’une forme humaine apparut sur le seuil.
Darès prit Caussade par le bras et le tira vivement de côté, afin de laisser le passage libre à cet inconnu, qui aurait pu les surprendre en flagrant délit de visite du hangar où le meurtrier s’était embusqué.
Darès ne voulait pas être vu, mais il voulait voir à qui ils avaient affaire, et il prit le bon moyen en se collant avec Caussade contre la cloison, près de la porte.
L’homme, après avoir hésité un instant, se décida à entrer, et sans songer à regarder s’il y avait quelqu’un de caché dans la première pièce, il s’achemina lentement vers la fenêtre ouverte qui donnait sur la rue.
Dès qu’il eut dépassé le seuil de la seconde chambre, Darès se glissa prestement dehors, entraînant avec lui le peintre, qui lui abandonnait très-volontiers le commandement, et qui ne demandait d’ailleurs qu’à battre en retraite le plus tôt possible.
Cet excellent Caussade comptait bien que l’expédition était terminée, mais l’entêté vaudevilliste, qui ne l’avait pas lâché, s’arrêta après avoir marché à reculons jusqu’à une dépression de terrain, une sorte de trou creusé à quelques pas, et précisément en face de l’entrée de la cabane.
De là, il pouvait observer les mouvements de l’individu qu’il surveillait, tant que ce personnage suspect ne s’écarterait pas de la ligne droite, et quoi qu’il fît dans l’intérieur de la baraque, il devait nécessairement passer, en sortant, tout près des deux amis.
--Cette fois, dit tout bas Darès, je crois bien que nous le tenons. J’avais deviné. C’est l’assassin. Il s’est débarrassé de son fusil, et il revient chercher les feuillets qui lui ont servi à le bourrer... Tu peux chercher, mon bonhomme, tu ne les trouveras pas, car ils sont dans ma poche.
--Ça, l’assassin? murmura Darès en haussant les épaules. Allons donc! Il faudrait qu’il fût bien bête pour se jeter ainsi dans la gueule du loup... Et puis, tu oublies qu’il est monté en voiture, et qu’il roule en ce moment vers Paris. C’est toi-même qui me l’as dit tout à l’heure.
--Je l’ai dit, c’est vrai, mais j’ai pu me tromper... et il a pu aussi lâcher sa voiture, après nous avoir échappé, ou se faire ramener près d’ici par son cocher, qui doit être son complice.
--Je ne croirai jamais ça. Ce monsieur est tout bonnement un curieux comme nous, qui est entré pour voir ce qu’on fait dans le salon de cent couverts. La preuve, c’est qu’il regarde par la fenêtre, au lieu de se baisser pour ramasser les petits papiers que tu as serrés si précieusement.
--Mais tu n’as donc pas d’yeux! Il a exactement la taille et la tournure du gredin que nous avons poursuivi jusqu’à la lisière du bois.
--Je ne trouve pas. Il y a bien quelque ressemblance, mais celui-ci est moins grand.
--Nous allons le voir de plus près dans un instant... il ne va pas s’éterniser dans cette hutte, où il se ferait pincer.
--Le danger d’être pris ne semble pas le préoccuper beaucoup, car il ne prend pas de précautions pour se cacher. Il s’est mis tranquillement à la fenêtre. Tous les gens attroupés dans la rue doivent le voir. Ah! il se retire... Il paraît qu’il en a assez.
--Il se sera aperçu qu’on le remarquait. Attention! il revient à nous.
--Ah çà, est-ce que tu te proposes de lui mettre la main au collet? Je te préviens que je ne t’aiderai pas. Je ne suis pas chargé d’empoigner les criminels. C’est l’affaire des gendarmes.
--Tais-toi et ne bouge pas. Je veux savoir qui c’est, voilà tout.
Caussade, calmé par cette promesse, se tut et se tint coi.
L’homme revenait en effet et ne tarda guère à sortir.
La nuit était trop sombre pour qu’on pût distinguer ses traits, mais Darès put constater qu’il portait un chapeau bas, en forme de cloche, et se souvint aussitôt que le fuyard auquel ils avaient donné la chasse était coiffé d’un chapeau tout pareil.
Il supposait que ce suspect personnage allait se lancer vers le bois, et il ne fut pas peu surpris de reconnaître qu’il suivait la crête du talus, en cherchant évidemment un endroit commode pour descendre dans la rue.
Il n’avait pas pris garde aux deux amis qui se tenaient immobiles dans leur creux, et il trouva bientôt ce qu’il cherchait--une espèce de sentier qui servait aux gamins du pays à escalader la pente de ce terrain vague où ils se rassemblaient pour lancer des cerfs-volants.
Caussade, quand il le vit disparaître, ne se priva pas du plaisir de se moquer des savantes déductions du vaudevilliste.
--Si c’est le meurtrier de Trémentin, dit-il en ricanant, il faut convenir qu’il a de l’aplomb. Le voilà qui va se mêler aux curieux rassemblés devant la maison Cabassol.
--Eh bien, c’est une tactique, et la meilleure de toutes, répliqua Darès sans se déferrer. On ne songera point à accuser un badaud confondu dans la foule. Au surplus, j’en aurai le cœur net, car je vais le regarder sous le nez. Allons le rejoindre.
Tout en parlant, Darès courait à la descente, et son récalcitrant camarade, qui voyait enfin arriver le moment d’endosser son pardessus, s’empressa d’en faire autant.
La rue, maintenant, était pleine de monde, et comme la pluie tombait toujours, on n’apercevait d’en haut qu’une agglomération de parapluies ouverts.
L’homme au chapeau cloche, lui, n’avait que son couvre-chef pour s’abriter, et ne s’inquiétait guère de l’averse. Il s’était rapproché du groupe le plus nombreux, et il avait tout l’air de chercher à se renseigner, en écoutant ce que disaient ces gens-là.
Ils étaient tous occupés à regarder l’entrée de l’établissement où ils ne pouvaient pas pénétrer, deux agents, venus sans doute avec le commissaire, ayant pris position sur le pas de la porte; et personne ne faisait attention à l’individu qui se tenait en arrière du rassemblement et qui n’osait pas questionner ses voisins, quoiqu’il en eût probablement bien envie.
Darès devina son intention et se hâta de descendre pour l’aborder, sous prétexte de causer de l’événement.
Il se glissa sournoisement derrière lui, et il lui demanda sans façon:
--Eh bien?... a-t-on arrêté le chenapan qui a fait le coup?
L’inconnu qu’il interrogeait se retourna, et ils se trouvèrent face à face.
--Mareuil!
--Darès!
Ces deux exclamations se croisèrent au moment où Caussade rejoignait son ami.
--Ah! que je suis content de vous rencontrer! dit le jeune homme interpellé par le vaudevilliste; vous allez m’apprendre enfin ce qui se passe... J’entends parler d’un meurtre...
--Que faites-vous ici? interrompit Darès stupéfait.
--J’y suis venu pour voir...
--Pour voir quoi?... Vous n’étiez pas de la noce, que je sache?
--Non, mais un sentiment plus fort que ma volonté m’a poussé... un sentiment que vous devinez.
--Je le devine peut-être, mais je ne me l’explique pas. Alors, vous avez fait le voyage de Paris à Boulogne, tout exprès pour vous donner le plaisir de contempler les fenêtres du restaurant où l’on fêtait le mariage de mademoiselle Aubrac. Singulière idée que vous avez eue là, mon cher Mareuil; convenez-en.
--J’avais perdu la tête... je n’ai pas réfléchi à ce que je faisais.
--Et... il y a longtemps que vous êtes là?
--Non... Vingt minutes... une demi-heure tout au plus... J’étais venu d’Auteuil à pied, par la grande route... J’ai demandé où était le restaurant Cabassol... On m’a indiqué cette rue... au moment où j’y entrais, j’ai aperçu de loin des gens qui couraient du côté opposé... et, en avançant, j’en ai vu d’autres sortir de la maison... J’ai entendu des cris... J’ai pensé qu’un malheur venait d’arriver, et je me suis approché... Ai-je besoin de vous dire pourquoi je n’ai pas osé entrer?
--Et vous n’avez pas eu la curiosité de vous renseigner?
--J’ai parlé à un cuisinier que j’ai arrêté au passage... il m’a à peine répondu... et je n’ai pas bien saisi ce qu’il me disait... J’ai cru comprendre qu’on avait tué quelqu’un... alors, j’ai pensé que du haut de ce talus, je pourrais voir la salle où l’on dînait... j’y suis monté... La porte de cette maison de bois était ouverte... je suis entré... la fenêtre était ouverte aussi... et j’ai regardé...
--Qu’avez-vous vu?
--Des invités qui entouraient une personne assise... une personne blessée... ou morte... ils me la cachaient complétement... Je n’ai pas eu la patience d’attendre qu’ils s’écartassent... Je suis sorti... je suis revenu dans la rue, et j’allais m’informer, quand vous m’avez parlé... Ainsi, c’est bien vrai, un crime a été commis?
--Un crime abominable. D’un coup de fusil tiré précisément de cette baraque où vous étiez tout à l’heure, on a tué...
--Qui? demanda Louis Mareuil avec angoisse.
Darès, dont les soupçons allaient grandissant, voulut mettre à l’épreuve l’amoureux évincé de mademoiselle Aubrac.
--On a tué la mariée, dit-il en le regardant fixement.
--Elle!... c’est elle qui est morte!... malheureux que je suis, j’espérais que c’était lui.
Ce cri, parti du cœur, fit tressaillir Darès.
D’autres que lui l’avaient entendu.
Deux ou trois curieux se retournèrent pour voir celui qui venait de tenir ce singulier langage, et, en vérité, un pareil propos était de nature à éveiller l’attention des gens les moins prévenus et les plus indifférents.
Caussade, qui était déjà mal disposé, prit cette exclamation pour un aveu échappé au coupable, et donna un grand coup de coude à son ami Darès, lequel, sentant toute la portée de ces paroles imprudentes, dit rudement à Louis Mareuil:
--Sacrebleu! mon cher, vous devriez réfléchir avant de parler. S’il y avait ici un agent de police, il croirait que c’est vous qui avez tiré sur M. Trémentin.
--Eh! que m’importerait qu’on crût cela! dit le jeune homme d’un air égaré; elle est morte!... je voudrais mourir aussi.
Darès commençait à se repentir très-fort de lui avoir tendu ce piége, car il s’était aperçu qu’on s’écartait d’eux, et il lui semblait même qu’un individu s’était détaché du groupe, peut-être pour aller rapporter au commissaire ce qu’il venait d’entendre.
--Ah çà, vous devenez donc fou? reprit-il à demi voix, en tirant Mareuil à l’écart. S’il vous plaît de vous faire arrêter, passez-vous-en la fantaisie, mais ne compromettez pas les autres.
Et comme Mareuil n’avait pas l’air de comprendre, il ajouta:
--Je me suis moqué de vous. Cécile Aubrac n’est même pas blessée... la balle a dû passer à deux pouces au-dessus de sa tête.
--Et lui? s’écria l’amoureux, qui ne se possédait plus.
--On ne l’a pas manqué. Il a été tué roide. Je conçois que vous ne le regrettiez pas, mais je vous engage fortement à ne pas montrer tant de joie. On nous observe. Suivez-moi un peu plus loin. J’ai à vous parler. Ce n’est pas la première fois que vous voyez Caussade. Il ne sera pas de trop.
Le poëte se laissa emmener jusqu’au pied du talus, mais Caussade fit des difficultés. Depuis l’instant où il avait reconnu Louis Mareuil, pour l’avoir rencontré quelquefois chez des peintres de son quartier, les soupçons qu’il avait exprimés devant son ami lui étaient revenus, et le mot malheureux que ce garçon avait lâché les avait confirmés à ce point qu’il était très-tenté de le prendre pour l’assassin.
Pendant le court colloque qui s’en était suivi, il avait eu soin de se tenir en arrière, et il ne se souciait nullement d’entrer en communication avec un homme qui avait peut-être un crime sur la conscience. Mais Darès insista si vivement qu’il se décida à le suivre, tout en se réservant de continuer à jouer le rôle de personnage muet.
--Mon cher Louis, dit le vaudevilliste en posant la main sur l’épaule de Mareuil, j’attends de vous des explications, et vous me les donnerez demain; mais, pour le moment, je vous conseille de décamper au plus vite. Je vous ai conduit dans ce coin et j’y ai entraîné Caussade pour qu’on ne s’occupât plus de vous. Nous allons vous accompagner jusqu’au bout de la rue. Profitez de l’occasion pour disparaître.
--Pourquoi m’en irais-je? demanda Mareuil. Qu’ai-je donc à craindre?
--Je vous le dirai quand vous viendrez me voir. Mais partez, je vous le répète. Votre place n’est pas ici, et je souhaite que nous soyons les seuls à savoir que vous êtes venu, car si d’autres l’apprenaient, vous seriez certainement inquiété.
--Eh! non, ne partez pas, dit Caussade avec humeur. Il est trop tard. On vient à nous, et si l’on vous voyait fuir, ce serait bien pis.
Le peintre avait raison. Deux hommes s’avançaient, abrités sous le même parapluie et escortés par trois individus d’assez piètre mine, dont un désignait du doigt le petit groupe dont Louis Mareuil était le centre.
--C’est le commissaire de police, murmura Darès. On est allé l’avertir. Je l’aurais parié. Heureusement, il est avec Verdalenc. Je me charge de lui répondre, mais, pour Dieu! n’ouvrez la bouche que pour confirmer ce que je dirai.
Et il alla délibérément à la rencontre de ces messieurs.
--Comment, c’est vous, mon cher! s’écria le banquier. On nous avait dit...
--Je devine. Nous sommes dans un tel état qu’on nous a signalés à M. le commissaire... et j’en suis charmé, car nous avons à lui faire une déposition assez importante. Nous venons d’appuyer une chasse à l’assassin qui nous a échappé en se jetant dans le bois de Boulogne. Mais commencez, je vous prie, par déclarer que vous répondez de nous... et que nous étions à table au moment où l’on a tiré.
--Je le déclare, dit avec empressement Verdalenc, et vos noms sont assez connus pour que vous n’ayez pas besoin de ma garantie.
Monsieur le commissaire, j’ai l’honneur de vous présenter mon ami Georges Darès, auteur dramatique, et M. Alfred Caussade, peintre d’histoire... ces messieurs étaient invités... Ils dînaient avec nous, et seuls parmi tous les convives, ils n’ont pas perdu la tête, puisqu’ils ont pensé à courir après le scélérat qui a tué mon pauvre Trémentin.
--Nous acceptons le compliment, cher ami, car nous le méritons. Ce n’est pas précisément gai de poursuivre un coquin, sous une pluie battante, surtout lorsqu’on est en tenue de bal. Nous voilà faits comme des voleurs, et je ne m’étonne pas qu’on nous ait dénoncés... il n’y a pas grand mal, puisque vous êtes là pour attester que nous sommes d’honnêtes gens. Le diable, c’est que nous sommes revenus bredouilles. L’homme avait de bonnes jambes, et au moins cinquante pas d’avance...
--Mais enfin, vous l’avez vu? demanda le commissaire.
--Oui, d’assez loin et par derrière... de sorte que nous ne sommes guère en état de donner son signalement. Nous avons cependant pu constater qu’il tenait encore à la main le fusil dont il s’est servi... et je ne serais pas surpris qu’il l’eût caché dans un taillis.
--Je n’ai malheureusement pas assez de monde à ma disposition pour fouiller le bois ce soir. Je ne suppose pas d’ailleurs que l’homme y soit resté... et il faut que je visite d’abord le terrain où il a dû se poster pour tirer. Mais attendez-vous, messieurs, à être appelés devant le juge d’instruction.
--Nous serons à ses ordres, dit bravement Darès, qui faisait de son mieux pour empêcher le magistrat d’interpeller Louis Mareuil.
Caussade ne disait mot, mais il enrageait de tout son cœur en pensant qu’il serait obligé de déposer en justice.
Le poëte, que son ami cherchait à mettre hors de cause, se tenait sur le second plan et semblait étranger à cet entretien qui le touchait de près, quoiqu’il n’y fût pas question de lui.
Il pensait sans doute à Cécile Aubrac, qu’il avait crue morte, et qui n’était que veuve.
Mais les commissaires ont de bons yeux, et celui qui interrogeait en ce moment le vaudevilliste lui demanda sans transition, en désignant Louis Mareuil:
--Monsieur est avec vous?
--Oui, répondit Darès, nous venons de le rencontrer ici. Je le connais de longue date, et il me demandait ce qui s’est passé quand vous êtes arrivé. Je lui ai appris la mort de M. Trémentin.
Et comme il vit bien que le magistrat ne trouvait pas l’explication suffisante, il s’empressa d’ajouter:
--M. Mareuil est homme de lettres, et nous sommes voisins. Je demeure rue Condorcet, et lui rue Frochot. Il n’a pas comme moi l’honneur de connaître M. Verdalenc, et il n’était pas invité, mais il avait dîné à Saint-Cloud. Il attendait le tramway sur la route, lorsqu’il a vu la foule s’amasser devant le restaurant. Il a voulu savoir ce que c’était.
--C’est bien naturel, dit froidement le commissaire. Du reste, monsieur pourra s’expliquer lui-même, car il sera entendu aussi. Je prends note de son nom et de son adresse.
Maintenant, messieurs, je ne vous retiens plus.
Et il fit un signe aux estafiers qui l’entouraient.
Deux d’entre eux portaient des lanternes et prirent les devants pour éclairer l’inspection à laquelle leur chef allait procéder. Le troisième, qui ne portait rien, reçut un ordre donné à voix basse et disparut dans la foule.
M. Verdalenc se croyait probablement obligé d’accompagner le commissaire pour l’aider dans ses recherches, car il le suivit, après avoir serré la main de Darès, en lui jetant, comme adieu, cette phrase solennelle:
--Si un tel crime restait impuni, ce serait à désespérer de la justice; mais la tête du coupable tombera, je le jure sur celle de la veuve désolée du malheureux Trémentin.
En toute autre occasion, le vaudevilliste aurait bien ri de ce serment grotesque; mais il n’était pas d’humeur joyeuse, et il se contenta de tourner le dos au banquier en haussant les épaules.
Puis, revenant à Louis Mareuil, toujours absorbé dans ses réflexions:
--Mon cher, lui dit-il d’un ton bref, je vous ai tiré d’affaire. C’est à vous maintenant de vous aider vous-même. Sans moi, vous seriez peut-être coffré à l’heure qu’il est. Rentrez chez vous et restez-y. Je suis persuadé que vous êtes innocent. Mais surveillez vos démarches et mesurez vos paroles, si vous tenez à éviter de terribles désagréments. Allez, et venez me voir quand vous serez plus calme.
Et, sans attendre une réponse, Darès fendit le groupe qui stationnait devant le restaurant. De son côté, Caussade jouait des coudes, et ils arrivèrent à la porte cochère au moment où un landau en sortait, emportant Cécile Aubrac.
Darès et Caussade n’eurent que le temps de se jeter de côté pour ne pas être renversés par les chevaux qui sortaient de la cour de l’auberge en piaffant aussi joyeusement que s’ils avaient ramené les deux époux au domicile conjugal.
Mais Darès et Caussade purent apercevoir, dans le fond de la voiture, Cécile soutenue par sa tante, la majestueuse baronne Aubrac, qui lui prodiguait des consolations, appuyées de grands gestes.
La malheureuse enfant était horriblement pâle, et ses traits contractés exprimaient la souffrance; mais elle ne pleurait pas. Sa douleur devait être d’autant plus vive qu’elle ne la laissait pas éclater. Les larmes soulagent, et elle avait les yeux secs.
C’était navrant de la voir en robe blanche et encore couronnée de fleurs d’oranger, cette mariée d’un jour qui s’en allait prendre le deuil pour un an.
Elle passa comme une vision devant les deux amis. Le landau tourna dans la rue, dispersant les curieux qui s’écartaient pour lui faire place, et fila vers Paris par le bois de Boulogne.
C’était le chemin que l’assassin avait pris pour fuir.
--Ah! c’est trop fort, s’écria Caussade; voilà ton Mareuil qui court après la voiture. Décidément, il tient à se faire pincer.
--Je n’y puis rien, dit Darès. Je l’ai averti. S’il a maille à partir avec le commissaire, ce ne sera pas ma faute.
--Je trouve même qu’en répondant de lui, tu es allé beaucoup trop loin, car je ne serais pas du tout surpris qu’il fût coupable.
--Moi, je suis convaincu du contraire.
--Sa conduite est étrange, et son attitude est louche... sans parler de cette exclamation qui lui a échappé...
--Tu ne le connais pas. C’est un exalté qui n’écoute que sa passion. Il a pris au sérieux ce que je lui disais... il a cru que son adorée était morte, et, dans son désespoir, il a pensé tout haut. Voudrais-tu qu’il pleurât M. Trémentin?
--Tu aurais pu te dispenser de cette sotte plaisanterie. La réponse que tu as provoquée coûtera peut-être cher à ton protégé.
--Si on l’accuse, il se justifiera; tu sais aussi bien que moi que le coup de fusil a été tiré par un autre... nous l’attesterons, si l’on nous interroge.
--Je n’attesterai rien du tout. Passons au vestiaire, et tâchons de trouver un fiacre pour nous ramener à Paris.
Darès n’insista pas. Il éprouvait, lui aussi, le besoin de rentrer dans un vêtement chaud et de regagner son domicile.
Ils pénétrèrent dans un corridor au bout duquel se tenait le garçon préposé à la garde des paletots, manteaux, capelines, pelisses et autres accessoires appartenant aux invités des deux sexes.
On se bousculait pour les ravoir, car tout le monde avait perdu la tête après cette catastrophe, et la maison entière était en l’air.
Les femmes criaient, les hommes s’agitaient, et les gens de service augmentaient le désordre en courant par les escaliers.
Darès accrocha au passage un commis de Verdalenc, qui lui dit que la femme de son patron venait d’être prise d’une attaque de nerfs, et qu’une des demoiselles d’honneur de la mariée n’était pas en bien meilleur état. L’infortuné Trémentin n’avait pas donné le moindre signe de vie, et l’on venait de le porter sur le lit du père Cabassol, en attendant que le commissaire fût de retour pour verbaliser.
Les deux amis n’avaient rien à faire dans cette bagarre. Ils réussirent, non sans peine, à retrouver leurs chapeaux et leurs pardessus, et c’était encore moins difficile que de se procurer un véhicule quelconque.
Les voitures de la noce étaient réservées aux témoins et aux parents proches. Les jeunes gens couraient déjà les rues de Boulogne pour accrocher au passage un fiacre ou pour décider un loueur du pays à atteler une tapissière.
--Mon cher, dit Darès, les moyens les plus simples sont toujours les meilleurs. Allons prendre le tramway à Saint-Cloud.
--Allons! répéta Caussade avec humeur. Encore un kilomètre à faire en pataugeant dans la crotte; mais, au point où nous en sommes, ça ne compte pas. Ah! on ne m’y reprendra plus, à me mêler de ce qui ne me regarde pas... et tous les juges d’instruction du tribunal de la Seine pourront bien m’interroger... je leur répondrai que je ne sais rien.
--Bah! tu feras comme moi... tu diras la vérité.
--La vérité? Tu viens de commencer par mentir au commissaire en lui racontant que ce Mareuil avait dîné par hasard dans les environs, et qu’il était venu, toujours par hasard, sous les fenêtres du restaurant... Du reste, il n’a pas cru un mot de ton histoire, ce brave commissaire, et, un de ces jours, on te demandera pourquoi tu l’as inventée.
--Caussade, mon ami, tu vois tout en noir, parce que tu es trempé jusqu’aux os, et je conviens que, pour le moment, notre situation n’est pas gaie. Aussi, je te pardonne et je ne te contredirai pas avant que nous soyons à l’abri. En attendant, calme-toi. Nos épreuves vont finir. J’aperçois là-bas un café brillamment éclairé. Nous pourrons y entrer pour nous sécher, et ce sera bien le diable si, moyennant cent sous de pourboire, un garçon ne se charge pas de nous procurer une voiture quelconque. Je ne tiens pas essentiellement au tramway.
La lumière vers laquelle ils marchaient était dans la grande rue de Boulogne, tout près du rond-point où les omnibus ont une station, et ces messieurs n’avaient assurément rien de mieux à faire que de continuer dans cette direction.
Caussade s’y résigna, en grognant, et, après quelques minutes d’efforts et de glissades involontaires sur les pavés boueux, ils débouchèrent sur la place, juste à côté du bureau où s’arrêtent les tramways.
Le café était en face, et, du côté de Saint-Cloud, sur la chaussée, on voyait poindre la lanterne rouge de la voiture de transport en commun qui arrivait.
--Parbleu! dit Darès, ce n’est pas la peine de traverser. Attendons qu’elle passe, et s’il y a de la place, nous y monterons.
--Bon! s’écria Caussade, voilà que tu changes encore d’avis. Nous finirons probablement par rentrer à pied.
Darès ne prit pas la peine de lui répondre. Il était déjà dans le bureau, parlementant avec l’employé, qui ne paraissait pas se douter du meurtre commis chez le père Cabassol, et qui affirmait qu’à cette heure, un jour de semaine, l’omnibus n’était jamais complet.
--Eh bien! j’avais raison, reprit le vaudevilliste en s’adressant à son ami. Merci, mon Dieu! Dans une heure, nous aurons regagné les hauteurs hospitalières de la place Pigalle, et tu pourras te sécher tout à ton aise. Je ne serai pas fâché non plus de changer de costume. Ce diable d’habit noir colle sur ma peau comme un linge mouillé.
En attendant, je vais m’éponger un peu, conclut Darès, en déboutonnant son pardessus.
Où ai-je mis mon mouchoir? reprit-il en tâtant ses poches.
Mais on ne trouve pas toujours ce qu’on cherche, et il en tira de sa poche un cahier de papier imprimé.
--Tiens! la pièce à conviction, ricana Caussade. Montre un peu?
Et il la lui prit des mains.
--Pas de bêtises, hein? dit Darès en baissant la voix. Examine-la si tu veux, mais rends-la-moi après. Si l’on tracassait Mareuil, ces feuillets pourraient servir à retrouver le coupable.
--Tu crois? demanda ironiquement le peintre.
--Oui, je le crois, et je ne me gênerais pas pour les envoyer au juge qui instruira l’affaire.
--Eh bien, moi, je ne te conseille pas de les produire.
--Pourquoi?
--Parce que ce sont des pages détachées d’un volume de poésies...
--Pas possible! s’écria Darès en s’approchant pour voir de près les feuilles que son ami essayait de lire, à la clarté douteuse d’un quinquet accroché à la muraille.
--Parfaitement, mon bon. Ce sont des vers, et M. Mareuil en fait.
--Il n’est pas le seul... et ce livre n’est pas de lui... il n’en a publié qu’un.
--Récemment, n’est-ce pas?... Or, le papier de celui-ci est tout frais.
--Ça ne prouve rien. On imprime tous les jours des poésies nouvelles.
--Pas tant que ça. Mais, enfin, quand j’aurai vu le titre, tu sauras à quoi t’en tenir. Malheureusement, l’assassin, pour bourrer son fusil, a arraché à tort et à travers... Il n’a laissé que des fragments...
--Passe-les-moi... je m’y retrouverai mieux que toi...
--Attends un peu... Ah! voilà une page dont l’entête est resté... _Chants des_... Tiens! la fin manque...
--_Chants du crépuscule_, parbleu!... C’est de Victor Hugo.
--Mais non... mais non... il y a _Chants des_, et non pas _Chants du_... Voyons un autre feuillet... Ah! il est complet, celui-là... _Chants des grèves_... Es-tu fixé maintenant?
--Trop! murmura Darès d’un air consterné.
--Alors, je ne me trompais pas. Le livre est de lui. Es-tu toujours d’avis de garder cette pièce à conviction?
--Les voyageurs pour Paris en voiture! cria l’employé en se levant. Allons, messieurs, dépêchons-nous. Il y a de la place.
--Plus que jamais, répondit brusquement Darès. Rends-la-moi et partons. Demain j’aviserai.
CHAPITRE II
Les pauvres gens qui ne mangent pas tous les jours envient les repas réglés des riches, et le bohème, errant mélancoliquement par les rues, la poche vide et le ventre creux, s’arrête parfois devant les fenêtres éclairées d’une belle maison où l’on dîne. Il entrevoit à travers les rideaux des silhouettes de laquais portant des plats; il croit entendre le cliquetis des fourchettes, sentir le fumet des ragoûts exquis, et il maudit le sort qui l’a fait naître sans le sou.
Celui-là, n’ayant jamais rien possédé, n’a pas connu l’envers de l’opulence. Il ne s’est pas assis à ces tables couvertes de vaisselle plate où les convives apportent, au lieu de gaieté, les soucis de leurs affaires, et goûtent les mets du bout des lèvres en songeant à la hausse de la rente ou la débâcle de l’Union générale. Il n’a pas assisté à ces déjeuners où monsieur lit son journal pendant que madame vérifie le mémoire de sa couturière, et où les deux époux n’échangent pas une parole intime, parce que les domestiques sont là pour les servir... et pour les écouter.
C’est la vie de presque tous les heureux de ce monde; mais il y a des exceptions, et ce n’est cependant pas le cas du ménage Mornas, pourvu de quatre-vingt mille francs de rente en immeubles.
M. Pierre Mornas est le dernier représentant d’une race de magistrats sortie du commerce parisien après la grande révolution. Son bisaïeul, son grand-père et son père étaient juges; il l’est, et son fils le serait, s’il en avait un; mais sa femme ne lui a pas encore donné d’enfant.
Elle lui a, en revanche, apporté une fortune beaucoup plus considérable que la sienne. Mademoiselle Berthe d’Arlempde avait un million quand il l’a épousée. La maison qu’ils habitent rue de Turenne lui appartient en propre, et elle s’est mariée sous le régime dotal.
Elle est la fille d’un homme qui avait gagné beaucoup d’argent en spéculant sur les terrains sous le dernier empire, et qui s’était mis à signer son nom avec une apostrophe après le d, le lendemain du jour où la chance avait fait de lui un propriétaire foncier.
Berthe a été admirablement belle: elle l’est encore à trente-cinq ans, et ce qui vaut mieux, elle possède une intelligence remarquable et un cœur excellent. Le monde l’apprécie comme elle mérite de l’être, et les pauvres de son quartier la bénissent.
Elle a choisi M. Mornas, parce qu’il lui plaisait, et depuis quinze ans qu’ils sont mariés, leur bonheur a été sans nuages. On les cite comme modèles aux célibataires endurcis qui ne croient pas aux félicités conjugales.
Pierre Mornas adore sa femme et la magistrature, où il est entré trois mois avant son mariage. Il y a fait son chemin; on vient de lui confier l’_instruction_, et il compte bien avancer, car il est ambitieux. C’est un travailleur et un casanier. Il partage son temps entre son cabinet au palais et son intérieur, où sa chère Berthe lui fait la vie douce.
L’appartement qu’ils occupent au premier étage de leur immeuble est un nid charmant. Il aime à s’y reposer des fatigues du métier, et il y revient avec bonheur après les longues séances passées à interroger des accusés et à entendre des témoins.
Il allait beaucoup dans le monde autrefois; maintenant, sa femme y va presque toujours seule, lorsqu’elle y va, ce qui arrive assez rarement, en dehors des fêtes officielles où son mari est obligé de l’accompagner.
Elle aime mieux recevoir, mais seulement des amis: quelques femmes de son âge et quelques hommes aimables. Elle a des goûts artistiques, et l’on fait assez souvent chez elle des lectures ou de la musique. Les ennuyeux sont soigneusement exclus de ces réunions intimes, et aussi les mondaines à outrance. Étant irréprochable, madame Mornas a le droit d’être sévère pour les autres, et elle n’admet pas les personnes qui font trop parler d’elles.
Et, pour comble de perfection, madame évite à monsieur les tracas qu’entraînent la tenue d’une maison honorable et la gestion de revenus importants. C’est elle qui administre les biens et qui dirige les domestiques, avec une sagacité et un ordre surprenants.
Pierre Mornas règne et ne gouverne pas, et il se trouve à merveille de ce régime constitutionnel qui lui permet de se consacrer tout entier à ses fonctions, car il est toujours bien servi, et sa fortune s’accroît chaque année.
Il n’a rien à désirer, rien qu’une affaire qui le mette en évidence en lui fournissant l’occasion de montrer ses aptitudes pour le difficile métier de juge instructeur. Il aspire à être chargé de préparer les éléments de l’accusation dans un de ces procès retentissants qui passionnent le pays tout entier, et jusqu’à présent il n’a pas eu de veine. On ne lui a confié que des instructions sans importance; vols vulgaires, coups et blessures à la suite d’une rixe de cabaret, attaques sur la voie publique, comme on en voit toutes les nuits depuis un an, mais pas le moindre assassinat, pas même un simple détournement de mineure intéressante.
Il ne pousse pas l’amour de l’art jusqu’à souhaiter qu’il se commette un beau crime bien embrouillé dans le ressort du parquet de Paris, car c’est un honnête homme, quoiqu’il soit un peu trop porté à voir partout des coupables; mais enfin, si un mystère judiciaire se présentait, il serait heureux et fier d’être désigné pour l’éclaircir.
En attendant, il se contente de ce qu’on lui donne et de la tendresse de sa femme qui n’a jamais été plus vive et qui se manifeste par des attentions de tous les instants.
Il est midi, et ils achèvent de déjeuner en tête-à-tête. C’est leur habitude. Ils ont toujours tant de choses à se dire, que le valet de chambre de monsieur ou la femme de chambre de madame les gêneraient.
Ce matin-là, par exception, ils parlent d’affaires d’intérêt. Berthe ordinairement les règle seule, mais elle ne manque jamais de consulter son mari quand il y a lieu, et c’est le cas, quoique Pierre, qui s’est levé de très-bonne humeur, soit peu disposé à traiter une question d’argent.
--Mon ami, dit-elle de sa voix douce, vous savez que je suis l’avocat des pauvres, et il faut bien que je vous signale la situation d’un de nos locataires.
--Bon! dit gaiement M. Mornas, tu vas me parler du père Gigondès. Mais si tu veux que je te donne gain de cause, fais-moi le plaisir de me tutoyer. Nous ne sommes pas ici au bal de la présidence ni dans le salon de madame Verdalenc, où l’on pose pour les grandes manières.
--Tu as raison. C’est ridicule de se dire: vous quand on s’aime, et si je voyais trop souvent les Verdalenc, je finirais par en prendre l’habitude. J’ai bien fait de refuser d’aller hier au dîner de noce de leur caissier.
--D’autant mieux fait que tu étais souffrante, et que si tu n’étais pas restée au coin du feu, tu serais revenue avec une migraine ou un rhume. Maintenant, plaide.
Le tribunal t’écoute.
--Eh bien, tu as deviné. Cette fois encore, M. Gigondès n’a pas payé son terme; et maintenant, il en doit quatre.
--C’est-à-dire douze cents francs, si je ne me trompe?
--Juste. Et on le poursuit pour les impositions dont nous sommes responsables, comme tu sais.
--Alors, fais-lui donner congé. Ça l’empêchera de s’arriérer davantage.
--J’y ai bien pensé; mais si nous le renvoyons, Dieu sait ce qu’il deviendra. Pour lui, ce serait la ruine.
--Diable! je ne veux ruiner personne. Mais... pourquoi ne paye-t-il pas? Il est médecin... il doit avoir des clients.
--Il en avait. Il faisait de l’homœopathie, et sa consultation était très-suivie. Mais, depuis un an, il a fermé son cabinet pour entreprendre des recherches scientifiques. Il fait des expériences sur des animaux. Son appartement est plein de malheureuses bêtes qu’il martyrise.
--Ça m’explique pourquoi, l’autre soir, en rentrant, j’ai mis le pied sur un cochon d’Inde, au bas de l’escalier. C’est une circonstance aggravante, et il faut mettre le bonhomme à la porte. Je ne tiens pas du tout à avoir une ménagerie dans ma maison.
--La ménagerie est au quatrième étage, et nous demeurons au premier. Elle ne nous gêne pas beaucoup.
--Comment! toi, Berthe, qui as si bon cœur, tu prends la défense d’un vieux fou qui dissèque probablement des lapins tout vivants!
--Mon ami, M. Gigondès est un savant. Il a adressé un mémoire à l’Académie de médecine, et il espère obtenir un prix de cinquante mille francs, pour récompenser la découverte qu’il a faite.
--Quelle découverte?
--Ah! tu m’en demandes trop. Je ne suis pas savante, moi. Je crois qu’il s’agit d’un moyen de tuer les gens avec un millionième de goutte de sang.
--Et tu veux que moi, qui suis magistrat, j’encourage ces travaux-là! s’écria M. Mornas en éclatant de rire. Décidément, ma Berthe chérie, ta charité va trop loin.
--Mais ce pauvre homme ne tuera personne, je t’assure, et je...
Madame Mornas s’arrêta au milieu de sa phrase justificative. Le valet de chambre de monsieur venait d’entrer dans la salle à manger, portant une lettre sur un plateau d’argent. Le juge la prit, et dès que le domestique fut sorti:
--Tiens! dit-il, ça vient du parquet du tribunal... Une nouvelle affaire, probablement... et importante sans doute, car je reconnais l’écriture d’un substitut de mes amis. Qui sait s’il ne m’annonce pas que je suis chargé d’une instruction qui me vaudra plus tard un siége de conseiller à la cour?
--Un gros crime alors, dit tristement madame Mornas. Je ne puis pas partager ta satisfaction. Tu tiens donc bien à envoyer à l’échafaud un grand criminel? Il me semble que si tu avais préparé une condamnation à mort, je n’oserais plus t’embrasser.
--Tu n’y entends rien, répliqua le juge en décachetant la lettre. S’il y a une affaire capitale, il faut bien qu’on l’instruise, et il vaut mieux que ce soit moi qui aie l’honneur de la mettre en état. Quand tu m’as épousé, chère amie, tu savais bien que j’étais magistrat, et après que j’aurai fait mon devoir, tu m’embrasseras tout de même.
Mais voyons d’abord si je ne me berce pas d’un vain espoir.
Et il lut:
«Mon cher Mornas, vous savez tout l’intérêt que je vous porte. Vous ne serez donc pas surpris que je vous écrive pour vous annoncer, le premier, une nouvelle que vous allez apprendre officiellement. Vous venez d’être désigné pour instruire une affaire qui deviendra une cause célèbre, et vous allez gagner vos éperons; car je ne doute pas que vous ne trouviez le coupable, sur lequel on n’a jusqu’à présent aucune indication sérieuse.»
--Oh! oui, je le trouverai, s’écria M. Mornas avec enthousiasme. Enfin! je tiens donc mon avancement.
--Qu’as-tu besoin d’avancer? Nous sommes riches.
--Et l’honneur de siéger en robe rouge, n’est-ce donc rien?
--Que veux-tu! Je ne suis qu’une femme, et je n’ai pas d’ambition. Seras-tu plus heureux quand tu seras conseiller? Je te préviens que je ne t’aimerai pas plus que je ne t’aime comme tu es.
--Mais tu ne m’aimeras pas moins, ma petite Berthe, dit en souriant le magistrat, et tu me verras plus souvent, car je ne serai plus obligé de passer mes journées au palais pour interroger des coquins et des imbéciles.
--A la bonne heure! Voilà une meilleure raison. Seulement, mon ami, je songe à une fable de la Fontaine... _Perrette et le Pot au lait_... Tu fais de beaux projets et tu fondes de grandes espérances sur une affaire que tu ne connais pas, car ton ami a oublié de t’expliquer de quoi il s’agit.
--Attends! la lettre ne finit pas là... laisse-moi tourner la page... j’y suis... écoute la suite:
«Courez au palais. Vous trouverez l’ordonnance sur votre bureau. C’est pourquoi je puis me permettre de vous dire qu’un meurtre a été commis hier soir, dans des circonstances singulières...»
--Ah! mon Dieu! s’écria M. Mornas, au lieu d’achever sa lecture.
--Quoi donc? demanda Berthe, émue de l’émotion de son mari.
--On a tué, pendant ce repas de noces auquel tu étais invitée... tué, d’un coup de fusil, au milieu des convives...
--Qui?... Tu me fais mourir d’inquiétude avec tes interruptions...
--Edmond Trémentin... le caissier de Verdalenc.
--Le mari de Cécile Aubrac? Ah! c’est épouvantable!
--Oui; car voilà tous mes rêves qui s’envolent. Je ne puis pas instruire une affaire à laquelle sont mêlés des gens que je connais.
--En vérité, Pierre, je ne te comprends pas. Comment peux-tu penser à tes intérêts de magistrat en présence d’un pareil malheur? Ce n’est pas toi que je plains, c’est cette jeune fille. Que va-t-elle devenir?
--Moi aussi, je la plains; quoique je n’aie jamais fait que l’entrevoir au bal, chez madame Verdalenc...
--Mais moi, je lui ai parlé souvent, et j’ai pu l’apprécier. Elle est charmante, et elle méritait mieux que le mari qu’on lui donnait.
--On peut donc espérer qu’elle se consolera de l’avoir perdu, tandis que je ne retrouverai jamais l’occasion qui m’échappe. Pense donc à ce que sera ce procès! La victime, les témoins sont tous du monde que nous voyons... l’assassin en est peut-être aussi... et un mystère par-dessus le marché!... ça n’arrive pas une fois tous les dix ans. Allons! décidément, je n’ai pas de chance.
--Encore! Ah! mon ami, si je ne te connaissais pas, je croirais que tu n’as pas de cœur. Il s’agit bien de ta carrière, quand deux familles sont en deuil! Ne devrais-tu pas te demander qui les y a mises? C’est incompréhensible... une vengeance peut-être!... Ce jeune homme avait donc des ennemis, car, assurément, mademoiselle Aubrac n’en avait pas... Je veux aller la voir... lui dire combien je prends part à sa douleur...
--Vas-y tant que tu voudras, puisque je suis obligé de me récuser, répondit M. Mornas avec humeur.
--L’ami qui t’écrit ne te dit rien de plus? demanda madame après un silence.
--Absolument rien. C’est déjà beaucoup qu’il ait pris sur lui de m’avertir.
--De sorte que tu ne sais pas du tout sur qui se portent les soupçons?
--Comment veux-tu que je le sache? J’ignore les antécédents de ce Trémentin, ses tenants, ses aboutissants. J’ai eu quelques relations avec les Verdalenc, mais ils n’ont jamais été de nos intimes. Et quant à la mariée, j’ai entendu dire que c’était la fille d’un médecin, et qu’elle vivait chez sa tante, une certaine baronne Aubrac, qui est, m’a-t-on assuré, une personne assez ridicule.
--Mais, avec ton expérience des affaires criminelles, tu dois déjà voir de quel côté l’on cherchera l’assassin.
--Il faudrait pour cela que j’eusse étudié le dossier et recueilli des témoignages. Or, c’est un de mes collègues qui sera chargé de débrouiller la situation... et il en aura tout l’honneur.
--Oui, s’il y réussit; mais il pourrait bien se tromper... prendre un innocent pour un coupable... tandis que toi...
--Moi, je ne ferais pas fausse route, j’en suis sûr. Mais je ne devine pas où tendent toutes ces questions que tu me poses.
Madame Mornas réfléchit un instant, comme une femme qui craint de choquer son mari en abordant un sujet scabreux.
--Écoute, Pierre, dit-elle timidement, tu me rendras cette justice que je ne me suis jamais occupée des choses du palais...
--Pas assez, chère amie. J’aurais aimé à te voir t’y intéresser davantage.
--Eh bien, veux-tu me permettre, cette fois, de te donner un conseil?
--Je ne te promets pas de le suivre, mais je l’entendrai volontiers.
--Je te conseille d’accepter la mission qu’on veut te confier.
--Je ne demanderais pas mieux, mais vraiment je ne peux pas.
--Parce que tu as rencontré quelquefois des personnes dont les noms figureront dans ce procès? Ce scrupule t’honore, mais crois-tu que le chef du parquet ne s’est pas renseigné avant de te désigner pour instruire? Je suis persuadée, moi, qu’il sait fort bien que ces personnes ne te sont pas inconnues, et que s’il t’a choisi, c’est précisément parce qu’il compte sur ton intelligence et sur ton impartialité.
--C’est possible, après tout, murmura M. Mornas.
--Il s’est dit, reprit Berthe avec plus d’assurance, que pour découvrir la vérité dans certaines affaires exceptionnelles, il fallait avoir vu le monde et appris à connaître le cœur humain. Beaucoup de tes collègues ne sont pas dans ce cas-là et ne dirigeraient pas les recherches avec la délicatesse qui convient lorsqu’il s’agit de trouver un criminel parmi les gens d’une catégorie sociale où en général on n’assassine pas pour voler. Un juge accoutumé à traquer les bandits de profession procéderait peut-être brutalement... et Dieu sait qui il accuserait...
--Tout magistrat digne de ce nom s’occupera d’abord de savoir si quelqu’un en voulait à M. Trémentin... ou si quelqu’un bénéficiera de sa mort. Il est évident que tout le procès est là.
--Eh bien! un juge qui aurait l’esprit faux et qui se laisserait prendre aux apparences, pourrait s’imaginer que la personne la plus intéressée à se débarrasser de M. Trémentin, c’était... sa femme.
--Comment cela?
--Mon cher Pierre, je ne parlerais pas ainsi devant toi, si je n’avais pas la certitude que mademoiselle Aubrac est incapable non-seulement de commettre un crime, mais même d’en concevoir la pensée. Il n’en est pas moins vrai qu’elle ne s’est pas mariée tout à fait de son plein gré. Elle avait une inclination pour un jeune homme qui n’était pas en situation de l’épouser, et elle a fini par céder aux instances de sa tante, qui appuyait de toutes ses forces le futur successeur du banquier Verdalenc. Cécile faisait un mariage de raison, et parmi ceux qui savent la vérité, il pourrait s’en trouver qui se permettraient contre elle des insinuations malveillantes. Une calomnie, si absurde qu’elle soit, fait son chemin, et si elle arrivait aux oreilles d’un juge accessible aux préventions injustes... Comprends-tu maintenant, mon ami, pourquoi je voudrais que l’affaire restât entre tes mains?
--Tu vas trop loin dans tes suppositions, et tu as trop mauvaise opinion de mes collègues... mais tu as peut-être raison de me conseiller d’accepter... ma conscience me le permet, car je suis sûr de moi, et mes chefs me connaissent... Je puis, d’ailleurs, les consulter, leur exposer la situation particulière où je me trouve... et s’ils m’engagent à ne pas m’en préoccuper... eh bien, je ne me dessaisirai pas d’une instruction qui me mettra hors de pair.
--J’en serai bien heureuse pour cette jeune fille... et pour toi, ajouta madame Mornas, en tendant la main à son mari, qui y mit un baiser avant de se lever de table.
--Merci, Berthe, dit-il avec effusion. Je te devrai de ne pas mourir juge, et ta protégée n’a rien à craindre; car, puisque tu t’intéresses à elle, je suis sûr que c’est un ange... comme toi, chérie.
--Tu exagères, mon ami, dit en souriant madame Mornas. Cécile n’est pas un ange... ni moi non plus. Cécile est une jeune fille bien née et bien élevée, qui n’a que de bons sentiments et dont le seul tort est d’avoir écouté les conseils de sa tante. Si elle avait eu le courage de lui résister et de se marier selon son cœur, elle ne serait pas veuve aujourd’hui, car j’imagine que ce M. Trémentin a été assassiné par une de ses anciennes maîtresses. On m’a raconté qu’il en a eu beaucoup.
--Ce serait donc de ce côté qu’il faudrait chercher? dit vivement le magistrat, qui levait déjà la tête comme un cheval de guerre qui entend la trompette sonner la charge.
--Oh! prends garde, Pierre. Je n’affirme rien. Je me souviens des bruits qui ont couru dans le monde où il allait, voilà tout, et je serais désespérée si tu y attachais de l’importance. Je ne suis pas un ange, mais je me reprocherais toute ma vie d’avoir fait accuser un innocent. Tu sauras bien trouver le coupable, sans que je me mêle de l’instruction.
--Tu t’en tirerais mieux que moi, et si je la prends, j’aurai plus d’une fois recours à tes lumières. Et s’il est vrai que ce Trémentin ait été un homme à bonnes fortunes, tu pourrais bien avoir deviné juste du premier coup, ma chère Berthe.
--Je te répète que j’ai entendu des propos, et rien de plus. On parlait de ses conquêtes, mais on ne les nommait pas... et j’ai toujours été étonnée qu’il en fît... C’était un grand garçon taillé en force... ce qu’on appelle un bel homme... Mais il manquait de distinction, et je n’ai jamais compris qu’il pût séduire une femme, car il me déplaisait souverainement... presque autant que tu me plais.
--Le fait est qu’il ne me ressemblait pas, dit gaiement M. Mornas, qui n’était ni grand ni robuste, et qui, sans être laid, avait une sévère figure en lame de couteau, faite pour intimider les prévenus et pas du tout pour charmer les dames.
--Heureusement! murmura Berthe en regardant son mari avec des yeux qui auraient fait battre le cœur d’un vieux président.
Ils étaient noirs comme ses cheveux, ces yeux incomparables, et son teint, d’une blancheur mate, en faisait encore ressortir l’éclat singulier. Ils exprimaient la passion, la tendresse, tous les sentiments d’une femme aimante. Ils parlaient.
Et Pierre Mornas, qui n’avait que quarante ans, ne résistait jamais aux ordres qu’ils lui donnaient.
Les magistrats ne devraient avoir ni femmes légitimes ni maîtresses.
--Ne me regarde plus ainsi; je ne partirais pas, dit le juge d’instruction.
--Pars, mon ami, je m’en vais, répliqua en riant madame Mornas. Le coupé est attelé, et dans un quart d’heure tu seras au palais. Je ne te reverrai que ce soir; mais pendant ton absence, pour te porter bonheur, je vais faire une bonne action.
--Consoler la veuve de M. Trémentin? Ce serait un peu prématuré; elle doit être toute à sa douleur, et je suppose qu’elle ne reçoit personne. D’ailleurs, si j’instruis, je te prierai de prendre garde à tes démarches. La femme d’un magistrat ne doit pas être soupçonnée.
--Ne crains rien, mon Pierre; je serai prudente, et, du reste, il ne s’agit pas de Cécile pour le moment. Je la verrai, si tu ne me défends pas de la voir, mais plus tard. Aujourd’hui, je vais tout simplement monter chez ce pauvre M. Gigondès et lui dire que nous ne le tourmenterons pas pour ses loyers arriérés.
--Tu as le génie de la charité, s’écria M. Mornas en attirant Berthe sur son cœur. Va rassurer ce brave homme, et faisons vœu, si tu veux, de lui donner gratis quittance de tous ses termes, quand j’aurai découvert l’assassin du mari de ta protégée.
--Je ne demande pas mieux, et je puis annoncer d’avance cette nouvelle à notre locataire, car je suis sûre que tu trouveras le coupable.
Un gros baiser fut la conclusion de cet entretien conjugal.
Le juge était habillé de noir et cravaté de blanc, comme il convient à un magistrat de la vieille roche. Il endossait le harnois en se levant, et il ne redevenait homme du monde que le soir. Il était donc tout prêt à siéger dans son cabinet, et il sortit pour s’en aller en guerre contre le meurtrier de M. Trémentin.
Madame Mornas avait déjeuné, selon sa coutume, en négligé matinal; mais sa toilette était assez et même trop élégante pour aller voir un vieux savant, et elle avait pour principe de ne jamais remettre les bienfaits au lendemain.
Elle ne prit que le temps de donner à sa femme de chambre l’ordre de ne recevoir personne, et elle franchit d’un pied léger les trois étages qu’elle avait à monter pour arriver à la porte du bonhomme.
Il lui tardait de le tranquilliser sur les suites de la négligence qu’il mettait, depuis un an, à payer son propriétaire, et elle sonna délibérément.
Un bruit de pas traînants répondit à l’appel du timbre; la porte s’entr’ouvrit, et une figure étrange se montra.
M. Gigondès, à soixante ans, avait la tête d’un octogénaire, ridé et ratatiné comme une pomme cuite. Il était coiffé d’un bonnet fourré, et il s’enveloppait dans une robe de chambre d’une couleur impossible à définir, dissimulant du mieux qu’il pouvait le tricot rapiécé qui emprisonnait ses jambes en fuseaux.
En voyant madame Mornas, il recula de surprise, et il balbutia une phrase où il était question d’excuses pour le retard et de promesses pour l’avenir; mais l’excellente femme l’interrompit en lui disant de sa voix d’or:
--Cher monsieur, je ne viens pas vous présenter vos quittances; je viens causer avec vous.
--C’est bien de l’honneur que vous me faites, madame, murmura le vieillard sans lâcher le battant qu’il tenait entre-bâillé; mais mon appartement est un peu en désordre, et je n’ose pas vous engager à y pénétrer.
--Pourquoi donc? Je sais que vos travaux scientifiques vous absorbent tout entier, et un savant a le droit de ne pas s’occuper de détails de ménage. Nous sommes tout fiers, mon mari et moi, de vous avoir dans notre maison, et vous me ferez bien la grâce de me recevoir, car je m’intéresse vivement à vos belles découvertes, et c’est le désir de les connaître qui m’amène chez vous.
--Est-il possible! s’écria M. Gigondès en s’effaçant vivement pour livrer passage à la dame, qui le prenait par son faible.
--Mon Dieu, oui, dit-elle gaiement; je ne suis qu’une ignorante, mais je ne demande qu’à m’instruire. Et puis, vous savez que la curiosité, c’est le défaut des femmes.
--Entrez, madame, entrez, répondit le bonhomme avec empressement. Je serai trop heureux de vous expliquer le but de mes recherches... d’autant plus heureux que j’y touche, à ce but, et que si je l’atteins bientôt, comme j’en ai presque la certitude, je pourrai m’acquitter d’une dette qui me pèse... Vous avez bien voulu m’accorder du temps et...
--Cher monsieur, reprit madame Mornas pendant que le savant refermait la porte derrière elle, ne parlons plus de cela... ou plutôt parlons-en pour n’avoir plus à y revenir. Mon mari est d’accord avec moi pour vous donner tout le temps nécessaire. Notre concierge va recevoir l’ordre d’attendre que vous lui demandiez vos quittances, et je vous prie de ne pas vous gêner.
M. Gigondès se répandit en protestations de reconnaissance que madame Mornas écouta en souriant. Elle examinait le salon où le bonhomme l’avait introduite, et elle s’amusait de voir où peut conduire l’amour de la science.
Il y avait une épaisse couche de poussière sur tous les meubles, et le parquet semblait n’avoir jamais été ciré. Le portrait d’Hahnemann, inventeur de l’homœopathie, était couvert de toiles d’araignée.
--Vous voyez, madame, que mon intérieur n’est pas très-bien tenu, soupira le vieillard. J’ai dû renvoyer mon domestique... il m’était inutile, puisque je n’ai plus de clients... et d’ailleurs, je passe ma vie dans mon cabinet.
--Entrons-y, dit bravement madame Mornas, décidée à aller jusqu’au bout, afin de donner à sa visite charitable un prétexte flatteur pour l’amour-propre du vieux chercheur.
Dans le cabinet, c’était bien pis. Sur une table vermoulue s’élevaient des montagnes de paperasses et s’alignaient des fioles ébréchées. Un vieux fauteuil de cuir et trois chaises dépaillées complétaient le mobilier. Mais la moitié de ce local bizarre était occupée par une immense caisse, divisée en plusieurs compartiments, où l’on avait parqué des rongeurs de deux ou trois espèces. Au fond de cette boîte s’étalait une couche de paille; des feuilles de salade jonchaient le plancher, et, au lieu de pendule, on voyait sur la cheminée un énorme chou.
--Voilà donc les pauvres bêtes qui servent à vos expériences? demanda Berthe en contenant avec peine une forte envie de rire. Mon mari m’avait bien dit que votre appartement ressemblait à l’arche de Noé. Oh! il n’y trouve pas à redire, ajouta-t-elle en remarquant la mine piteuse que faisait M. Gigondès. Il sait que vous travaillez pour la science, et il serait venu vous voir ce matin avec moi, s’il n’eût été appelé au palais pour une affaire très-grave... et très-triste... car elle plonge dans le deuil une jeune femme que je connais...
--Ah! fit le bonhomme avec l’indifférence d’un savant qui ne s’intéresse à rien qu’aux problèmes dont il poursuit la solution.
--Hélas! oui, reprit madame Mornas: on a assassiné hier le mari de mademoiselle Aubrac... Vous avez pu entendre parler de son père, qui était médecin.
--Médecin! répéta M. Gigondès... Mais, alors, c’est donc la fille de cette canaille d’Aubrac... mon persécuteur!
--Que dites-vous là, cher monsieur? s’écria madame Mornas. Le père de Cécile Aubrac a été un très-habile médecin et un très-honnête homme.
--Ni l’un ni l’autre, madame, répliqua rageusement Gigondès. C’était un âne... comme tous les allopathes, du reste... et, de plus, c’était un homme de mauvaise foi... un envieux... un intrigant...
--Vous m’étonnez, monsieur. Je l’ai peu connu, mais je n’ai jamais entendu dire de lui que du bien... tous ses malades chantaient ses louanges.
--Il y a en ce monde plus de sots que de gens qui raisonnent.
--Et il a toujours passé pour être un excellent père.
--Les loups aiment leurs petits.
--J’avoue, dit Berthe en riant, que je ne m’attendais pas à entendre comparer à un loup cet excellent M. Aubrac.
--Les loups sont moins méchants que ne l’était ce médicastre. Ils dévorent les moutons parce qu’ils ont faim, et il faisait le mal pour le plaisir de le faire.
--Vous avez donc eu à vous plaindre de lui?
--Si j’ai eu à m’en plaindre! Ah! madame, vous qui êtes si bonne, vous aurez peine à croire à la férocité de cet homme. Il m’avait juré une haine implacable... à moi qui ne l’avais pas offensé.
--Et pourquoi?
--Parce qu’il était jaloux de mes succès.
--Vraiment?... C’est singulier. Vous n’aviez pas la même clientèle, puisque vous apparteniez, je crois, à deux écoles médicales tout opposées.
--C’est précisément à cause de cela qu’il m’a déclaré la guerre. Il a commencé par attaquer publiquement l’homœopathie. C’était son droit... Il n’est pas donné aux aveugles de voir la lumière. Mais il ne s’en est pas tenu là. Il s’en est pris à ma personne, à mes travaux. Il a publié des libelles où il prétendait prouver que mes expériences n’étaient que des niaiseries, que je ne croyais pas moi-même à la grande découverte que j’annonçais à l’Académie... C’est comme s’il avait dit que je n’étais qu’un imposteur... En un mot, madame, il m’a ridiculisé, bafoué, vilipendé, et, finalement, ruiné, car ses diffamations ont produit leur effet. L’Académie a refusé de m’entendre, et tous mes clients m’ont abandonné.
Le bonhomme s’animait en parlant, et la colère le transfigurait. Il redressait sa taille voûtée, le rouge montait à ses joues parcheminées, et ses petits yeux gris lançaient des éclairs.
Madame Mornas l’observait curieusement, et elle admirait la violence de cette passion de la science qui étouffe tous les sentiments humains et qui rajeunit un vieillard.
Assurément, M. Gigondès, en ses belles années, si tant était qu’il eût aimé, n’avait jamais éprouvé pour une femme des transports d’amour aussi vifs que les transports de rage auxquels il se laissait aller contre son détracteur.
Berthe, toujours compatissante, le plaignait, et elle essaya de l’apaiser.
--A quelque chose malheur est bon, cher monsieur, dit-elle doucement. En renonçant à exercer, vous vous êtes consacré tout entier à vos recherches. Les malades y ont perdu, mais la science y gagnera, puisque vous êtes à la veille de trouver ce que vous cherchez avec tant de persévérance.
--J’ai trouvé, s’écria l’irascible savant. Il ne me manque plus qu’une dernière expérience, pour démontrer victorieusement l’exactitude de ma théorie sur l’empoisonnement par le sang... je la ferai, cette expérience décisive, dussé-je la faire sur moi-même... et lorsque le monde entier aura reconnu que j’avais raison, on saura ce que valait ce misérable Aubrac... car je prouverai qu’il n’était qu’une brute, un menteur, un faux savant... et, qui pis est, un mauvais homme.
--Je ne sais s’il avait les vilains défauts que vous lui reprochez, reprit sans s’émouvoir madame Mornas; mais la mort efface tout, et il n’est plus là pour se défendre. Oubliez vos griefs, je vous en prie.
--Jamais! dit énergiquement Gigondès. Je ne puis plus le traiter comme il le méritait, mais je voudrais le poursuivre jusque dans sa postérité.
Pour le coup, madame Mornas éclata de rire.
--Savez-vous, cher monsieur, qu’il est fort heureux pour vous que vous ne connaissiez pas sa fille? On vient de tuer son gendre d’un coup de fusil, et si l’on vous entendait parler comme vous le faites, on pourrait vous accuser d’avoir commis ce crime abominable. Vous auriez beau dire que le maniement des armes à feu ne vous est pas familier...
--J’en sais de plus sûres, dit entre ses dents le vieillard.
--Ah! oui, le poison que vous avez découvert; mais j’aime à croire que vous n’opérez que sur des animaux, reprit la femme du juge d’instruction.
--Malheureusement, grommela Gigondès.
--Comment! vous regrettez de ne pas essayer sur des créatures humaines?
--Au point de vue de la science, oui; car on pourrait m’objecter que les lapins et les cochons d’Inde n’ont pas assez de force vitale pour résister à l’inoculation du sang vicié. Une piqûre pratiquée sur un homme ou sur une femme adulte compléterait la démonstration de mon système. Mais je sais que les lois s’y opposent.
--Je le crois bien, qu’elles s’y opposent. Si elles le permettaient, les savants comme vous dépeupleraient la terre.
--Mais non, répliqua tranquillement le bonhomme. Il suffirait de leur livrer les condamnés à mort. La science doit passer avant tout.
--Je crains, cher monsieur, que vous ne réussissiez pas à convertir à vos idées les magistrats, dit Berthe avec un beau sang-froid. Mais vous avez raison, la science est une belle chose, et je déplore mon ignorance. Aussi serais-je très-flattée si vous vouliez bien m’expliquer en quoi consiste votre grande découverte. Je ne réponds pas de comprendre, mais j’essayerai.
--Un enfant comprendrait, et si vous daignez me prêter un peu d’attention, vous en saurez tout à l’heure autant que moi. Je commence:
Vous avez certainement, chère madame, entendu des gens du monde se moquer des homœopathes et de l’efficacité des doses infiniment petites qu’ils prescrivent quand ils ordonnent des remèdes.
--Oh! très-souvent. L’autre jour encore, un mauvais plaisant racontait devant moi qu’en faisant dissoudre un grain d’arsenic dans un seau d’eau et en vidant ce seau dans la Seine, à Bercy, il suffisait d’aller le remplir sous le pont Neuf pour que la solution d’arsenic produisît des effets prodigieux.
--Eh bien, madame, je prouve que cette stupide plaisanterie est presque une vérité. J’introduis dans le cou, ou sous la patte d’un lapin, une goutte de sang charbonneux... c’est-à-dire du sang qui provient d’un animal mort de cette terrible maladie qu’on appelle le charbon. Le lapin meurt le quatrième ou le cinquième jour. Avec le sang de celui-là, je pique un second lapin, qui meurt en trois jours; un troisième, piqué avec le sang du second, meurt en quarante-huit heures. Au septième, j’obtiens une mort foudroyante; et notez ce point, toujours en diminuant la dose. Ainsi, j’arrive à tuer avec un trillionième de goutte. Plus la dose est réduite, et plus l’énergie du poison augmente. Est-ce beau?
--C’est admirable, dit le plus sérieusement du monde l’obligeante madame Mornas. Ainsi, on pourrait à volonté tuer quelqu’un sur-le-champ ou à longue échéance?
--Parfaitement. A très-longue échéance même, car après le septième lapin, la violence du venin va en diminuant. Tenez! vous voyez ce gros roux qui broute une feuille de chou. Eh bien, je l’ai piqué hier avec du sang de la onzième édition. Il a encore trois semaines à vivre, mais il mourra sûrement du vingtième au vingt-deuxième jour.
--C’est le poison des Borgia que vous avez retrouvé!
--Je le crois, répondit Gigondès avec une modestie affectée. Les auteurs disent que César Borgia portait une bague ornée en dessous d’une pointe d’acier, et que, pour se défaire d’un ennemi, il n’avait qu’à lui donner une poignée de main énergique.
--Je ne me doutais pas que ce fils du pape Alexandre VI eût inventé quatre cents ans avant vous le moyen d’envoyer dans l’autre monde, à jour fixe, un personnage gênant. Mais, en vérité, je crains qu’au siècle où nous sommes on ne favorise pas la propagation de cette étonnante découverte. Quand je pense qu’il suffirait de tremper dans le sang du douzième lapin une des épingles qui me servent à attacher mes cheveux ou mes chapeaux, et que ma femme de chambre en me coiffant pourrait me piquer... j’en ai le frisson, et je lui défendrai d’entrer ici.
--Personne n’y entre, madame, et il n’y a que vous qui connaissiez mon secret. Mon mémoire à l’Institut n’est pas achevé.
--Gardez-le pour vous, je vous en prie, ce secret dangereux. Ceux qui le posséderaient pourraient se débarrasser trop facilement des gens qu’ils n’aiment pas.
--Et cela impunément. Ce poison ne laisse pas de traces.
--C’est complet, alors, et je ne répéterai pas à mon mari ce que je viens d’apprendre. Il serait capable de vous donner congé. Il n’est pas savant, il est juge, et à force d’interroger des criminels, il en voit partout.
--Mais, madame, dit le bonhomme effrayé, je vous jure que je n’ai commis aucun crime, et que je n’en commettrai jamais. Il ne faut pas prendre au sérieux ce que je vous disais tout à l’heure...
--De votre désir d’expérimenter sur vos semblables; oh! j’en suis persuadée, cher monsieur Gigondès; et maintenant que je vous ai rassuré sur tous les points, je vous laisse à vos travaux. Il faut que j’aille prendre des nouvelles de cette pauvre jeune femme qu’un scélérat vient de faire veuve le jour de son mariage.
--Il s’y est bien mal pris, grommela le vieil entêté. Se servir d’un fusil, quand il aurait pu... Enfin! il a vengé l’homœopathie des indignes attaques du sieur Aubrac.
--Vous excusez l’assassin! s’écria madame Mornas.
--Non, dit en rechignant M. Gigondès. Un crime est un crime, après tout, et d’ailleurs c’est un innocent qui a payé pour un coupable, puisqu’on a tiré sur un monsieur que je ne connaissais pas du tout. Que n’a-t-on tué cet Aubrac pendant qu’il me persécutait! J’aurais voulu qu’on essayât sur lui la découverte qu’il s’obstinait à nier; il aurait bien été forcé de reconnaître avant de mourir la puissance des doses infinitésimales.
--Oui... le trillionième de goutte et le douzième lapin, murmura Berthe en regardant avec un étonnement mêlé de pitié ce vieux fou, qui parlait avec tant de désinvolture d’empoisonner un homme pour démontrer une vérité scientifique. C’est effrayant, cher monsieur, et je me félicite d’être de vos amies, car, en vérité, il ne fait pas bon vous offenser... on y risque sa vie.
--Mon Dieu! j’ai peut-être été un peu vif... mais lorsque j’entends prononcer le nom de mon persécuteur, je ne me possède plus. J’ai trop de mémoire... je n’oublie jamais les injures que j’ai reçues... mais je n’oublie pas non plus les bienfaits, et je vous jure, madame, que si jamais vous aviez besoin de moi...
--C’est entendu, répondit en riant madame Mornas; la première fois que je voudrai me débarrasser de quelqu’un, je viendrai vous demander votre recette. En attendant, cher monsieur, calmez-vous et ne vous préoccupez plus de ce que vous nous devez.
Le bonhomme se confondit en remercîments et reconduisit jusque sur le palier son indulgente propriétaire, qui voulut bien lui serrer la main avant de le quitter, quoique ce bourreau des lapins lui inspirât une assez vive répugnance.
Elle rentra chez elle très-satisfaite de sa visite charitable, et pour remplir dignement une journée si bien commencée, elle ne pouvait mieux faire que de donner une marque d’intérêt à la jeune veuve de l’infortuné Trémentin.
Madame Mornas connaissait plus ou moins tous les personnages du drame si tragiquement dénoué la veille à Boulogne-sur-Seine.
Le docteur Aubrac, l’ennemi de M. Gigondès, avait été autrefois le médecin du père de Berthe, et depuis qu’elle s’était mariée, elle n’avait pas cessé de s’intéresser à Cécile, qu’elle rencontrait assez souvent dans le monde et surtout chez les Verdalenc.
Elle l’aurait vue plus intimement, si la tante Aubrac eût été moins déplaisante. Mais les grands airs et la vanité bruyante de cette baronne de l’empire la choquaient, et elle se bornait à entretenir avec elle des relations de politesse.
Elles étaient même en froid depuis quelque temps, madame Mornas ne s’étant pas gênée pour désapprouver le mariage arrangé par madame Aubrac, d’accord avec madame Verdalenc, et accepté par Cécile après une assez longue résistance.
M. Trémentin n’était pas des amis de Berthe, quoiqu’il se montrât très-empressé auprès d’elle, empressé à ce point que certaines gens prétendaient qu’il lui faisait la cour. Elle affectait d’accueillir ses hommages avec une froideur glaciale et de se moquer tout haut de ses prétentions d’homme à bonnes fortunes.
Mais, après la catastrophe qui venait de rompre prématurément cette union malheureuse, il ne pouvait plus être question de ses antipathies, et une démarche de condoléance était obligatoire.
Madame Mornas aurait pu, à la rigueur, se contenter d’écrire; mais elle jugeait que ce ne serait pas assez, et que la situation particulière de son mari ne lui interdisait pas de remettre elle-même sa carte chez la tante de Cécile, sauf à en rester là si M. Mornas l’exigeait.
Et mieux valait assurément s’acquitter de ce devoir le jour même, avant que l’instruction fût commencée.
Berthe sonna donc sa femme de chambre pour s’habiller. Ce fut vite fait; car elle n’était pas coquette, et l’élégance naturelle de sa personne suppléait avantageusement aux exagérations de toilette dans lesquelles donnait encore madame Verdalenc, en dépit de ses cinquante-cinq ans.
Elle choisit un costume noir qui lui allait à merveille et qui était de circonstance, ce jour-là.
M. Mornas avait pris le petit coupé pour aller au palais. Elle aurait pu faire atteler le grand, car sa maison était tenue sur un très-bon pied: quatre chevaux à l’écurie et trois voitures sous la remise. Mais elle pensa que, pour une visite discrète, un équipage de gala serait déplacé, et elle envoya chercher un fiacre.
La baronne Aubrac occupait avec sa nièce, au coin de la rue et de la place La Fayette, un bel appartement dont les fenêtres avaient vue sur l’église Saint-Vincent de Paul.
Cécile avait dû le quitter la veille pour aller habiter chez son mari, rue d’Hauteville; mais il était douteux qu’elle eût pris possession de son nouveau domicile où il n’y avait plus qu’un cadavre, et, du reste, madame Mornas ne tenait pas à la voir dans un pareil moment.
Elle se fit donc conduire à la porte de la maison de madame Aubrac, et elle ne fut pas peu surprise de s’y rencontrer avec elle. La baronne rentrait à pied, juste au moment où Berthe descendait de voiture, et elle se jeta dans ses bras en s’écriant:
--J’étais sûre que vous viendriez. Vous avez du cœur, vous, madame. Vous ne nous abandonnez pas dans le malheur. Vous ne faites pas comme ces Verdalenc qui ne nous ont pas donné signe de vie depuis hier.
Madame Mornas ne s’attendait pas à tant d’effusions de la part d’une femme qui n’avait jamais été son amie, et elle les prit comme il convenait, protestant de sa sympathie, s’excusant de venir un peu trop tôt prendre des nouvelles de madame Trémentin, et exprimant l’intention de se retirer après s’être assurée que la santé de la jeune veuve ne donnait pas d’inquiétudes.
La baronne ne l’entendait pas ainsi.
--Non, dit-elle en s’emparant des mains de Berthe, non, vous ne me quitterez pas si vite, vous qui nous apportez des consolations. Cécile est chez moi. La pauvre enfant ne pouvait pas passer la nuit près d’un mort... elle est dans un état à faire pitié... et elle a besoin de s’épancher dans le sein d’une personne comme vous. Elle ne me pardonnerait pas de vous laisser partir... il faut que vous la voyiez... vous allez monter avec moi.
Madame Mornas n’en avait nulle envie. Le spectacle d’une douleur vraie est toujours pénible, et elle ne doutait pas que Cécile ne fût sincèrement affligée. Elle se rappelait aussi les recommandations de son mari, et elle craignait de se compromettre en allant plus loin qu’il ne le voulait.
Elle essaya donc de se dérober aux instances de madame Aubrac; mais la baronne était tenace et tellement démonstrative que ses gestes et ses éclats de voix commençaient à attirer l’attention des gens qui passaient sur le trottoir.
Berthe aima mieux se laisser entraîner que de provoquer une espèce de scène dans la rue; mais ce fut à contre-cœur, car elle commençait déjà à se repentir d’être venue.
L’appartement était au second étage, et beaucoup trop vaste pour une femme seule. M. Aubrac l’avait loué parce qu’il avait dans ce quartier une nombreuse clientèle, et à sa mort, sa belle-sœur, qui aimait à paraître, était venue s’y établir pour servir de mère à Cécile et aussi pour y vivre largement, selon ses goûts.
Avec les vingt mille francs de rente laissés par le docteur et ses modestes revenus personnels, elle ne trouvait pas que ce fût trop d’avoir quatre domestiques, y compris une vieille gouvernante qui avait élevé mademoiselle Aubrac et qui vint ouvrir.
--Où est ma nièce? lui demanda la baronne après avoir introduit madame Mornas, qui ne pouvait plus reculer.
--Dans sa chambre, madame la baronne; mais je crois qu’elle repose, répondit la femme de charge.
--C’est bien. Je la réveillerai moi-même. Laissez-nous.
Berthe essaya encore de se défendre, en protestant qu’elle ne voulait pas interrompre le sommeil de Cécile; mais rien n’y fit. Il fallut, bon gré, mal gré, entrer dans le salon avec la tante, qui lui dit, sans lui laisser le temps de s’asseoir:
--Ah! madame, comme vous aviez raison de blâmer le choix que ma nièce avait fait! Il paraît que M. Trémentin avait une maîtresse, et que cette maîtresse a payé quelqu’un pour l’assassiner.
--Quoi! on sait son nom? s’écria madame Mornas en reculant de surprise.
--Non... pas encore... mais on sait que c’est elle... M. Verdalenc l’affirme... et il se fait fort de la trouver.
--Comment! c’est lui qui tient ce langage?
--J’entends ce que vous voulez dire, chère madame. Je sais que le bruit a couru autrefois que M. Trémentin était l’amant de madame Verdalenc; mais c’était une pure calomnie... la preuve, c’est que cette chère amie a beaucoup aidé au mariage de ma nièce. Il faut donc chercher ailleurs; mais certainement le coup vient d’une femme.
Madame Mornas, pendant que la baronne raisonnait ainsi, se trouvait près d’une fenêtre faisant face à l’église, et elle venait d’apercevoir, planté sur une des marches du double escalier circulaire qui précède le portail, un homme qu’il lui semblait reconnaître.
Cet homme regardait la maison avec une attention singulière.
On eût dit qu’il attendait un signal.
--C’est un crime inspiré par la jalousie, reprit madame Aubrac. Nous n’avons pas d’ennemis, et M. Trémentin n’était pas assez riche pour que ses héritiers convoitassent sa succession. Donc, c’est cette maîtresse qui s’est vengée. Il l’avait quittée pour se marier. Elle l’a tué... ou plutôt elle l’a fait tuer.
--Croyez-vous, madame, qu’une femme puisse se laisser égarer par la passion jusqu’à faire tuer son amant? demanda Berthe, sans cesser d’observer l’homme qui contemplait d’en bas les fenêtres de l’appartement.
--Oui, je le crois; certes, je n’ai jamais eu d’amant; mais si mon mari m’avait trahie, je ne l’aurais pas souffert.
--Nous sommes cependant faites pour souffrir, dit madame Mornas, qui trouvait la baronne prodigieusement ridicule. Et puis, ajouta-t-elle après un court silence, il me semble qu’en pareil cas, si je voulais me venger... je me vengerais plutôt sur ma rivale... mais je n’en aurais pas le courage.
--Moi, j’aurais tué l’infidèle et sa complice, s’écria madame Aubrac. Et, du reste, peu s’en est fallu que Cécile ne fût atteinte... elle était assise en face de son mari... la balle qui l’a frappé a passé à deux pouces au-dessus de la tête de ma chère nièce, et je l’ai moi-même échappé belle, puisque j’étais placée à côté de Trémentin... mais ce n’est pas à ma nièce qu’on en voulait. Verdalenc a des données positives... il avait remarqué depuis un an que les allures de son caissier étaient changées. Cet homme si gai et si exact paraissait préoccupé. Il lui arrivait de s’absenter pendant les heures du bureau. On ne le voyait plus le soir. Il menait une vie mystérieuse. Et Verdalenc, qui l’aimait beaucoup, a eu l’idée de le marier pour l’arracher à une liaison dangereuse.
--Une liaison à laquelle il ne tenait guère, puisqu’il s’est laissé faire.
--Il avait compris que cette intrigue nuirait à son avenir. Cette femme était mariée.
--Qu’en sait-on?
--Verdalenc n’en doute pas, et il assure qu’on en aura bientôt la preuve... Elle a dû écrire, et l’on trouvera ses lettres chez Trémentin.
--A moins qu’il ne les ait brûlées. Et je me défie un peu de la clairvoyance de M. Verdalenc. Sa femme passe pour avoir été plus que légère, et il ne s’en est jamais aperçu.
--Les maris sont toujours les derniers à s’apercevoir de ces choses-là; mais, cette fois, il a pu y voir clair, puisque madame Verdalenc n’était pas en cause. D’ailleurs, il y a peu de temps, Trémentin s’est ouvert à lui... Il lui a avoué qu’il venait de rompre, non sans peine et après de terribles orages, avec une maîtresse qui le dominait et qui avait tout fait pour le retenir; que cette femme ne lui pardonnerait pas de l’avoir quittée, et qu’elle était très-capable de l’assassiner.
--Il ne lui manquait plus que de la nommer, interrompit madame Mornas. J’ai toujours eu une assez triste opinion de M. Trémentin, et ce que vous m’apprenez là, chère madame, me montre que je l’avais bien jugé. Une femme s’était donnée à lui, au risque de se perdre de réputation, et il osait se vanter de l’avoir abandonnée pour se marier avantageusement!
--Il paraît qu’il ne l’aimait plus.
--C’est une raison, dit Berthe d’un ton légèrement ironique; mais si elle l’aimait encore, elle, je comprends que la trahison l’ait blessée au cœur... cela ne veut pas dire que j’approuve ce qu’elle a fait, si elle l’a tué, ce dont je doute fort.
--Qui donc, si ce n’est elle?
--Vous m’en demandez trop, chère madame. J’ai épousé un juge d’instruction, mais il ne m’a pas appris à découvrir les coupables... et je me garderai bien d’imiter M. Verdalenc, qui s’est volontairement chargé de diriger les poursuites... j’aurais trop peur de me tromper...
--Je conçois cela... Vous ne savez rien de l’affaire, puisque vous connaissiez fort peu ce pauvre Trémentin.
--Aussi peu que possible, et cependant il s’est trouvé des gens pour dire qu’il s’occupait de moi... et que je ne le décourageais pas.
--Si on l’a dit, personne ne l’a cru. Vous êtes au-dessus du soupçon. Mais songez que Verdalenc a reçu les confidences de son caissier... Son devoir est d’éclairer la justice.
--Peut-être... il me semble à moi, qu’il s’est donné là une mission périlleuse. Quand on se fie aux apparences, on s’expose à de cruels mécomptes. Ainsi, admettons, si vous voulez, que le meurtrier a été poussé par la jalousie... Que diriez-vous si l’on accusait... ce jeune homme que vous receviez l’année dernière et qui ne cherchait point à cacher l’amour que mademoiselle Aubrac lui avait inspiré?
--Louis Mareuil! un journaliste! un rimailleur, qui n’a pas un sou de fortune! Il y a plus de six mois que je lui ai fermé ma porte, et je n’ai jamais pris au sérieux la belle passion qu’il affichait pour ma nièce. Elle l’avait connu au pensionnat où elle a été élevée avec la sœur de ce garçon. Quand j’allais la voir, je le rencontrais quelquefois au parloir, où il venait avec sa mère, une assez brave femme qui en est réduite à travailler pour vivre, quoiqu’elle soit veuve d’un officier. Cécile aimait beaucoup la sœur, et je crois bien que le frère ne lui déplaisait pas. Ç’a été une amourette comme en ont toutes les jeunes filles, mais rien de plus... et Cécile ne pensait plus à lui quand elle s’est décidée à épouser M. Trémentin.
--En êtes-vous bien sûre?
--Autant qu’on puisse l’être. Elle a eu quelque chagrin lorsque je l’ai congédié. Ce chagrin a passé vite, car, depuis que nous ne le voyons plus, elle n’a jamais prononcé son nom devant moi.
--Mais lui ne l’a pas oubliée, j’en suis sûre... Un de ses amis m’a dit qu’il ne vivait que pour elle, et lorsqu’il a su qu’elle allait se marier, il a failli devenir fou de douleur... On m’a même affirmé qu’il avait cherché querelle à M. Trémentin.
--Je n’en ai rien su.
--Trémentin a refusé de se battre...
--On ne se bat pas quand on est à la veille de se marier. Il a bien fait.
--Peut-être que non, car s’il avait été tué en duel, cette chère Cécile ne serait pas veuve, puisqu’elle ne l’aurait pas épousé. Et maintenant qu’on l’a assassiné pendant le repas de noces, les soupçons pourraient bien se porter sur M. Mareuil.
--Oh!... ce serait absurde, murmura la baronne, tout interloquée.
--Pas plus absurde que de soupçonner une maîtresse de M. Trémentin que personne n’a jamais vue et dont l’existence n’est même pas démontrée. Louis Mareuil était désespéré de ce mariage. Il devait haïr mortellement l’homme qui lui enlevait mademoiselle Aubrac. La jalousie n’est pas une passion particulière à notre sexe, et si elle peut conduire au crime une maîtresse délaissée, elle peut aussi y conduire un amoureux dédaigné.
--C’est possible, mais c’est plus rare. Les femmes s’exaltent plus facilement. Je sais bien que ce poétereau est capable de se livrer à de fortes extravagances, mais celle-là le mènerait loin... Il faudra pourtant que je soumette votre idée à Verdalenc... Au surplus, si c’est Mareuil qui a fait le coup, tant pis pour lui! Ma nièce n’est pas responsable des sottises d’un fou que nous ne voyons plus.
--Mais vous vous souvenez encore assez de lui pour le reconnaître?
--Sans doute. Il a une de ces figures qu’on n’oublie guère, quoiqu’il ne soit pas beau. Pourquoi cette question, chère madame?
--Parce que... il me semble... je me trompe probablement... il me semble que c’est lui qui se tient là-bas, sur l’escalier de l’église.
Madame Aubrac courut à la fenêtre et regarda dans la direction que lui indiquait madame Mornas.
Les rideaux de dentelle appliqués intérieurement contre les vitres étaient relevés à demi.
--Ne vous approchez pas trop. Il vous verrait, reprit Berthe.
--Mais oui, murmura la baronne stupéfaite, c’est lui, l’animal. Que peut-il faire là? Vraiment, il choisit bien son jour pour venir contempler notre maison!
--Il ne se borne pas à la contempler. Tout à l’heure il faisait des signes à quelqu’un... et je crois bien qu’on y répondait, car il a baissé la tête à plusieurs reprises, et cela veut dire: Oui. Ce n’est pas à nous qu’il s’adresse, car nous n’avons pas bougé, et il ne nous voit pas. Serait-ce à mademoiselle Aubrac?
--Sa chambre est à côté de ce salon... mais je ne puis pas croire que... Non, c’est impossible... elle n’aurait pas l’impudence de converser de sa fenêtre avec ce godelureau. D’ailleurs, sa gouvernante vient de nous répondre qu’elle dort... Mais n’importe!... je vais m’en assurer.
--C’est inutile, dit madame Mornas. Voyez plutôt!
--Elle! s’écria la tante. Elle traverse la rue... elle va droit à lui... il vient à sa rencontre!... Elle lui tend la main... il la prend dans les siennes... Miséricorde! elle est folle...
--Non, elle l’aime, voilà tout, répondit froidement Berthe.
--Et comment a-t-elle fait pour sortir?... Il faut qu’elle soit sortie par l’escalier de service... Ah! c’est trop fort, et je ne souffrirai pas qu’elle se compromette de la sorte...
Madame Mornas arrêta l’élan de la baronne en lui disant:
--Prenez garde, madame! Une scène que vous feriez dans la rue la compromettrait d’une façon bien plus grave.
--Quoi! s’écria la baronne, vous me conseillez de tolérer que ma nièce s’abouche avec ce polisson, sur une place publique, le lendemain de la mort de son mari!
--C’est inconvenant; mais si vous interveniez, ce serait dangereux, dit madame Mornas d’un ton qui impressionna la tante de Cécile.
--Dangereux? balbutia-t-elle.
--Sans doute. Il se peut que personne ne les ait encore remarqués. Et si vous les abordiez, vous pourriez attirer sur eux l’attention de certaines gens qui probablement surveillent cette maison.
--Comment! vous croyez que la police s’est avisée de...
--Je crois qu’elle ne négligera rien pour s’éclairer, et que si elle venait à savoir que mademoiselle Aubrac a eu aujourd’hui une entrevue avec M. Louis Mareuil, qui l’aime à la folie, et qui hier encore l’aimait sans espoir, elle tirerait de ce fait des inductions fâcheuses. M. Verdalenc lui-même, s’il en avait connaissance, conviendrait qu’il s’est trompé, et que M. Trémentin n’a pas été assassiné par une de ses maîtresses.
--C’est vrai... mais que faire, bon Dieu!
--Rien, chère madame, si ce n’est de recommander à votre nièce d’être plus prudente à l’avenir. Elle me paraît ne pas comprendre sa situation. Montrez-lui à quoi elle s’expose en continuant à voir ce jeune homme. Si vous ne l’avertissiez pas, la passion l’entraînerait à des démarches encore plus absurdes que cette sortie furtive.
--La passion! Mais Cécile est la fille la moins passionnée que je connaisse...
--On ne s’en douterait guère à la voir en ce moment. M. Mareuil tient ses deux mains dans les siennes, et ils se parlent de si près qu’on pourrait croire qu’ils s’embrassent.
--C’est pourtant vrai... et je souffrirais cela!... moi, la baronne Aubrac, qui ai élevé cette péronnelle dans les sévères principes de la haute bourgeoisie... dont elle est comme moi! Je permettrais que, sous mes yeux, à la porte de ma maison, elle se conduise comme une petite ouvrière qui s’en laisse conter dans la rue par un commis de magasin!... Non, c’est impossible... et je veux mettre fin à ce scandale.
--Vous en provoqueriez un plus grand... et, d’ailleurs, vous arriveriez trop tard... les amoureux s’éloignent... voyez! ils marchent côte à côte vers l’entrée de cette rue basse qui monte en tournant derrière l’église.
--La rue d’Abbeville, où il ne passe jamais personne... le tête-à-tête ne serait pas plus complet dans un cabinet particulier... c’est le comble de l’indécence... il faut que ce drôle l’ait ensorcelée... Allons, bon!... voilà qu’elle lui donne le bras maintenant! Ah! la malheureuse!... elle se perd... je ne la reverrai de ma vie.
--Vous auriez grand tort de ne pas la revoir, chère madame, car, après cette escapade, elle aura plus que jamais besoin de vos conseils. Seulement, vous ferez bien de ne pas courir après elle, car si vous parveniez à la rejoindre, ce dont je doute, elle ne vous écouterait pas. Croyez-moi, chère madame, laissez passer l’orage, et lorsqu’elle sera revenue d’un entraînement passager, faites-lui sentir ses torts... elle a le cœur droit... elle les reconnaîtra et elle ne recommencera plus.
--La belle avance!... le mal est irréparable... ce coquin de Mareuil va abuser de sa confiance...
--Oh! vous allez trop loin. M. Mareuil est un galant homme, j’en suis convaincue. Il aurait mieux fait, dans l’intérêt de Cécile et dans le sien, de ne pas chercher à la revoir aujourd’hui, mais il ne songe pas à la déshonorer, puisqu’il veut l’épouser.
--L’épouser! il ne manquerait plus que cela. Ce serait honteux.
--Pourquoi, puisqu’ils s’aiment?
--Ils s’aiment! ils s’aiment! ça ne m’est pas prouvé, s’écria la baronne poussée à bout. Lui, fait semblant de l’adorer, parce qu’elle est riche et qu’il n’a pas le sou. Elle?... si elle l’avait aimé tant que ça, elle n’aurait pas consenti à épouser Trémentin. Je ne l’y ai pas forcée, après tout.
--J’ai toujours été surprise qu’elle s’y fût décidée, murmura madame Mornas en se parlant à elle-même.
--Tenez, il l’emmène... les voilà partis... où la conduit-il, le misérable? Chez lui?... Non, il n’oserait pas... il demeure avec sa mère et sa sœur... et je les crois incapables de se prêter à une infamie.
--Confessez Cécile quand elle rentrera. Elle ne refusera pas sans doute de vous dire ce qu’elle a fait... et ensuite, vous aviserez. Si je pouvais l’interroger, je suis sûre qu’elle m’expliquerait comment elle a pu se résigner à ce mariage de raison, puisqu’elle avait une inclination. Que ne m’a-t-elle consultée? Je lui aurais dit ce que je pensais de M. Trémentin, et de grands malheurs auraient peut-être été évités. Ah! ceux qui l’ont poussée à l’épouser ont été bien coupables.
--Oui... les Verdalenc... la femme surtout... Moi, je n’ai rien à me reprocher... j’ai laissé ma nièce complétement libre, et je crois bien qu’elle aurait persisté à dire non... mais voyant que les choses n’avançaient pas, ils ont eu recours à des moyens...
--Qu’ont-ils donc fait? demanda vivement madame Mornas.
--Cécile a reçu, un jour, une lettre anonyme... où on lui disait que ce Mareuil, qui lui tenait si fort au cœur, se moquait d’elle, qu’il n’en voulait qu’à sa fortune et qu’il était l’amant d’une actrice avec laquelle il mangerait la dot de sa femme... Eh bien, cette lettre, je parierais que c’est madame Verdalenc qui l’a écrite.
--Ce serait abominable... Et mademoiselle Aubrac a cru à cette calomnie?
--Pas tout d’abord. Elle m’a montré la lettre, et je lui ai bonnement conseillé de réfléchir à l’avis qu’elle recevait par la poste. Mais le lendemain, dans un théâtre... Verdalenc nous avait offert de partager une loge...
--Que M. Darès, l’auteur dramatique, lui avait donnée, probablement.
--Oui. Verdalenc fait des politesses quand elles ne lui coûtent rien. Et sa femme a eu soin de montrer à ma nièce M. Mareuil qui causait avec l’actrice en question... aux fauteuils d’orchestre.
--Il est journaliste... il pouvait bien la connaître sans qu’elle fût sa maîtresse.
--Cécile n’a pas fait cette réflexion. Elle m’a dit, le soir même, qu’elle ne tenait pas à revoir ce garçon, et comme il ne m’allait pas du tout, je me suis empressée de ne plus l’inviter. C’est à partir de ce moment que Cécile a commencé à mieux recevoir M. Trémentin... et quand, trois mois après, madame Verdalenc est venue officiellement me demander sa main, elle a dit oui tout de suite.
--Pauvre enfant! on lui a tendu un piége, et elle s’y est laissé prendre. Voilà un dépit d’amoureux qui lui a coûté cher.
--Et à Trémentin aussi, dit entre ses dents la baronne.
--Mais il ne faut pas qu’il coûte plus cher encore à Cécile, reprit madame Mornas, sans relever cette observation. Si l’on venait à accuser le jeune homme qu’elle aime... car elle n’a jamais cessé de l’aimer, n’en doutez pas, madame... elle se trouverait dans une situation horrible. Il faut prévenir ce malheur, et j’y tâcherai.
--Vous, madame?
--Oui... je puis bien vous dire maintenant ce que tout le monde saura demain... c’est mon mari qui a été désigné pour instruire cette affaire... il vient de partir pour aller au palais.
--M. Mornas! Oh! alors, ma nièce n’a rien à craindre.
--Non, certes, car mon mari n’est pas homme à se laisser influencer par les dépositions de certaines gens... mais je me garderai bien de lui rapporter ce que je viens de voir.
--Oh! madame!... que je vous remercie!
--Et je tâcherai de le mettre en garde contre les sottes imaginations de M. Verdalenc, qui se vante, m’avez-vous dit, de découvrir l’assassin.
--Et bien vous ferez, car c’est un sot qui veut se donner de l’importance et qui serait très-capable d’égarer la justice. Hier, alors que nous étions tous bouleversés par cet affreux événement, il s’est emparé du commissaire de police qu’on était allé chercher, et il a prétendu diriger les recherches, quoiqu’il n’eût rien vu... rien de plus que les autres, du moins.
--Et qu’a-t-il trouvé?
--Rien du tout, je pense. Je suis partie avec Cécile, et naturellement je ne suis pas allée ce matin chez les Verdalenc... j’avais assez à faire de consoler ma nièce et de courir aux pompes funèbres pour ordonner l’enterrement de ce pauvre Trémentin... J’en venais quand je vous ai rencontrée à ma porte. J’ai bien entendu dire hier que le coup de fusil était parti d’une cabane qui se trouve placée en face du restaurant, et que deux des invités avaient vu l’assassin se sauver du côté du bois de Boulogne; mais je n’en sais pas plus long.
--Et je ne tiens pas à en savoir davantage. C’est l’affaire de mon mari, et pas du tout la mienne. Mais ce qui me regarde, c’est de défendre une jeune femme que j’estime et que j’aime. Quand vous reverrez Cécile, dites-lui, chère madame, que je lui suis toute dévouée, et que si elle veut m’accorder sa confiance, elle n’aura pas à s’en repentir.
Et comme la baronne allait se récrier encore sur la fugue de sa nièce, madame Mornas ajouta, en prenant congé de madame Aubrac:
--Surtout ne la grondez pas trop... Je voudrais qu’elle épousât un jour M. Mareuil, et si je puis l’y aider, je n’aurai pas perdu ma journée.
CHAPITRE III
L’avenue Frochot devrait s’appeler l’impasse des Beaux-Arts, car elle ne mène nulle part, et elle n’est habitée que par des artistes. Les peintres, les gens de lettres et les comédiens y forment une petite colonie qui vit isolée dans ce quartier turbulent dont le point central est la place Breda, de galante renommée.
Les cocottes enrichies n’ont point encore envahi cette villa paisible, et cependant les petits hôtels n’y manquent pas; mais ces demoiselles aiment mieux faire bâtir dans les parages lointains de la plaine Monceaux.
Le voisinage des travailleurs honnêtes n’est pas ce qu’il leur faut, et toutes les abeilles de cette ruche travaillent honnêtement.
Depuis la mort de son mari, madame Mareuil y demeure avec sa fille et son fils. Ils y occupent même, à eux seuls, une jolie maisonnette, agrémentée d’un jardin.
Et cependant le capitaine Mareuil, un soldat passé officier à force de bravoure, n’a laissé à sa veuve qu’une bien maigre pension de retraite, car il a été tué à Champigny, avant d’avoir son complet de service et de campagnes.
Elle a pour toute fortune trois mille francs de rente péniblement gagnés par son père dans des entreprises de travaux publics.
Ce qu’il lui a fallu d’ordre et d’économie, ce qu’elle a dû supporter de privations pour prélever sur ce piètre revenu de quoi payer l’éducation de ses enfants, on se l’imagine aisément, lorsqu’on connaît par expérience les dures nécessités de la vie de Paris.
Son fils Louis a fait ses études au lycée Fontanes; sa fille Annette a été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Saint-Mandé, et dès qu’ils ont été en état de se suffire à eux-mêmes, ils se sont mis courageusement à l’œuvre.
Louis, qui avait des aspirations littéraires, est entré dans le journalisme, en attendant qu’il ait acquis comme écrivain une notoriété productive. Annette peint sur bois et tire parti de son talent, sans fausse honte. Elle décore des éventails qu’elle vend cher.
Leur mère leur donne l’exemple en exécutant des travaux de broderie pour une grande maison de la rue des Jeûneurs.
L’union fait la force. Elle fait aussi le bonheur, et ils sont parfaitement heureux dans le réduit qu’ils occupent en commun.
Il n’y a qu’un étage, et le jardin n’est pas si grand que le salon du banquier Verdalenc; mais il est plein de fleurs qu’Annette cultive elle-même, et l’habitation, tenue avec une propreté hollandaise, est bien exposée. On n’y perd pas un rayon de soleil.
Et le lendemain du repas des noces chez le père Cabassol, vers midi, le soleil se montrait par hasard entre deux averses.
La mère et la fille étaient descendues dans ce jardinet où, pendant la belle saison, elles aimaient à s’asseoir pour travailler en plein air.
Mais, ce jour-là, elles ne songeaient guère à broder ni à peindre.
Madame Mareuil, affaissée sur un banc rustique, suivait des yeux Annette qui allait et venait de la grille à ce banc placé sous une tonnelle adossée à la maison.
Elles avaient pleuré. La mère essuyait ses larmes, la fille refoulait les siennes. Elle essayait même de sourire en parlant à madame Mareuil, qui secouait tristement la tête en l’écoutant.
Cette veuve de cinquante ans était encore belle, et dans la morne attitude qu’elle avait prise, avec son teint de marbre blanc et son profil grec, elle aurait pu poser pour la statue de la douleur.
Annette était mieux que belle; elle était charmante: une brune à physionomie gaie; une brune fraîche et avenante comme une blonde.
--Mère, je ne vois rien venir, dit-elle, après avoir ouvert pour la dixième fois peut-être la porte de la grille. Mais ne te désole pas. Louis aura été retenu au journal, et, s’il le faut, j’irai l’y chercher.
--Tu ne l’y trouverais pas, murmura madame Mareuil. Le journal se fait le soir, tu le sais bien. Et il nous a quittées hier dans l’après-midi. Qu’est-il devenu? Où est-il allé?
--Chez son éditeur, peut-être. Les _Chants des grèves_ se vendent très-bien. Le premier tirage est presque épuisé, et il me disait hier matin qu’on en préparait un second.
--Son éditeur ne passe pas la nuit à traiter une affaire.
--Qui sait?... Il se peut aussi qu’au journal on ait chargé Louis d’une mission de reportage. Il y a eu dans la soirée un grand incendie... Je me suis mise à la fenêtre avant de me coucher, et j’ai vu le ciel tout en feu au-dessus de la butte Montmartre.
--Un incendie ne dure pas vingt-quatre heures; Louis serait revenu ce matin.
--Ou bien on l’a envoyé en province... à Lyon ou à Montceau-les-Mines... Il aura été obligé de partir sur-le-champ, et il n’aura pas eu le temps de venir nous dire adieu... L’avenue Frochot est si loin!
--Il nous aurait écrit.
--Il nous écrira de là-bas. Nous recevrons une lettre demain... à moins qu’il ne nous expédie une dépêche aujourd’hui... Il doit bien penser que nous sommes inquiètes.
--Il n’en peut pas douter... et rien!... rien! pas un mot pour nous rassurer!... Lui qui ne manquait jamais de nous envoyer un exprès toutes les fois qu’il craignait de ne pas pouvoir rentrer pour dîner, il nous laisserait dans d’horribles angoisses!... non, je ne le crois pas.
--Mais enfin, mère, que peux-tu craindre? qu’il lui soit arrivé un accident? Nous le saurions.
--Je crains tout... le malheureux enfant est au désespoir...
--Tu exagères. La résolution que Cécile a prise l’a beaucoup affligé... quoiqu’il dût s’y attendre... mais il y a longtemps déjà qu’il sait qu’elle va se marier... et après avoir bien souffert, il a fini par se résigner.
--Lui? tu ne le connais pas. Il est trop fier pour se plaindre, mais la blessure que son cœur a reçue saigne encore... Depuis deux mois, il ne vit plus... il ne pense qu’à elle...
--Il n’en parle jamais.
--Parce qu’il craint de nous attrister; mais tu as remarqué comme moi que son caractère a changé. Lui si gai, si expansif, il est devenu sombre et silencieux. Quand je lui parle de son livre, de ses espérances, c’est à peine s’il me répond.
Tiens! hier, quand il est parti, il a oublié de m’embrasser.
--Il m’a semblé, en effet, dans ces derniers temps, plus triste et plus préoccupé que d’habitude, mais...
--Parce que le terme fatal approchait. Ses dernières illusions se sont envolées lorsqu’il a appris que le jour était fixé. Cécile Aubrac s’est mariée hier... et c’est hier qu’il a disparu.
--Tu veux dire, mère, qu’il s’est absenté... mais quel rapport vois-tu entre cette absence et la noce de Cécile? Assurément, il n’y était pas invité... et certes, l’idée ne lui est pas venue d’aller la troubler, répondit Annette en affectant de plaisanter, quoiqu’elle n’en eût guère envie. Te figures-tu par hasard qu’il a quitté Paris de peur de rencontrer la voiture de la mariée?
--J’ai le pressentiment qu’il a voulu revoir Cécile une dernière fois, dit madame Mareuil d’une voix sourde, et qu’après l’avoir revue...
--N’achève pas... Je comprends... Mais c’est impossible... Louis nous aime trop pour se tuer... Il sait que nous ne ne lui survivrions pas.
--C’est elle qui l’a tué en l’abandonnant... Elle lui avait juré qu’elle serait sa femme... Elle n’a pas tenu ses serments... elle a trahi sa foi... Il a essayé de l’oublier, il a lutté tant qu’il a pu... Peut-être espérait-il encore... mais elle a été jusqu’au bout... elle a épousé cet homme... et alors seulement Louis a senti tout le poids de son malheur... le courage lui a manqué pour le supporter... il est mort, te dis-je.
--Mais nous n’aurions plus qu’à mourir, nous aussi, en maudissant Cécile que j’ai tant aimée, Cécile qui me chérissait autant que si j’avais été sa sœur! Écoute, mère, je ne sais pas ce qu’elle lui a promis... Louis ne me l’a pas dit, et je ne la vois presque plus depuis notre sortie du pensionnat... Sa tante trouve qu’une ouvrière comme moi serait déplacée dans son salon... Mais je te jure que Cécile a du cœur, et que si elle a changé de sentiments pour mon frère, c’est qu’on lui a fait accroire qu’il ne pensait plus à elle... et mon frère a peut-être eu le tort de dédaigner de se justifier. J’en conclus qu’il était guéri de son amour, que la pensée de ce suicide ne lui est jamais venue, et que le retard qu’il met à nous rassurer s’expliquera tout naturellement. Tu parles de tes pressentiments, mère... Eh bien, quelque chose me dit, à moi, que nous allons le revoir. Tiens! j’entends marcher dans l’avenue... c’est peut-être lui.
Madame Mareuil se leva, et Annette courut à la grille.
--Non, cria-t-elle, ce n’est pas Louis... mais ne pleure pas, mère... c’est son ami, M. Georges Darès, qui vient nous donner de ses nouvelles... Enfin, nous allons donc savoir pourquoi il n’est pas rentré cette nuit.
Madame Mareuil s’était levée. Elle accourut à l’appel de sa fille; de sorte que Georges Darès, qui arrivait par le bas de l’avenue, les trouva toutes les deux à la grille de leur jardin.
Annette avait vu du premier coup d’œil qu’il n’avait pas sa figure de tous les jours, et au lieu de l’interroger, elle attendit qu’il parlât. Elle se repentait déjà d’avoir averti sa mère.
Georges salua affectueusement madame Mareuil, sourit à la jeune fille et dit d’un air dégagé:
--Je viens voir Louis. Est-ce qu’il n’est pas encore levé, le paresseux?
Puis s’apercevant qu’elles pâlissaient toutes les deux:
--Qu’avez-vous donc? reprit-il, en changeant de visage et de ton; Louis serait-il malade?
--Nous ne l’avons pas vu depuis vingt-quatre heures, répondit Annette d’une voix altérée; nous espérions que vous veniez de sa part.
--Quoi! il n’est pas rentré?
--Non... et c’est la première fois qu’il lui arrive de nous faire attendre ainsi.
--Quand vous a-t-il quittées?
--Hier, dans l’après-midi... bien avant l’heure où il va au journal... et je vois maintenant qu’il n’y est pas allé.
--C’est probable, murmura Georges, qui savait à quoi s’en tenir. Sans doute, il n’avait rien à y faire; mais je m’étonne qu’il ait découché... car je l’ai toujours connu sage comme une demoiselle. Est-ce qu’il ne vous a rien dit en partant?
--Rien. Il était sombre et préoccupé depuis quelques jours.
--Et vous ne lui avez pas demandé pourquoi?
--A quoi bon? mes questions n’auraient fait que l’affliger.
Darès échangea un regard avec mademoiselle Mareuil. Ils se comprirent, et le vaudevilliste, qui pour le moment ne songeait guère à tourner des couplets de facture, dit à la mère:
--Voulez-vous, madame, me permettre d’entrer? J’ai à vous parler, et ici nous pourrions être dérangés.
--Venez, monsieur, murmura madame Mareuil, en s’appuyant sur le bras de sa fille.
Elle se soutenait à peine, et ce fut en chancelant qu’elle alla se rasseoir au fond du jardin.
--Je m’explique maintenant votre inquiétude, madame, reprit Georges, qui était resté debout; je vais me mettre à la recherche de Louis, et je vous promets de vous le ramener. Mais d’abord, je voudrais savoir...
--Mon fils est mort, dit la mère en sanglotant.
--Mort!... allons donc! je l’ai vu.
--Et vous ne nous le disiez pas! s’écria la jeune fille. Quand l’avez-vous vu?
--Hier soir, entre dix et onze heures.
--Mais depuis? Qu’est-il devenu? vous devez le savoir...
--Malheureusement, non... s’il avait suivi le conseil que je lui ai donné, il serait rentré tout droit chez lui... mais il n’était pas disposé à entendre raison, et je suppose qu’il aura passé la nuit à courir comme un fou... C’est doublement fâcheux, car j’ai des choses sérieuses à lui dire, et j’espérais qu’il passerait chez moi ce matin... Je l’y avais invité, et je l’attendais... Voyant qu’il ne venait pas, je me suis décidé à le chercher, et, comme nous sommes voisins, j’ai naturellement commencé par son domicile...
--Où donc l’avez-vous rencontré? demanda vivement Annette.
--Là où il n’aurait pas dû être, mademoiselle. Vous savez sans doute que mademoiselle Aubrac s’est mariée hier?
--Ah! je devine ce que vous allez nous apprendre... mon frère n’était plus maître de lui... il aura voulu revoir Cécile... et alors... il s’en est suivi un scandale peut-être...
--S’il ne s’agissait que d’un scandale...
--Ah! mon Dieu! que s’est-il donc passé?... Parlez, monsieur Georges! Parlez, je vous en supplie... Est-ce que Louis aurait cherché querelle au mari de Cécile? Il l’avait déjà fait, et s’il n’y a pas eu de duel, c’est que...
--J’aime mieux vous dire tout de suite la vérité, puisque vous ne la connaissez pas. M. Trémentin, qui avait épousé, le matin, mademoiselle Aubrac, a été tué, hier soir, au milieu du repas de noces...
--Tué!... Oh! ce n’est pas possible...
--J’y étais. On dînait à Boulogne, dans une salle dont les fenêtres donnent sur la rue. On lui a tiré un coup de fusil à travers les carreaux...
--Et il est mort?... devant sa femme!... Ah! c’est horrible... Mais qui a fait cela?
--On ne le sait pas encore... mais on le saura.
--L’assassin a donc pu s’échapper?
--Oui. Je l’ai poursuivi, mais je ne l’ai pas rattrapé... et en revenant de la chasse que je lui ai donnée, j’ai trouvé... votre frère.
--Louis! Oh! le malheureux!... pourquoi était-il là?
--C’est ce que je lui ai demandé. Et je n’ai tiré de lui que des réponses incohérentes. Il paraissait avoir perdu la tête. Il m’a avoué cependant qu’il était venu à Boulogne, poussé par je ne sais quel sentiment...
--Par le désespoir, murmura madame Mareuil.
--Sait-il que Cécile est veuve? demanda en même temps Annette.
--C’est moi qui le lui ai appris. Et je ne vous étonnerai pas en vous disant que cette nouvelle n’a pas paru l’affliger. Je ne m’étonne pas non plus qu’il ne regrette pas M. Trémentin, mais je crains que son attitude n’ait été remarquée, et que les gens qui étaient là n’aient entendu certains propos qu’il a tenus. Songez que personne n’ignore qu’il était violemment épris de mademoiselle Aubrac... qu’il l’est toujours... et qu’on cherche l’assassin...
--Croyez-vous donc qu’on accusera mon fils? s’écria madame Mareuil, en se levant toute droite.
--Je crains qu’on ne le soupçonne, répondit Georges Darès, après avoir hésité un instant.
Il n’avait garde de parler à cette mère désolée de la trouvaille qu’il avait faite dans la maison de bois; mais il jugeait utile de l’avertir du danger qui menaçait son fils.
--Ce serait une infamie, et Louis n’aurait pas de peine à se justifier, dit avec fermeté la veuve du capitaine.
--Je l’espère, madame. Il n’en est pas moins vrai qu’il a eu grand tort de se mêler à la foule qui s’était amassée devant la porte du restaurant. Le commissaire de police nous a demandé nos noms, et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que M. Verdalenc était avec le commissaire.
--Et il a vu mon frère? interrogea la jeune fille.
--Parfaitement. Il n’a rien dit, mais Dieu sait ce qu’il a pensé, car il ne l’aime guère.
--Il le déteste. C’est lui qui a marié Cécile... et il n’y est parvenu, j’en suis sûre, qu’en calomniant Louis.
--Alors, vous admettrez bien, mademoiselle, que Louis a commis une grave imprudence en se montrant... et ce n’a pas été la seule...
--Qu’a-t-il donc fait encore?
--Bien d’autres sottises, répondit Darès avec embarras. Ainsi, lorsque madame Trémentin est partie avec sa tante, madame Aubrac, n’a-t-il pas eu l’étrange idée de courir après la voiture qui les emmenait!... C’est à se demander s’il n’a pas passé la nuit sous les fenêtres de la jeune femme qui lui a tourné la tête, et si, à l’heure présente, il n’y est pas encore. J’y serais allé, si je n’avais pas cru le trouver ici, car il faut absolument que je le voie le plus tôt possible... Il faut que je l’interroge... que je le confesse...
--Pensez-vous donc, vous aussi, qu’il est coupable?
--Non, mademoiselle. On me le prouverait, que je me refuserais encore à le croire. J’irais jusqu’à nier l’évidence, car j’ai pour votre frère autant d’estime que d’amitié; mais je puis, d’un instant à l’autre, être appelé devant le juge d’instruction. Il est même certain que je serai entendu comme témoin.
--Eh bien!... vous raconterez ce que vous avez vu.
--Sans doute, mais vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir affaire à un magistrat qui vous pose des questions captieuses et qui donne à vos réponses une portée qu’elles n’ont pas. Je puis tomber sur un de ceux-là et je ne voudrais pas compromettre Louis. Il sera interrogé aussi, n’en doutez pas... Peut-être même le sera-t-il avant moi... et si le juge venait à relever le moindre désaccord entre nos deux dépositions, il pourrait en tirer des conclusions défavorables à votre frère... et à moi. C’est pour éviter de tomber dans cet inconvénient que je tiens à causer préalablement avec lui.
--Faut-il donc tant de précautions pour protéger un innocent contre une accusation épouvantable? dit Annette en regardant fixement Georges Darès, qui baissa les yeux.
Il mentait, ce brave Georges, car, depuis qu’il avait reconnu que les feuillets trouvés dans la cabane avaient été arrachés d’un volume de poésies intitulé: _Chants des grèves_, il ne doutait pas que Louis Mareuil n’eût tiré le coup de fusil, et il aimait trop la sœur de ce malheureux garçon pour dire devant elle ce qu’il pensait.
On a beau écrire des pièces à femmes et passer ses soirées dans les coulisses, on n’en a pas moins un cœur, et celui de Georges Darès était très-accessible aux sentiments tendres.
Darès, qui se posait volontiers en sceptique et en homme blasé, n’avait pas vu avec indifférence une jeune fille qui ne ressemblait pas du tout aux demoiselles de théâtre.
Elle lui plaisait précisément par le contraste, et il lui était arrivé plus d’une fois de se dire que bien heureux serait celui qui épouserait Annette Mareuil. Il s’était même tâté pour savoir s’il n’était pas amoureux d’elle, et s’il ne se déclarerait pas pour le bon motif.
Elle n’avait rien, mais il gagnait bien assez d’argent pour deux, et quoiqu’il allât volontiers dans le monde, il ne se souciait pas d’y chercher femme. Les héritières laides ou sottes ne le tentaient point; il n’était pas en situation de prétendre à la main d’une jeune personne aussi bien dotée par la nature que par ses parents. Et puisqu’il lui fallait faire un sacrifice, il aimait mieux sacrifier la fortune.
Du reste, il n’était pas pressé de se marier, et il s’endormait, sans trop de regret, dans les délices du célibat parisien, le plus doux qui soit sur la terre. Il se laissait aller au courant de la vie du boulevard, et il ne faisait rien pour aborder sur la rive conjugale, sachant bien que tôt ou tard il finirait par échouer dans quelque port de refuge.
A qui lui eût demandé pourquoi il ne se mettait pas en ménage, il aurait volontiers répondu: Je n’ai pas le temps.
Et c’était vrai. Ses journées s’envolaient comme des heures; si bien qu’il restait des semaines entières sans voir ses amies de l’avenue Frochot, quoiqu’il demeurât tout près d’elles.
Il rencontrait assez souvent Louis, que son métier de journaliste mettait parfois en rapport avec les auteurs dramatiques, mais très-rarement sa mère et sa sœur, qui n’allaient ni à la rédaction du journal ni au spectacle.
Elles lui pardonnaient l’intermittence de ses visites, et lorsqu’il lui plaisait de venir, elles le recevaient comme si elles l’avaient quitté la veille. Annette mettait même quelque malice à faire semblant de ne pas remarquer ses disparitions prolongées, quoiqu’elle en souffrît beaucoup plus qu’elle ne voulait le laisser voir.
Et il y avait justement quinze jours qu’il n’avait mis les pieds chez madame Mareuil, quand il s’était trouvé face à face avec son fils à la porte du restaurant où le malheureux Trémentin venait de mourir de mort violente.
La rencontre avait tout d’abord éveillé ses soupçons, et l’aventure s’était terminée par une découverte qui ne lui laissait aucun doute sur la culpabilité de Louis.
Darès était rentré à Paris abasourdi, consterné et perplexe. Il portait dans sa poche les feuillets dont un fragment avait servi à l’assassin pour bourrer son fusil, et il comptait bien les brûler, quoiqu’il eût annoncé qu’il les garderait. Mais Caussade les avait vus, et Caussade, qui ne connaissait pas mademoiselle Mareuil, était mal disposé pour l’auteur des poésies intitulées: _Chants des grèves_. Or, Caussade devait être appelé en témoignage; ce n’était pas douteux, et Caussade n’était pas homme à se taire, alors même que son camarade Darès l’aurait prié de garder le silence sur cette fâcheuse trouvaille. Il l’avait déclaré nettement pendant le voyage en tramway, et le pauvre Georges avait passé une très-mauvaise nuit.
Que faire de ces feuilles accusatrices? Les jeter au feu, c’était s’exposer à encourir de graves reproches; le juge d’instruction prendrait cette destruction de pièces pour une sorte de forfaiture aux devoirs qui incombent à un témoin, et il en pourrait conclure que Louis était coupable, puisque son ami refusait d’éclairer la justice.
Georges se disait aussi que si, par impossible, le crime eût été commis par un autre, ces pages déchirées serviraient peut-être un jour à découvrir le véritable assassin.
Finalement, il les avait gardées, et il comptait les montrer d’abord à Louis Mareuil, qu’il lui tardait d’interroger en tête-à-tête.
Il l’avait attendu toute la matinée chez lui, rue Condorcet, et ce n’était pas sans avoir hésité longtemps qu’il s’était décidé à venir le chercher à l’avenue Frochot.
Il lui en coûtait de mettre madame Mareuil, et surtout mademoiselle, dans la confidence de ses inquiétudes; cependant, il ne pouvait pas différer de voir Louis, pour le confesser, et, s’il en obtenait un aveu, pour lui conseiller de fuir et pour lui en fournir les moyens.
Il espérait que la mère et la sœur n’assisteraient pas à l’entrevue, et surtout il ne se doutait pas qu’il serait reçu par elles, qu’il les trouverait aussi alarmées qu’il l’était lui-même, et que la situation l’obligerait à ne pas leur cacher l’événement de la veille et même à leur laisser entrevoir le danger que courait leur cher Louis.
Il en était là. Madame Mareuil, en pleurs, écoutait, en se renfermant dans un silence farouche, ses explications embarrassées... Annette, moins accablée et plus militante, le pressait de questions auxquelles il n’osait pas répondre, et il lisait dans ses yeux qu’elle lui reprochait de manquer de foi en doutant de l’innocence de son frère.
La dernière réplique de la jeune fille l’avait pris hors de garde, et il était resté court.
--Vous vous taisez, lui dit-elle tristement.
--Mademoiselle, répondit Georges, je donnerais dix ans de ma vie pour être en état de confondre ceux qui accuseraient Louis. Mais encore faudrait-il que j’eusse un entretien avec lui... il se justifierait facilement, et alors il n’aurait pas de défenseur plus ardent et plus zélé que moi. Pourquoi se cache-t-il? Qu’est-il devenu depuis hier? Et comment vous laisse-t-il dans des transes mortelles, vous qui ne vivez que pour lui?
--Il est mort, vous dis-je, murmura madame Mareuil.
Annette mit sa main sur le bras de Georges Darès et s’éloigna du banc sur lequel sa mère était assise.
Georges comprit et la suivit dans l’allée où elle avait fait quelques pas, en baissant la tête.
--Pourquoi parlez-vous ainsi? lui demanda-t-elle à demi-voix. Vous ne voyez donc pas que vous me brisez le cœur? Moi aussi, je commence à croire que mon frère est mort, car je ne croirai jamais qu’il a lâchement assassiné un homme qu’il avait provoqué, et son absence est incompréhensible. Mais si nous ne devons pas le revoir, je veux que ma mère ignore toujours qu’il s’est tué. Et je compte sur vous pour m’aider à lui cacher sa mort.
Ce fut dit avec une énergie contenue qui remua profondément Georges Darès. Les yeux de la courageuse jeune fille étincelaient, et son doux visage exprimait une résolution indomptable. Jamais il ne l’avait vue si belle.
--J’espère que vous ne doutez pas de mon dévouement, dit-il avec une vivacité significative. Je suis prêt à tout faire pour vous prouver que vous n’avez pas de meilleur ami que moi.
--Même si Louis est vivant et si on l’accuse?
--Je vous le jure.
--C’est bien. Je vous crois. Vous n’oublierez pas comme Cécile a oublié. Et moi, je me souviendrai toujours que vous nous êtes resté fidèle dans notre malheur.
Maintenant je vous demande de me dire ce que vous allez faire pour défendre Louis. On vous interrogera, dites-vous: qu’avez-vous donc vu? Parlez sans crainte. J’ai du courage. Je puis tout entendre. Seulement, parlez bas. Ma mère est là.
--J’ai vu l’assassin qui se sauvait; je pensais vous l’avoir dit.
--Alors, si vous l’avez vu, vous êtes sûr que ce n’est pas mon frère.
--Je l’ai vu de très-loin... la nuit... par une pluie battante... et c’est à peine si j’ai pu remarquer sa taille et son costume.
--Mais il s’était enfui quand vous avez rencontré Louis?
--Oui, mademoiselle. J’ai même de fortes raisons de penser que le misérable était déjà très-loin. Je l’ai perdu de vue à l’entrée du bois de Boulogne, et un instant après j’ai entendu une voiture rouler vers Paris. Il y était monté sans doute.
--Une voiture!... C’est étrange... Il avait donc prémédité son crime, et il est riche... Mais pendant que sa voiture l’emportait, Louis se tenait, m’avez-vous dit, sous les fenêtres du restaurant... ce fait seul suffirait à prouver qu’il est innocent...
--Il y en a d’autres, balbutia Georges, qui ne se souciait pas d’entrer dans des détails trop précis; et les magistrats sont soupçonneux par état.
Louis aura à rendre compte minutieusement de l’emploi de son temps... avant, pendant et après le crime... oui, même après, car on lui demandera où il a passé la nuit... et s’il arrivait qu’il ne pût ou ne voulût pas le dire...
--Nous allons le lui demander, s’écria joyeusement Annette. Le voici!...
A ce cri, Georges, qui tournait le dos à l’avenue, fit volte-face et vit en effet Louis Mareuil, arrêté devant la grille.
On eût dit que le pauvre garçon hésitait à entrer.
--C’est bien lui, murmura Darès, content et inquiet tout à la fois; mais... il n’est pas seul.
Annette ne l’écoutait plus. Elle s’était précipitée pour embrasser son frère plus tôt, et elle n’avait fait qu’un bond jusqu’à la porte.
Madame Mareuil, assise sous la tonnelle et accablée par la douleur, ne comprenait pas encore ce qui se passait.
Georges voyait fort bien le revenant, et se demandait comment il allait s’y prendre pour l’arracher aux effusions de la famille qui devaient infailliblement retarder l’interrogatoire qu’il voulait lui faire subir; mais il voyait aussi une femme à côté du revenant, une femme vêtue de noir et soigneusement voilée, et cette apparition supplémentaire le jetait dans un profond étonnement.
Il cherchait à se l’expliquer; il avait peur de deviner, et il était si troublé qu’il n’osait pas avancer.
Il ne resta pas longtemps dans l’incertitude, car l’inconnue releva son voile pour sauter au cou d’Annette, presque aussi ébahie que lui. Cette inconnue, c’était la veuve d’Edmond Trémentin, c’était Cécile Aubrac, en deuil de son mari d’un jour.
--Il faut qu’ils soient devenus fous tous les deux, pensait Georges, immobilisé par la stupeur.
Il commençait à regretter amèrement d’être venu, et s’il avait pu s’enfuir, il ne serait pas resté une minute de plus. Mais le jardin n’avait qu’une issue, et ces amoureux imprudents barraient le passage à Darès, qui aurait voulu rentrer sous terre.
D’ailleurs, ils l’avaient aperçu, et ils venaient à lui.
Après les premiers transports, Annette les avait quittés pour courir à sa mère, et madame Mareuil arrivait à pas chancelants.
Que leur dire? Georges n’avait jamais vu au théâtre une situation pareille, et il cherchait, sans la trouver, une phrase qui exprimât les sentiments complexes qui lui inspiraient ce retour inattendu et surtout cette entente cordiale des deux amoureux, dès le lendemain du crime de Boulogne.
Louis lui tendait la main, Cécile lui souriait, absolument comme ils l’auraient fait la veille, avant le coup de fusil. Et quoiqu’il ne manquât ni de sang-froid ni d’aplomb, l’auteur dramatique ne savait que faire.
Madame Mareuil intervint à propos, et la scène prit une tournure imprévue.
La veuve du capitaine, au lieu d’ouvrir les bras à son fils, l’arrêta d’un geste et lui dit sévèrement:
--D’où venez-vous, monsieur? Et qu’avez-vous fait depuis que je pleure? Je vous croyais mort, et je me demande si je dois me réjouir de vous revoir vivant.
--Pardonne-moi, balbutia Louis. Je t’ai fait souffrir; mais si tu savais...
--Je sais que M. Trémentin a été assassiné hier, que vous avez disparu depuis vingt-quatre heures, et que vous osez reparaître avec sa veuve.
En parlant ainsi, madame Mareuil regardait fixement Cécile, qui ne baissa pas les yeux.
--On t’a donc dit...
--Qu’on vous avait vu un instant après le crime, près de la maison où il a été commis, oui, monsieur. Justifiez-vous. C’est un juge qui vous interroge.
--Me justifier! On m’accuse donc?
--Ce sont les faits qui vous accusent. Je me refusais à croire qu’on pourrait soupçonner mon fils. Je crains maintenant qu’il ne soit coupable, et qu’il n’ait poussé l’audace jusqu’à m’amener sa complice.
--Oh! mère! murmura douloureusement Annette.
--Madame, dit Cécile avec une fermeté qui mit le comble aux stupéfactions de Georges, c’est à moi de vous expliquer la conduite de votre fils et la mienne. Je l’aimais, et je lui avais juré d’être sa femme. On l’a indignement calomnié. J’ai eu la faiblesse de croire qu’il me trompait et de consentir à un mariage qui me répugnait. J’avais reçu une lettre anonyme, et ceux qui me l’ont écrite sont les véritables assassins de mon mari, car... c’était lui qui me trompait; il avait une maîtresse, et cette maîtresse s’est vengée parce qu’il l’abandonnait pour m’épouser. On a pris soin de me le faire savoir. Ce matin, une autre lettre m’a appris la vérité en m’annonçant qu’on me tuera aussi.
--Vous l’avez, cette lettre? demanda Georges Darès.
--Non, je l’ai brûlée.
--Vous avez eu grand tort. Elle aurait servi à prouver...
--Que mon mari a été tué par sa maîtresse. Qui donc en doutera? Ceux qui le connaissaient doivent la connaître aussi. J’étais seule à l’ignorer. Elle me menace de mort. Que m’importe? Ce n’est pas la crainte de mourir qui m’empêchera de réparer le mal que j’ai fait à votre ami. Je n’ai jamais cessé de l’aimer, et je l’épouserai, puisqu’il a bien voulu me pardonner. J’étais résolue à venir me jeter aux pieds de sa mère, et j’y serais venue seule, si Louis n’avait pas cherché à me revoir. Il a passé la nuit sous les fenêtres de la maison où j’étais rentrée hier... Je l’ai vu... Il m’a appelée, et je suis accourue... Il me tardait de l’entendre, car déjà je ne doutais plus de lui... Il m’a expliqué que nous avions été victimes d’une machination infâme... Nous avons échangé de nouveaux serments, qui seront tenus, ceux-là, car nous ne nous laisserons plus prendre aux piéges que nous tendront nos ennemis... et notre première pensée a été de sanctifier notre union en la faisant bénir par la mère de Louis... J’ai perdu la mienne... J’étais seule au monde... J’ai une famille maintenant... Je serai votre fille, madame... et Annette sera ma sœur.
Annette prit les mains de son amie et les garda dans les siennes. Annette était gagnée à la cause que venait de plaider, avec une éloquence naïve, la trop récente veuve de M. Trémentin; mais madame Mareuil, ébranlée peut-être, n’était pas convaincue.
Darès, lui, tombait de son haut. Il n’en revenait pas d’entendre cette jeune femme, si douce et si modeste, montrer tout à coup tant de résolution, et il se disait:
--C’est un caractère que cette fillette, et moi qui la prenais pour une Agnès insignifiante!
--Vous oubliez que votre mari n’est pas encore enterré, et que votre place est chez madame Aubrac, votre tante, dit froidement madame Mareuil.
--L’homme qui m’a trompée n’a jamais été mon mari, répliqua Cécile sans se troubler, et je veux me séparer de madame Aubrac, qui l’a aidé à me tromper et qui n’a aucun droit sur moi, puisqu’elle n’est ma tante que par alliance. Je ne suis pas majeure, mais j’ai été émancipée, il y a trois mois; je puis donc disposer de ma fortune et de ma personne. J’userai de ma liberté pour vivre seule, jusqu’au jour où Louis m’épousera.
--C’est complet, pensait Georges. Quel type pour une comédie-drame que cette mineure émancipée!... il faudra que je la mette à la scène... mais si elle croit qu’en se conduisant de la sorte elle arrange les affaires de son amoureux!... et quant à Louis, il serait fou à lier s’il n’était pas innocent, car lorsqu’on saura que madame Trémentin a passé la première journée de son veuvage à courir les rues avec son ancien amoureux, on en conclura qu’ils étaient d’accord pour se débarrasser du mari. Décidément, je brûlerai les pages du volume de poésies, comme elle a brûlé la lettre anonyme qu’elle a reçue et qu’elle aurait bien dû garder.
--Est-ce ainsi que vous prétendez justifier mon fils? demanda madame Mareuil avec une émotion que sa fille commençait à partager.
--Mais, ma mère, s’écria Louis, je n’ai pas besoin qu’on me justifie, car je n’ai rien à me reprocher. Je ne me cache pas d’être allé hier soir à Boulogne et d’être resté de longues heures à errer devant la maison de madame Aubrac. Je m’en cache si peu que je suis tout prêt à le dire au juge qui recherchera l’assassin. J’irais le retrouver dès aujourd’hui, si je savais où il est.
--Vous feriez bien, dit Darès. Mieux vaut ne pas attendre qu’il vous appelle. Moi, je serai appelé aussi, et je prendrais volontiers les devants. Nous le trouverons au palais, et nous pourrions y aller ensemble... Nous causerions en route.
Annette comprit, et elle remercia Georges d’un coup d’œil. Elle savait que son frère avait en lui un ami sûr, et il lui tardait d’être seule avec sa mère et Cécile pour détendre la situation.
Ils étaient debout tous les cinq, au milieu de l’allée. Madame Mareuil ne paraissait pas disposée à s’adoucir, et personne n’aurait pu dire comment allait finir cette scène intime, lorsqu’un incident assez inattendu vint y mettre un terme.
La grille était restée entr’ouverte. Un monsieur la poussa après avoir regardé un instant le numéro de la maison et entra, en toussant discrètement, pour s’annoncer.
Personne ne connaissait ce visiteur, qui était fort bien vêtu et qui avait très-bon air. Mais Georges Darès se détacha du groupe pour lui demander ce qu’il voulait.
--Est-ce à M. Mareuil que j’ai l’honneur de parler? demanda le monsieur, en saluant très-poliment, mais en regardant du coin de l’œil le groupe qui s’était formé un peu plus loin.
Darès eut l’impression que ce visiteur si courtois savait très-bien à quoi s’en tenir, et que la question qu’il venait de lui adresser n’était qu’une formule d’introduction.
Il ne pouvait cependant pas se dispenser de lui répondre, et il eût été maladroit de mentir.
--Non, monsieur, dit-il. M. Mareuil est là-bas, avec madame Mareuil, sa mère, mademoiselle Mareuil, sa sœur, et... une autre personne. Désirez-vous que je l’appelle?
--C’est inutile, monsieur, répondit avec empressement l’inconnu; si je lui parlais en particulier, ces dames pourraient s’alarmer; et rien ne s’oppose à ce qu’elles entendent ce que j’ai à lui dire.
--Pardon, mais... puis-je savoir?...
--Parfaitement, monsieur. Ce n’est pas un secret, et si vous voulez bien m’accompagner...
Le monsieur, sans achever la phrase dont le sens était du reste assez clair, s’avança le chapeau à la main vers Louis Mareuil, qui commençait à se préoccuper de sa présence, et Georges dut le suivre.
Louis s’était détaché du groupe en voyant s’approcher cet étranger qui paraissait avoir affaire à lui.
--Est-ce moi, monsieur, que vous demandez? dit-il assez brusquement.
--Oui, monsieur, répliqua le nouveau venu, mais je serais désolé de vous déranger. Vous êtes en famille, à ce que je vois, et je vous prie de me permettre de saluer d’abord madame votre mère.
Il le fit comme il le disait, et avec l’aisance d’un homme du monde, sans oublier de s’incliner ensuite devant la jeune fille et devant la jeune veuve, qui ne comprenaient rien à cette scène.
Annette le regardait avec une curiosité inquiète, et Cécile le toisait dédaigneusement; il lui tardait que cet importun s’en allât.
--Excusez-moi, madame, dit-il en souriant, excusez-moi de vous aborder avant de vous avoir été présenté. Malheureusement, je ne connaissais personne qui pût me rendre ce bon office, et comme il s’agit d’une affaire pressante...
--Avant tout, monsieur, qui êtes-vous? demanda madame Mareuil.
--Mon nom, madame, ne vous apprendrait rien. Je suis attaché au parquet, et je viens prier M. votre fils de vouloir bien passer avec moi au palais de justice.
Ce fut un coup de théâtre. Madame Mareuil et sa fille pâlirent à qui mieux mieux. Louis se roidit contre l’émotion qui l’avait saisi, mais il ne réussit pas à la cacher.
Madame Trémentin fit meilleure contenance, quoiqu’elle fût personnellement intéressée dans la question qui s’agitait. Elle n’eut pas l’air de se douter que son tour pourrait venir plus tard d’être mise en cause, et que sa présence dans la maison de madame Mareuil, le lendemain du crime, pourrait bien être mal interprétée.
Elle ne s’aperçut même pas que l’envoyé du parquet l’observait.
Quant à Georges, il avait jugé la situation dès le début; il ne se faisait pas la moindre illusion, et il ne songeait qu’à soutenir le frère d’Annette dans la difficile épreuve qu’il allait certainement traverser.
--Monsieur, dit-il du ton le plus dégagé qu’il put prendre, vous arrivez à propos. Louis et moi, nous parlions du lamentable événement auquel j’ai assisté hier soir, à Boulogne... et je suppose que vous venez chercher mon ami pour le mettre à même de renseigner la justice...
L’attaché fit un signe affirmatif.
--Eh bien, lorsque vous êtes entré, je lui proposais précisément d’aller ensemble au palais, et de demander à être entendus par le juge qui instruit cette affaire. Louis sait très-peu de chose, mais, moi, j’ai vu l’assassin, et je puis donner son signalement.
--Vous êtes sans doute M. Alfred Caussade, peintre?
--Non... Caussade y était aussi... moi, je suis Georges Darès, auteur dramatique... Je vois que vous êtes au courant de l’affaire.
--Oh! très-peu. J’ai vu par hasard la liste des témoins qui seront cités, et j’y ai lu votre nom.
--Alors, monsieur, je puis accompagner mon ami Mareuil, qui sans moi n’aurait presque rien à dire.
--Pardon, monsieur, le juge d’instruction vous appellera sans aucun doute bientôt... mais, en ce moment, il n’a qu’un simple renseignement à demander à M. Mareuil, un renseignement confidentiel... Je ne suis point chargé de remettre les citations aux témoins, et c’est à titre officieux qu’on m’envoie chercher M. Mareuil.
--Ne pourriez-vous me le demander ici, ce renseignement? dit Louis, qui trouvait l’invitation suspecte.
--Mon Dieu, non, car j’ignore absolument de quoi il s’agit. Mais si vous craignez d’être retenu trop tard, je puis vous rassurer. M. le juge d’instruction vous attend dans son cabinet, et il ne vous y gardera pas longtemps. Dix minutes d’entretien, peut-être... mais d’entretien particulier... Ce n’est pas comme témoin que vous serez entendu.
--Alors je serais de trop, murmura Georges.
--Je le crois, et il vous faudrait attendre votre ami dans un couloir, sur un banc, au milieu des gendarmes et des prévenus. Vous ne tenez pas sans doute à subir ce désagrément, que M. Mareuil évitera, car il sera reçu immédiatement.
Ce fut dit avec tant de simplicité que Darès, qui avait eu des soupçons sur le personnage, reprit confiance.
Il se pouvait, après tout, qu’un magistrat voulût s’éclairer par une conversation préalable avec un homme qu’on signalait à son attention comme ayant été amoureux de madame Trémentin, mais qu’il n’était nullement question d’arrêter.
--Du reste, continua l’aimable envoyé, je puis vous dire, pour vous ôter toute inquiétude, que le juge qui vous prie de venir le voir doit être connu de vous. C’est M. Pierre Mornas.
La figure de Cécile s’éclaira, et Georges dit à Louis que ce nom de Mornas laissait indifférent:
--Vous avez rencontré souvent madame Mornas chez madame Aubrac, et moi, j’ai vu quelquefois M. Mornas chez les Verdalenc. Je suis ravi qu’il soit chargé de l’instruction. C’est un magistrat intelligent et impartial...
--Vous pouvez ajouter: bienveillant. La démarche que je fais, par son ordre, auprès de M. Mareuil, en est la preuve. D’autres procèdent sans ménagement. M. Mornas pense qu’on peut interroger un honnête homme sans le citer à comparaître. Votre ami n’aura qu’à se louer de lui.
--Fort bien, monsieur, dit Louis; veuillez prévenir M. Mornas qu’avant une heure, je me présenterai à son cabinet.
--Dans une heure, M. Mornas n’y sera plus. C’est demain seulement que s’ouvrira l’instruction, et aujourd’hui il va être appelé chez le procureur général; aussi tient-il à vous voir immédiatement. Il m’a demandé de vous ramener, si je vous trouvais chez vous, et puisque j’ai eu la bonne fortune de vous y rencontrer, je me permets d’insister pour que vous veniez avec moi. Vous y gagnerez, en ce sens que cette visite indispensable sera plus vite faite. J’ai laissé ma voiture à l’entrée de l’avenue, et les détours du palais me sont familiers. Je vous éviterai l’ennui de vous égarer dans les corridors. Ces dames me pardonneront de vous enlever, je l’espère, ajouta gracieusement le messager du parquet.
--Allez, mon fils, dit madame Mareuil avec la gravité d’une mère romaine.
Annette serra la main de son frère pour lui faire comprendre qu’elle était de l’avis de sa mère, et Cécile l’encouragea d’un coup d’œil. Elle prit même la parole pour lui dire:
--Revenez promptement. Vous me retrouverez ici.
Darès pensa qu’elle aurait mieux fait de se taire, mais il se disait aussi:
--Il faut qu’elle soit bien sûre d’elle et de lui pour commettre tant d’imprudences, et je crois que Louis ne risque rien d’aller voir cet excellent Mornas, qui a une si charmante femme. Si on voulait l’arrêter, on n’y mettrait pas tant de formes.
--Je suis à vous, monsieur, dit Louis, qui avait hâte d’en finir.
L’ambassadeur du juge d’instruction ne se le fit pas répéter. Il salua les dames et prit congé très-honnêtement de Georges Darès, qui accompagna son ami jusqu’à la grille.
--C’est singulier pourtant, pensait le vaudevilliste. Il a au moins cinquante ans, cet attaché au parquet. Il s’y prend diablement tard pour entrer dans la magistrature!
L’attaché au parquet devait avoir, en effet, passé la cinquantaine, mais il ne paraissait pas vieux. Il était de taille moyenne; il avait l’air solide et une figure avenante que ses yeux déparaient un peu: des yeux gris clair qui brillaient par moments et s’éteignaient presque aussitôt; des yeux inquisiteurs.
Il portait toute sa barbe, et cette particularité suggéra une nouvelle réflexion à Georges Darès:
--Je croyais que les magistrats étaient tenus de se raser, pensa-t-il. Mais, après tout, on est peut-être moins rigoureux maintenant sur la tenue. Et puis, celui-ci n’est encore qu’aspirant. Il coupera ses moustaches quand il sera nommé substitut.
--J’espère que vous voudrez bien rester avec ma mère jusqu’à mon retour, dit Louis Mareuil à son ami, en lui serrant la main.
--Je vous promets de vous attendre, répondit Georges. M. Mornas ne vous retiendra sans doute pas longtemps, et je n’ai rien à faire aujourd’hui. N’oubliez pas de lui dire que je suis à ses ordres, quand il lui plaira de m’appeler... dites-lui a aussi que ma déposition sera vraisemblablement la plus importante, car j’ai vu ce que personne n’a vu. Et surtout, soyez prudent, ajouta-t-il tout bas, de bouche à oreille.
Louis le rassura d’un geste insouciant et alla rejoindre dans l’avenue l’attaché qui s’était éloigné par discrétion.
Louis, revenu d’un premier moment de surprise et d’inquiétude, ne pensait plus qu’au bonheur d’être aimé de Cécile.
Ce poëte était ainsi fait, qu’il avait déjà presque oublié la catastrophe à laquelle il devait de pouvoir espérer encore, et qu’il ne se préoccupait pas du tout de savoir ce que dirait le monde de son futur mariage avec la veuve du malheureux Trémentin, ni ce que pensait de ce raccommodement prématuré le juge d’instruction qui cherchait l’assassin.
Il ne se rappelait même pas qu’aux termes de la loi, une femme qui vient de perdre son mari est obligée d’attendre dix mois pour en épouser un autre.
Il ne voyait que le but, et il y allait tout droit, sans avoir conscience de ce qui se passait autour de lui et sans prendre souci des obstacles qui lui barraient le chemin.
--Quel aimable homme que M. Georges Darès! lui dit, en se plaçant à sa gauche, l’envoyé du parquet. Et avec cela beaucoup de talent. J’ai vu sa dernière pièce l’autre jour. Jamais je ne me suis tant amusé. Vous êtes bien heureux de le connaître! Il est votre voisin, je crois?
--Oui... il habite tout près d’ici... rue Condorcet, murmura distraitement Louis Mareuil.
--Et M. Caussade, le peintre, demeure rue Duperré. Vous le connaissez aussi, je crois?
--Beaucoup moins que Georges.
--Ah! je pensais que vous étiez avec lui en relations suivies. Mais, du moins, vous l’avez rencontré hier, à ce dîner qui a si mal fini?
--Je l’ai rencontré... dans la rue. Je n’étais pas invité.
--Pardon! je croyais... on m’avait dit que vous étiez reçu chez madame la baronne Aubrac, qui est, si je ne me trompe, la tante de la mariée. Quel malheur affreux pour cette jeune femme, qui se trouve veuve le jour même de ses noces! J’ai eu quelquefois l’honneur de voir madame Mornas, qui s’intéresse vivement à elle et qui m’a dit qu’elle était charmante. Je la plains de tout mon cœur.
Louis s’abstint de répondre à cette ouverture, et l’attaché n’insista point sur les qualités de mademoiselle Aubrac.
Ils arrivaient à la grille qui ferme l’entrée de l’avenue Frochot, et sa voiture était là: un grand coupé attelé d’un bon cheval, mais qui manquait d’élégance. Le cocher portait une livrée défraîchie et des gants de coton blanc qui n’étaient pas neufs.
On eût dit un de ces équipages que l’État met à la disposition de certains hauts fonctionnaires tout le temps qu’ils sont en place, et qui servent ensuite à leurs successeurs.
Louis Mareuil ne fit aucune attention à ces détails; mais il fut un peu surpris de voir un homme assez mal vêtu et d’assez mauvaise mine s’approcher pour ouvrir la portière.
C’était sans doute un de ces industriels du trottoir qui rôdent le soir aux abords des théâtres, à seule fin de gagner quelques gros sous en aidant les gens à descendre. Il passait là par hasard, et il ne voulait pas manquer l’occasion d’empocher un pourboire.
L’attaché ne prit pas garde à cet individu et, toujours courtois, fit monter le premier Louis Mareuil, qui ne résista que pour la forme, n’étant pas disposé à prolonger un assaut de politesse.
L’attaché monta ensuite, et l’homme, après avoir fermé la portière, grimpa lestement sur le siége, où il s’établit à côté du cocher.
Ce sans gêne était étrange, et Louis, devenu plus attentif, allait en demander l’explication; mais l’attaché, qui lisait dans ses yeux, devança la question qu’il allait lui adresser.
--C’est un ami du cocher, dit-il en souriant. Je suis venu dans une voiture officielle. Elle est à nos ordres depuis dix heures du matin jusqu’à six heures du soir, et c’est trop juste, car on ne peut pas exiger que nous fassions à nos frais les courses du parquet. Mais aucun de nous n’aura jamais l’idée de se montrer aux Champs-Élysées dans cette vieille guimbarde. Et je vous prie de croire que si elle m’appartenait, le cocher ne se permettrait pas de promener ses camarades.
Louis se tint pour satisfait. Il attachait peu d’importance à cet incident, et il lui tardait de se remettre à rêver au bonheur qui l’attendait après la désagréable corvée qu’il n’avait pas dépendu de lui d’éviter.
Le messager du juge d’instruction était venu le déranger au moment où il allait exposer à sa mère le plan que Cécile et lui avaient arrêté ensemble, au bas de l’escalier de Saint-Vincent de Paul, sans se douter que madame Aubrac et madame Mornas les voyaient. Le pauvre garçon espérait bien reprendre l’entretien dans une heure, et faire partager ses idées folles à madame Mareuil.
Il aimait beaucoup mieux penser à ses projets que d’entretenir avec un inconnu une conversation banale; mais il comptait sans la loquacité de ce personnage, qui tenait absolument à causer en route.
Le cheval avait pris un trot allongé, et le coupé brûlait le pavé. Ils étaient déjà au faubourg Montmartre.
--De ce train, lui dit l’attaché, nous serons au palais dans dix minutes. Mais j’ai des remords de vous avoir arraché à une réunion de famille. Ces dames vont me maudire.
Et comme Louis ne soufflait mot, il reprit:
--M. Darès a bien voulu me désigner madame votre mère et mademoiselle votre sœur... mais je n’ai pas osé lui demander le nom de cette dame qui était avec elles. Vous avouerai-je que j’en mourais d’envie? Elle est d’une beauté remarquable, et elle a, ce qui vaut mieux encore, une physionomie sympathique. Serait-elle votre parente? Non... elle est en grand deuil, et si elle était votre parente, vous seriez en deuil aussi.
Louis, surpris et choqué de cette question indiscrète, ne pouvait cependant pas se dispenser d’y répondre, et il ne songea pas un seul instant à mentir.
--C’est la veuve de M. Trémentin, dit-il sèchement.
--Comment! s’écria l’attaché, la veuve de M. Trémentin qui a été assassiné hier! Il faut que vous me l’affirmiez pour que je le croie.
--Pourquoi donc, monsieur?
--Mais... parce que la mort tragique de son mari est si récente!... Excusez mon étonnement... je ne réfléchissais pas que madame Trémentin est sans doute l’amie...
--De ma sœur, oui, monsieur, la meilleure amie.
--Et elle est venue chercher près d’elle des consolations dont elle a grand besoin... C’est tout naturel, et j’ai parlé trop vite. Madame Mornas n’avait pas exagéré. Elle est ravissante, cette veuve de vingt ans... car elle a tout au plus vingt ans, et le deuil lui va très-bien.
Louis ne releva pas cet éloge enthousiaste, et l’attaché reprit:
--Elle a vraiment du courage de maîtriser sa douleur pour aller voir une amie, car enfin son mari a été tué sous ses yeux, à ce qu’il paraît... et il n’est pas encore enterré. L’a-t-elle revu après l’événement? Non... on l’aura emmenée, et je conçois qu’elle ait préféré ne pas passer la nuit près d’un cadavre. Elle aura couché chez sa tante, qui, je crois, habitait avec elle avant ce malheureux mariage.
Louis continuait à se taire, mais il commençait à trouver ce monsieur très-agaçant et même quelque chose de plus. Un soupçon s’éveillait dans son esprit, et ces propos singuliers lui donnaient fort à penser.
--Excusez-moi, monsieur, lui dit l’équivoque aspirant à la magistrature, j’oublie que vous devez être vous-même très-affligé, et que mes questions doivent vous fatiguer. Je me tais donc. Du reste, nous touchons au but de notre voyage, et dans un instant, ce ne sera plus à moi que vous aurez à répondre.
Le coupé avait descendu la rue Montmartre, traversé les Halles centrales et arrivait à l’entrée du pont Neuf.
C’est bien le chemin le plus court pour aller au Palais de justice, et pourtant Louis se demandait si c’était là qu’on le menait.
Louis connaissait assez mal le Palais et ses dépendances.
Au journal où il rédigeait, il n’était point chargé des comptes rendus judiciaires, et pour cause, car il eût été tout à fait impropre à ce travail. Il y faut des qualités qui manquaient absolument à ce poëte exalté. On ne lui confiait même que par exception des missions de reportage, et il s’en acquittait assez mal. Il avait trop d’imagination pour relever exactement les faits qui se passaient sous ses yeux. Quelquefois il les diminuait, plus souvent il les grossissait, mais il ne les voyait jamais tels qu’ils étaient.
Et ce jour-là, particulièrement, Louis Mareuil était dans les nuages.
Il avait à peine regardé, pendant le trajet, ce singulier attaché au parquet; il n’avait pas pris garde au chemin que suivait la voiture, et il était vraiment un peu tard pour s’étonner des questions incessantes de ce personnage et pour se demander où on le conduisait.
Le coupé, arrivé au milieu du pont Neuf, prit le quai de l’Horloge, et fila rapidement le long des nouvelles constructions qui font face à l’ancienne place Dauphine.
Louis ne savait pas au juste de quel côté de cet édifice compliqué se trouvaient les cabinets des juges d’instruction. Il se souvenait vaguement d’avoir entendu dire à ses camarades du journal qu’on y arrivait par le boulevard du Palais. Le quai que suivait la voiture aboutit à ce boulevard qui traverse la Cité. Il n’y avait donc pas lieu de s’inquiéter, et cependant Louis n’était pas complétement rassuré.
Son compagnon, si expansif tout à l’heure, se taisait maintenant; il affectait de regarder par la portière et de suivre avec intérêt la marche d’un bateau-mouche qui remontait la Seine.
Tout à coup, la voiture lancée à fond de train obliqua d’abord à gauche afin de ne pas tourner trop brusquement; puis, après avoir décrit une courbe habilement calculée, elle enfila avec une précision remarquable un corridor voûté qui s’ouvrait sur le quai, et s’arrêta au fond d’une cour intérieure.
--Nous y sommes, dit l’attaché. Si vous voulez bien prendre la peine de descendre, je vais vous montrer le chemin.
En même temps, il ouvrait la portière, et l’homme qui était grimpé sur le siége se présentait pour l’aider à mettre pied à terre.
Louis remarqua alors deux gardes de Paris qui se tenaient à l’entrée d’un couloir bordé des deux côtés de hauts bâtiments neufs.
Il commençait à comprendre.
--Où me menez-vous donc, monsieur? s’écria-t-il.
L’attaché avait déjà disparu, après avoir dit un mot au prétendu camarade du cocher. Il montait un escalier dont Louis Mareuil n’apercevait que les premières marches.
--Descendez. On vous attend, dit l’homme, qui avait bien la mine d’être un agent de la sûreté.
Louis descendit, regarda autour de lui et comprit tout à fait.
Il était dans une cour où se promenaient des sergents de ville, et qui ressemblait parfaitement à une cour de prison.
Il se rappela alors que la vieille préfecture de police a été reconstruite il y a quelques années.
Les affreuses masures où étaient logés les bureaux ont fait place à des édifices d’un aspect monumental.
Le cabinet du chef de la sûreté est à l’entre-sol, à gauche, au fond d’un passage, celui que l’agent montrait à Louis d’un geste engageant.
C’est le chemin qui mène finalement à la cour d’assises et quelquefois à la place de la Roquette.
Tous les criminels y passent avant d’entrer au Dépôt, qui est la première étape de ce triste voyage.
--Allons! reprit l’homme.
Louis avait envie de lui sauter à la gorge, mais il contint sa colère et il marcha. Il lui tardait de s’expliquer avec le soi-disant attaché au parquet, qui devait être un commissaire de police ou un officier de paix.
L’homme le suivit de très-près.
Ils passèrent entre les postes d’inspecteurs qui occupent les salles du rez-de-chaussée, et ils arrivèrent au pied d’un escalier tournant.
--Montez! dit l’homme en s’effaçant pour lui céder le pas.
Les policiers le cèdent toujours aux gens qu’ils arrêtent; mais c’est à seule fin de les empêcher de se sauver.
Leur politesse n’est que de la prudence.
A l’entre-sol, Louis déboucha dans ure grande antichambre où se tenaient trois garçons de bureau, deux vieux et un jeune.
Cette pièce était meublée d’un poêle, d’une table et de deux fauteuils usés.
L’homme en indiqua un à Louis, qui ne jugea pas à propos de s’y asseoir.
Les garçons de bureau en avaient vu bien d’autres, et cependant ils examinaient avec une certaine curiosité ce jeune homme, qui était entré la tête haute et qui n’avait pas la mine défaite des prévenus qu’on amène en ce lieu redoutable.
Un garde se tenait au haut de l’escalier, pour s’opposer à une tentative d’évasion.
Louis ne songeait guère à fuir. Il ne songeait qu’à se défendre, et il s’y préparait.
L’agent s’était glissé dans une seconde antichambre qui fait suite à la première.
Il reparut deux minutes après, et il fit signe à Louis de venir.
Louis ne demandait pas mieux. Il entra, et, après avoir traversé une salle carrée où il n’y avait que des armoires garnies de cartons verts, il se trouva dans un cabinet où un homme assis devant un bureau écrivait, un homme qu’il reconnut aussitôt.
C’était le prétendu attaché au parquet.
--Enfin, monsieur, s’écria Louis Mareuil, vous allez m’apprendre ce que signifie cette mauvaise plaisanterie. Vous êtes venu me chercher de la part de M. Mornas, juge d’instruction, qui avait, disiez-vous, un renseignement à me demander. Où est-il? je veux la voir.
--Vous le verrez bientôt, répondit froidement l’homme assis. Comment vous appelez-vous? où demeurez-vous? quelle est votre profession?
--Vous moquez-vous de moi?
--C’est une formalité indispensable. Répondez; je n’ai pas de temps à perdre.
--Mon nom! vous le connaissez, et mon domicile aussi, puisque vous êtes entré chez moi pour m’attirer dans un piége infâme.
--Je vous rappelle que vous parlez à un magistrat, et je vous invite à changer de ton.
--Un magistrat qui agit comme un mouchard! Vous vous êtes présenté en prenant une qualité qui ne vous appartient pas.
--Si je vous avais dit qui j’étais, vous auriez peut-être refusé de me suivre, et j’aurais été obligé de vous faire arrêter, sous les yeux de votre mère et de votre sœur. C’est par égard pour elles que je n’ai pas décliné ma qualité, et que j’ai laissé mes agents à l’entrée de l’avenue Frochot. Vous devriez me remercier, et vous me répondez par des injures qui ne sauraient m’atteindre. Prenez garde d’aggraver encore votre situation.
--Ma situation!... de quoi suis-je donc accusé?
--Je m’étonne que vous me le demandiez... et je vous engage à ne pas persister dans le système que vous paraissez avoir adopté. Vous savez très-bien que vous êtes prévenu d’assassinat sur la personne de M. Edmond Trémentin.
--Moi!... mais c’est absurde... je suis arrivé à Boulogne au moment où le crime venait d’être commis... et Georges Darès a vu fuir le meurtrier.
--Vous direz cela au juge d’instruction, et M. Darès sera entendu. Je ne suis pas chargé de vous interroger, mais de vous faire écrouer.
--Vous m’envoyez en prison?
--Ce n’est pas moi qui vous y envoie. J’ai contre vous un mandat d’amener qui va être converti en mandat de dépôt. Si vous refusez de me fournir les indications que je viens de vous demander, je les inscrirai d’office. Je vous répète que je n’ai pas de temps à perdre.
Louis pâlit horriblement, mais il se roidit contre l’émotion qui lui serrait le cœur, et il dit d’une voix assez ferme:
--C’est bien, monsieur. Faites-moi donner de quoi écrire à ma mère.
--Je regrette de ne pas pouvoir accéder à votre désir. C’est le juge d’instruction qui décidera si vous serez ou non mis au secret, et jusqu’à ce qu’il ait statué, il m’est impossible de vous autoriser à communiquer avec qui que ce soit.
Et, s’adressant à l’agent qui gardait la porte, le chef ajouta:
--Conduisez le prévenu au Dépôt.
Louis baissa la tête et ne répliqua pas un mot. Toute son assurance était tombée. Il se sentait vaincu.
Dix minutes après, la porte massive de la prison se refermait sur lui.
C’en était fait de ses rêves de bonheur, et le malheureux se disait en pensant à Cécile:
--S’ils allaient l’accuser d’être ma complice!
CHAPITRE IV
M. Mornas était arrivé au Palais à midi et demi. Il avait eu une courte conférence avec le chef du parquet, et il était déjà installé dans son cabinet alors que sa femme causait encore amicalement avec M. Gigondès.
Ainsi qu’elle l’avait prévu, ses honorables scrupules lui avaient valu des compliments, et il restait chargé de l’instruction.
On lui confiait la tâche difficile d’élucider une des affaires les plus embrouillées qu’on eût vues depuis longtemps, et l’on s’en rapportait complétement à ses lumières et à son impartialité pour diriger les recherches.
Il avait été saisi un peu tard, puisque seize heures s’étaient écoulées depuis le coup de fusil. Le crime avait été commis hors de Paris, et il en était résulté une perte de temps. Mais il importait moins de marcher vite que de marcher sûrement, et, du reste, la nuit et la matinée n’avaient pas été mal employées.
Le commissaire de police de Boulogne avait complété son enquête sur place, et le chef de la sûreté, averti presque immédiatement, s’était occupé dès l’aurore de recueillir des informations précises sur l’entourage et sur le passé de M. Trémentin.
Il y avait mis tant de zèle et il avait procédé avec tant de sagacité qu’à midi son rapport était prêt, un rapport où étaient indiquées les causes probables du crime et désignées par leurs noms les personnes qui avaient intérêt à le commettre.
C’était comme une préface explicative destinée à renseigner le juge d’instruction qui devait, après lecture de ce document et examen sommaire des faits, donner une première direction aux poursuites.
M. Mornas l’avait trouvé dans son bureau et avait commencé naturellement par en prendre connaissance, avant d’appeler le magistrat suburbain qui avait fait les constatations matérielles et qui attendait ses ordres.
Cette pièce était un modèle de clarté. Son auteur avait acquis, par la longue pratique de ses difficiles fonctions, une remarquable netteté d’esprit, et une grande indépendance de raisonnement. Il exposait la situation sans réticence aucune, il s’abstenait de conclure, et il ne laissait même pas percer son opinion personnelle.
Il affirmait cependant que le désir de se venger avait seul pu armer le meurtrier, et que ce désir lui avait été inspiré par le mariage de M. Trémentin avec mademoiselle Aubrac. Le fait d’avoir frappé le mari pendant le repas de noces ne laissait aucun doute à cet égard, et il y avait dans ce raffinement de cruauté une indication qui pouvait servir.
Ce point de départ étant admis, deux hypothèses se présentaient: M. Trémentin avait été tué, ou par une femme jalouse de lui, ou par un homme jaloux de mademoiselle Aubrac.
A l’appui de la première supposition, le rapport signalait que M. Trémentin avait eu beaucoup de maîtresses, et de toutes conditions. Il recherchait les femmes du monde, mais il courait aussi les femmes de théâtre et ne dédaignait pas les petites ouvrières. Une seule de ses maîtresses était connue jusqu’à présent, et le chef de la sûreté ne se gênait pas pour la nommer.
C’était madame Verdalenc, dont l’ancienne liaison avec l’employé de son mari était presque de notoriété publique; mais cette liaison paraissait avoir pris fin depuis quelques années.
Il y avait donc une enquête à ouvrir sur les amoureuses de M. Trémentin, enquête qui devait être longue et difficile.
On notait en passant que, dans le cas où on l’ouvrirait, il faudrait probablement chercher un complice, attendu qu’un fusil n’est point une arme à l’usage des femmes.
La seconde hypothèse laissait moins de champ à l’incertitude. Mademoiselle Aubrac n’avait jamais eu qu’un amoureux, M. Louis Mareuil, qui aspirait à l’épouser, quoiqu’il n’eût pas de fortune, et qui haïssait son heureux rival à ce point qu’il l’avait provoqué en duel à une époque assez récente.
Mais, ajoutait le rapport, M. Mareuil se tenait à l’écart depuis six mois et semblait avoir renoncé à ses prétentions. Il avait, d’ailleurs, d’excellents antécédents; il appartenait à une famille très-respectable, et il menait une vie très-régulière.
Et l’auteur mentionnait, pour mémoire, que si l’on s’arrêtait à la dernière supposition, il y aurait sans doute lieu d’examiner si madame Trémentin, qui ne s’était pas mariée de son plein gré, n’avait pas eu connaissance du projet homicide de son amoureux évincé.
La lecture attentive de ce lucide et judicieux exposé laissa le juge d’instruction très-perplexe.
Un problème redoutable se trouvait posé dès le début. Deux voies opposées se présentaient pour marcher à la découverte de la vérité. Laquelle fallait-il suivre?
M. Mornas penchait pour la première. Il se souvenait de ce que lui avait dit sa femme en lui conseillant d’accepter l’instruction, et, à première vue, il lui semblait impossible qu’une jeune fille, aimée et estimée de sa chère Berthe, se fût éprise d’un garçon capable de devenir un assassin. Mais il appréciait maintenant à leur juste valeur les difficultés qu’allait lui créer sa situation particulière.
Il se sentait du reste de force à les surmonter; la robe rouge de conseiller valait bien qu’on sacrifiât quelque chose pour la gagner, et il se croyait assuré de ne pas faiblir, alors même qu’il aurait à choisir entre l’accomplissement d’un devoir pénible et la satisfaction de ne pas heurter les sympathies de madame Mornas.
Avant tout, il lui fallait s’éclairer. Le rapport lui avait fourni des données exactes sur des probabilités morales; mais il ne connaissait rien ou presque rien des faits.
Il avait sous les yeux un procès-verbal, assez détaillé, mais sec comme tous les procès-verbaux, qui ne peuvent pas reproduire la physionomie des événements.
Il lui restait à entendre le commissaire qui l’avait rédigé, et à se transporter ensuite avec lui sur le théâtre du crime, si ce déplacement lui paraissait utile. Mais s’il tenait à l’entendre d’abord, c’était surtout pour se renseigner avant d’agir.
Une fausse démarche pouvait avoir les plus graves conséquences pour la suite du procès, et M. Mornas craignait de mettre en cause un innocent.
Il ne s’agissait pas, cette fois, de malfaiteurs de profession qu’on n’hésite pas à faire arrêter sur un simple soupçon, car leur réputation n’a rien à perdre.
Dans l’affaire épineuse que M. Mornas avait à instruire, le mandat d’amener ne pouvait tomber que sur des gens bien posés, dont l’existence avait toujours été sans tache, et il n’en fallait pas davantage pour porter à leur honneur une atteinte irréparable.
Il suffisait même, pour les déconsidérer, que leur nom figurât d’une certaine façon dans les procès-verbaux d’interrogatoire, et avant de faire appeler le commissaire, M. Mornas, par excès de prudence, crut devoir renvoyer son greffier.
Ce commissaire était un homme sage, un peu trop convaincu peut-être de son importance, mais absolument incapable de _s’emballer_, comme on dit vulgairement, sur des indices, et d’exagérer des faits sans importance, à seule fin de ne pas revenir bredouille d’une chasse à l’assassin.
Il n’était pas de ceux à qui il faut un coupable pour se faire bien noter, de même qu’il faut à un cuisinier un lièvre pour confectionner un civet.
Il commença par raconter très-posément comme quoi, lorsqu’il était arrivé au restaurant, dix minutes après le crime, il avait trouvé M. Trémentin mort, la mariée revenant à peine de la syncope où elle était tombée, les invités affolés et M. Verdalenc dans un état de surexcitation extraordinaire.
Ce monsieur l’avait tout d’abord accablé de propos incohérents et s’était presque imposé à lui, pour l’aider dans ses premières investigations. Il l’avait accompagné partout, en répétant sur tous les tons que le meurtre de son caissier ne resterait pas impuni, qu’il soupçonnait quelqu’un, et qu’il fournirait à la justice des indications précieuses.
--Cet empressement a dû vous paraître singulier, demanda M. Mornas, qui se souvenait d’avoir lu le nom de madame Verdalenc dans le rapport du chef de la sûreté.
--Oui, monsieur, répondit le commissaire, et je me demandais même si M. Verdalenc ne cherchait pas à m’égarer dans mes recherches; mais les choses ont bientôt changé de face. Il n’a pas tardé à accuser formellement un jeune homme que nous avons rencontré dans la rue, à la porte de la maison Cabassol. Je n’y ai pas d’abord attaché beaucoup d’importance, mais plus tard j’ai pensé que M. Verdalenc pouvait avoir raison.
--Un jeune homme, dites-vous?
--Oui, monsieur, un journaliste qui s’appelle Louis Mareuil.
--Louis Mareuil! s’écria M. Mornas; quoi! il était hier à Boulogne?
--Oui, monsieur, répondit le commissaire, et M. Verdalenc affirme que ce jeune homme avait demandé en mariage mademoiselle Aubrac, qui a épousé M. Trémentin.
--Cela ne prouve pas qu’il soit coupable. J’ai là précisément des renseignements sur lui. Ils sont excellents. Je ne comprends pas, il est vrai, comment il se trouvait devant la maison où le crime venait d’être commis.
--Ce ne serait pas une raison suffisante pour l’accuser, mais il y en a d’autres. J’avais terminé mon enquête sommaire, et j’allais rentrer chez moi pour écrire mon procès-verbal, quand un habitant de Boulogne, un commerçant honorable, m’a abordé et m’a rapporté un propos que Mareuil a tenu et que lui et deux autres personnes ont entendu. Mareuil causait dans la rue avec deux messieurs qu’il connaît et qui faisaient partie des invités. Il leur demandait tout haut, et sans doute avec intention, qui l’on avait tué. On ne peut guère admettre qu’il l’ignorât; car les gens qui l’entouraient parlaient entre eux de l’événement. Un des messieurs qu’il interrogeait lui a répondu, je ne sais pourquoi, que la balle avait frappé madame Trémentin. Alors Mareuil s’est écrié: «Malheureux que je suis! j’espérais que c’était lui.» Ce sont ces propres paroles que trois témoins ont entendues, et que l’un d’eux m’a répétées littéralement.
--C’est étrange... mais je ne m’explique pas très-bien le sens de cette exclamation.
--Je ne me l’expliquais pas non plus tout d’abord. C’est seulement à la réflexion que j’ai pensé que ces mots pouvaient signifier: «Je visais le mari que j’abhorre, et j’ai tué la femme que j’aime.» Mais ce n’est de ma part qu’une conjecture. Cela peut aussi bien signifier: «Je savais qu’on venait de tuer quelqu’un, et je croyais que c’était le mari.»
--Quoi qu’il en soit, ce jeune homme parlait bien légèrement d’un crime épouvantable... Mais lorsque cette phrase imprudente lui est échappée, M. Verdalenc était-il présent?
--Non, monsieur. Mais trois témoins, très-dignes de foi, déposeront devant vous qu’elle a été dite à quelqu’un que vous interrogerez certainement... à M. Georges Darès, auteur dramatique...
--Je le connais.
--M. Verdalenc aussi le connaît. Il me l’a présenté... dans la rue... ainsi qu’un M. Caussade, peintre d’histoire, qui était aussi de la noce... Ces deux messieurs, au moment où le coup de feu a été tiré, se sont précipités hors de la salle pour courir après l’assassin... eux seuls ont eu cette présence d’esprit... ils l’ont poursuivi jusqu’à l’entrée du bois de Boulogne, paraît-il... et, en revenant, ils ont rencontré Mareuil à la porte du restaurant... du moins, c’est ce que m’a déclaré M. Darès...
Le commissaire disait Mareuil tout court. De là à l’appeler: le nommé Mareuil ou le prévenu Mareuil, il n’y avait pas loin, et l’intention n’échappa point à M. Mornas.
--Pensez-vous donc que M. Darès ne vous a pas dit la vérité? demanda-t-il.
--Non, monsieur... car il faudrait alors supposer qu’il était d’accord avec Mareuil, et M. Verdalenc répond de lui. Du reste, je ne lui ai pas demandé d’explications. Je me suis contenté de prendre son adresse et celle de ce journaliste, qui m’était déjà suspect.
--Vous croyez donc que c’est lui qui a fait le coup?
--Je ne suis pas en mesure d’affirmer qu’il est coupable, mais je pense qu’il est impossible de ne pas le soupçonner. Les preuves morales sont contre lui... il haïssait mortellement M. Trémentin, qui n’avait pas d’autre ennemi, m’a assuré M. Verdalenc... et la déclaration de M. Darès ne prouve rien en sa faveur, car, après avoir échappé à ces messieurs dans le bois, il a pu rentrer à Boulogne avant eux, par un autre chemin, afin de se créer un alibi. Le commerçant qui m’a rapporté les paroles compromettantes qu’il a prononcées certifie que Mareuil n’était pas devant la maison Cabassol depuis une minute lorsque M. Darès l’a abordé.
M. Mornas réfléchissait, et sa physionomie se rembrunissait à vue d’œil. Il commençait à craindre que la seconde hypothèse du chef de la sûreté ne fût la vraie, et celle-là pouvait conduire à accuser de complicité Cécile Aubrac. Mais il n’était plus temps de s’arrêter.
--C’est un point important à vérifier, dit-il. M. Verdalenc, qui a si mauvaise opinion de ce jeune homme, irait-il jusqu’à supposer que madame Trémentin pourrait être impliquée dans cette affaire?
--Oh! pas du tout, monsieur. Il m’a fait d’elle, au contraire, l’éloge le plus complet. Elle avait eu autrefois une inclination pour Mareuil, mais elle en était bien revenue, et elle ne le voyait plus depuis fort longtemps. Elle a été désolée de la mort de son mari... d’ailleurs, peu s’en est fallu qu’elle ne fût atteinte par la balle qui l’a frappé... et si vous me permettez, monsieur, d’exprimer mon opinion personnelle, je vous dirai qu’il ne m’est pas démontré que le coup de fusil ne lui était pas destiné.
Le juge releva la tête. Il acceptait volontiers cette idée qui mettait Cécile hors de cause. Madame Mornas s’intéressait à elle, mais elle ne s’intéressait pas à Louis Mareuil; et maintenant il apparaissait qu’on pouvait accuser ce malheureux garçon sans exposer Cécile à être soupçonnée.
--Continuez, monsieur, dit-il. Comment avez-vous conduit l’enquête, et quels indices avez-vous recueillis?
--Hier au soir, je n’ai presque rien pu faire, monsieur. Je n’avais à ma disposition que deux inspecteurs qui étaient venus de Paris pour une autre affaire, et qui se trouvaient par hasard dans mon bureau lorsqu’on est venu me chercher. Il eût été complétement inutile de chercher l’assassin dans le bois. Je me suis borné à constater que, pour faire feu, il s’est posté dans une baraque qui se trouve juste en face du restaurant. Il a tiré par la fenêtre, horizontalement et à une distance de vingt-cinq mètres.
--Une baraque, dites-vous?
--Oui, une cabane en bois qui a servi autrefois à loger les ouvriers d’un entrepreneur de terrassements, et qu’on a négligé de démolir quand les travaux ont été finis. Elle est inhabitée depuis des années.
--Comment l’assassin a-t-il fait pour y entrer? Elle est donc ouverte à tout venant?
--Non, monsieur. Elle était toujours close, au contraire. Mais l’assassin avait la clef. Il l’a même oubliée sur la porte, qu’il n’a pas pris le temps de refermer.
--Alors on le tient, car on doit savoir à qui appartient la maison.
--Malheureusement, non... ou plutôt on sait qu’elle n’appartient à personne. Le terrain sur lequel on l’a bâtie jadis est à la commune, mais les matériaux ont si peu de valeur que le propriétaire les a abandonnés.
--On retrouvera l’entrepreneur qui l’a fait construire.
--Il est mort il y a plus de vingt ans, et l’on croit qu’il avait fait cadeau de cette masure à un de ses contre-maîtres, qui n’y a jamais mis les pieds... du moins, on ne l’y a jamais vu.
--Eh bien, c’est ce contre-maître qu’il faut chercher.
--J’y ai pensé tout de suite. Malheureusement, il n’était pas du pays, et personne ne se souvient de son nom. On n’est même pas sûr que son patron lui ait donné la cabane. C’est un bruit qui a couru, et que je n’ai pas encore pu vérifier.
--C’est la première chose à éclaircir. L’assassin ne peut-être que le propriétaire ou quelqu’un qui le connaît, puisqu’il était en possession de la clef.
--Vous la verrez, monsieur. Elle est parmi les pièces à conviction, et vous pourrez constater qu’elle n’est pas neuve, et qu’on ne s’en est pas servi depuis longtemps, car elle est toute rouillée.
--Et dans l’intérieur de la baraque vous n’avez rien trouvé?
--Absolument rien, monsieur, si ce n’est des traces de pas. Il pleuvait très-fort, et le terrain est boueux autour de la baraque. J’ai pu reconnaître que plusieurs personnes étaient entrées. Il y a des empreintes de dimensions différentes. Bien entendu, j’ai veillé à ce qu’on ne les effaçât pas.
--L’assassin n’était donc pas seul?
--Je persiste à croire que si. En fuyant, il a laissé la porte ouverte, et d’autres ont pu entrer... des gens que l’événement avait attirés... il s’est écoulé plus de vingt minutes entre le moment où le coup est
Advertisement